‹ Le procès des ministresChapitre 107 sur 151 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

L'audition des témoins continua pendant toute la séance du lendemain. Il y eut ce jour-là des dépositions empreintes du plus dramatique intérêt. Ce fut d'abord M. Laffitte qui , reprenant le récit fût la veille par le maréchal Gérard, présenta un saisissant tableau des angoisses du duc de Raguse pendant le combat et le montra pénétré de l'horreur de sa situation, n'osant prendre sur lui de faire cesser les hostilités, n'attendant qu'un ordre qui n*arrivait pas et qui ne fut provoqué par M. de Polignac que le 29 juillet, c'est-à-dire le troisième jour de l'insurrection, alors qu'elle était déjà victorieuse ; puis ce fut M. de Komierowski, aide-de-camp du duc de Raguse. Il raconta que le maréchal n'avait eu connaissance des ordonnances qu'après la publication , et qu'il avait dû quitter Saint-Gloud le 26 juillet sans pouvoir se procurer le Moniteur qui les contenait ^ Il ajouta que le 28, à midi, il avait été chargé par le maréchal de porter au roi une dépêche

1. Un ordre de Charles X avait arrêté, le 26 Juillet, nous Tarons dit, la circulation du Moniteur dans le palais de Saint-Cloud. Le foi ne voulait pas connaître les impressions causées autour de lui par les ordonnances. M*"^ de Gontaut, gouvernante des enfans de France, mise exceptionnellement dans la confidence de ses projets, ayant manifesté des craintes sur Tlssue de la crise, Charles X lui reprocha d*avoir mauvaise tête et railla ses alarmes.

qui décrivait l'état de Paris et réclamait une prompte détermination, et qu'après une longue attente le roi lui avait ordonné de dire au maréchal « de tenir, de réunir ses forces sur la place du Carrousel et d'agir avec des masses. »

Un autre aide-de-camp de Marmont, M. de Guise, confirma ce témoignage et prouva que la cour avait été plusieurs fois informée de la gravité du péril que le défaut de résolution faisait courir à la dynastie. On entendit également M. François Arago rendre compte de ses entretiens avec le duc de Raguse pendant la journée du 28. L'illustre témoin émut singulièrement ses auditeurs en rapportant le trait suivant. En attendant le maréchal qui l'avait quitté pour aller recevoir la députation que conduisait M. Lafiitte, il causait avec un aide-de-camp, le chef d'escadron Delarue, et lui racontait qu'en parcourant diiTérens quartiers, il avait vu les troupes fraterniser avec le peuple. La gravité de ce renseignement alarma M. Delarue, qui voulut le faire connaître au prince de Polignac. Il s'éloigna, laissant H. Arago seul; mais il revint au bout de quelques instans et s'écria :

a Nous sommes perdus I Notre premier ministre n'entend même pas le français. Lorsqu'on lui a dit que les troupes fraternisaient avec le peuple, il a

Page 1