M. CONSTANS
MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR
« Acta, non verba. »>
que les généraux de Tannée française se trouvaient effacés.
Voilà donc le général de Dionne et M. Cambon qui nous
renseignent sur les actes apparents de Boulanger en Tunisie.
La femme Pourpe.
Mais à ce moment, il n'y avait pas que des actes apparents : Boulanger avait des agents secrets, il en avait un à .Tunis même : c*était une femme Pourpe bien connue, comme Buret, par ses naufrages devant la police correctionnelle.
Il paraît que Boulanger aurait dit récemment qu'il n'avait jamais connu cette femme. Eh bien, moi, j'ai en main la preuve — et je vous la communiquerai tout à l'heure — qu'il Va connue beaucoup et toujours ; qu'il Ta connue étant général à Tunis et qu'il a été très lié, trop lié même avec elle quand il était ministre de la guerre; qu'alors qu'il commandait le iS"" corps, il a continué avec elle des relations très intimes, dans des conditions fort compromettantes; je vais vous faire voir ce qu'est la dame Pourpe.
Voici, Messieurs, les renseignements qui ont été recueillis sur cette femme, q^ii a été Tagent secret de Boulanger, à Tunis et depuis, le retour en France, du général.
« La dame Pourpe ( Juliette- Victorine), etc., etc., a quitté son mari en 1864. Dans le courant de cette même année, elle alla se fixer à Dijon où elle tint un*pensionnat — elle a tenu dans beaucoup de villes des pensionnats de jeunes filles — qu'elle cessa de diriger pour soi-disant retourner à Paris.
En 1880, la dame Pourpe alla s'installer à Paris, rue Blomet, où elle ne vivait que d'expédients, d'escroqueries. Elle prétendait cependant puiser ses moyens d'existence dans le produit de sa collaboration à divers journaux; elle se targuait d'expédier le courrier de certains personnages.
Sur ces entrefaites, elle entra en relations avec deux hommes d'affaires des plus véreux, les nommés Duron et OUivier, dont Tagence était alors située rue de la Procession, 52. Le chiffre des escroqueries commises par la femme Pourpe, à Paris seulement, au cours de son association avec Duron et OUivier, ne s'élèverait pas à moins de 120,000 francs.
En 1881 ou en 1882, elle est allée tenir un pensionnat à
Chartres. Pendant son séjour dans le chef-lieu d'Eure-et- Loh% elle commit des escroqueries au préjudice de plus de trente personnes et se rendit même complice de faux. Elle fut condamnée à Chartres.
J'arrive maintenant à un chapitre qui nous intéresse davantage.
Il fallait bien parler de sa condamnation, parce que, pendant qu'elle était en prison, subissant sa peine, elle reçut une visite — celle du général Boulanger.
Je crois que, lorsque j'aurai démontré que Boulanger, général de l'armée française, ancien ministre de la guerre, a été entouré à ses débuts politiques d'agents, comme la femme Pourpe, que c'est là qu*il a pris ses points d*appui, ses inspirations, ses confidents et qu'il est ainsi arrivé à son abdication morale, j'aurai fait déjà une partie de ma preuve. Je continue.
Le général Boulanger n'est jamais allé la voir au dépôt; mais en 1884, étant directeur de l'infanterie au ministère de la guerre, il est allé la visiter à Saint-Lazare, et il se serait rendu à 'cette prison en tenue civile, muni d'une autorisation régulière signée du procureur général.
Il se serait entretenu quelques instants avec la détenue,dans le bureau du directeur.
Il résulte de l'enquête que le général Boulanger, sur la demande de la femme Pourpe, serait intervenu, à plusieurs reprises, en faveur de Duron et d'OUivier.
Ce sont les maîtres chanteurs auxquels j'ai fait allusion tout à l'heure en passant. « Grâce à lui, ces individus auraient pu trafiquer tout à leur aise, sans craindre l'action de la justice, car chaque fois qu'ils étaient menacés, Boulanger intervenait en leur faveur. »
Arrivons à 1884. Et ici je lis le passage du rapport qui s'y réfère.
A cette époque, le général Boulanger, nommé chef de la division d'occupation en Tunisie, alla prendre possession de son commandement. La femme Pourpe le suivit à Tunis.
A son arrivée, elle s'installa à proximité du quartier général, où elle se rendait presque tous les jours, ce qui intriguait les officiers de l'enlourage du générul Boulanger, qui la suspectaient d'être un agent du Gouvernement ou du général lui-même. Ils la prirent en aversion, et il est probable qu'ils firent part à ce dernier de leurs scrupules à
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regard de cette femme, car, à un moment donné, ses visites au quartier général devinrent moins assidacs.
