L'INTERROGATOIRE
Le président procède à Tinterrogatoire de Grégori et commence par exposer ses antécédents.
a Vous êtes, dit-il, un homme de soixante-six aoîs, qui n'a jamais été condanmé. Vous êtes un ancien élève de 1* École Normale. De tout temps, en France, on a eu le goût des lettres, Tamour et l'admiration de ceux qui s'y adonnent. Votre entrée à l'École Normale indique votre niveau intellectuel, si ce mot ne vous déplaît pas. Il y a évidemment ime sélection qui se fait dans la jeunesse et qui indique comme gens d'élite ceux qui parviennent à ce poste si désiré, si souhaité dans le monde des écoles : l'École Normale supérieure. Vous en avez gardé, M. Grégori, le souvenir pieux et dans un cahier de notes dont nous parlerons peut-être beaucoup, qui est bien instructif, une des choses qui m'a frappé, c'est le souvenir rayonnant de votre jeunesse, et rien que le voisinage de la rue d'Ulm évoque cImb vous des souvenirs d' ado lesceno» très brillants.
C'est bien cela, n'est-ce
pas t j'ai biea deviné votre
sentiment, ou, plutôt, j'ai
* bien lu, car ce sentiment est
exprimé en toutes lettre». »
R. — • Oui.
D. — Malheureusement, vous n'avez pas toujours été fidèle aux Muses, et les lettres n'ont pas pris tout votre temps.
^. — C'est exact. Après avoir été professeur au Lycée
D. — L'École Normale de TournoniArdèche\ L. Grégori,
, . , . .,,,,,.. rédacteur en chef de La Sartlic,
supérieure, qui réunit 1 éhte ^^ j^j^^^^^ ^^69.
des jeunes littérateurs, les
envoie, suivant les hasards
du temps et de la vie, un peu de tous les côtés ; beaucoup s'en
vont à la poHtique, d'autres cherchent leur voie soit dans
l'enseignement proprement dit, soit dans le culte des lettres
uniquement ; quelques autres s'en vont aux affaires. Il semble, si
je veux donner une note exacte, que vous avez partagé votre vie entre les affaires et le journalisme.
K. — C'est assez exact.
Le président, après avoir indiqué que l' accusé était syndic de la presse militaire, parle incidemment des affaires financières auxquelles M. Grrégori a été mêlé :
K. — Ne devant rien qu'à moi-même, j'ai rédigé par intervalles la partie financière des premiers journaux parisiens. A ce titre, si j'ai fait en affaires des rencontres heureuses des* financiers professionnels, j'en ai fait de malheureuses pour les autres, et encore plus pour moi-même. Je l'ai payé cher, et je le regrette encore.
D. — Voulez -vous expliquer ce que vous entendez par ces rencontres malheureuses ?
K. — Tel banquier avec lequel j'étais en rapports ne m'a occasionné que des pertes et de graves ennuis. Mais dans l'affaire où j'ai eu le tort de le mêler, j'ai gagné tous mes procès jusqu'en Cour d'appel, dont l'arrêt rendu en ma faveur constitue un véritable monument de jurisprudence financière
D. — Ah ! ce que vous dites ne saurait déplaire à ceux qui croient la justice équitable. Vous pourrez vous expliquer sur ce point dans votre défense tant que vous le désirerez.
R. — La campagne d'affaires, dont s'agit, faite en marge de mon métier journalistique, était des plus intéressantes par le but a atteindre. Voilà ce que je répondrai simplement pour le moment, étant prêt à entrer dans les détails qui pourraient convenir à M. le Président.
D. — Cela me paraît inutile pour le moment. Seulement j'entends que votre défense soit entièrement libre à cet égard. Passons au fait important.
Le président annonce qu'il posera au jury les questions suivantes : Grégori est -il coupable d'une tentative de meurtre f — Cette tentative de meurtre a-t-elle été commise avec préméditation?
La scène à Tintérieur du Panthéon
Le 4 juin, vous entrez au Panthéon, vers onze heures du matin. Vous vous étiez procuré une carte de presse pour assister à la cérémonie de la translation des cendres de Zola. Vous aviez obtenu cette carte du ministère de l'intérieur ; c'était une carte de couleur rose.
R. — C'est un très mince détail ; je n'ai pas eu de carte de presse, mais une carte de promenoir, pour ainsi dire, qui m'a été délivrée par un des nombreux amis que j'ai même dans les ministères ; et, à ce moment, M. Georges Clemenceau, avec ses deux joHs chiens, est passé et a pu voir que j'étais nanti d'une carte rose.
D. — Cela peut avoir, en effet, son importance. C'était une carte de promenoir, selon votre expression humoristique, c'est-àdire vous permettant de circuler, mais non d'avoir une place assise. Vous entrez par la rue d'TJlm, et j'ai dit tout à l'heure qu'au moment de ce qui allait être un grand événement dans votre vie, votre pensée s'était reportée aux souvenirs d'enfance et de jeunesse. La veille, quand vous pensez au Panthéon, le voisinage de la rue d'TJlm vous revient à l'esprit.
R. — Cela se touche.
D. — Je suis bien certain que le 4 juin au matin vous avez encore pensé à l'école d'antan, votre carnet le montre, que vous êtes l'homme des souvenirs. Vous êtes entré par la porte de la rue d'Ulm et vous vous êtes dirigé du côté de la presse, quand vous avez rencontré M. Bertol-Graivil.
R. — J'ai causé avec lui ; c'est un camarade du journalisme que je connais depuis vingt ans.
D. — Vous vous êtes adressé à lui, il avait un rôle dans l'organisation, il réprésentait une délégation quelconque.
R. — Il représentait, si je ne me trompe, une délégation de la presse républicaine, il circulait, comme moi-même, en raison de la carte que nous possédions.
D. — Vous avez parlé avec lui de choses indifférentes et, immédiatement, vous lui avez dit : a Où. est donc Dreyfus ? »
R. — Ce n'est pas tout à fait cette intonation.
D. — Dites-la vous-même, je ne l'ai pas entendue.
R. — J'ai dit très simplement : « Est-ce que Dreyfus est là ? » — Oui, il est là ; et il m'a indiqué l'endroit.
D. — Je crois qu'il vous a dit, en montrant la banquette : « Il est là, pas loin de M.^^ Zola. » Son geste indiquait la banquette oti se trouvait la famille Zola et le commandant Dreyfus. Pendant ce temps, on exécutait les morceaux de musique. Puis, tout à coup, vous êtes revenu près de M. Bertol-Graivil et vous lui avez dit : « Je ne le vois pas, où. donc est -il ? » Alors, M. Bertol, par camaraderie toute simple, a fait quelques pas avec vous en contournant l'enceinte réservée ; M. le Ministre de l'Instruction publique allait prendre la parole. Vous êtes passés sur les bas -côtés. M. Bertol- Graivil vous a conduit à un endroit assez proche de la tribune en disant : « Mais sur cette banquette, le voici. » C'est bien cela ?
E. — A peu près. Je m'étais promené, il faut bien employer ce mot, comme les autres porteurs de cartes de même couleur. J'avais la volonté bien arrêtée de ne pas laisser passer cette cérémonie qui, à mon point de vue, constituait un scandale, — je m'en expliquerai tout à l'heure, — sans faire un geste; mais je me dis : Il y a des précautions trop savamment prises, des barrières trop hautes, un déploiement de gardes trop considérable pour pouvoir exécuter quoi que ce soit. C'est dans ces conditions que je suis revenu à la porte de la rue d'Ulm, et que je me suis trouvé face à face avec mes deux confrères, M. Pierre Mortier, que vous entendrez, et M. Abeniacar, qui se trouvaient là, mais qui ne pouvaient entrer, ayant seulement un coupe-file de journaliste ; les précautions les plus rigoureuses étaient prises et, quoique journalistes, l'entrée leur était rigoureusement refusée par l'huissier qui était préposé à la surveillance de cette porte et qui insista d'une façon spéciale sur l'impossibilité d'enfreindre en quoi que ce soit les mesures de rigueur. J'étais donc au moment de prendre la porte en tirant ma révérence à la cérémonie du Panthéon ; et m'expliquant avec mes deux confrères qui me jalousaient un brin, croyant voir en moi un membre de la presse réactionnaire, je leur dis : « Je suis ici comme membre de la presse militaire ; je ne suis pas un admirateur de la cérémonie, mais simplement un spectateur, et je ne sais pas le moins du monde si je vais rester. »
A ce moment, un prédicateur civil, en cravate blanche et habit noir, montait dans la chaire improvisée établie sur le modèle le plus classique des chaires ecclésiastiques et prenait la parole. J'entendis parler le ministre de l'instruction publique, j'entendis les mots de vérité, lumière, justice rouler dans cette éloquence d'un cachet naturellement ofl&ciel; et un sursaut, je le dis très simplement, se fit en moi comme ancien universitaire, car j'ai été professeur; ancien normalien, mon école étant à deux pas, je me dis : « Est-ce possible que l'Université, dans la personne du grandmaître de l'Université, soit tenue d'être dreyfusarde ou de n'être pas? » Cet incident détermina chez moi un mouvement définitif ; et... sans entrer dans des explications plus minutieuses, à moins que vous n'y teniez...
D. — Je n'ai qu'un souci, celui de ne pas couper vos explications.
R. — J'arrivai sur les bancs de la presse, à travers toutes les rangées d'huissiers et de gardiens et près du commandant Dreyfus; et la manifestation à laquelle j'avais songé, je n'ai pas à le cacher, je la fis dans des conditions purement symboliques, si je puis ainsi m'exprimer, avec la certitude de ne pas abîmer le commandant ou
M. Dreyfus, mais de produire une protestation énergique contre la cérémonie du Panthéon.
D. — Allons un peu plus lentement, revenons au moment où vous demandiez à M. Bertol-G-raivil : « Montrez-moi Dreyfus » ; mais vous le ^îonnaissiez bien.
R. — Non seulement je connaissais Dreyfus de vue, mais je prétends l'avoir vu de plus près que je n'ai l'honneur. Monsieur le Président, de vous, voir vous-même et l'avoir immédiatement jugé dans des circonstances que je répéterai tout à l'heure à Messieurs les jurés, au Conseil de guerre du 19 décembre 1894, où le principal accusateur de Dreyfus fut Dreyfus lui-même par son attitude pour quelqu'un qui n'avait pas l'ombre d'un parti pris. Vous savez, et vous l'avez constaté, que je n'ai pris aucune part aux luttes •suscitées par l'Affaire, que je n'y suis entré au dernier moment qu'en raison de l'appareil militaire déployé au Panthéon pour rendre les honneurs à Dreyfus, que je considère toujours comme coupable, j'en donnerai les raisons avec la même absence de tout parti pris, mais exclusivement au point do vue technique. De même que je trouvai la cérémonie scandaleuse au point de vue de la célébration du souvenir de Zola, l'auteur de la Débâcle et de fPaccuse, Il ne faut pas oubher que telles furent mes déclarations immédiates à la mairie du Panthéon
D. — Il ne faut pas aller trop vite. Je vous disais que vous connaissiez Dreyfus de vue, vous rappelez un souvenir qui remonte à 1894, mais vous l'avez vu depuis la Révision.
R. — J'ai rencontré, comme tout Parisien, le commandant Dreyfus, dont la physionomie, pour moi, est un sujet d'études des plus intéressantes, mais je ne l'ai jamais recherché ou poursuivi.
L'acte d'accusation dit que j'avais conçu une haine profonde pour le commandant Dreyfus, c'est du roman de portière.
Je n'ai aucune haine contre le commandant Dreyfus ; fai un sentiment personnel contre le Dreyfusisme et contre son œuvre, contre ce que je considère comme de véritables méfaits commis par le Dreyfusisme, surtout dans V ordre militaire.
Je n'ai jamais crié cela par dessus les toits. Il n'y aurait pas eu de cérémonie du Panthéon et surtout les honneurs militaires rendus à Dreyfus et à Zola par la garnison de Paris, qu'on n'aurait pas entendu parler de moi. J'ai rencontré Dreyfus comme un Parisien, après l'avoir noté avec une attention parfaite, sans aucun esprit partial, en toutes circonstances où je l'ai vu, et j'aurais pu lui dire : « Monsieur Dreyfus, voilà ce que vous pensez dans teUe cérémonie ; vous trouvez que les gens qui glorifient les dupes ou les complices de votre réhabilitation sont — comment trouver le mot ? — bien
a poiree »! Voilà bien l'expression de l'attitude et du visage de Dreyfus.
D. — Il ne faut pas anticiper. Je vais tâcher de mettre de l'ordre. J'apporte le témoignage du dossier, non le mien, à l'appui de certaines observations fort importantes que vous avez jugé à propos de faire et qu'il était nécessaire, pour la probité du débat, de faire tout de suite. Vous avez dit que dans la période de luttes de l'Affaire Dreyfus vous y avez été peu mêlé. Il y a un témoignage, — ce que je vais dire est en votre faveur, qui m'a frappé beaucoup, celui d'un journaliste, il se nomme Durand, qui dit : i J'ai été fort étonné devoir M. Grégori se livrer à un acte semblable, d'autant que je l'avais rencontré dans la période de fièvre de l'Affaire Dreyfus, et qu'il ne m'avait jamais paru parmi les violents et les emportés. Il parlait sur ces questions avec calme, comme tout le monde. Il n'était pas des violents. » Voilà qui est plutôt en votre faveur. Vous avez dit encore que vous avez fait avec votre esprit critique
R. — Pas critique, d'observation.
D. — Dans le sens d'observation si vous voulez, que vous aviez fait des remarques sur la personnalité physique du commandant Dreyfus. C'est vrai, nous verrons tout à l'heure dans vos notes des appréciations, afin que les jurés vous connaissent comme vous êtes, des appréciations quelquefois vives, quelquefois coléreuses et humoristiques sur la personnalité de Dreyfus. Vous l'avez vu à l'inauguration du monument Scheurer-Kestner.
