‹ Le procès des ministresChapitre 115 sur 151 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

mains, c'est la sécurité que cette modération fait naître, c'est la prospérité qu'elle encourage, c'est la protection qui promet Tordre nouveau à ceux qui s'y soumettent ou s'y attachent. Voilà les véritables élé* mens de sa conservation; les autres ne sont que des illusions funestes qui perdent ceux qui les embrassent. Vous jetez les fondemens d'un trône nouveau; ne lui . donnez pas pour appui une terre détrempée avec du sang et des larmes. »

C'est ainsi que M. de Martignac s'efforçait d'émouvoir les juges du prince de Polignac et de ses collègues. Un des membres de ce grand tribunal a esquissé en termes saisissans la physionomie de cette admirable plaidoirie :

« Sans vaine rhétorique, a écrit le duc de Broglie, sans affirmation de générosité à l'égard de ses anciens adversaires devenus ses humbles cliens, sans étalage de fausse sensibilité sur leur sort actuel ou d'appréhension exagérée sur leurs périls, il se plaça naturellement entre les vainqueurs et les vaincus. Il tint compte aux uns de la difficulté du temps et des hommes qu'il avait lui-même encourue, sans parvenir à la surmonter ; il leur tint compte d'un dévoûment honorable même dans ses excès et digne d'une meilleure cause; il demanda compte aux autres de

leur victoire et de l'emploi qu'ils allaient en faire. — Le sang que tous verseriez aujourd'hui , leur dit-il, pensez-vous qu'il serait le dernier? En politique comme en religion, le martyre produit le fanatisme et le fanatisme le martyre. Ces efforts seraient vains, sans doute; ces tentatives viendraient se briser contre une force et une volonté invincibles; mais n'est-ce donc rien que d'avoir à punir sans cesse et à soutenir des rigueurs par d'autres rigueurs? n'est-ce donc rien que d'habituer les yeux à l'appareil du supplice et les cœurs au tourment des victimes, au gémissement des familles? Le coup frappé par vous ouvrirait un abtme et ces quatre tètes ne le combleraient pas...

a En prononçant ces paroles d'un accent solennel et prophétique, M. de Martignac se retourna vers les accusés, les couvrit en quelque sorte d'une commi- . sération respectueuse et les remit entre nos mains avec un mélange inexprimable de grâce et d'autorité. Gicéron lui-même aurait avoué l'action, le geste et le langage (1). »

 M. de Martignac succéda M. de Peyronnet, qui

1. Notes biographiques du duc deBroglie, citées dans notre livre le Ministère de M, de Martignac, sa vie politique et les dernières années de la Restauration,

voulut prendre la parole avant son défenseur pour raconter brièvement sa vie, et qui parla pendant quelques instans avec autant de calme que de simplicité. Aux actes reprochés à son ministère, il opposait ses services, des bienfaits ignorés, la liberté ou la vie rendue par lui à 300 condamnés politiques. « S'il me faut une rançon, elle est payée d'avance, l'ai rendu à l'ennemi 300 têtes des siens pour la mienne. » Parlant des ordonnances, il ajouta : a Pourquoi les ai-je signées? Ce secret est dans mon cœur et n'en doit pas sortir. 11 y est accompagné d'amertume et de souvenirs douloureux... Le sang a coulé, voilà le souvenir qui me pèse... Un malheureux frappé comme moi n'a guère plus que des larmes, et l'on doit peut-être lui tenir compte de celles qu'il ne garde pas pour lui-même. »

Cette allocution attendrie facilitait la tâche de M. Hennequin. Il n'eut plus qu'à suivre, jour par jour, la conduite de M. de Peyronnet, à la justifier par la lecture de documens et de preuves. Il lui rendit un éloquent hommage, allant jusqu'à dire que les couronnes civiques avaient récompensé des services moindres que ceux de son client, a J'ai parlé de couronnes! s'écria- 1 -il tout à coup. De couronnes I Malheureux, quand la patrie est en deuil I

Ah 1 des couronnes, c'est aux tombes qui se sont ouvertes qu'il faut les offrir, et non pas à l'homme si profondément malheureux de les avoir vues s'ouvrir 1 »

Le tour de M. Paul Sauzet était venu. En écoutant M. de Martignac trouver des accens généreux et pathétiques pour défendre son ancien adversaire et mettre au service d'une cause désespérée sa persua* sive éloquence, l'assemblée tout entière avait été saisie de cet indicible émoi que tout grand spectade éveille dans l'âme humaine. Elle éprouva une sensation analogue quand elle vit se lever le jeune avocat de Lyon et quand sa voix harmonieuse commença à se faire entendre. M. Paul Sauzet, ce jour-là, se couvrit de gloire. Inconnu la veille, il fut célèbre le lendemain. M. Royer-CoUard déclara que, depuis Mirabeau, aucun discours plus frappant n'avait été prononcé, et l'historien Niebuhr^, quelques semaines plus tard, couché sur son lit de mort, oubliait son mal pour se faire lire cette plaidoirie dont les auditeurs ont conservé le souvenir.

On ne saurait analyser une telle page; il faut la

1. Nô à Copenhague en 1776, mort en 1831; auteur d'une savante histoire romaine, écrite en allemand et traduite on français par M. de Golbery. Niebuhr avait été l*un des amis les plus cbera du comte de Serre.

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