A ceux qui la questionnaient au sujet de sa présence en Tunisie, elle répondait qu'elle avait été envoyée par le Gouvernement pour se livrer à des études sur les mœurs des habitants, pour préparer les éléments d'un ouvragf géographique. La femme Pourpe exerçait sur le ;général Boulanger, mCme quand il était ministre de la guerre, un grand ascendant . Elle s'est vantée d'avoir fait obtenir par son intermédiaire de l'avancement à plusieurs officiers, ainsi que certaines faveurs à des particuliers, et il est do notoriété publique qu'il la protégeait ouvertement parce qu'elle était pour lui d'une grande utilité à tous les points de vue.
Il est fort possible qu'elle lui ait servi d'agent, car cette femme était sans scrupules et ne reculait devant aucun procédé pour satisfaire sa passion de l'argent.
Voici les renseignements qui ont été recueillis, et ce n'est pas tout ; nous en ferons connaître d'autres en leurs lieu et place. Et qu'on ne s'étonne pas si c'est un rapport de police. Toutes les fois qu'il s'agit de complot — l'histoire est là pour nous l'apprendre — tous les régimes ont senti la nécessité et la légitimité de recourir aux rapports de police.
Mais Tacousation n'a pas seulement, en ce qui concerne la femme Pourpe, des rapports de pjûlice :
Déclaration de M. Bernard.
Voulez -vous me permettre d'interroger — j'espère, en présence de la robe que je porte, que ce témoin ne vous sera pas suspect *— un des membres de la cour de cassation et de laisser la parole à M. le conseiller Bernard, qui, étant procureur de la République à Paris, a connu la femme Pourpe et les liens secrets qui unissaient cette femme à Boulanger!
Voilà ce que disait M. Bernard :
Peu de temps après ma nomination de procureur de la République à Paris, mon attention fut appelée sur une dame Pourpe qui avait été l'objet d'une plainte. Cette dame s'était prévalue de relations avec le général Boulanger et avait exploité le nom do ce dernier. J'appris, soit par M. Bouchez, alors procureur général près la cour d'appel de Paris et mon prédécesseur au parquet, soit par M. Ditte, mon substitut, que cette dame était bien connue au parquet, et qu'avant mon arrivée au tribunal, M. Dille et M. Bouchez avaient eu. à s'occuper d'elle.
Je me souviens d'une façon formelle qu'au moment où on me parlait
de la femme Pourpe, plusieurs fois, soit M. Bouchez, soit M. Ditte me racontèreat que le général Boulanger, étant ministre de la guerre, était intervenu dans une affaire concernant cette dame et un tapissier dont je ne sais pas le nom — je le sais et je vous lé dirai tout à Theure — « et qu'il avait versé à ce dernier une somme de 15,000 francs. » ~ Je vous expliquerai aussi si c'est avec son argent ou avec l'argent de la France que Boulanger a payé cette somme.
Je ne puis vous fournir de renseignements plus précis sur ce fait antérieur à mon entrée en fonctions, mais le récit qui me fut fait de ce versement de 15,000 francs par le général Boulanger alors ministre, me frappa suffisamment pour êtrp parfaitement présent à ma mémoire.
Je me souviens aussi que M. Bouchez et M. Ditle me racontèrent que M. Gragnon, préfet de police, avait fait saisir, dans des conditions que j'ignore, mais au sujet d'incidents auxquels M"« Pourpe était mêlée, des papiers et documents provenant du général Boulanger ou lui appartenant, et se trouvant soit en possession de cette dame, soit entre les mains de ses créanciers.
Ce qui m'a frappé dans ce récit, c'est qu'on y dit que les papiers et documents ayant trait au général Boulanger ne lui avaient été remis qu'après avoir été photographiés par les ordres de M. Gragnon, ce dont M. Boulanger s'était plaint.
Voilà la déclaration de M. Bernard.
M. le procureur général cite une déclaration de M. Ditte, membre de la Cour d'appel, tout à. fait conforme à celle de M. Bernard.
S'il m'était permis de consulter mes souvenirs — je ne veux pas dire mes souvenirs personnels, je n*en ai pas, et, si j'en avais» je ne les apporterais pas à cette place — mais s'il m'était permis de consulter des pièces étrangères jusqu'à présent au dossier, je dirais à la Haute Cour que ce matin, en arrivant ici pour me tenir à une heure à ses ordres, j'ai reçu des renseignements très précis de mon substitut de Reims , et en même temps, on en recevait de non moins précis du préfet de la Marne, indiquant qu'il y a deux ans la femme Pourpe habitait dans l'arrondissement de Reims; là, comme toujours, elle a été saisie, et sa propriétarre qui a fait pratiquer la saisie, est détentrice, à l'heure où je parle, de pièces appartenant au général Boulanger, laissées entre les mains de son ancien agent, cette dame Pourpe, et même de linge, notamment d'un certain linge de table ayant appartenu au général Boulanger, linge de table presque historique qu'il avait fait marquer — je
raconterai tout cela par le menu lorsque j'en serai arrivé aux détournements — de trois étoiles entre deux drapeaux. Si le général Boulanger avait comparu devant la Haute Cour, j'aurais demandé à M. le président d'user de son pouvoir discrétionnaire, et demain j'aurais eu ces gens de Reims avec les pièces dont ils sont porteurs, pour apporter un dernier élément de démonstration à une chose qui pourtant est déjà bien établie.