R. — Parfaitement.
D. — Vous vous rappelez avoir noté certaines impressions sur votre carnet.
R. — Un agenda. C'est possible, le souvenir ne m'en revient pas, il faudrait les rehre.
D. — Nous les reprendrons dans le plus grand détail, car c'est l'affaire même. Donc, vous vous approchez du commandant Dreyfus. Vous avez été vu par différents témoins qui sont étonnés de la rapidité avec laquelle vous avez évolué depuis le point où vous étiez avec M. Bertol-Graivil jusqu'au point de l'attentat. Vous-même, et je suis convaincu que vous étiez sincère, vous avez déclaré au juge d'instruction qu'il vous était impossible de dire le chemin que vous aviez parcouru, le doigt sur le plan. Mais il est un témoin qui a bien sa valeur, étant donné son caractère, qui vous avait vu passer, c'est un juge d'instruction, M. de Soubeyran de Saint-Prix, qui vous connaissait et qui a dit en vous voyant : « Tiens, c'est M. Grégori. » Il a noté que vous étiez passé très vite du point où vous causiez avec M. Bertol-Graivil à celui de l'attentat.
Pour la compréhension, nous nous souviendrons qu'il y avait différents morceaux de musique : la Marseillaise, un prélude de Messidor y de Gounod ; la Marche Funèbre, de Beethoven ; le discours du ministre de l'instruction publique, un quart d'heure ou vingt minutes.
R. — Vingt, trente minutes.
D. — Une symphonie de Beethoven, enfin," le Chant du Départ, Voilà le programme. Il y avait peut-être quelque utilité à le rappeler, car il y a des phases de la scène qu'il est possible de préciser dans leur succession par l'exécution du programme. Je l'ai copié sur le dos de la carte rose numéro 717 qui vous a permis d'entrer ; on venait de commencer le Chant du Départ. Tout le monde était debout, le défilé ofl&ciel allait commencer. M™^ Zola allait sortir probablement une des premières, puis les ministres, les personnages ofificiels, les grandes corporations de l'État dans un ordre protocolaire, la famille Dreyfus, le commandant Dreyfus, entouré de son frère, de sa femme, de ses enfants, il allait suivre le défilé pour sortir du temple. Où. étiez-vous à ce moment !
R. — Cela est extrêmement difficile, si l'on n'a pas la configuration des places, pour une scène qui a duré deux minutes.
Considérez que j'arrive entre les deux premières banquettes^ qui sont devant moi, et que le commandant Dreyfus est situé au premier rang. Je tire mon premier coup de revolver à son bras.
D. — La position d'abord.
R. — Le commandant Dreyfus est sur la première banquette,^ je passe entre la première et la seconde.
D. — Face au catafalque %
R. — Non. — Le cortège a commencé à défiler. Le commandant Dreyfus regarde défiler le cortège. Je ne puis l'empêcher d'avoir cette attitude. Je ne puis lui demander de se retourner. Du reste,, ma manifestation ne devait rien avoir de dangereux pour lui. Je tire un coup de revolver dans la position oti je pouvais l'aborder, étant convaincu que ce serait une manifestation sans aucun danger pour lui.
D. — Vous étiez derrière lui î
R. — Non, j'étais obliquement. Je reconstituerai avec une minutie complète la scène, et s'il n'y a pas d'inconvénients, avec Dreyfus lui-même.
D. — Je veux bien que le mouvement que fait le commandant Dreyfus pour suivre le cortège fasse que vous vous trouvez un peu de côté, mais vous vous êtes approché derrière lui f
R. — Je ne puis en toute sincérité vous dire si j'étais rigoureusement derrière. Lorsque le commandant Dreyfus sera là, nous
reconstituerons la scène, — sans faire passer le cortège, bien entendu, — je montrerai comment j'ai perpétré mon «formidable » attentat, vous verrez que je n'étais pas derrière lui, mais obliquement.
D. — Vous êtes arrivé par derrière. Le mouvement qui a été fait pour sortir des rangs a fait que vous vous êtes trouvé obliquement. C'est possible.'
E. — n m'était difficile d'arriver par devant, je n'aurais rien pu faire, et puis, c'était la disposition des lieux : j'ai pris le passage qui m'était offert dans les conditions d'imprécision et de rapidité que l'affaire comportait. Je ne puis dire si je suis passé devant ou derrière, j'ai pris le couloir entre deux banquettes pour arriver jusqu'à lui.
D. — Vous étiez porteur d'un revolver ?
E. — Parfaitement.
D. — Vous n'en étiez pas propriétaire depuis longtemps. Auparavant, vous aviez un revolver acheté rue du Louvre, à la manufacture d'armes de Saint-Étienne, d'un ancien modèle, d'un prix modeste, c'était tout à fait une arme grossière de pacotille. Le 23 mai, dix jours avant l'attentat, vous vous êtes rendu rue du Louvre porteur de ce revolver, et vous avez dit à l'employé, que nous allons entendre, M. Carré : « Cette arme n'est pas ce qui me convient, elle est peu maniable, peu commode, je l'ai achetée ici, il y a peu de temps, voulez-vous me la changer ? »
L'employé, l'examinant rapidement, a vu qu'elle sortait effectivement de la maison, mais n'a pas regardé le numéro. Déférant à votre désir, il vous a fait choisir une arme à votre convenance dans la vitrine. Vous avez échangé le revolver de 7 % pour une arme" plus perfectionnée de 8 %, que vous avez maniée et définitivement choisie. L'arme que vous rendiez avait coûté avec la gaine et les cartouches 10 fr. 70 ; celle dont vous veniez de faire l'acquisition coûtait 28 francs. On a fait le décompte et vous avez sorti de votre poche 19 fr. 75. En réalité, vous n'aviez pas acheté le revolver comme vous l'avez dit au marchand, quelque temps auparavant, mais plus anciennement. Quand vous avez été parti, il a fait cette remarque : « Si j'avais regardé le numéro, je n'aurais pas repris cette arme, car elle est fort ancienne, n'étant plus dans le commerce, ni d'un débit quotidien. » L'employé s'est dit : « J'ai eu tort de la reprendre ; si je retrouvais mon monsieur, je lui ferais cette remarque. » Mais le monsieur n'était plus là et l'acquéreur avait donné un faux nom. Pourquoi î
R. — Si je pouvais retrouver la quittance du premier revolver, vous verriez qu'elle est à mon nom. L'employé me demande, au
dernier moment, à quel nom quittancer la facture. J'ai donné un nom quelconque.
D. — Non, pas un nom quelconque. Vous n'êtes pas un homme à donner un nom quelconque ; vous avez donné le nom de votre mère. Je vois que votre mère s'appelait Olivier dans les actes de l'état civil, c'est son nom de jeune fille. Et vous avez donné une adresse, place du Marché, à NeuiUy. Il n'y a pas de place du Marché, à Neuilly.
E. — Ce serait peut-être à démontrer, puisque ma mère y a demeuré.
D. — Elle n'y demeure plus ?
E. — Non. Le 28 décembre dernier, elle est morte.
D. — Enfin, vous avez éprouvé le besoin de vous donner, je ne sais pourquoi, un nom qui n'était pas le vôtre. Un détail encore. Le revolver que vous avez rendu était chargé.
R. — Non.
D. — Si ; je vous donne mon auteur, c'est Grégori, dans ses notes. Car, vous ne vous froisserez pas de ce mot, vous êtes peutêtre un peu superstitieux.
R. — Il y a du vrai. Puis je me rappelle que l'employé a fait partir le revolver inopinément en pressant la gâchette.
D. — Et, au moment oii doit arriver un grand événement de votre vie, cette particularité que le revolver est parti inopinément avec une balle qui pouvait être mortelle ou blesser quelqu'un, et qu'elle s'est logée dans une boiserie, ce fait a frappé votre esprit. Et comme vous notez vos impressions, voilà que le 23 mai, nous trouvons dans l'agenda ces deux lignes que lira peut-être M. l'avocat général : « Un malheur est évité », et plusieurs points d'exclamation.
R. — Nous notons, dans notre existence de journaliste, au fur et à mesiire du train des événements, les choses qui passent et les pensées qui s'y rattachent. L'incident n'était pas de mon fait, mais dû à la maladresse de l'armurier ; il a pressé la gâchette sans me consulter. S'il m'avait consulté, je lui aurais dit : Il est chargé. J'étais étranger à l'incident, je l'ai noté. C'est tout. •
D. — L'accusation dit que vous avez prémédité votre acte et acheté votre arme avec l'intention de vous en servir à la cérémonie du Panthéon. Je vois des points d'exclamation qui suivent les mots : « Accident évité ». Je les avais traduits ainsi : Quel présage ! l'accident aurait pu arriver. N'est-ce pas cela ?
R. — C'est peut-être exact ; je ne puis dire ni oui ni non, non pas pour me dérober. Cela m'est sorti de l'esprit.
D. — Vous n'êtes pas retourné dans le magasin où l'on avait
fait une mauvaise affaire en reprenant une arme qui n'était pa&^ d'une vente quotidienne. Le revolver nouveau que vous avez emporté, sans être une arme très brillante, — vous êtes chasseur, vous êtes journaliste militaire, — vous reconnaissez que c'était une arme meilleure. Et vous avez emporté aussi une boîte de cartouches. Comment ont -elles été choisies dans le magasin î
R. — J'ai demandé des cartouches, c'est bien simple; je n'ai pas demandé des cartouches qid fussent ce qu'on appelle de première qualité. De même que le revolver que j'avais rendu était de quaUté secondaire, on me rendait troc pour troc une arme meilleure avec des cartouches de seconde qualité.
D. — C'est ce que je voulais vous faire dire. Y avait-il dans le choix des cartouches une intention 1
R. — Mon intention est manifeste. A supposer que rien n'arrivât à la traverse de mon projet d'exécution d'un geste contre la participation des troupes à la cérémonie du Panthéon (chose qui ne m'étaitpoint démontrée à ce moment,) 'je dis : « Ma manifestation sera faite, mais dans les conditions les plus inoffensives et les moins dangereuses pour mon objectif. »
D. — Prenez garde à l'importance des mots : Ja manifestation la moins dangereuse, il n'y avait qu'à acheter des cartouches à blanc. Dans les théâtres, où l'on consomme beaucoup de poudre, et où l'on tue peu de figurants, on a des cartouches qui font du bruit et qui ne tuent personne.
R. — Je n'ai pas pensé aux cartouches à blanc. Si cela était venu à ma pensée, je l'aurais fait peut-être; j'ai pensé à des cartouches presque inoffensives.
D. — Une expertise a été faite. Vous savez que M. Grastinne- Renette, l'expert très attitré, très qualifié pour se prononcer sur ces questions, qui est l'expert habituel de la Cour d'assises, a étudié avec le plus grand soin et avec la collaboration de deux médecins, la portée de cette arme. Médecins et armurier ont donné ensemble des conclusions formelles : que les cartouches étaient, en effet, ce que vous appelez de seconde quahté, que la nature balistique de la poudre était telle que, évidemment, ces cartouches avaient une force de pénétration moindre que celles de la première qualité. On s'est préoccupé du point de savoir si elles étaient tout à fait inoffensives, peu dangereuses, comme vous dites, ou si vraiment elles offraient un danger. On a fait des expériences qu'il était impossible de faire plus précises. On a fait des expériences de tir sur un cadavre que l'on a revêtu d'une manche de la redingote même de Dreyfus, la même étoffe, le même drap, le même hnge, c'est-à-dire
dans les conditions de similitude complète. On a tiré des balles qui restaient dans le barillet de votre revolver.
R. — Trois sur cinq.
D. — Eh bien, la première balle tirée dans ces conditions a en un résultat spécial, il n'y a pas eu de pénétration complète ; la «econde, au contraire, tirée à la même distance, avec toutes les <5iroonstances semblables, a eu une force do pénétration telle, que la perforation a été complète et le bras traversé do part en part.
R. — Je ne le crois pas. Je n'ai pas un souvenir assez complet de la procédure pour vouloir rectifier cette version. Dans tous les cas, ne serait -il pas juste de commencer par envisager les résultats des deux coups de revolver sur la personne de M. Alfred Dreyfus ? Les expériences sur le cadavre, je ne dis pas qu'elles soient du luxe, mais cela me paraît donner une couleur un peu dramatique à un incident qui n'avait pas cette portée.
D. — Je vous suis. Je n'avais parlé de l'expertise que pour en terminer avec l'arme.
Vous étiez porteur du revolver que nous savons, avec les cartouches que nous avons qualifiées de seconde qualité et qui sont reconnues par l'expert comme étant de seconde qualité, ayant une force de pénétration moindre et ayant surtout un jeu inégal. Tantôt elles portent beaucoup, tantôt elles portent moins.
Donc, porteur de ce revolver, vous arrivez par derrière.
R. — Obliquement ; j'y tiens d'une façon essentielle.
D. — Arrivé par derrière et vous trouvant obliquement près du commandant Dreyfus, par suite du mouvement qu'il a fait, vous avez tiré deux coups de revolver.
R. — Si vous voulez que je reconstitue, dans la mesure du possible, la scène
D. — Je vais mettre quelqu'un à côté de vous ; vous le ferez placer dans la position que vous 'voudrez et vous donnerez à MM. les jurés les explications que vous voudrez.
M. Grégori est amené devant la Cour, et M. le président fait approcher de lui un brigadier de la Sûreté.
Les deux hommes reconstituent la scène du Panthéon.
M. GrRÉGORi. — Le cortège passe j'arrive évidemment comme
un monsieur un peu pressé, M. Alfred Dreyfus, entendant du mouvement derrière lui, tourne légèrement la tête et reprend immédiatement la position de corps et de tête, regardant le cortège. Il m'a vu. Je fais pan ! pan ! Et voilà la scène reconstituée.
D. — C'est beaucoup, pan! pan ! je voudrais : pan, d'abord.
R. — Si j'avais le revolver, ce serait beaucoup plus parlant et
définitif L'arme est là? Eh bien, donnez -moi l'arme {Avec un
sourire.) Vérifiez qu'elle ne soit pas chargée.
L'huissier prend le revolver parmi les pièces à conviction et le présente à l'accusé qui le reconnaît, à la défense et à MM. les jurés, puis le remet à M. Grégori.
M. Grégori, au brigadier de police. — Veuillez regarder le cortèges—Vous entendez un léger bruit et vous tournez la tête, puis
vous repienfiis la position primitive, regardant le cortège Alors,
je tire.
Grégori tire deux coups de aoa revolver en visant au bras.
