Archives nationales
Le général Daumesnil S soldat énergique, humain et loyal, amputé d'une jambe, illustré par maints faits d'armes, commandait, comme gouverneur, le château de Yincennes, qu'il avait défendu deux fois, en 181A et en 1815, contre les armées alliées, répondant alors à ceux qui lui proposaient de rendre la place : « Je rendi^ai Yincennes quand on me rendra ma jambe, » ou encore, quand le feld-maréchal Blûcber lui offrait de payer la reddition au prix de 3 millions : Cl Je ne vous rendrai pas la place, mais je ne vous rendrai pas non plus votre lettre. A défaut d'autres richesses, elle servira de dot à mes enfans. » C'est à cet homme éprouvé que le roi Louis-Philippe avait voulu confier la garde d'une prison contre laquelle la présence des anciens ministres allait ameuter les fureurs populaires. Le général reçut les nouveaux àrrivàns avec les égards dus à leur infortune, les installa dans les logemens qu'ils devaient occuper, et où un huissier de la chambre des pairs vint ensuite leur signifier un ordre d'écrou.
i. Né à Pcrigueux en 1777, mort en 1832.
LIVRK PREMIER. 89
Dans cette même matinée du 27 août, le prince de Polignac, arrêté le 15 à Granville, au moment où il se préparait à passer à Jersey, fut également écroué à Vincennes.Ses tentatives pour échapper aux poursuites dirigées contre lui n'avaient pas été plus heureuses que celles de ses anciens collègues , que Tacçusation appelait déjà des complices ^ Ainsi
1. Eq essayant de reconstituer les circonstances de sa fuite, soit à Taide de renseigaemens yerbaux on de relations écrites, soit à Paido des documens déposas aux archiTes du département de la Manche, nous aTon3 rencontré plusieurs Torsions assez différentes les unes des autres, sinon contradictoires. Nous les ayons comparées, et nous croyons être parvenu, en les coordonnant entre elles, à en faire Jaillir la vérité. Nous la devons en grande partie aux renseigaemens qui nous ont été fournis par M. le comte de Somalie, fils de celui à qui Charles X avait confié le prince de Pôligoac. Ces renseignémens dont Tauthenticité ne saurait être mise en doute rendent al>solument invraisemblable la version adoptée par M. de Lamartine et d'après laquelle l*ancien président du conseil aurait traversé la Normandie insurgée sur le siégo de la voiture de M™* do Mortfontaine et déguisé en domestique.
qu'on Ta vu, il avait quitté Trianon le 31 juillet, sous la sauvegarde du comte de Semallé à qui le roi l'avait confié. Marchant à cent pas derrière lui, il entra dans une maison de la rue de Maurepas où il le vit entrer, et c'est là qu'il attendit pendant que son guide procédait aux préparatifs du départ. M. de Semallé avait gardé à sa disposition une voiture du ministère de la guerre, avec laquelle il s'était rendu à Évreux pour une mission militaire. C'est dans cette voiture et avec des chevaux de poste que le prince de Polignac et son compagnon quittèrent Versailles. Au moment où ils se mettaient en route, M. le comte de Semallé dit au ministre :
tt Êies-vous décidé à vous dérendre? Pour moi
je suis résolu, si nous sommes attaqués, à défendre chèrement ma vie.
— Et moi, je vous défendrai, » répondit simplor ment M. de Polignac.
Une relation que nous avons sous les yeux ^ nous a permis de suivre étape par étape le voyage des deux fugitifs. Elle nous révèle en même temps les perplexités et les angoisses de M. de Semallé. Il avait accepté sans hésiter la mission périlleuse de sauver le plus compromis des ministres de Charles X ; mais
1. Elle est extraito des Mémoires inddits da comte de Semallé.