La femme Pourpe était donc l'agent à Tunis, comme Buret était Tagent à Paris.
L'agent Buret.
Buret, qui se trouvait à Paris, avait une triple mission du général résident à Tunis. Je vous le montrerai par des lettres. Buret. devait d'abord battre en brèche le pouvoir civil de Tunis, autrement dit, pour employer le mot à la mode, il devait faire ou faire faire une campagne, — j'en demande pardon aux militaires, cela s'appelle une dampagne — une campagne de presse contre M. Gambon. En second Heu, il devait organiser la réclame dans l'intérêt de Boulanger. 11 s'agissait encore là d'une campagne de presse. Seulement ici c'était une campagne laudative. Il avait une troisième mission : il fallait ouvrir la voie et par conséquent déblayer le chemin du Capitole.
Et la meilleure façon d'agir était de préparer l'avènement de Boulanger au ministère.
Messieurs, cette triple mission, Buret s'en acquitta, je ne dis pas consciencieusement, je ne prononce pas le mot de conscience à propos de pareilles affaires, mais il s'en acquitta du mieux qu'il put. Nous avons, pour le prouver, les lettres de Buret, les lettres du général Boulanger, portant sa signature.
C'est très fâcheux pour lui; il parait qu'il avait oublié l'existence de ces autographes.
Aujourd'hui, nous sommes certains qu'ils existent, parce qu'ils sont ici, sur le bureau; vous les lirez, et. Messieurs, sans qu'il soit besoin de recourir à une expertise en écriture, vous aurez la preuve qu'ils sont bien sortis de la plume de cet homme qui, ayant lancé à travers le monde
tant de milliers d'autographes, a fait connaître partout son écriture comme son image.
Mais, cette fois encore, le général Boulanger a oublié tout cela.
Et, détail intéressant, on a bien dit que Buret avait vendu à M. le ministre de Tinlérieur les pièces qu'il possédait, mais il paraît que Boulanger, lui, avait voulu les acheter aussi.
Le procureur général établit que les pièces du dossier Buret n'ont pas été, comme le prétend Boulanger, falsifiées en 1889 et qu'elles portent le timbre de Tunis avec le millésime de la poste de 1885.
Donc, ces lettres. Messieurs, ne sont pas supposées; elles sont là. Je ne puis pas les faire connaître toutes ; elles commencent par: « Mon cher monsieur Buret. » La progression est littérairement adoptée et en quelque sorte soignée dans son exécution jusqu'aux moindres nuances,
11 y a le « cher M. Buret » ; puis le « cher Buret » et puis il y a le cher ami, le bon ami, et à la fm des lettres les plus tendres, il y aussi comme un petit coin de tendresse pour ^me Buret qui offrait de si bons dîners aux amis intimes.
Ceci est important à dire, et je tiens à le dire, parce que plus riutimité est établie et plus le renseignement de morahté a de portée.
Je me permettrai de vous citer une lettre, la voici, c'est un fac-similé. L'original s'en trouve au dossier. Est-ce qu'il est possible de nier celle-là ?
M. Boulanger est ministre de la guerre ; son ami Buret vient pour le voir au ministère. Ce n'est pas Buret qui le dit, c'est le papier lui-même ; « Cabinet du ministre. ^
M. Buret ne pouvant pas pénétrer auprès de Boulanger qui a en ce moment un visiteur, prend du papier du cabinet du ministre et fait porter par un huissier, à M. Boulanger, la missive suivante :
Monsieur le ministre,
Je quitte à l'instant notre ami Granet. Nous nous proposons de manger demain soir les derniers perdreaux de Tannée, bien et dûment truflés. Ce sera chez moi. Voulez-vous oublier vos grandeurs et venir incognito avec nous. On vous rendra votre liberté aussitôt que vous le désirerez.
fer a écrit de sa main sur cette pièce qui criture de Buret, sur le papier du cabinet a écrit, en travers et au crayon bleu — isi qu'il annote : — « Oui, j'essaierai, mais s après sept heures et demie. »
i sur laquelle il sera revenue plus loin, étaer et Buret se tutoyaient fréquemment.