D. — Étiez -vous aussi près que cda t
K. — Dans la mesure où je puis reprod^nre W scène, je suis à la distance où je me trouvais.
D. — Il y avait entre vous et le commandant Dreyfus au moins une banquette.
Le premier coup a atteint le commandant Dreyfus dans le haut du bras ; il a produit, du reste, une blessure si peu grave que le commandant Dreyfus a déclaré lui-même qu'il ne s'en était pas aperçu.
R. — Je crois que c'est une erreur ; je crois qu'au contraire M. Alfred Dreyfus a fait : « Ha ! ha ! »
D. — Il a entendu une détonation, mais a déclaré ne pas s'être aperçu du traumatisme. Il s'est retourné à la détonation, croyant à un pétard, car tout le monde s'attendait à ce qu'il y eût peutêtre du bruit, et il a dit : Ha ! « voilà la manifestation ! »
R. — Je crois pouvoir opposer ma version qui est la suivante : Le commandant Dreyfus, au premier et au second coups qui se sont succédé avec une rapidité, je dirai électrique, a senti le choc et a dit : « Ha ! ha ! »
D. — Pour le premier coup ?
R. — C'est entre les deux qu'il a fait : «Ha ! ha ! » ou plutôt,
les deux coups se sont succédé très rapidement Je vais tirer, et
pourvu que mon arme fonctionne, vous verrez que monsieur ne peut pas se retourner après le premier coup
D. — Nous verrons cela avec les témoins, et si vous désirez redescendre dans l'enceinte de la Cour pour donner des explications sur place, vous redescendrez.
Il s'est retourné, croyant à un pétard. Il a vu un homme, face à face, à cinquante centimètres, et il aurait instinctivement relevé le bras.
R. — Vous avez bien fait de mettre le conditionnel, parce qu'il n'a pas relevé le bras. J'étais rejeté sur les banquettes avant qu'il eût pu faire cette volte-face.
D. — Vous l'entendrez, vous entendrez tous les témoins qui ont donné les détails de la scène, vous entendrez le médecin qui vous dira le résultat des blessures et qui pourra, d'accord avec l'expert armurier, je crois, faire la vérité la plus complète, la plus nette et la plus précise, celle que nous cherchons dans l'intérêt de la justice.
E. — Daa» ton» les cas, je vous demanderai de faire vérifier le jeB ^'revolver, parce que s'il ne fonctionnait pas, ma version serait difficilement probante ; il faut que je puisse tirer les deux coups très rapidement.
M. l'Avocat général. — Entre les deux coups de revolver, il s'est écoulé au moins 30 ou 40 secondes.
R. — Je voudrais que l'on prenne une montre qui va établir
les 30 ou 40 secondes ?
D. — Les témoignages !
R. — J'opposerai le mien l'intervalle entre les deux coups
que je tire ne représente pas 30 ou 40 secondes. Si j'avais laissé cet intervalle entre les deux coups, le premier ayant éveillé l'attention des assistants, j'aurais été immédiatement jeté sur les banquettes. Il a fallu que les deux coups soient très peu espacés pour que je puisse les exécuter. Dès que le second coup a été tiré, j'ai été jeté par terre et j'ai failli être écharpé.
D. — Nous verrons cela avec l'armurier et les médecins. Sous la réserve de compléter vos explications, je voudrais que vous . disiez maintenant ce que- vous avez voulu faire, quelle a été votre intention. A ce moment, au moment oii vous avez tiré les deux coups de revolver, avez -vous, ou n'avez- vous pas eu une intention homicide ?
R. — Si je puis serrer ma pensée au plus près, je dirai :
D'une façon en quelque sorte symbolique, j'ai tiré Alfred Dreyfus à son bras droit parce que, le considérant comme justement condamné (et ce sera ma démonstration à faire à MM. les jurés), et l'ayant devant moi, je donnais à mon geste cette signification : la livraison des documents, qui n'est pas douteuse pour un Iwmme de bonne foi, faite par le capitaine Dreyfus à V étranger avait été faite en écrivant de la « main droite, » et c^est à la « main droite » que je visais.
D. — Je voudrais que vous répondiez avec plus de netteté. Je vous pose une question très nette ; répondez-moi, si ce n'est pas trop vous demander, par oui ou par non. Vous donnerez ensuite les développements que vous voudrez.
Je considère que vous avez usé dans une large mesure du droit que vous donne la loi de 1897 de ne pas répondre devant le juge
d'instruction. Quand le juge d'instruction vous a interrogé, et qu'à plusieurs reprises il a voulu vous presser de répondre, vous avez répondu : — Je répondrai aux Assises, je m'expliquerai devant le jury. Eh bien ! l'heure est venue où il vous faut donner une réponse précise.
Avez- vous eu, ou n'avez- vous pas eu une intention homicide I
E. — Sans vouloir me dérober à la réponse que vous demandez. Monsieur le Président, je crois que ma réponse est complètement •exposée dans ma déclaration initiale au Panthéon.
D. — C'est que justement, elle ne l'est pas.... Aux Assises, nous recommençons tout, l'instruction est orale. Là, vous êtes devant vos juges naturels ; dites -leur d'une façon simple si vous avez voulu tuer ou non %
R. — MM. les jurés, auxquels je fournirai des explications bien complètes, seront eux-mêmes les juges de mon intention ; <5'est eux qui trancheront la question à laquelle. Monsieur le Président, vous me demandez de fournir une réponse. Je m'en réfère à mes déclarations à la mairie du Panthéon, où s'explique d'une façon générale, je ne dirai pas mon état d'âme, c'est peut-être prétentieux, mais la manifestation que je voulais faire.
Si vous voulez me permettre de redire ce qui, à mon avis, est la définition complète de mon acte, je vais le redire, et MM. les jurés le comprendront.
J'ai dit, à la mairie du Panthéon, quelques instants après mon arrestation : « Je n'ai pas tiré sur Alfred Dreyfus, /'ai tiré sur le Dreyfusisme venant porter à la population parisienne, à V opinion publique et aux sentiments de la plus grande partie du panfs un défi qu'il y aurait eu lâcheté à ne pas rélever. Je n'appartiens à anicun parti politique, 0^ est comme militariste, comme syndic et probablement doyen de la presse militaire parisienne que fai voulu venger l'armée de l'injure que je considère lui être faite par cette participation inutile et sca/ndaleuse à la cérémonie du Pantfiéon en l'honneur de l'auteur du roman Lia, Débâcle et de la lettre J'Accuse. » Voilà quelles ont été mes déclarations à la mairie du Panthéon.
Voilà l'explication que je présente au jury, et c'est lui qui appréciera mon acte.
D. — Le jury vous a écouté avec la plus grande attention ; mais vous n'avez pas répondu à ma question bien nette : « Avezvous voulu tuer ? » Vous faites une réponse très mystique : « Je n'ai pas voulu tuer Dreyfus, mais le Drej-fusisme. » Ce sont là des mots, ce n'est pas une réponse. Précisons : Vous avez voulu tuer le Dreyfusisme en tuant le commandant Dreyfus.
H. — Monsieur le Président, je crois que ma réponse est con-
tenue dans ma déclaration, et que mon intérêt et surtout la ligne des explications que je dois fournir, est de me référer exclusivement à ce commentaire initial. J'y reste et tiens à y rester.
D. — Plusieurs fois — et je n'ai pas voulu relever votre phrase . — vous avez parlé d'une manifestation que vous aviez voulu faire, n semblait, dans le cours de votre langage, que vous aviez voulu faire une manifestation : blesser le commandant Dreyfus et non le tuer. Eh bien, je vous ai posé cette question : « Aviez -vous une intention homicide », et vous n'avez pas voulu me répondre.
K. — J'ai tiré sur le Dreyfusisme !
D. — Cest très mystique ! En Cour d'assises, nous somîmes plus simplistes ; quand nous interrogeons un homme, accusé de tentative d'assassinat, nous lui demandons simplement : « Avez -vous voulu tuer ou non ? »
K. — Si vous voulez que je dégage ma pensée, pour ne pas être en retard de courtoisie vis-à-vis de vous ?
D. — Laissons la courtoisie. Vous êtes accusé de tentative d'assassinat. Votre rôle est assez grave pour que vous vous expliquiez comme vous le voudrez ; je n'ai qu'un désir, c'est que vous vous montriez tel que vous êtes. Seulement, laissez -moi appeler votre attention sur ce qu'il y a de bizarre à ne pas répondre par
oui ou par non à la question même de crime Vous ne le voulez
pas, passons. . :
Seulement, je vais vous dire quelque chose ; je le dirai en termes que vous ne réprouverez pas, parce qu'ils sont employés par ceux qui prétendent vous être utiles et qui veulent faire une auréole autour de vous. Si vous n'avez pas voulu tuer le commandant Dreyfus, si vous n'êtes pas un assassin, un meurtrier, ei le commandant Dreyfus n'a pas couru de danger et si vous n'avez pas couru le danger d'une condamnation pour crime, pour prendre les termes de vos amis, votre geste n'a plus la même ampleur.
K. — C'est une question que, vous le comprendrez. Monsieur le Président, je n'ai jamais envisagée. J'ai regardé ce que j'appellerais l'impudence du Dreyfusisme, à vouloir faire une parade militaire en l'honneur de Dreyfus et de Zola. Comment pouvais-je traduire ma protestation ? Je vous le demande à vous-même.
D. — Je vous réponds simplement : si j'étais dans votre cas^ je dirais : « Oui, j'ai voulu le tuer, » ou : « Non, je n'ai pas voulu le tuer. » J'ai voulu le tuer, c'est un crime ; je prends la responsabilité de mon acte. Je n'ai pas voulu le tuer, je n'ai voulu que le
blesser et produire une manifestation » Je tâcherais de répondre
au jury avec précision, afin que l'on connût bien ma pensée.
R. — T Ne venez-vous pas, si vous me permettez de l'indiquer.
de répondre vous-même à la question en rappelant ce que j'ai dit : « Je prends la responsabilité de mon acte. »
D. — Ce sont des mots vagues.
R. — C'est le jury qui sera le juge définitif.
D. — Votre réponse va dicter ma conduite, et vous ne le trouverez pas mauvais. Vous connaissez la portée des mots ; votre obstination à ne pas répondre est suffisante. Je veux que le jury vous juge tel que vous êtes, ou tel qu'il vous trouvera. Par conséquent, à côté de la question de tenfative de meurtre avec préméditation, que je dois poser pour purger l'acte d'accusation, je poserai comme résultant du débat une question de coups et blessures avec préméditation. Par conséquent, le débat sera localisé comme vous l'aurez voulu, et le jury considérera en vous ou bien un meurtrier et un homme ayant tenté un meurtre avec préméditation, ou bien simplement un homme ayant voulu en blesser im autre, et alors, nous n'aurons plus que le délit de coups et blessures volontaires avec la circonstance de préméditation. Le terrain, c'est vous qui l'aurez choisi ; MM. les jurés jugeront comme ils voudront, et la solution sera ce qu'elle doit être. Je pose la question ainsi.
Je vous demande pardon d'appeler votre attention sur un point de droit. Il est de tradition, dans ces cas-là, de décomposer la question ; je ne veux pas le faire ; je veux qu'elle reste entière devant MM. les jurés: Vous êtes accusé de tentative de meurtre ; mais si le jury n'y veut pas voir une tentative de meurtre, il y verra une tentative de coups et blessures avec préméditation. Je vous ai averti, je ne vous parlerai plus de ce point de procédure, vous m'avez bien compris.
R. — Je m'en rapporte absolument au jury.
D. — Vous avez raison ; les jurés sont vos juges naturels, ceux devant lesquels vous avez voulu venir et exclusivement répondre, ne voulant pas répondre au juge d'instruction.
Alors, permettez-moi de vous dire que vous avez fait des réponses diverses, et il faut que je le dise, inexactes. Précisons bien ! Vous venez à l'instant, vous-même, de préciser, revolver en main, ce qu'avait été votre geste.
Le commandant Dreyfus, qui, je le crois, jusqu'à ce que nous l'entendions, n'a pas compris le premier coup dont il était l'objet, s'est retourné vivement sous l'impression d'une détonation
R. — Ce que je nie.
D. — s'est retourné sans doute croyant qu'il y avait un
pétard.
R. — Nous referons la scène.
D. — Et, se voyant en face d'un homme placé à quelques cen-
timètres de lui, qui tenait un revolver braqué dans la direction de sa poitrine, a fait ce geste instinctif et rapide de couvrir sa poitrine avec son bras, si bien que le coup destiné à la poitrine l'aurait atteint au bras. Ce second coup a fait une blessure beaucoup plus grave que le premier, sans être très grave quand même.
Le frère du commandant Dreyfus, M. Mathieu Dreyfus, qui est à côté de lui, vous abat sur la banquette qui est derrière.
R. — Il n'était pas seul.
D. — Il vqus maintient dans cette position, vous tient à la gorge pour vous empêcher de vous relever, et cherche à vous arracher le revolver que vous avez dans votre main. Il vous demande rapidement : « Le revolver était-il chargé à balles ? » Vous avez répondu non.
R. — Voulez- vous que je m'expUque ? J'ai démontré d'une façon, je crois, suffisamment lucide que la version de M. Dreyfus ne tenait 'pas debout devant ce fait de l'intervention de son frère et d'autres personnes qui n'auraient pas laissé le temps matériel de se retourner pour prendre une pose sculpturale devant moi et ne m'auraient pas laissé le temps de tirer le second coup après le premier. J'étais immédiatement saisi à la gorge par M. Mathieu Dreyfus et par les autres personnes qui m'environnaient. Il a donc fallu, pour que cette ruée (c'est un des mots qui sont dans la procédure) se produisît, que les deux coups fussent tirés coup sur coup. S'il y avait eu un intervalle, le premier coup ayant été •entendu, j'aurais été happé aussitôt et je n'aurais pas eu le temps de tirer le second.
C'est pour dire que la version que vous venez d'indiquer de M. Alfred Dreyfus faisant non pas une pirouette, mais un oblique à droite et se servant de son bras comme d'un bouclier, est matériellement inadmissible. Par conséquent, il n'y a qu'une version vraie, c'est celle que je viens de vous donner.
