‹ Le procès des DantonistesChapitre 7 sur 37 · PREMIÈRE LETTRE DE LACROIX Â DANTON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE DE LACROIX Â DANTON

« De Lille, le 25 mars 1793.

c( Je n*ai pn me rendre à Tannée, mon ami, comme nous en étions convenus. Un accident arrivé à ma voiture m'a retena à Gand. Pendant cet intervalle, j'ai écrit au général Daval pour loi demander des nouvelles positives de la situation de nos armées. Il m*a fait réponse que Dumouriez était à Bruxelles, qu'il imaginait que les ennemis y entraient le lendemain. Au retour de mon domestique, qui avait porté ma lettre, j*ai pris le parti de venir à Lille. Gossuin et Merlin s'y sont rendus avec moi, et Robert avec Treilhard y sont arrivés. Nos affaires vont de mal en pis. Nos revers se succèdent, et la confiance est bien altérée pour ne pas dire entièrement perdue.

a Dumouriez fait précisément tout ce qu'il faut pour accréditer les soupçons que sa conduite et sa légèreté ont fait naître. On assure qu'avant la retraite de l'armée, il est venu à Bruxelles, et que, pendant la nuit, il y a eu une conférence avec les représentants provisoires de cette ville. Ce fait se confirme assez ; mais on en ignore les résultats, et l'objet qui fut mis en discussion. Mais tu t'en feras aisément une idée, lorsque tu sauras que des quatrevingts représentants provisoires, trois seulement ont quitté leurs foyers et se sont expatriés. Les antres ont attendu avec sécurité, et même impatience, l'armée ennemie.

« Un grand nombre d'hommes ont été au-devant des Autri^ chiens ; ils ont été reçus dans la ville avec transports. Ces foutus Belges parlaient d'aller faire sauter le pont d'Alost, afin d'intercepter les communications avec Gand, ville par laquelle nous évacuons.

a Avant que Tennemi n'eût pris possession de Bruxelles, nos magasins avaient été pillés. On assure que les gendarmes nationaux avaient donné ce bon exemple. Les effets de campement et d'habillement n'ont pas été épargnés.

« Notre armée de Belgique fait sa retraite sur deux colonnes. L'une marche sur Mons, et l'autre sur Tournay. On m'a assuré que Dumouriez avait le projet de tenter encore une bataille devant Mons. Je désire que notre armée soit plus heureuse que dans les précédentes, mais je crains bien que cela n'arrive point.

« Dans la dernière affaire, nos troupes ont montré du courage, mais il n'a pas été général. La portion de l'armée commandée par

Miranda a encore très-mal fait. Je crois que la coaGance est absolument usée, ftt qu'il est temps de le remplacer^

« Je vais partir demain ou au plus tard après-demain, pour me rendre à Mons» fe suivrai très-exactement le quartier général et les opérations des états-majors. On crie de toutes parts, on déclame, mais on ne dit rien de positif. J'ai assemblé aujourd'hui plusieurs commissaires nationaux ; je les ai priés de me donner les faits de plaintas dont ils avaient connaissance contre les généraux et leurs agents, lis m'ont indiqué des généraux, des commissaires des guerres, des officiers d'état-major qu'il fallait entepdre, et je vais m'en occuper. Je recueillerai tous les renseignements qu'ils auraient à me donner, et je te les ferai parvenir.

« Les deux commissaires que nous avons trouvés à Louvain et qui nous ont remis beaucoup de papiers trouvés chez l'ambassadeur d'Espagne, sont venus s'informer de l'usage que nous en avions fait. Je ne sais si tu les as emportés ou s'ils ont été oubliés k Bruxelles. Ils m'ont assuré que, dans le nombre, il j en avait de la plus haute importance, notamment un mémoire de Mirabeau sur la Révolution, apostille par l'ambassadeur, et des notes marginales qui nous indiquaient la manière dont il s'était procuré cet ouvrage.

« Je n'ai point trouvé de chevaux à acheter à Gand. Tu ^ais, eepend&nt, qu'il m'est indispensable d'en avoir pour remplir ma mission. Saint-Georges, qui est ici, m^en a cédé un, et Goll, capitaine dans cette légion, et qui te remettra cette dépêche, m'a donné le sien qui est excellent; mais à condition que Beumonville lui permettra d'en choisir deux dans le nombre de ceux qui restent encore à la disposition du Conseil exécutif. S'il s'en trouvait de bons, je te conseille de les faire conduire ici pour ton usage à l'armée. Tu sais que ce n'est pas dans une voiture que l'on peut haranguer l'armée et lui montrer la place d'honneur. Cea chevaux que j'ai eus ne sont point pour moi; ma mission remplie, je les remettrai au lieu qui me sera indiqué par la minis^ tre de la guerre, il faut donc qu'ils soient remplacés, ou payés par Beurnonville.

. « Ge n'est pas tout, il faut que tu loi demandes, et qu'il m'adresse l'ordre aui^ garde^magasins des fourrages de Tarmée de nous délivrer sur nos bons des rations de fourrage équivalentes au nombre de nos chevaux ; sans cela, il nous serait impossible de nous en procurer à l'armée. Vois-le donc exprès pour ce double objet, et donne- lui connaissanœ des détails affligeants que je te donne.

« Je n'ose pas te proposer encore de venir me rejoindre. Je sens combien ta présence est nécessaire à Paris, Provoque les lois rigoureuseSf mais salutaires, dont nous sommes convenus avant ton départ (i). JToublU pas surtout celle contre les généraux qui voudraient se mêler de nos affaires intérieures. Fais presser le recrutement. Je ne suis pas fâché que Dumoanez n*ait pas engagé de combat à la Montagnede-Fer. Il ne Uxit pas rebuter nos troupes. Laissons-les reprendre haleine, se rasseoir, se fortifier, et nous nous mesurerons ensuite, avec confiance et sécurité.

« La ville de Lille Q*est pas suffisamment approvisionnée de munitions de guerre ; ses administrateurs et ses officiers municipaux s'inquiètent, et il serait dangereux de faire naître au peuple ridée de Tinquiétude. Il faut donc envoyer ici, sans délai, des munitions de guerre de toute espèce et en grande quantité.

« Le commandant de la place est détestaJ)le. Il n'a point la confiance, et il parait que si le ministre ne prenait le parti de s'en défaire, nous le ferions pour lui. En voilà si long pour une fois, que je crains bien que tu ne me lises pas jusqu'au bout. Mes compliments à Brune. — Je suis tout à toi.

« Delacroix (fie). «

« Lundi, 25 mars 1793, Tan II de la République,

« Je reçois à l'instant de Beumonville une lettre à notre adresse. Je te fais passer la réponse que j'y fais, quoique cependant celle-d pût servir pour toi et pour lui.

« Delacroix {sic), p

« Le citoyen qui te remettra ce paquet est un de mes anciens camarades de gendarmerie et un de mes meilleurs amis. Le ministre, auprès duquel il a été recommandé, l'a nommé lieutenantcolonel du 22* régiment de chasseurs, avec l'un de tes parents. Je te prie de mettre pour lui de l'intérêt auprès de Beumonville, pour ce que je lui demande pour lui, et de faire, dans cette circonstance, ce que je ferais pour un de tes meilleurs amis, si tu me l'adressais. Adieu. Ne sois pas longtemps à me faire réponse.

€ Prends ma lettre pour Beumonville, et va toi-même chez le ministre terminer tout avec lui. Tu ne recevras de mes nouvelles que lorsque tu m'auras donné des tiennes; oublie, pour moi, ta paresse ordinaire. »

(1) Voir la pièce u» 14 bis. — R.

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