Campagne de presse.
tenant a ce que Buret a fait à Paris, en 1885, ;pondant de Tunis. Nous allons trouver 3ccupant de faire faire la campagne de ant que les journaux, dont il gourmande isent pas autant de bien de lui et autant de n qu'il peut le désirer du fond de son exil, s, textuelles, bien entendu, de ses téléettres de son écriture, qui toutes portent le 1885:
vu le Petit Journalf mais poussez donc raide MaicnlH me semblent louches.
Itendons trois jours puisqu'il n'y a pas moyen de ' VEvénemeDty mais mettez dans la Nation demain
ÏS.
n, et votre E^vénement, il fait comme les autres, eau le lire, je ne vois rien.
3s qui, il me semble, ont encore une signiande pour établir Tintimité, d'une part, la
us allons vous lire, à titre de spécimen, nmes concernant la mission relative à la que de M. Cambon.
Mercredi, 18 novembre.
inflniment en faisant reproduire par un aussi grand que possible l'article de tête de la Lafi^eriie.
^et article dans la Lanterne. Je vous assure ^ndre pour le malheureux M. Cambon.
M. THEVENET
GARDE DES j SCEAUX, MINISTRE DE LA JUSTICE
trouver un seul journal — dit-il dans une enir la campagne ?
l-il dans un troisième télégramme — et urtout de votre dévouement, ai lieu de croira que X... — c'est le nom me revient un peu. Je serais curieux de and il aura vu le président du tribunal, e pas, il aime encore moins G... — c'est l maintenant est de préparer les ministres is travaillez, j'en suis sûr. Bien préparée mie lors de mon arrivée à Paris.
descend à Thôtel du Louvre. Sa i; il rédige lui-même im article n et il envoie un télégramme conit :
uret, faites donc reproduire dans quelques ' les sieurs Gambon et Allegro, et faites pour les articles qui pourraient suivre ez rien pour que G... soit mis à la porte it est bien choisi.
, la mission de Buret.
et ils ont immédiatement organisé rons appliquer souvent. Boulanger un ami, rédigé un véritable maniîrmes il était conçu :
aîlre, rendu sans que mon avis ait été
• de provoquer ma mise en disponibilité,
je tombe parce que j'ai voulu défendre
nger et contre l'administration de Gambon
onvaincu, reconnaissante de mon attitude; idi ou mardi prochain. Si d'ici là vous le vous donnant contre-ordre, je vous 1 et à en faire l'usage que vous jugerez paraisse émaner de moi, bien entendu.
e que M. Boulanger et M. Buret cor- 'est en chiffres qu*a été rédigée celte thon : « Il faut que Gambon soit mis isurait Buret qu'il pouvait raconter les plus confidentielles et que jamais îrétaire n'ouvrait ses lettres.
Boulanger ministre.
Après avoir dit cela sur Boulanger en Tunisie, je n'ai pas besoin de m'y arrêter davantage. Prenons-le à son entrée au ministère.
A ce moment, il faut bien dire, puisqu'il est convenu que c'était un homme ambitieux, que, devenu ministre, Boulanger ne se trouvait plus alors séparé du pouvoir suprême que par un échelon. Depuis la Tunisie il avait encore franchi un échelon intermédiaire ; les occasions allaient lui devenir plus faciles, et, comme je vous le démontrerai dans la dernière partie de mon réquisitoire, on n'allait plus se trouver gêné, comme à Tunis, par le manque de ressources pécuniaires.
Si à Tunis on avait été obligé de chercher par tous les moyens possibles l'argent qui, en politique comme pour le reste, est le nerf de la guerre; quand on a été au ministère de la rue Saint-Dominique, l'argent était plus abondant et par conséquent, on allait pouvoir marcher avec d'autres individus que Burel, et à la fin on pourrait même se passer de Buret.
Voici ce qui se produisait à ce moment-là : le directeur de l'infanterie avait eu une biographie héroïque qu'on avait cherché à lancer, qu'on avait dû lancer ; mais dont nous ne connaissons pas encore la propagande, puisque je me suis arrêlé au refus de Baudouin ; la biographie héroïque va être remplacée par une légion de biographies et de portraits dès que M. Boulanger arrive au ministère de la guerre.
Nous allons avoir l'extension de la fausse légende, et il suffit, pour s'en convaincre, de consulter un dossier annexe qui est là, sur le bureau, avec les autres, et dans lequel il est établi que pendant qu'il était ministre de la guerre, M, Boulanger a fait faire de sa personne quarante-quatre portraits différents, dont seize ont été suivis de biographies variées; et parmi ces quarante- quatre portraits, afin que nul n'en ignore, il a donné commande à un ami intime, dont je vous ferai l'histoire tout à l'heure, un nommé Pech dit de Cadel, il a donné, dis-je, la commande de lui faire un portrait qui a, comme entrée de jeu, été tiré à 20,000 exemplaires el qui le représente peint en rouge, avec le titre de « Boulanger protecteur », une main posée sur le sceptre.