D. — Je ne suis pas heureux avec vous ; je ne peux jamais obtenir de réponse à la question que je vous pose.
' E. — J'y arrive. Je tenais à rapprocher l'incident Mathieu Dreyfus du coup que je venais de tirer. Premier point.
Je recevais des coups de canne sur la tête ; je crois même que j'ai été effleuré par F ombrelle de M"^® de Peyrebrune ; enfin, j'ai été quelque peu mis en pièces. A ce moment, im monsieur me
demande: « Y a-t-il des baUes ? » Qu'était ce personnage? A
quel titre m'interrogeait -il au Panthéon f Je n'avais qu'un désir,
c'était de me tirer de là ; je ne voyais aucune qualité à ce monsieur
pour m'interroger,et la réponse que je lui ai faite était pour Tinviter à se taire.
D. — Voilà votre réponse ! Je ne la critique ni ne l'approuve ; je la constate.
R. — J'ai dit des mots en Tair Voilà une personne que je ne
connais pas qui vient me demander s'il y a des balles, et surtout qui vient me le demander avec un accent furieusement exotique. Qu'était ce magistrat qui, inopinément, se trouvant vis-à-vis de moi, dans co langage bizarre, m'interrogeait ? Mettez-Vous à la place de quelqu'un qui est renversé et assommé et qui se dit : « Comment vais-je me tirer de là î » Il me demandait s'il y avait des balles ; je lui ai répondu : « Il n'y a pas de balles. » Ou bien : <( Il y a des baUes. )> Tout cela signifiait : « Allez vous promener ! »
D. — Je comprendrais que si la cbose se passait entre gens calmes causant entre eux vous ayez trouvé indiscrète la question. Mais voilà quelqu'un, vous avez tiré sur son frère ; il n'a pas pris de précautions pour vous interroger ; il a d'abord commencé par vous mettre hors d'état de faire plus de mal, et même il vous a
garanti contre la colère de la foule Car, la foule est ainsi : sur le
moment du crime, eUe est hostile au criminel ; mais c'est une fureur qui ne dure pas. QujB dis-je ? J'ai vu dans la rue des gens voulant écharper un individu qui avait commis un crime, et les mêmes gens, venus en curieux à la Cour d'assises, être pris de tendresse pour l'accusé. Nous sommes dans le moment immédiat qui a suivi le fait ; la fumée de la poudre n'est pas envolée ; le frère de la victime vous tient à la gorge et empêche qu'on ne vous écliarpe. Il a même dit un mot : « On allait le lapider. » Il protège son frère contre vous et vous protège contre la foule. Je ne sais pas s'il avait un accent exotique ; il vous a demandé s'il y avait des balles, il avait le droit de vous le demander.
R. — Voulez-vous l'indication bien simple de ce qui s'est passé f Je ne connaissais pas M. Mathieu Dreyfus au moment où il m'attrapait, ou, si vous voulez, me mettait en état de ne pas nuire ; mais je n'avais pas affaire qu'à M. Mathieu Dreyfus, et, lui, je ne savais pas qui il était.
D. — Vraiment, il y a des moments où on n'a pas le temps de se faire présenter...
R. — Le mot est joU, mais je vous répète que, quand vous dites qu'il remplissait son rôle de frère, je ne savais pas qui il était.
D. — Je constate que, sur le moment, séance tenante, à l'inslant précis où l'on saisit votre main agrippée sur le revolver pour vous empêcher de tirer de nouveau, lorsqu'on vous dit : « Y avait-il
des balles ? » Vous répondez : « Non. » Vous ne répondez pas : c( Laissez -moi tranquille. »
Second point : on vous protège contre la foule, qui voulait vous faire un mauvais parti.
R. — Je crois que M. Mathieu Dreyfus exagère son rôle. Lorsque M. Mouquin fera entendre sa déposition, il revendiquera Thonneur de m' avoir empêché d'être tué, et je crois que M"^® de Peyrebrune m'aurait elle-même protégé aussi, mais un peu tard, car, auparavant, j'avais reçu des coups de son ombrelle Je suis désolé qu'elle
ne soit pas ici pour vous décrire cette scène.
D. — Cela me paraît vraisemblable. Drns le premier moment de colère contre le meurtrier, on se jette sur lui ; après cela, quand le meurtrier est seul contre la foule, on veut le protéger.
R. — Voulez-vous me permettre une simple observation î L'interrogatoire semble attribuer une importance à des incidents dont la portée pour moi était de me tirer de là. C'était absolument naturel. Nous entendrons un témoin, M. Delessement, qui a crié: « Ne le tuez pas ! »
Certainement, j'ai joué ma peau et vous faisiez allusion à mon testament. Je jouais ma peau, mais je ne tenais pas tant que cela à la laisser.
On me demandait : « Y a-t-il des balles ? » Il était bien simple d'aller au poste oii les explications seraient fournies; d'autant que M. Mathieu Dreyfus n'avait rien à me demander à ce moment, ayant vu son frère s'en aller dans des conditions qui montraient qu'il n'était pas trop abîmé.
D. — On ne savait pas ce qu'était la blessure ; le docteur Pozzi ne le savait pas lui-même, et ce n'est qu'à la radiographie qu'on a ^té sûr que la balle n'était pas restée dans le bras.
Votre réponse à la question de M. Mathieu Dreyfus : « Avezvous tiré à baUe ?» a été : « Non ! »
M. Mouquin, dont vous venez de parler, d'autres personnes vous traînent dans un coin du Panthéon où le vide s'était fait, et alors là, non pas un interrogatoire, mais encore une question rapide vous est posée par deux personnes, par M. Mouquin, et par le procureur de la République, qui vous demande s'il y avait des baUes -et auquel vous répondez : « Non. »
R. -r- C'est possible.
D. — Vous saviez bien qu'il y avait des baUes.
R. — Ce n'était pas le lieu de me poser la question : « Non erat li/ic locua. »
D. — Vous êtes pris en crime flagrant, si vous avez voulu tuer ; ^n flagrant délit, si vous n'avez voidu que blesser. Par conséquent.
M. Mouquin, en sa qualité d'officier de police judiciaire, le procureur de la République, vous interrogent sur place ; et c'était bien le lieu. La justice, à qui on reproche d'être lente, n'a pas pu être plus rapide ; vous avez profité de ce que le Panthéon était rempli de robes rouges et noires, et vous avez été interrogé sur place par les magistrats qui étaient là. Je crois, pour prendre votre thèse, que c'est bien le lieu d'interroger un inculpé séance tenante. *
Mais, je viens de dire quelque chose qui n'est pas tout à fait exact ; j'ai dit que vous aviez répondu : non à M. Mathieu Dreyfus, nmi à M. Mouquin et non k M, le procureur de la République. Ce n'est pas tout à fait non que vous avez dit à M. le procureur de la République, c'est pis. Moi, je n'ai pas le talent de vous faire dire oui ou non ; vous me répondez par une phrase mystique ; vous vous dérobez par une réponse que je voudrais plus précise ; mais à M. le procureur de la République vous avez dit : « J'ai tiré, je l'avoue, mais mon arme ne contenait aucun projectile dangereux. »
R. — Cela se rapproche peut-être de la vérité.
D. — Vous n'avez voulu faire qu'une manifestation bruyante ; voilà ce que M. le procureur de la République a constaté.
R. — Je ne répondrai que d'un mot : je demandais à m'en aller. (Rires.)
M. LE Président. — Je voudrais bien qu'on ne rît pas en Cour d'assises, mais ne provoquez pas le rire vous-même.
Vou^ commettez un attentat, puis, quand la foule se rue sur vous, vous dites : « J'aimerais mieux m'en aller. »
R. — Ce n'est pas tout à fait cela ; il ressortira des témoignages que j'ai failli laisser ma peau, que j'avais la figure en sang.
D — C'est entendu.
R. — Vous voulez que je vous explique que j'étais non pas embarrassé, mais désireux d'envoyer promener les gens qui m'interrogeaient sur place.
Vous parlez de magistrats ! Je venais de recevoir de la part de magistrats (et c'est pour cela que je voudrais avoir la déposition de M. Albert Clemenceau) des coups de pied dans les jambes et dans le bas -ventre ; l'un de ces coups de pied notamment, qui a porté sur la cuisse gauche, a été tellement fort que j'ai été pendant plusieurs jours dans l'impossibilité de marcher. J'avais la figure en sang. Je me disais : Est-ce que je ne vais pas recevoir un coup qui sera, sinon mortel, du moins dangereux ? M. Mouquin m'a déclaré que s'il n'avait pas fait mettre sabre au clair, j'étais perdu. Alors ({ue l'on me fiche la paix, voilà simplement ce que mes réponses voulaient dire ; nous causerons dans une forme de justice régulière. Et la meilleure preuve, c'est que, lorsque j'ai eu affaire à M. Alba-
nel, à la mairie du Panthéon, je lui ai dit : « Je suis à votre disposition. » Et là, quand M. Mathieu Dreyfus', reprenant la parole, me fit connaître son nom, ma réponse fut la suivante : « Je salue en vous un frère qui a rempli son devoir de la façon la plus méritante et la plus tenace ; mais, retenez ceci : je vous ai vu avec votre frère le 19 décembre 1894 au Conseil de guerre du Cherche-Midi ; que cela vous suffise pour le moment. » M. Mathieu Dreyfus est resté coi, et ses interrogations ont pris fin.
Voilà la situation, et cela coupe court aux réponses que j'ai faites.
D. — Vous avez répondu comme vous vouliez répondre ; je n'insiste pas ; je résume seulement. Première réponse à M. Mathieu Dreyfus : non. Deuxième réponse à M. Mouquin .: non
R. — Ce ne sont pas des réponses de justice. Monsieur le Président.
D. — Si, à M. Mouquin et au procureur de la République.
Troisième réponse au procureur de la République, je l'ai lue tout à l'heure.
Quatrième réponse, dans le fond du Panthéon, au témoin Guichard, qui a été entendu.
. Alors, on arrive à la mairie et l'instruction commence. Elle commence avec toutes les garanties qu'a prévues la loi de 1897 et avec une rapidité absolue. La loi a voulu que le juge d'instruction n'interrogeât un inculpé qu'après l'aVoir averti qu'il peut ne pas répondre, s'il le veut ; vous en avez usé. Après l'avoir averti ensuite qu'il peut ne répondre que quand il sera assisté d'un avocat, et vous avez désigné le nom de M® Decugis, qui est accouru. Vous avez été interrogé en sa présence.
R. — Au Palais, l'après-midi, et c'était de ma part encore de la précipitation.
D. — Précisons. Je n'aime pas votre réponse, parce qu'elle n'est pas très nette.
D'abord, le juge d'instruction vous interroge de suite ; c'est son droit et son devoir absolu. Vous répondez ou vous ne répondez pas : « Quand j'aurai un avocat qui sera là et qui aura lu la procédure, je répondrai. » Mais si vous voulez répondre de suite, et dans des événements comme ceux-là, les inculpés répondent généralement
R. — C'est ce que j'ai fait.
D. — Alors, au juge d'instruction, vous avez dit la fameuse phrase : « J'ai tiré, non pas sur le commandant Alfred Dreyfus, mais sur le Dreyfusisme » ; et puis, c'a été tout. Depuis, toutes les fois qu'on a voulu vous interroger sur la préméditation, sur le
détail des faits, vous avez dit : a Je m'en rapporte à ce que j'ai dit à la mairie ; et ce que 'vous aviez dit, c'est cette phrase mystique et non précise : « J'ai tiré sur le Dreyfusifim© et non sur le commandant Dreyfus. »
Aujourd'hui, j'ai tâché d'obtenir de vous ime autre réponse; je n'ai pas pu l'obtenir. Vous la réservez, c'est votre droit.
E. — Je veux insister sur un point. J'avais le sentiment du danger que je courais. Seul, dans une assemblée nombreuse et^ naturellement, hostile, furieuse contre celui qui venait troubler la fête, j'avais à considérer un peu mon salut personnel. C'est ce que vous appelez ma dérobade.
Mais la scène ne pourra être bian représentée qu'après la déposition de M. Mouquin, et j'exprime à nouveau le regret de n'avoir pas ici M. Albert Clemenceau, qui, je crois le savoir de bonne source, a vu des magistrats en robe et en toque {ils n'avaient 'pas 'précisément, fose le dire, le type français) me décerner des coups de pied, des coups de poing,, et contribuer à me mettre dans im état plutôt lamentable.
Eh bien, toute la cérémonie du Panthéon a consisté pour moi dans le danger que j'ai couru d'être écharpéi Ceci est uniquement pour exphquer à MM. les jupes que ce que vous considérez comme un désir de ne pas répondre à ceux qui m'interrogeaient sur place était dans la nature même des choses. J'étais en danger de mort.
D. — Vous avez dit tout ce que vous vouliez dire là-dessus. Nous en avons fini avec les faits matériels.
Pour l'expertise, nous attendrons l'expert.
Pour la portée des baUes, nous en parlerons quand l'armurier sera là, et avec le commandant Dreyfus.
Arrivons à la préméditation.
Avez-vous, oui ou non, prémédité le crime, puisque vous êtes accusé do crime! C'est à vous de répondre : « Ce n'est pas un crime, c'est un déht, je n'ai voulu que blesser. »
E. — Je manquerais de sincérité, si je ne disais pas que je pensais à faire une manifestation, comme je l'ai expliqué plus tard, contre la participation des troupes à la cérémonie du Panthéon Mais cette préméditation (je ne voudrais pas donner à mes paroles plus d'emphase que ma pensée n'en comporte), cette préméditation était adéquate aux préparatife de la cérémonie.
Supposez qu'il y ait eu une cérémonie purement Kttéraire
D. — Je connais quelqu'un qui avait fait des observations sur une cérémonie qui lui avait paru avoir un caractère peu sérieux et qui aurait voulu avoir la plume de Zola pour la dépeindre
R. — Oui, c'était votre serviteur, et cela se passait à Suresnes. Mais je n'ai pas trouvé d'écho, lorsque j'ai fait ma proposition, /
D. — Et la constatation s'en trouve quelques feuillets plus loin, dans votre agenda. Mais revenons au Panthéon.
R. — Je me demandais : Est-ce que l'armée participera à la cérémonie ?
On peut trouver excessive la glorification de Zola au Panthéon pour la lettrç J* Accuse, et nous aborderons cette question tout à l'heure. Je trouve que Zola aurait pu être honoré comme littérateur ^'une puissance incontestable peut-être, et comme un sous-chef d'école, car ce n'est pas lui qui a inauguré le grand roman réaliste. Mais je passe là-dessus. Il n'y a qu'une question, c'est celle de savoir si Zola, auteur de la lettre J'Accuse et auteur de la Débâde, devait recevoir les honneurs militaires au Panthéon.