Cette biographie est là. Nous en avons sept ou huit exemplaires; j'espère que la Haute Cour voudra bien la regarder, elle est suffisamment instructive. Mais je ne sache pas — et je crois que je suis dans le vif de la question — que sous ungouvernement qui est le gouvernement légal, un homme qui se pique de légalité et qui veut, comme on Ta dit tant de fois, arriver seulement par les voies légales, fasse faire sou portrait en Cromwell protecteur, et alors qu'il n'y a aucune vacance du pouvoir ni un fauteuil dictatorial à occuper en France, se fasse peindre en dictateur.
Par conséquent, voilà un portrait qui, suivant moi, est bien significatif, et quand il se joint à quarante-trois autres, et que les biographies les plus modestes sont des biographies qui représentent ce général à peu près Tégal du général qui revenait d'Arcole et des Pyramides, j'ai bien le droit de dire qu'il y a là un système de propagande politique qui fait comprendre que, dès cette époque, on a besoin de correspondre par dépêche chiffrée.
Autres agents.
Au ministère, les agents secrets se multiplient; il faut faire connaître les principaux.
D'abord un nommé François Georges. Ne vous effrayez pas de ce nom plébéien, vous allez voir cet individu prendre des noms plus sonnants.
« François Georges s'est adonné à l'ivrognerie depuis que sa femme est morte... il est représenté comme un escroc delà plus belle eau. A son domicile, il s'est fait inscrire sous le nom de comte de Benay ? Il y reçoit jusqu'à
cinq ou six femmes alors qu'il demeurait rue
Laplace, il aurait eu les mêmes fréquentations, il aurait reçu là pendant trois jours la dame Limousin compromise dans l'affaire des décorations. »
Il est bon de faire savoir quels étaient ainsi ses vrais services. Le concierge de cette maison a déclaré que son locataire lui aurait montré des lettres du général Boulanger. On relève également qu'il habitait à telle époque, à tel en droit, sous le nom de marquis d'Epernon, venant, on ne dit pas de Tunisie, mais d'Algérie. Alors qu'il demeurait rue
LE PROCÈS BOULANGKR , ^5
Laplace, 6, où il est resté six mois, il aurait écrit une brochure boulangiste,intitulée/8^^-i55P, pour laquelle il aurait reçu une somme de 250 francs.
11 faisait distribuer cette brochure sur la voie publique par des camelots à sa solde, et on l'aurait entendu se plaindre hautement du général Boulanger, qui ne lui donnait pas assez d'argent. Il n'a pas été constaté qu'il recevait des lettres chargées. Il vint ensuite demeurer rue Vineuse. Là, il se vante d'être connu mtimement du général Boulanger avec lequel il aurait plusieurs fois déjeûné. Puis voilà un témoin irrécusable, une pièce écrite trouvée chez lui.
Parmi les pièces saisies à son domicile, se trouve une carte de condoléance à lui adressée par M. Henri Rochefort, à l'occasion des obsèques de son fils. Il aurait donc eu ainsi des connaissances multiples dans le parti, et partout on connaît sa situation, on le représente comme un escroc, un souteneur, etc.
Il a fait distribuer des brochures du parti après les avoir écrites, et il a employé pour cela un camelot nommé René.
Voilà donc un homme qui était encore dans cette intimité, qui était un des agents de Boulanger. Cet homme, les agents de police et le magistrat qui lit le rapport expurgé, sont obligés malgré eux de dire que c'était un escroc et un souteneur.
Nous allons en vou' maintenant un autre. C'est un nommé Caltoire. L'origine de nos renseignements ne sera suspecte à personne. Il a été l'objet d'une lettre qui a été trouvée dans le dossier de la Ligue des patriotes. C'est un ligueur qui écrivait à un autre ligujeur, avec non pas un sentiment d'animosité, mais d'envie vis-à-vis de ce pauvre Gattoire. Voici la lettre : « Je suis allé à midi chez toi et je n'ai pas eu le plaisir de te rencontrer puisque tu es en voyage. Je veux te dire ce qui en est de Cattoire. Il a été condamné à cinq ans de prison, et pour ne pas expier sa peine il a passé la frontière et habite Mouscron...
« Déjà, lorsque le général était ministre de la guerre, il avait des rapports avec lui et j'ai vu au moins cinquante lettres qu'il avait reçues de lui. Bien plus, lors de son procès, et le jour même de sa condamnation, il arrivait au
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tribunal une dépêche du ministre de la guerre priant le tribunal de vouloir bien user de toute indulgence à l'égard de Gattoire... »
On ne peut recommander plus officiellement.
<( Tu vois bien... que c'est bel et bien un boulangiste. »
C'est ainsi qu'il se permet de le recommander aux camarades.