Ceci n'est pas pour me dérober.,.. La question pou/r moi étcdtde savoir si la troupe figurerait à la cérémonie, et du jour ok fai vu qu'elle figurait ani programme, je recormais avoir prémédité mon acte. La question doit être circonscrite sur ce terrain. J'ajoute, non comme 'Circonstance atténuante, mais pour la véracité du récit, que si les troupes avaient été supprimées du programme, vous n'auriez pas plus entendu parler de moi que vous n'en aviez entendu parler auparavant.
Quand j'ai regardé le programme de la cérémonie, et quand j'ai vu y poindre la figuration de l'armée en l'honneur de celui que je considère comme le premier antimilitariste, ca/r il a été le prorrwteur de V amMmilitariême, je me suis dit que je ne laisserais pas passer cette cérémonie sans faire un geste.
D. — Donc, il y a eu préméditation certaine.
R. — Parallèle et adéquate à l'élaboration du programme et à l'inscription d'une parade militaire dans ce programme.
D. — C'est absolument net ; vous avez au moins le mérite de ia franchise absolue sur ce terrain.
Le président fait extraire des pièces à conviction l'agenda de M. GrégorL
D. — Voulez- vous que nous ouvrions l'agenda ?
R. — Dans la partie qui se rapporte à l'affaire.
D — J'allais vous le dire. Je ne me suis arrêté qu'aux page», •qui peuvent intéresser le procès, parce que je n'aurais pas le mauvais goût d'aller chercher autre chose. .1
M. Scheurer-Kestner était né le 11 février, et c'est par une pensée pieuse qu'on a fait à la date du 11 février l'inauguration du meaiument que tout le monde connaît, dans le jardin du Luxembourg. Nous ne parlerons pas de M. Scheurer-Ke&tner, nous ne parlerons que du monument, si vous voulez. Il y a là une question
d'esthétique. Je ne veux pas vous combattre sur vos opinions personnelles dans l'Affaire Dreyfus et encore moins sur vos goûts
esthétiques. Mais je trouve très beau le monument de Dalou
Vous, vous le trouvez étriqué.
R. — Ce jour-là, il était attristé.
D. — Le monument de Suresnes aussi
Voici une coupure de journal : « L'inauguration du monument de Scheurer-Kestner aura lieu au palais du Luxembourg demain
matin à dix heures. Aussitôt que le voile sera levé, etc » C'est
un fait divers quelconque; il n'a pas d'importance. Puis, voici votre note. Vous lui donnez un titre, ce qui est assez rare dans vos
notes ; vous appelez cela : «La vision » «Le monument étriqué.....
Vignette pharmaceutique La puissance juive est sur l'estrade.....
Le trémolo de Brisson Clemenceau. Le commandant Dreyfus
incurvé ; son énigmatique sourire » Vous voyez qu'il vous
préoccupe.
R. — Je suis loin de le nier, et vous pouvez avoir une vision fidèle d'après ces notes que j'écoute, en ayant perdu le souvenir, mais que je suis heureux de retrouver.
D. — Vous le voyez, ce n'est pas le Dreyfusisme qui vous préoccupe, c'est le commandant Dreyfus lui-même.
Puis, écoutez bien les mots qui suivent : « Ce sera pour la prochaine fois. »
R. — C'est qu'il y avait en perspective la cérémonie de Suresnes. La cérémonie du Panthéon était dans le plus grand vague ; elle avait été fixée au 2 avril, et le gouvernement ou le Dreyfusisme qui, quelquefois, font tout un, avaient reculé devant la célébration de la cérémonie à cette date, parce qu'elle touchait aux élections municipales. Pour vous dire en toute franchise ma pensée, j'ai cru que la cérémonie du Panthéon ne se ferait définitivement pas devant l'opposition incontestable qu'elle soulevait de tous les côtés à Paris. Donc, en mettant : « Ce sera pour la prochaine fois », faisais- je allusion à la cérémonie de Suresnes ou à celle du Panthéon ? Il m'est difficile de répondre.
D. — Inutile de lire le reste. Il y a une appréciation sur le général Picquart, une sur Meyer, une sur Leblois.....
R. — Je vais vous expliquer. Le général Picquart, qui avait assisté à la cérémonie, causait, à ce qu'il m'a semblé, vivement à des sénateurs et des députés, mais sur un ton enjoué, d'obsessions dont il était l'objet de la part d'officiers ou d'employés juifs ! Ce nom de Meyer revenait incessamment. Il avait trouvé là l'élément d'une historiette qui faisait rire à gorge déployée ceux qui étaient autour de lui.
D. — Ce que je voudrais que vous disiez, c'est ce qui « sera pour la prochaine fois » ?
R. — Était-ce la cérémonie du Panthéon f Était-ce la cérémonie de Suresnes ? Il m'est difficile de le dire. Quand un Journaliste met sur ses notes : « Ce sera pour la prochaine fois », ce sont
des éléments qui font partie de son métier Vous voyez là le
scénario d'articles à faire, si vous voulez Le sourire de M. Alfred
Dreyfus disait : n Ah\ les vieilles harhes qui sont sur V estrade ! Les belles poires gui m^ entourent dans cette cérémonie ! »
D. — J'arrive au mois d'avril à Suresnes. «Buste navré »
C'est le buste de Zola ?.... « Les danses, les barrages... » « Inouï » î
R. — C'est bien cela. J'ai trouvé la cérémonie absolument burlesque. J'ai trouvé que ces danses alternant avec un discours presque pontifical, ou mieux poncif, de M. Havet, il aurait fallu Flaubert ou Zola pour, de leur patte puissante, évoquer ce qu'il y avait de fabuleusement et d'homériquement ridicule dans cette cérémonie.
D. — 23 mai C'est le jour de l'achat du revolver. Nous en
avons parlé. « L'accident évité. » Vous vous êtes expliqué.
Je ne veux tirer que cela de cet agenda ; l'accusation et la défense en tireront davantage si elles veulent.
J'y trouve la trace, la preuve indéniable, à mon avis, d'une préméditation.
R. — J'ai expliqué ma préméditation qui était rivée complètement à la question d'une parade militaire.
D. — Puis, 3 juin c'est l'affaire même « Zola, de Montmartre au Panthéon. »
Des comptes de ménage.
Puis plus bas : « Mon testament 5.000 francs chez le notaire
Rigault, 8, boulevard Sébastopol. » Voulez-vous vous expliquer là-dessus ?
R. — « Mon testament », cela n'avait aucune prétention emphatique. Cela signifiait simplement que je pouvais laisser ma peau le lendemain. Il faut tout prévoir.
D. — Vous donnez bien là l'indication de la gravité que vous attachiez au cas dans lequel vous vous mettiez le lendemain.
R. — Je comprenais la gravité qu'il y avait à me trouver seul dans la réunion du Panthéon.
D. — Pourquoi y avez- vous été ?
R. — Parce qu'il me paraissait impossible de laisser passer, sans protestation, cette cérémonie dans laquelle on faisait figurer l'armée.
D. — Votre crime rentre dans la catégorie des crimes fariMiques,
R. — Nullement ! Crime raisonné,
D. — Ce n'est pas la colère d'un homme contre un homme ; ce n'est pas le crime de cupidité, ce n'est pas le fait de voler à quelqu'un son porte-monnaie. Votre crime, je le fais rentrer dans la liste longue des crimes et des attentats qui sont survenus à des heures données, des crimes célèbres que les psychiatres et les anthropologues appellent des régicides, non que celui qui en est victime soit toujours un monarque, mais parce qu'il est un personnage connu, sur lequel s'exerce une vengeance qui est le résultat 4e colères collectives et non pas individuelles. Vous n'avez pas voulu nous dire si vous êtes un meurtrier ou un assassin, ou si vous n'êtes qu'un délinquant.
R. — J'ai été un protestataire.
D. — C'est entendu ! La protestation, c'est le mobile ; vous vous expliquez bien sur le mobile, mais vous ne voulez pas vous exphquer sur l'acte lui-même.
Je ne sais pas en somme à qui il faut vous comparer. Je ne voudrais vous comparer à personne et que vous vous montriez au jury tel que vous êtes. Si vous disiez : « J'ai voulu tuer le commandant Dreyfus », je vous rappellerais le mot de cet homme qui rappelait le droit que Brutus avait sur la vie de César. Ce n'est pas votre cas.
R. — Je n'ai pas eu la moindre haine contre le commandant Dreyfus. M. Alfred Dreyfus a été victime des fatalités de sa race, de son caractère, et des circonstances que nous verrons. Mais j'ai eu l'animosité la plus vive, je le reconnais, à voir le chambardement mihtaire exécuté par le Dreyfusisme.
Lui, M. Alfred Dreyfus, a peut-être droit, après les épreuves •qu'il a subies, quoiqu'il en ait été l'auteur, puisqu'il est parfaitement coupable, nous verrons cela tout à l'heure
D. — Faisons des réserves ; nous verrons ce que nous aurons à voir.
R. — Je répète que M. Alfred Dreyfus a peut-être droit à ime certaine pitié en raison des épreuves qu'il a subies. C'est pour vous dire que de haine contre le commandant Dreyfus, comme il est allégué dans l'acte d'accusation, je n'en ai pas. Je ne hais qu'ime <*hose, c'est ce qu'a fait le Dreyfusisme.
D. — Votre réponse est mystique.
R. — C'est une affaire qui est plus d'expression et de symbole <<|ue personnelle.
D. — Regrettez- vous ce que vous avez fait ?
R. — Non. Je dis plus ; il est probable que je le referais, les
mêmes circonstances se reproduisant^ et c'est ce qui devra ressortir •de mes explications ultérieurement. Je considère que nous éti6np> provoqués : je parle de nous qui attachons aux idées de puissance militaire un intérêt primordial, sans être des buveurs de sang. Par conséquent, je n'ai rien à regretter, parce que les auteurs de la cérémonie du Panthéon, à quelque date qu'ils eussent placé cette manifestation insultante pour l'armée, provoquaient eux-mêmes la manifestation et portaient un défi.
J'ai accepté la responsabilité entière de mes actes, et si c'était à refaire dans les mêmes conditions, je le referais.
D. — Avant de suspendre, écoutez. J'ai le désir très formel de laisser à votre défense toute sa liberté. Vous êtes accusé de tentative d'assassinat. A vrai dire, vous ne courez pas les risques de ceux qui, avant vous, ont tué, voidn tuer ou blesser ime personnalité en vue. De ceux-là, le nombre est grand qui ont été au bout et ont connu l'échafaud. Vous ne risquez pas la peine dernière. Mais les articles de loi visés contre vous rendent votre cas assez grave. La peine suprême, n'en parlons pasy Votre âge vous met même à l'abri des travaux forcés.
R. — C'est un détail que j'ignorais.
D. — Mais, si grande que soit la liberté de votr« défense, ye vous supplie d'éviter les incidents que je serais forcé d'arrêter et que je ne manquerais pas d'arrêter. Écoutez bien : la question d'innocence du commandant Dreyfus, sur laquelle vous pouvez avoir l'opinion que vous voulez je ne cherche pas avons convaincre, croyez ce que vous voidez croire. On vous acquittera ou l'on vous condamnera. On ne vous demandera pas de faire amende honorable ; on ne vous demandera pas de sortir d'ici en frappant la terre du pied et en disant : « Et cex)endant, il est coupable ! » Mais la Cour de cassation s'est prononcée d'une façon formelle, définitive, irréfragable.
L'Incident Gaucher
Une Voix dans l'auditoire. — En violant l'article 445 au moyen d'un faux !
M. LE Président. — Qui se permet d'élever la voix î Gardes, amenez devant la Cour la personne qui a parlé.
Au milieu d'un tumulte indescriptible, les gardes amènent l'interrupteur devant la Cour.
L'Interrupteur. — Je n'étais pas venu ici dans l'intention de manifester, mais je n^ai pu retenir mon indignation ; j'ai dit
que la Cour de cassation avait violé l'article 445 du Code d'instructioTi criminelle. L'expression de ma protestation a été plus forte que moi. J' affirme que la Cour de cassation a violé l'article 446.
D. — Je ne permettrai pas qu'on tienne ce langage.
E. — Que vous le permettiez ou non, la Cour de cassation a ^âolé l'article 445.
D. — Qui êtes -vous ?
R. — Je suis M. André Gaucher.
D. — Votre profession !
R. — Vous devez la connaître.
D. — Je ne la connais pas.
R. — Renseignez-vous.
M. l'Avocat général. — Je vous prie d'être poli vis-à-vis de M. le président ; autrement, je prendrais des réquisitions.
R. — Je suis publiciste, tout le monde le sait. Je n'ai pas manqué de respect.. ..
D. — Laissons ma personnalité de côté. Vous venez de commettre une grosse inconvenance, et vous devez le regretter.
R. — Je ne le regrette pas le moins du monde.
D. — Je ne comprends pas, si vous appartenez au monde de la presse ou des lettres, que vous ayez oublié les efforts constants que nous avons faits ici pour que ce débat se passe dans le calme. Pourquoi apportez- vous de la colère ? Vous n'aviez pas à prendre la parole.
R. — Il y a des mouvements spontanés d'indignation. Je vous donne ma parole que je n'étais pas venu ici pour faire une manifestation.
D. — On va vous mettre à la porte de la salle ; allez-vous-en.
R. — Permettez-moi de rester ici, je m'engage à ne plus troubler le débat.
D. — Vous n'avez pas été maître de votre ;pensée M. le procureur général prendrait des réquisitions.
R. — Ma pensée reste entière.
D. — Retirez- vous, c'est le plus prudent.
R. — Il n'y a pas de prudence ; je continue à affirmer avec toute mon énergie ce que j'ai dit.
D. — Nous ne pouvons continuer ce débat ; je dois vous faire mettre à la porte, et les gardes vont veiller à ce que vous ne Dénétriez plus à l'audience.
Après cet incident, le président s'adresse de nouveau à l'accusé :
« Je répète ce que je vous disais quand j'ai été interrompu. La
Cour de cassation a statué d'une façon absolument définitive, irré-
vocable; l'arrêt rendu,toutes Chambres réunies,parla Cour suprême, le 12 juillet 1906
R. — Sans débats contradictoires' et publics sa/ns confrontation de témoins
D. — Il y a là une manifestation souveraine que je ne souffrirai pas qu'on attaque ici. Il faut concilier ce respect de la chose jugée avec la liberté complète que je veux de votre défense.
R. — Mon acte n'a pas de signification, si f accepte la chose jugée; il n'a de signification que si je ne V accepte pas,
D. — J'avais pris, tout à l'heure, la précaution de vous dire <][ue je ne vous demande pas amende honorable ; on ne veut pas ici vous juger, je ne dis pas vous condamner, pour vous amener à reconnaître que la Cour de cassation a raison. Gardez votre opinion, Monsieur, gardez-la ; mais vous ne pouvez, ici, vous insurger contre une décision de justice. Alors, le critérium est bien simple : expliquez la bonne foi de vos convictions personnelles. Qu'on soit convaincu que l'acte que vous avez commis, qui est un acte blâmable, qu'on qualifiera crime ou délit, mais, enfin, qui est une infraction à la loi
R. — Il y a eu d'autres infractions à la loi, dans mon affaire.
D. — Je vous répète que si vous envisagez la question du procès Dreyfus à votre point de vue, pour déclarer quels sont les mobiles de votre crime, rien de plus légitime ; faites -le avec convenance envers l'autorité qui a statué légalement, judiciairement et d'une façon définitive.
R. — C'est une question extrêmement délicate.
D. — Je connais votre tact, et ce n'est pas avec un homme de votre caractère, qui connaît la valeur des mots, que cela est difficile. Plaidez le procès Grégori et non pas le procès Dreyfus.
R. — Comment voulez -vous que je plaide le procès Grégori en supprimant la question Dreyfus ?
D. — Je n'ai pas dit cela ; ce sont vos journaux, à vous, qui me prêtent ces intentions malveillantes.
R. — C'est le terrain sur lequel je veux me placer.
D. — Il faut que vos juges vous connaissent tel que vous êtes ; il ne faut pas chercher à votre crime ou à votre délit un autre mobile que celui que vous avez eu réellement ; mais vous ne pouvez faire de la défense une tribune, pour, dépassant l'enceinte de la Cour d'assises, chercher à créer un mouvement d'opinion dans le public. La question Dreyfus est finie; le public en a assez, d'abord...
R. — Alors, pourquoi est-on allé au Panthéon f
D. — En tout cas, judiciairement, légalement, eUe est close irrévocablement et restera close.
E. — Je tiens à déférer à voa injonctions, mais en faisant observer que sans vouloir provoquer l'ombre d'un scandale, en ne cherchant pas, comme vous le dites, à me faire une tribune, il est d'impossibilité absolue de ne pas souder la justification de mes convictions et de mon acte, à l' Affaire Dreyfus, oii l'on ne m'a jamais vu figurer, mais où j'ai pris une conviction d'écrivain militaire, technique, dans des conditions personnelles dont je n'ai fait part à personne, mais qu'il faut que j'expose aujourd'hui au jury...
D. — Nous sommes absolument d'accord.
R. — ... Pour montrer comment j'ai été pleinement convaincu de la culpabilité de Dreyfus, sans aucun parti pris. On n'a jamais compris ceci : l'Affaire était en principe purement militaire, elle en est sortie par des dérivations politiques ; mais sur le terrain militaire, je me suis fait, — je ne veux pas parler toujours militarisme, Messieurs les Jurés, la société a autre chose à faire, mais vous-mêmes, dans vos professions, vous faites du militarisme, vous militez toujours
Je me suis fait une conviction personnelle. Si je n'en avais pas, je ne serais pas allé au Panthéon ; j'y suis allé fort de cette conviction que, dans un cas l'on avait bien jugé, dans l'autre, très mal jugé, et que l'arrêt de la Cour de cassation, j'en parlerai sans irrespect, ne pèse en rien pour moi, je répéterai toujours mon mot : Sans aucun parti pris, — vis-à-vis des sentences des juges précédents.
D. — Nous sommes d'accord avec ce que vous venez de dire, qui est très légitime ; nous avons le devoir de connaître vos convictions, vous avez le devoir de les expliquer, vous venez de le dire, avec le respect do la Cour de cassation. Je ne vous empêche pas d'avoir vos opinions ; laissez-moi celle de respecter les décisions de la jufitice.
M^ Menard. — Il y a deux choses jugées ; chacun choisira la sienne.
M. LE Président. — Nous allons suspendre l'audience.
LES TÉMOINS Alfred Dreyfus
A la reprise de l'audience, la Cour procède à l'audition des témoins cités par l'accusation.
Alfred Dreyfus. Ses cheveux ont blanchi ; il a l'air cassé, mais
c'est bien toujotirs le type juif du procès de Rennes, et c'est le sentiment général que le condamné de Rennes n'a rien perdu de son aspect équivoque et antipathique. D'une voix brouillée :
— J'étais debout, dit Dreyfus, entre mon frère et ma femme, la cérémonie venait de prendre fin, et j'attendais de tne mettre à la suite du cortège, après M™® Zola, quand j'entendis derrière moi le bruit d'une détonation ; — comme l'éclatement d'un fort pétard. Je me retournai et je me trouvai face à face avec l'inctdpé, l'arme tournée vers moi. Je vis la lueur d'un coup de jeu, et par un mouvement naturel, je portai la main à la poitrine, heureusement pour moi, sans quoi la balle aurait pénétré dans la poitrine. Je vis mon frère se jeter sur l'inculpé, avec d'autres personnes ; quant à moi, je fus conduit dans une pharmacie où. je fus pansé. C'est dans l'après-midi seulement que je me rendis compte de ma blessure à l'avant -bras droit.
D. — Vous êtes bien certain que le revolver était dirigé perpendiculairement à votre poitrine ? Combien de secondes ont
séparé le second coup du premier !
R. — Quelques secondes. Je me suis retourné vivement, j*ai vu la lueur du deuxième coup, et voici le mouvement que j'ai fait. (Le témoin porte la main droite à sa poitrine.)
D. — Monsieur Grégori, avez -vous des questions à poser au témoin ? Vous voudrez bien le faire avec calme, en les posant par mon intermédiaire.
R. — Je le ferai avec d'autant plus de calme que je n'ai pas l'ombre d'une animosité quelconque contre M. Alfred Dreyfus personnellement.
Je déclare simplement que sa version est, je ne dis pas controuvée, mais irréalisable, et f offre en ce moment, — comme j'aurais pu le demander par une expertise si ce n'avait été compliquer la procédure, — de i)rouver qu'il est impossible que M. Dreyfus, regardant passer le cortège, ait pu se retourner en voyant la lueur du coup de feu, ce qui indique que le coup était parti, — et porter -son bras à la poitrine pour se protéger. Non, non, M. Dreyfus n'a pas pris cette attitude sculpturale qu'il lui plaît de se donner.
J'ai tiré presque simultanément les deux coui)s de revolver, le bras de M. Dreyfus étant dans cette position (le bras baissé). Je prie Monsieur le Président de poser à M. Dreyfus cette question : o Si la blessure s'est produite comme ceci (le bras couvrant la poitrine), il me paraît conforme aux lois de la capillarité que le sang ait d'abord afflué par ici (vers le coude) ; or, M. Dreyfus avait du sang sur la manchette. 11 est évident que s'il y avait du sang à cet endroit, -c'est parce que M. Alfred Dreyfus avait le bras comme ceci (en
bas). Je le défie d'établir l'afflux du sang avec la version qu'il nous donne. » Je n'ai aucun intérêt à indiquer cela, seulement je suis sûr de moi et M. Alfred Dreyfus n'est pas sûr dé lui.
Dreyfus. — Je maintiens ma déposition.
Mais il est dans l'impossibilité d'ajouter quoi que ce soit d'intelligible et de précis, et les commentaires vont leur train sur cette allégation hasardeuse de l'ancien officier d'artillerie affirmant avoir vu la lueur du coup de feu, c'est-à-dire quand le coup est parti, et s'être alors protégé la poitrine du bras pour recevoir le projectile à temps dans ce trajet de quelques centimètres.
Dreyfus, sec, ankylosé, figé, comme toujours, retourne prendre place sur les bancs, à côté de son frère.
M. Paul RiGAULT est le notaire, ancien camarade du lycée Charlemagne, chez lequel M. Grégori a déposé, la veille de la cérémonie du Panthéon, son testament et 5.000 francs. Grégori répète simplement qu'il savait jouer sa vie le lendemain.
M. Gastinne- Renette, expert, a été chargé d'examiner le revolver et les cartouches. Celles-ci étaient de médiocre qualité et faiblement chargées. Le premier coup a dû être tiré à quinze centimètres de distance et le second à vingt ou vingt -cinq centimètres. Puis, il raconte les expériences qu'on a eu la fantaisie macabre de faire sur un cadavre, un pauvre machabée de la Morgue, revêtu de la chemise et de la redingote de Dreyfus.
Mais, quand on demande à l'expert s'il peut affirmer quelle était la position du bras de Dreyfus au moment où la seconde balle l'a frappé, sa réponse est que l'on peut émettre une affirmation de ce genre, seulement dans le cas où les balles pénètrent et suivent un trajet. Différemment, il n'y a place que pour des hypothèses.
M. Grégori insiste avec le revolver qu'il se fait passer à nouveau, et dont il se sert pour refaire sa démonstration, infirmant, une fois de plus, et catégoriquement, la déposition de Dreyfus, laquelle est « un effet, dit-il, de sa mentalité spéciale ». Mentalité, pour habitude de mentir, est comprise de tout l' auditoire. J
M. Carré, employé de la maison de Saint-Étienne, rue du Louvre, raconte comment M. Grégori est venu changer \m ancien revolver et comment on lui a livré les cartouches qu'il y avait.
M. Pierre Mortier, rédacteur du Gil-Blas, déclare avoir bien vu le 4 Juin, au Panthéon, M. Grégori se trouvant à la porte de sortie sur la rue d'Ulm.
M. Mathieu Dreyfus, le frère d* Alfred Dreyfus, dépose avec un emportement calculé, visant à l'invective contre l'accusé :
— Mon frère était à ma gauche j'entends deux détonations
je vois un homme avec le revolver tendu sur mon frère Je me
précipite, on se précipite sur lui Je le défends contre les gens qui
vont le lyncher Mais je lui demande si son revolver était chargé
à balles ; il m'a répondu deux fois non. L'accusé mentait pour sauver sa vie. (Protestations dans Vavditoire.)
— Je mens moins que votre frère, répUque Grégori.
Et comme Mathieu Dreyfus veut reprendre sur le même ton élevé et aggressif, Grégori poursuit :
— M. Mathieu Dreyfus vient de se poser comme mon sauveur. Quand, à moitié assommé, tout sanglant, je gisais sur les banquettes, un individu se penche sur moi qui me crie avec un fort accent étrimger : « Votre revolver a-t-il des « balles » î Je lui réponds n'importe quoi, n'ayant pas à répondre à un inconnu, et je ne connaissais pas cet interlocuteur.
Peu après, à la mairie du Panthéon, comme il recommençait son histoire de « balles », je lui demande son nom. — Mathieu Dreyfus. — Alors, lui ai -je dit, je rends hommage A votre conduite envers votre frère.
— Vous m'avez dit : « Je vous salue ! » fait Mathieu Dreyfus.
— C'est bien ça : « Je vous salue. » Mais je vous ai dit aussi : « Je vous ai vu au Conseil de guerre du Cherche-Midi, le 19 Décembre 1894, en même temps que votre frère, ne l'oubliez pas. Et maintenant, taisez-vous ! »
M. Leblond, secrétaire particulier de M. Clemenceau, dépose habillé en «soldat, souè prétexte qu'il fait ses 28 jours. Il réédite la déposition de Dreyfus qui, se retournant, aurait relevé le bras pour protéger sa poitrine.
— M. Leblond est de mèche avec le commandant Dreyfus, dit Grégori. Les allégations du témoin sont du pures « inventions ».
Le président relève le mot.
M® Joseph Menard. — Mon client a bien le droit de parler d'inventions, quand on Ta traité trois fois de menteur.
— Je certifie avec une netteté tranquille, reprend Grégori, que M. Leblond n'a pas pu voir ce qu'il dit avoir vu. Mettons qu'il se trompe d'a^ccord avec Dreyfus
M. Hanneuse, baron de Gastel berge, directeur d'une agence, V Informateur de la Presse, accent belge et type juif, dépose, lui aussi, que Grégori visait au cœur, tout en tenant son arme « à la hauteur de la hanche droite. » Cela fait sourire.
Le Docteur Balthazard, médecin légiste, fait irne déposition minutieuse dont il ressort, en substance, que les blessures étaient tout à fait anodines : celle de la face postérieure du bras n'avait aucune gravité ; celle de Tavant-bras avait déterminé une légère effusion do sang, mais la balle n'avait pas pénétré. (Les deux projectiles furent retrouvés à terre.)
Le docteur explique le fait, en partie, par la curieuse résistance du drap dont la redingote de Dreyfus était faite ; drap d'une solidité telle que M. Balthazard n'en a jamais vu de pareil, et qui avait amorti la force pénétrante du projectile, de médiocre qualité, d'ailleurs.
M. MouQUiN, chef du Service des recherches à la Préfecture de Police, raconte la scène à son tour ; parlant de la foule d'assistants qui frappaient Grégori : « C'était une véritable scène de lyncha^ ! dit-il. Sans moi, Grégori aurait été tué. »
— Oui, vous m'avez même observé, réplique Grégori, que si vous ne m'aviez pas fait entourer par les gardes républicains, sabre au clair, j'étais perdu î
— C'étaient «des cavaliers de la garde républicaine en grande tenue qui, formant à pied la haie d'honneur, comme dans les grandes cérémonies officielles, avaient le sabre à la main.
— Mais c'est à tort, ajoute Grégori, que vous avez cru m'entendre crier : « Ne me tuez pas ! » selon vos déclarations au juge d'instruction. Ce cri venait d'un autre que moi.