Voilà donc, par conséquent, encore un homme dont les liens sont bien établis, dont le passé est bien établi aussi. Nous voyons, en définitive, à l'origine de cette affaire quels sont les hommes que nous aurons ensuite à accuser.
Il y en a un autre, c'est l'auteur du portrait du lord protecteur Cromwell au manteau rouge et la main sur le sceptre. Je parle de M., Pech de Cadel.
Pech de Cadel.
Pech-Cadel — car s*il est « de » pour le monde, il ne l'est pas pour la justice — est né à Lodève, il a fait de bonnes études, et il faut bien le dire, il est entré à l'école de Saint-Cyr.
Au cours de Ifi campagne de 1870, il fut nommé capitaine ; mais la commission de revision des grades le remit sous-lieutenant. Plus tard il fut officier d'ordonnance du général Janin.
A cette époque il se lia avec Mme B..., qui lui fit contracter do nombreuses dettes.
« Venu à Paris en 1879, M. Pech de Cadel, qui avait dissipé tout son patrimoine, commençait par faire, à la salle du boulevard des Capucines, des conférences sur le phonographe. Il s'occupait de courtage pour les assurances. Il était fort besogneux et passait même pour vivre quelque peu aux dépens d'une demoiselle K..., fille galante. »
En 1883, il se fit dans la presse un certain bruit autour de son nom. Il avait inventé une conspiration, et un journaliste fut condamné à 1 fr. d'amende et 1 fr. de dommagesintérêts.
Pech fut condamné à son tour, le 26 août suivant, à un an d'emprisonnement.
Encore un ami qui a eu^des malheurs ; et il m'est impos-
sible pour celui-là de dire quels malheurs il a subis, parce que, pour prononcer les peines dans le genre de celles qui ont frappé Pech, il faut à la cour d'assises demander le huis clos.
Il a donc été condamné à une année d'emprisonnement. Cette peine a été réduite à six mois par décision gracieuse.
Lorsque Boulanger commença à faire parler de lui, Pech publia dans le Paris-Journal une biographie du général Boulanger, qui parut ensuite en brochure, avec portrait et illustrations.
Le mois suivant, il en fit publier une autre, et ensuite une troisième.
Il est également Tauteur d'une brochure intitulée : « La vérité sur le général Boulanger. »
Dans toutes ses publications, Pech ne visait que la question de gain, et le programme du général qu'il avait créé en 1888. Nous avons tous ces renseignements sur Pech de Cadel, et à mon parquet j'en ai trouvé un autre, qui a été mis dans le dossier : c'est un renseignement qui émane de Pech lui-même : l'année dernière, Pech a porté plainte en escroquerie et abus de confiance contre Boulanger, qui ne voulait pas lui remettre la totalité des émoluments qu'il lui avait jadis promis pour ses droits et frais de courtage.
Et trois jours après avoir déposé cette plainte à mon parquet, M. Pech de Cadel m'envoya ou envoya à mon prédécesseur une lettre de désistement en annonçant que, avis ayant été donné par lui de la plainte qu'il avait portée, il avait reçu satisfaction pécuniaire dans l'intervalle.
Foucault de Mondyon.
Voilà donc encoreun ami; eh bien, en voici un autre dont j'ai Thistoire depuis hier, et cela a beaucoup d'intérêt à un certain point de vue, parce que nous allons, en vous lisant cette lettre, vous montrer, par avance, que, dans peu d'heures, Messieurs, lorsque nous exposerons une certaine question de détournement de 30,000 francs, nous apporterons avec cette pièce la réfutation la plus écra-
santé du système paradoxal qui a été essayé depuis quelques jours.
Pour le moment, je tiens à vous faire connaître cette lettre, parce que, au moment où nous allons voir Boulanger se lancçr à l'escalade du pouvoir, nous saurons aussi quels sont ses étais, quels sont ses amis ; vous vous rappelez le vieux proverbe : nous serons satisfaits^ je crois, tous, de savoir qui il hantait.
C'est un nommé Foucault, celui-là qui, pour une certaine littérature, s'appelle, je crois, M. de Mondyon.
Voici ce que c'est que ce Mondyon, qui a délivré un reçu de 32,000 francs; il y a quelques jours, parait-il.
Le nommé Foucault, dit de Mondyon, est né dans la Charente- Inférieure, en 1849.
« Ancien précepteur des enfants du prince de Caraman-Chimay, il n'a jamais eu de fortune personnelle ; il a toujours vécu jusqu'à ce jour d'intrigues et d'escroqueries. Il avait fondé autrefois, rue de Balzac, avec une dame Meillan ou Meilhan, — retenez bien ce nom, Messieurs, — une agence de banque et un journal ayant pour titre « le Syndicat ». M""» Meillan, — c'est l'associée, — qui tenait à cette adresse une pension de famille, faisait également du proxénilisme.
« Elle fut arrêtée et condamnée à cinq ans de prison et à cinq ans de surveillance. » Après sa condamnation, on atténua un peu la durée de sa peine, à la condition qu'elle quitterait la France. Elle fut s'établir à Berlin. Dans ce pays — continue le rapport qui m'est expédié avec la signature du préfet de police lui-même à la date d'hier ou d'avant-hier — dans ce pays, à Berlin, a M™* Meillan, qui avait toujours conservé des relations avec Foucault, — c'est M. de Mondyon,
— servit d'agent secret au gouvernement français ; mais en même temps, elle renseignait la police de M. de Bismarck. Foucault était, dans ces opérations, son intermédiaire à Paris.
a On ne sait pas à quel époque M"« Meillan est rentrée dans la capitale; mais, depuis trois ans au moins, elle demeure avec Foucault,
— de Mondyon — telle rue, tel numéro.
« Cette dame a également servi d'agent secret au général Boulanger quand il était ministre de la guerre, et même après.
a Le colonel Vincent, qui était alors un ami intime de Foucault, venait plusieurs fois par semaine déjeuner ou dîner à sa table.
tt On affirme que des Allemands venaient aussi chez Foucault pendant la nuit. Après le retour de Berlin de la dame Meillan, ce serait une dame veuve Moret — je vous indique le nom — qui aurait reçu pendant quelque temps les correspondances allemandes de M"» de Mondyon.
M. Motiton, secrétaire du général, qui a son appartement même pue, était également un ami intime du faux ménage de Mondyon ; on
est d'avis que Foucault — M. de Mondyon — et sa maîtresse doivent avoir chez eux des documents précieux. »
Vous voyez quelle est leur moralité, leur passé judiciaire, n'est-ce pas? JEh bien, ils ne se cachent pas pour dire que si Boulanger arrivait au pouvoir, ils seraient haut placés, et se vengeraient de ceux qui leur auraient fait du tort.
Et puis, ces deux petites lignes, que je vous rappellerai avec soin quand il s'agira des faits d'indélicatesse, ces deux petites lignes qui sont les dernières, mais qui ne sont pas les moins importantes :
« Dans le fac-similé du reçu de 32,000 fr. » — c'était le système de défense de ces jours derniers — « la femme Moret, celle qui recevait les correspondances allemandes, a reconnu l'écriture de M™* Meillan;» mais nous avons dans ce rapport de police un autre paragraphe qui ne manque point d'un certain intérêt, c'est à savoir que — et ici je cite textuellement comme si , scribe , j'ouvrais les guillemets :
« Le nommé Foucault est allé à Londres la semaine dernière pour rendre visite au général Boulanger, et il en est revenu avec plusieurs billets de mille francs. »
Pour les mauvaises langues, on trouverait là peut-être — je le ferai en discutant — une explication facile du facsimilé.
Le procureur général dit que ces renseignements de moralité sont pour lui d'une importaace capitale.
Lorsque nous voyons, en effet, des actes suspects, des actes probablement mauvais, commis par un homme dont tout le passé est honorable et qui n'a jamais été entouré que d'honnêtes gens, nous disons : Oh ! non, ce n'est pas assez de preuves; il nous faut autre chose. Il est parti, il est absent. Ce n'est pas une fuite, et nous sommes convaincus que, s'il était là, cet homme honnête, avec son cortège d'honnêtes amis, serait arrivé à une disculpation possible.
On dit cela; mais lorsque, à l'inverse, on voit un homme se mettre en route vers les conspirations ténébreuses avec Buret, avec Foucault dit de Mohdyon, avec la femme Pourpe et les autres, et lorsque toutes les dépêches qu'on a recueillies à toutes les époques où cet homme a eu besoin du télé-
lui et à sa charge la révélation de cette 'e la vérité; lorsque Ton voit cet homme à raccomplissement d'actes suspects, 3, malgré soi, il faut bien Tavouer, on iste, et Ton est obligé, justement parce 3e, de se dire : Ah! vilaines gens ! ah 1 nez donc ici; il ne s'agit pas de rester 3n facile. Venez donc ici, parce que le t de votre honneur, il s'agit de quelque eux au monde que la liberté. Venez lent quand on a votre passé et vos habivos amis, on a grand besoin de se dé-
endue pour vingt minutes.)
^ISE DE L'AUDIENCE
'audience est reprise.
al continue son exposé en faisant d'abord
Q intérêt évident au point de vue de Taca apporté dans la réalisation d'un de ses de se créer la le'gende du futur dictateur,
[ans toutes les autres affaires qu'il a cher-
in dans son intérêt personnel.
raphias et imageries.