M. Délaissement, huissier à la Chambre des députés, déclare que c'est lui qui criait : « Ne le tuez pas ! »
M. Eue Stein, avocat et juif, commence son témoignage en
disant : « Une détonation qui longuement se répercuta » Les rires
de la salle l'interrompent presque aussitôt.
— Oui, repart-il, j'ai vu le coup qui était tiré dans la direction du cœur. (Les rires redoublent; c'est la note comique du procès.)
Les explications de plus en plus embarrassées de l'avocattémoin à charge sonu accueillies par l'hostilité railleuse du public qui comprend que le coup tiré dans la direction du cœur, d'après Dreyfus, Leblond, Hanneuse, est un coup monté sur an mot d'ordre du Ministère de l'intérieur.
M^ Menatid. — Je voudrais que M. le président demandât au témoin si ce n'est pas lui qui a demandé à être entendu par le juge d'instruction.
M. Elie Stein. — J'ai en effet déclaré à M. Albanel qui m'avait vu, qui était placé près de moi pendant toute la
cérémonie J'avais aussi salué M. Jules Brun, substitut, et
plusieurs magistrats
M® Menard. — Je pose une question précise : je demande si le témoin n'a pas demandé à être entendu ? R. — Parfaitement;
Me Menard. — Pourquoi n'a-t-il pas dit à rinstruction tout ce qu'il vient de raconter à l'audience ?
R. — Je l'ai dit.
M® Menard. — J'ai sous les yeux la déposition du témoin; elle tient en quinze lignes ; tous ceux qui viennent de l'entendre ici peuvent se rendre compte que ce qu'il a dit ne tiendrait pas en quinze lignes.
Le Témoin. — C'a été résumé plus ou moins. Nous savons tous comment les instructions se font : le témoin dépose, le juge d'instruction résume, et le greffier écrit.
M« Menard. — Le greffier écrit, en général, ce que lui dicte le juge d'instruction, et le juge a pour devoir de dicter ce qu'a dit le témoin. Or, comme cette déposition est signée de M. Elie Stèin, qu'elle tient en quinze lignes, je persiste à dire que M. Stein a apporté ici des fioritures qu'il n'a pas données devant le juge d'instruction. Quand des poursuites sont ordonnées sur une déposition, je n'aime pas me trouver en face de charges nouvelles.
Je voudrais demander au témoin quel est le mouvement par lequel un monsieur peut chercher à donner une direction à son revolver.
R. — Lorsque j'ai aperçu Grégori pour la première fois, il avait son revolver appliqué contre la hanche et cherchait à tirer dans une direction donnée, mais il n'a pas pu y parvenir! Lorsqu'il s'est aperçu qu'il ne pouvait pas tirer sur le commandant Dreyfus étant dans cette position, il a allongé le bras très nettement et il a tiré vers le cœur.
Me Menard. — Et il a atteint le bras droit !
R. — Parfaitement, le bras étant relevé par l'homme qui se voit attaqué. Si vous aviez été attaqué. Maître Joseph Menard,
vous auriez pris toutes les mesures pour ne pas être tué
Me Menard. — Je n'ai rien dit qui puisse justifier la colère et l'indignation de mon confrère. Quand je serai attaqué, je me défendrai comme je pourrai ; je no l'ai pas encore été. La seule remarque que je fais, c'est que Grégori visant à la poitrine et cherchant à atteindre le cœur, a atteint le bras droit.
R. — Parfaitement, parce que le commandant Dreyfus étant en face de Grégori, a relevé son biàs pour se protéger.
Me Menard. — Il avait porté son cœur à droite. (Rires.)
K. — On se protège comme on peut, surtout quand on est dans une foule.
M. Grégori {au témoin.) — Vous n'avez rien vu du tout, et vous avez voulu vous faire une réclame à l'audience, voilà tout ! {Explosion de rires dans V auditoire.)
Le Témoin. — Je n'ai eu nullement l'intention de me faire une réclame. Si j'ai demandé à être cité comme témoin, c'est que justement par la position que j'occupais sur l'estrade, à côté de M. le procureur de la République, j'avais très bien pu voir ce qui s'était passé au-dessous de moi.
M. Grégori. — Cela me suffit amplement, je suis extrêmement satisfait.
M. Smol Yzansky, étudiant en médecine, a vu Grégori tirer, mais « sans pouvoir dire comment et à quelle distance. ..
M. Grégori démande au témoin s'il est français.
R. — Mais oui !
M. Grégori. — C'est que vous avez un nom si difficile à prononcer ! (On rit).
Après les dépositions de MM. Desmoulin, graveur, et Aboniacar, ce dernier, photographe, confirmant avoir vu Grégori au Panthéon sur le point de sortir par la porte de la rue d'Ulm, l'huissier appelle les témoins cités par la défense, et le premier, le commandant Le Brun -Renaud.
Le Comniandant Le Brun-Renaud
L'entrée du commandant Le Brun Renaud se présentant à la barre fait sensation. Dans toute la force de l'âge, le témoin qui reçut les aveux de Dreyfus le 5 janvier 1895 avant la dégradation, et qui n'a jamais varié dans les termes et dans le fond de son témoignage, paraît, comme on dit, solide au poste.
M. Grégori. — Je voudrais demander à M. le commandant Le Brun-Renaud si sa déposition du 5 janvier 1&95, publiée en première page, le soir même par le journal Le Temps, qui en avait contrôlé les termes et le fond d'une façon absolue, si cette déposition il la maintient toujours, je parle de sa déposition sui* les aveux faits ce jour-là, avant la dégradation, par Alfred Dreyfus.
R. — Cette déposition
Le Président. — Non, attendez, cela n'est plus le procès.
M. Grégori. — Si, je vais m' expliquer. Mon acte, dont je ne me glorifie pas autrement, se rattache à une conviction technique,
professionnelle et militaire ; du moment que cette preuve m'est rapportée par le journal Le Temps et que, par mon enquête personnelle, je sais qu'à ce moment un capitaine comme M. Le Brun- Eenaud, aujourd'hui commandant, a rapporté, à une époque où il n'y avait ni pressions, ni troubles, ni aucune tendance à droite ou à gauche, les aveux de Dreyfus, ces aveux ont existé, ils existent toujours. Comme il s'agit de démontrer à MM. les jurés que, dans cette affaire, ma conviction a été mathématiquement établie par des faits, par des dates et par des constatations formelles, U est indispensable, pour que MM. les jurés s'expliquent mon acte, que M, le commandant Le Brun-Benaud puisse dire si oui ou non U maintient intégralement sa déposition du 5 janvier 1895 . ou, s'il ne la maintient pas, comme l'arrêt de la Cour de cassation de 1906 a semblé l'indiquer.
Je n'ai jamais vu M. Le Brun- Renaud, mais je sais que quand un officier de son grade affirme quelque chose, c'est la vérité la plus exacte possible.
D. — Vous avez dit ce que vous avez voulu dire, v\)us l'avez dit en très bons termes et comme étant l'expression, qui me paraît très légitime, de votre défense ; vous avez une conviction, je ne cherche pas à vous empêcher de l'avoir. Cette conviction a dicté votre attentat, rien n'est plus légitime que vous le disiez ici Vous avez dit ce que vous aviez à dire sur ce point, c'est parfait.
Mais quand à poser la question au témoin, c'est autre chose
{Rumeurs dans Taudîtoire.) J'entends avoir du silence ; si des manifestations se produisent, je ferai évacuer la salle.
M. Grégori. — Voilà le premier de mes témoins qui se présente : c'est une déclaration presque solennelle qui doit être faite devant les jurés do la Seine de cette question des aveux, qui a été si longuement controversée. Il y a eu deux témoins qui ont recueilli les aveux : le capitaine d'Attel et le capitaine Le Brun-Renaud. M. Le Brun-Renaud est ici; il faut qu'on sache si c'est une invention, ou si ce fait, rapporté le soir même par le Temps, le mieux renseigné de tous les journaux, est un fait authentique, définitif et formel. La seule question à poser à M. Le Brun -Renaud n'est pas longue, c'est la suivante : « Main tenez- vous toujours votre déposition du 5 janvier 1895 ? »
D. — Non, je ne poserai pas la question. Entendons -nous bien, je vous ai dit tout à l'heure d'une façon bien nette : nous sommes ici pour vous juger, je trouve légitime que vous fassiez connaître quels ont été les mobiles de votre crime, mais ce n'est pas une raison pour recommencer le procès Dreyfus.
M. Grégori. — Ce n'est pas le procès Dreyfus dont il «'agit, . c'est du mien.
D. — Mais vous ne pouvez, sous prétexte que vous avez commi»: une infraction à la loi, — je ne la qualifie pas pour ne rien exagérer, — vous ne pouvez, sous ce prétexte, venir vous faire un droit do recommencer une affaire qui est définitivement et irrévocablement jugée. Si M. Le Brun-Kenaud répondait à la question que vous lui posez, il rentrerait dans une polémique qui est close, absolument close, irrévocablement close. Je ne poserai donc pas la question. M® Menard, vous pouvez prendre des conclusions, si vous voulez.
Me Menard. — Je voudrais poser au témoin une seconde question : Est-ce que dans une réunion publique récente et très importante, le commandant Le Brun-Renaud n'a pas fait des déclarations qui ont une gravité exceptionnelle ? Est-ce qu'il peut répéter ici ces déclarations ?
D. — Vous tournez autour de la question pour la poser différemment ?
Me Menard. — La question est bien simple. Vous disiez tout à l'heure que l'affaire Dreyfus était définitivement close
D. — Au point de vue juridique.
Me Menard. — Au point de vue juridique, mais elle n'est pan elose pour M. Grégori, elle n'a jamais été close pour lui, il e8tim<> que l'arrêt de la Cour de cassation n'a pas modifié son opinion.
D. — C'est son droit.
Me Menard. — S'il avait eu cette conviction, il ne serait pas allé au Panthéon armé de son revolver et il ne se serait pas livré à l'acte qui lui est reproché aujourd'hui, et il ne sufl&t pas qu'il vienne devant la Cour affirmer : « J'avais une conviction, cette conviction m'est venue la nuit en entendant chanter le rossignol. » Non, il faut qu'il dise, il a le droit de dire et on a le devoir de lui laisser dire dans quelles conditions et à la suite de quels éléments cette conviction s'est faite ; il a le droit de dire: « C'est parce que M. Le Brun- Renaud a affirmé avoir reçu des aveux de M. Dreyfus, c*'est parce que tels et tels autres témoins peuvent apporter des preuves, que moi j'ai cru à cette culpabihté. » Il faut qu'il justifie non pas cette culpabilité, mais sa croyance dans la culpabilité. Je vous demande donc respectueusement, M. le Président, de poser les questions que réclame Grégori.
D. — Je voudrais tâcher de vous donner pleine satisfaction, mais à la condition de ne toucher en rien à la discussion de l'affaire Dreyfus.
Me Menard. — Nous ne nous occupons pas de l'affaire Dreyfus, nous ne nous préoccupons que des éléments qui ont fait la conviction do M. Grép^ori.
D. — Je ne sais, quant à moi, à quelle réunion publique vous faites allusion.
M. Grégori. -— Mais le commandant Le Brun-Renaud le sait.
D. — Alors, je vais poser une question.
{Au témoin) : Pouvez- vous répondre à la question qui vous est posée sans rentrer dans la question des aveux ou non -aveux faits par M. Dreyfus, à raison desquels vous avez été entendu par vos chefs hiérarchiques, à Toccasion desquels vous avez déposé devant le Conseil de guerre, et à l'occasion desquels vous avez été entendu dans le procès en re vision. Si en répondant à la question qui vous est posée, vous devez rentrer dans ce débat, je ne vous pose pas cette question et je ne veux pas qu'il y soit répondu. Maintenant, si pour des faits personnels, cela est tout à fait en dehors du procès Dreyfus, je ne peux vous empêcher de répondre.
Le Commandant Le Brun -Renaud. — Dans une réunion tenue à la salle Wagram
D. — A quelle époque ?
R. — L'année dernière.
D. — ÏDepuis la Révision f
R. — Oui. Dans une réunion tenue à la salle Wagram^ fai répété la déposition que f avais faite ici à Paris devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation et que f avais faite à Bennes devant le Conseil de guerre. Ce sont les termes identiques. Ces deux dépositions sont aux minutes des greffes de ces deux juridictions. Je suis prêt à les répéter, si on me le demande (1).
(l) Voici los déclarations du commandant Le Brun-R«naud, à la salle Wagram, devant des milliers de spectateurs, le 19 Janvier 1907 :
« Mesdames, Messiem*?,
» C'est la ])remi3re fois que jo suis appelé à parler .en public de l'Affaire » Dreyfu-, et je suis heureux de le faire devant un auditoire ausfei nombi*eux » et au f i sympathique.
» Permettez-moi donn de vous remémorer simplement les paroles tex- » tuelles que j'ai recueillies de la bouche du capitaine Dreyfu'^ le 5 Jan- » vier 1895, quelques minutes avant ! a dégradation, et qui ont fait l'objet » de ma dépo iiion devant le Conseil de guerre de Rennes le 31 Août 1899.
» Ces paroles, les voici :
« Je suis innocent ; dans trois ans on reconnaîtra mon innocence. L( » ministre le sait ; U me Va fait dire, il y a quelques jours, dans ma cellule, par v> le commandant du Paiy de Clam. Il sait que si j'ai livré à l'Allemagne » des documents, ils étaient suns importance et qje c'était » pour en obtenir de plus importants. »
« Ces propos ou, i-i vous le préférez, ces aveux ont été également en- >> tendus par le capitaine d'Attel qui, comme moi, le> a rapporté iiuniédia- » teiuent à plu ieurs officiers pré ents dan> la cour de l'École militaire. Il est » fort regrettable que cet officier, quelques mois après, soit mort i .-ubite- » ment et • i mystérieusement, car il serait venu ici même confirmer la tincé- » rite de mon témoignage. »
D. — Non, non, je ne vous le demande pas. J'ajoute qu'elles sont plus qu'aux minutes des greffes, elles sont consignées, répétées dans leur essence, dans l'arrêt même.