îuve, je prends deux pièces, me lettre officielle qu'il écrit au préfet ir lui demander de faire cesser la vente is les rues de Paris.
iielle de cette pièce, qui est datée du 8 fêle année de son ministère :
s adresser, en appelant sur lui votre haute, 'a rien de bien grave, mais qui, tiré à un grand et colporté sur la voie publique, produit irs côtés, une mauvaise impression, de poursuites contre l'autpur de cette publi- 1 considérer comme injurieuse ni diffamatoire;
. — ce même écrivain est Tau leur de cette brochure où on vante le plus la beauté du général ; c'est un témoin qui nous l'apprend ; — mais, ajoute-t-il, contre les distributeurs de laquelle vous pouvez avoir peutêtre une certaine action.
Voilà donc ce haut fonctionnaire modeste qui arrive à éprouver de grandes craintes et à sentir l'excès des publications laudatives qui sont faites en son nom, et qui demande au préfet de police de les supprimer. •
Cependant, lorsque nous entendons un des témoins, le libraire et l'éditeur qui est arrivé, lui, à pouvoir fournir aux colporteurs les biographies destinées à être livrées au public, voici ce que nous apprenons.
Vers septembre 1886. et plus tard, au pins fort des polémiques de journaux qui attribuaient à Boulanger la paternité de ces brochures, le général Boulanger crut devoir les faire saisir; mais au lendemain de cette saisie le tirage et la vente continuaient de plus belle comme auparavant. Cette saisie fut concertée entre Téditeuret le capitaine Driant. Elle n'avait d'autre but que de donner le change à l'opinion.
J'ajoute que cette brochure illustrée, coloriée, avec le portrait du général Boulanger sur la couverture, se vendait 6 centimes.
Il est également à notre connaissance que sous le ministère de Boulanger on confia à une entreprise de propagande boulangiste des brochures qui devaient être distribuées gratuitement dans les écoles primaires de toutes les communes de France.
Voilà ce qu'il faisait ou ce qu'il faisait faire. Quand on criait au scandale, il disait à M. le préfet de police : « Arrêtez I » et il envoyait ensuite furtivement, à l'heure suivante, M. le capitaine Driant, son confident de la bonne heure. Celui-ci allait trouver l'éditeur qui venait de recevoir par voie d'huissier le mot « Arrêtez ! », et lui disait tout bas : « Continuez donc, je vous en prie. »
Voilà, Messieurs, ce petit fait de moralité sur lequel je trouve qu'il n'était pas inutile d'attirer un instant l'attention de la Haute Cour.
L'imagerie française a donc ainsi beaucoup fourni, puisqu'il a fallu que, dans les moindres écoles de. France, on provoquât l'admiration des grands et des petits pour la personne
de M. le ministre de la guerre. Mais cette imagerie française, quels que fussent ses efforts, n'a pas suffi, et M. Boulanger a eu recours, pour une plus grande propagation, à l'imagerie allemande.
Nous avons une pièce qui est extraite du dossier de la Ligue des patriotes et qui, par conséquent, ne se trouve à notre procédure que par voie d'annexé, mais est tout aussi probante et que j'ai par suite tout autant le droit d'invoquer.
Imageries allemandes.
Voici ce qu'à la cote 8 du dossier de la Ligue des patriotes, il est loisible de lire : « Le sieur Borel, né à Saint-Martin de Belleville, exerce la profession d'encadreur et se livre au commerce en gros des chromolitographies ; il les achète de préférence à l'étranger où il se les procure à bas prix, et il les commande à la maison Gustave Seitz, à Wanorbeck, près de Hambourg. —Le pays, par conséquent, est bien fixé. — Il ne possède pour la vente de ses chromos ni boutique, ni magasin, et il se les fait adresser à son domicile particulier; c'est là que les camelots viennent s'approvisionner. Il a reçu en octobre 1888 de la maison Seitz — ceci est postérieur au ministère, remarquez-le bien, mais il n'est pas dit dans cette déclaration que cette commande fût la première en date, — il a reçu en octobre 1888 de la maison Seitz, deux types de chromos, représentant l'un, le général Boulanger à cheval au milieu d'une bataille, et l'autre ne donnant que son buste. Les chromos livrés aux camelots et à un certain nombre de petits boutiquiers ne portaient pas d'indication d'origine ni de nom d'imprimeur. »
Je vous lis ceci, pour vous montrer qu'il ne s'agit pas d'un rapport de police ; il y a eu poursuite devant le tribunal de simple police pour contravention à la loi du colportage; et le fait a été ainsi établi à raison de l'infraction aux dispositions de la loi de 1881.
Par conséquent, nous avons la certitude que Boulanger tirait d'Allemagne, pour les livrer à l'admiration des Français, des portraits qui étaient fort belliqueux, au moins pour quelques-uns, car pour d'autres on se contentait du buste.
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