M. Grégori. — EUes sont supprimées dans l'arrêt de la Cour de cassation, et nous lirons les considérants de l'arrêt qui suppriment les affirmations du commandant Le Bnm- Renaud.
D. — Le témoin vient de répondre d'une façon nette que ce qu'il avait dit dans cette réunion, c'est ce qu'il avait déjà dit dans le procès. Par conséquent, si nous lui demandons do répéter ce qu'il a dit, c'est lui demander de répéter ce qu'il a dit lors de l'affaire Dreyfus.
M. Grégori. — Cependant, si on ne le demande pas à M. Le Brun- Renaud, on ne manquera pas de dire que ses dépositions comme ma conviction sont artificielles. Il faut que l'une et l'autre soient justifiées et deux mots de M. Le Brun-Renaud vont les justifier.
D. — Non, je ne poserai pas la question.
Protestation d'Alfred Dreyfus
M. AKred Dreyfus. — La Cour de cassation a solennellement
proclamé mon innocence (Huées dans la majeure partie de la
saUe. — Quelques applaudissements. — Bruit prolongé.)
Le commandant Le Brun- Renaud se retourne pour regarder fixement Dreyfus qu'il ne quittera pas des yeux jusqu'à la fin de l'incident.
D. — Je répète que M. Le Brun -Renaud vient de nous faire savoir que ce qu'il avait dit dans une réunion, est ce qu'il avait déjà dit dans ses dépositions ; par conséquent, si nous lui demandions de le réjjcter aujourd'hui, nous lui demanderions de rentrer dans l'affaire Dreyfus ; c'est pourquoi je ne lui poserai pas la question.
Avez-vous une autre question à poser au témoin ?
M. Grégori. — En deux mots, sans entrer dans les déclarations antérieures, M. Le Brun-Renaud maintient-il ou non ses dépositions ?
M. l'Avocat général. — Il l'a dit tout à l'heure.
M. GrRÉGORi. — Mais il est bon qu'il le répète.
D. — Je ne poserai pas la question.
Conclusions de M® Joseph Menard
M® Menard. — J'ai rhonneur de déposer les conclusions suivantes :
a Plaise à la Cour,
» Attendu que Le Brun- Renaud, témoin assigné à la requête de la défense, et régulièrement notifié au ministère public, s'est présenté à la barre et a prêté serment de dire toute la vérité ;
» Attendu que l'accusé Grégori a posé les questions suivantes :
» La déposition du 5 janvier 1895, publiée par le journal Le Temps est-elle exacte ?
» M. Le Brun-Renaud a-t-il parlé dans une réunionî Qu'y a-t-il dit ! »
» Attendu que ces questions répondent directement à l'inculpation portée contre Grégori, dont l'acte ne s'expliquerait pas sans sa conviction absolue de la culpabilité d'un individu qui aurait fait des aveux ;
» Par ces motifs :
» Dire et juger que ces questions seront posées au témoin Le Brun -Renaud. »
Je répète devant la Cour que, pour ma part, je n'ai pas — et tous ceux qui me connaissent savent l'attitude que j'ai eue dans ces questions — la volonté ni l'intention de discuter ici l'arrêt rendu par la Cour de cassation. Ma robe, à défaut d'autre sentiment, me l'interdirait ; mais j'ai le devoir absolu, j'ai le droit absolu de tout faire pour que l'acte de cet homme soit expliqué. J'ai le devoir de rappeler que lorsqu'un autre président de Cour d'assises disait : « La question ne sera pas posée », tout le monde se disait : « Il ne se peut pas que les questions nécessaires ne soient pas posées. ). J'ai le devoir de croire que ce qui était la vérité autrefois est encore aujourd'hui la vérité. Si la vérité fait éclater l'innocence, tant pis pour celui qui aura tant souffert d'avoir été injustement condamné. J'ai le devoir de rappeler que la justice est une pour tous, qu'elle doit à tous la protection. (Applaudissements.)
D. — J'ai indiqué que je ne tolérerai aucune manifestation. Gardes, faites évacuer la salle.
Les gardes font évacuer la salle et spécialement le public debout.
L'audience est suspendue pendant quelques minutes.
M.^ Menard. — Personne plus que moi ne déplore l'incident
qui vient de se produire. Vous me rendrez cett<) justice que Favocat de Grégori n'avait rien fait pour le susciter;
Il n'en est pas moins vrai que demain, on va dire que ravocat de Grégori, par ses violences, a amené l'évacuation de la salle
Laissez-moi seulement vous dire que mon attitude n'a créé aucun incident.
Je reviens à mes conclusions...
D. — Ne plaidez que sur vos conclusions.
M^ Menard. — Je commence en disant : « Je reviens à mes conclusions », et vous m'interrompez ! Je reviens aux conclusions que j'avais déposées ; je voudrais les so,utenir, sans soulever aucun éclat et aucune passion : j'estime que la justice a besoin de calme ; je ne suis point de ceux qui ont aimé le tapage autrefois dans ce palais ; j'entends encore, sous ces voûtes, les. cris qui étaient poussés alors au moment de l'Affaire, que l'arrêt de cassation a définitivement close, a dit M. le président. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de bruit et qui cherchent de la réclame, mais j'ai un devoir à remplir, et je veux le remplir.
Je disais que nous estimons tous, amis et adversaires, à quelque idée que nous soyions rattachés, soit dans les discussions politiques, soit devant la justice, nous estimons tous que la vérité ne se fait jour complètement que lorsque toutes les questions sont posées ; je disais que nous n'aimons pas entendre prononcer ces mots contre lesquels mes adversaires d'aujourd'hui ont protesté autrefois avec tant de violence : « La question ne sera pas posée! » Il n'y a pas de question qu'on ne puisse poser, il n'y a pas d'interrogation qu'on ne puisse faire, il n'y a pas do rayon de lumière qu'on n'ait le devoir de venir faire luire jusque devant le jury, on n'a pas le droit d'empêcher la lumière de luire. Je ne veux pas discuter l'affaire Dreyfus. M. Dreyfus, coupable ou innocent, est un homme qui a expié et pour lequel j'éprouve surtout une pitié profonde. Il ne s'agit point de refaire ici le procès Dreyfus ; vous n'avez à juger que M. Grégori. Mais, si M. Grégori vous dit ; u J'ai tiré sur M. Dreyfus, parce que je considère comme un scandale qu'il continue à se promener libre et tiiomphant, parce que je ne voulais pas qu'une sorte de triomphe soit fait autour do lui, parce que je considérais l'apothéose de Zola comme mauvaise, parce que la réhabilitation de Dreyfus est pour moi comme un dol », si M. Grégori apporte cette affirmation, et que vous luij opposiez le monument de jurisprudence qui s'appelle l'arrêt de la Cour de cassation, que deviendra M. Grégori, n'ayant que ses affirmations en face de cet arrêt mûrement rédigé et savamment écrit 1 C'est pourquoi il vous dit : « La partie n'est pas égale, n
Cet homme à qui vous opposez l'arrêt de la Cour de cassation, il a le droit de vous diie pourquoi il ne croit pas, lui, à ce- qu'affirme cet arrêt de Cour de cassation, il a bien le droit d'essayer de déduire ici devant vous les éléments de sa conviction. Sa conviction est ceUe de l'accusé qu'on a failli tuer, c'est celle d'un pauvre diable qui a trois mojs de cellule. L'arrêt de cassation est une œuvre considérable, il ne le nie pas, mais il vous dit : ff n y a d'autres éléments qui ont entraîné ma conviction. » Il y a le commandant Le Brun- Renaud qui a dit telles et telles choses, et c'est sur les afl&rmations de M. Le Brun-Renaud que se base ma conviction. Il y a ce qu'a dit M. du Paty de Clam, y a ce qu'a dit M. le capitaine Cidgnet, U y a ce qu'ont dit les autres témoins qui ont été cités.
Tous ces personnages ne sont point forcés d'avoir la même opinion que les magistrats de la Cour suprême; ils ont exprimé leur opinion, ils ont essayé de faire qu'elle soit celle de beaucoup de leurs concitoyens, ils ont essayé de passer dans l'âme des autres la conviction qui était la leur. M. Grégori a peut-être été une de leurs victimes. Je dis peut-être, parce qu'il a été séduit, parce qu'ii a cru aux affirmations et aux preuves qui lui ont été données : ces preuves lui ont semblé définitives.
Aujourd'hui, il vient vous dire : Laissez-moi vous apporter ces preuves, ces arguments, vous les pèserez et vous lés briserez comme verre s'ils vous paraissent fragiles ; mais, en tout cas, voilà de quoi mon opinion s'est faite, c'est ma conviction, c'est ma certitude. On laisse toujours au criminel le droit de dire pourquoi il a commis son crime.
D. — Tout ce que vous avez dit, je l'avais déjà dit, moins éloquemment, en disant à l'accusé ; « Ce qui est votre convic*.'on, il est légitime que vous le disiez, mais il ne faut pas rentic.r dans l'affaire Dreyfus. »
Me Menakd. — Je ne veux rentrer que dans les éléments qui ont formé la conviction de Grégori. Je n'entends pas démontrer ici que Dreyfus est coupable, mais je veux montrer que Grégori a cru à la culpabilité de Dreyfus.
D. — Je ne comprends pas vos conclusions, étant donné que vous les avez posées au moment même ou M. Le Brun-Renaud a déclaié qu'il maintenait ce qu'il avait dit précédemment.
M^ Menard. — Non, ce n'est pas cela. Si, à ce moment, je m'étais levé pour dire à M. Le Brun- Renaud : « Vos déclarations
sont bien celles-ci », vous m'auriez arrêté. Il est inutile de dire
à MM. les jurés que M. Le Brun- Renaud maintient ses déclara-
tîons si MM. les jurés ne connalsseiit pas la teneur de ces déclarations.
D. — M. l'Avocat général, avez-vous des observations a présenter ?
M. l'Avocat génébal. — Je m'en rapporte à la Cour.
D. — Et vous, M. Grégori, avez-vous quelque chose à dire au sujet de l'incident ?
M. Grégori. — Je ne demande pas au témoin une déposition minutieuse et complète comme M. Le Brun -Renaud en a fait une dans d'autres débats, et à l'un de nos plu^ estimés confrères, M. Adolphe Brisson, du Temps, en août 1899, au moment du procès de Rennes ; mais je lui demande une réponse succincte, dans le sens de la communication du Temps qui tient en cinq hgnes : A telle date, dans telles conditions, qu'on appelle cela des aveux ou des déclarations, Alfred Dreyfus qui, certes, n'avait pas à se plaindre de mes procédés dans cette circonstance tragique, m'a dit : « Si j'ai livré des documents à V Allemagne , c'était pour en avoir de plus importants. » Je demande simplement que M. Lebrun -Renaud dise : « Oui, il a dit cela. ;>
La Cour se retire pour délibérer. L'audience est suspendue.
A la repiise de l'audience, la Cour rend un arrêt rejetant les conclusions de M. Grégori.
M. Grégori. — Je suis extrêmement embarrassé de savoir quelle justification désormais fournir au jury, si je suis mis dans l'impossibilité absolue de faire toucher à MM. les jurés d'une façon formelle et scientifique, d'après les témoignages recueillis dans l'affaire, les éléments constitutifs de ma conviction. Dans ces conditions, les débats doivent être immédiatement clos, et il n'y a qu'à me condamner.
D. — Je vous ai depuis le commencement de l'audience déclaré dans les termes les plus calmes que vous pouviez dire tout ce qui était votre conviction. Nous ne vous demandons pas de venir dire que vous avez changé d'avis, vous gardez votre conviction sur la culpabilité de Dreyfus. Je vous ai dit tout cela.
M. Grégori. — Je le reconnais, mais comment séparer un acte des mobiles de l'acte î Ce sont les mobiles de l'acte qui me feront condamner ou absoudre : l'acte en lui-même n'est rien, ce sont les mobiles de l'acte qui l'expliquent.
M® Menard. — On vous a répondu : « La question ne sera pas posée. » C'était comme cela il y a quelques années, la jurisprudence est restée la même.
Le Président. — Je ne puis vous laisser dire cela.
Me Menard. — Mais il y avait à ce moment un arrêt du Conseil «de guerre passé en force de chose jugée, et c'est pour le faire respecter qu'on disait : « La question ne sera pas posée. » On le dit encore aujourd'hui pour faire respecter ime décision nouvelle. Comme avocat, j'ai l'habitude de m'incliner devant les arrêts de la Cour de cassation, mais j'ai le droit de signaler que nous sommes au même point qu'il y a quelques années.
D. — L'incident n'aurait pas dû se produire au sujet d'une déposition, mais au moment où M. Grégori aurait voulu donner im développement à ces dépositions.
La nuit porte conseil ; si demain, M. Grégori, vous voulez dire q[uelles sont vos convictions, qu'elles sont sincères, que vous n'avez pas eu d'autres mobiles que celui d'avoir toujours cru sincèrement, malgré l'arrêt de la Cour de cassation, à la culpabilité de M. Dreyfus, vous le direz, vous le développerez devant MM. les jurés. C'est là votre défense ; mais que vous vouliez rentrer dans un débat qui est clos en me faisant poser certaines questions à un témoin, c'est une chose qui n'était pas possible, car l'autorité de la chose jugée est faite pour rendre le calme au pays sur une question qui l'a trop agité. Nous ne rouvrirons pas ce débat.
M® Menard. — La Cour do cassation est un mur qui nous empêche de passer. Cela nous rajeunit de dix ans.
M. Grégori. — Je veux prouver la valeur de ma conviction .sans faire aucun scandale; pour cela il est essentiel de ne pas séparer un acte de ses mobiles.
D. — Eien ne vous empêche d'indiquer les motifs de votre crime. Je ne voudrais pas faire une comparaison qui puisse vous blesser, mais si je fais appel à un souvenir de cette session, je me souviens qu'un homme était poursuivi ici qui s'était livré à une tentative de meurtre sur sa femme parce qu'il avait une croyance qui touchait à ses plus chers intérêts. Il a établi qu'il le croyait, cette croyance sufûsait.
M® Menard. — Oui, mais s'il avait cité des témoins pour établir l'indignité de sa femme, vous les auriez entendus.'
D. — A moins qu'il n'y eût un arrêt de cassation qui s'y opposât.
L'audience est levée.