L'AUDIENCE
Dès l'ouverture de l'audience, le président déclare qu'à la pre niière manifestation du public, il fera évacuer là salle.
Vu la longueui- présumée des débats, sur réquisition du ministère public, la Cour ordonne la présence d'un troisième assesseur et dit que deux jurés supplémentaires seront tirés au sort.
Le tirage au sort a été laborieux.
Le ministère public et la défense ont épuisé leurs droits de récusation. Enfin le jury est constitué, il se compose de : MM. Bourguignon, Faugère, Mathé, Landry, Aptel, Richou, Moreau, Barrot, Ebely, Bohain, Letrap*, Detroussel. Les supplémentaires sont : MM. Warion et Jon.
Toutes les positions sociales, toutes les professions, ou à peu près, y sont représentées : rentier, architecte, ingénieur civil, propriétaires, fondeur, entrei)reneurs de fumisterie et de maçonnerie, fabricant de chaussures, restaurateur.
Après l'interrogatoire préliminaire de l'accusé, qui déclare s'appeler Louis-Anthelme-Vincent Grégori, journaliste, né à Belley (Ain), domicilié à Parmain (Seine -et -Oise), et la lecture de l'acte d'accusation, on procède à l'appel des témoins.
Plusieurs, — y compris les membres du Gouvernement cités, MM. Clemenceau, général Picquart, Doumergue et M. Joseph Keinach, député — ne se présentent pas. Quelques-uns se sont fait excuser, parmi lesquels M. Henri Bauer, inspecteur des monuments historiques.
M^ Menatîd. — Les Monuments Historiques sont des choses d'art qui doivent durer longtemps ; il me sembl3 que M. Bauer pouvait les inspecter demain ou après. Il n'y a aucune raison pour
que M. Bauer, se faisant juge des intérêts de la défense et de ceux de l'accusation, invoque des raisons aussi puériles que celle-là.
D. — M. Bauer, dans sa lettre que nous lirons tout à l'heure, si vous le voulez, explique qu'il a été confronté avec M. Grégori chez le juge d'instruction et qu'il maintient tout ce qu'il a dit. •
Si j'ai bonne mémoire, cette confrontation, qui n'a rien eu de ' défavorable pour vous, M. Grégori, fait allusion à des rapports de camaraderie de presse.
Le président prévient l'accusé qu'il met son pouvoir discrétionnaire à l'entière disposition de la défense. Il entendra toutes les personnes que désirera M. Grégori, même celles qui ne seraient pas citées régulièrement.
UÎ^TE PEOTESTATION DE M« J. MENAED
M** Joseph Menard proteste à nouveau contre l'absence des témoins que rien n'autorisait à se faire juges de la question de «avoir si leur présence était utile ou non.
K Un jour, l'avocat qui vous parle avait fait citer le président du Sénat, élevé, depuis, à la plus haute magistrature de la République. Le préndent du Sénat se présentait à cett« barre et disait : « Je sois citoyen comme les autres^ je réponds aux réquisitions qui me sont adressées, j'obéis à la loi. » Et à quelques années de là, devant le Conseil de guerre de Rennes, un ancien président de la République, M. Oasimir-Perier, qui avait noblement abandonné ses fonctions, comparaissait à son tour à la barre de la justice et disait : a Je suis un simple citoyen comme les autres, je n'ai pas à me faire juge des raisons pour lesquelles on m'a appelé, mais j'ai été appelé, je suis venu. » Dans ces conditions, il m'est bien permis de regretter que d'autres n'aient pas suivi ces exemples illustres. Il m'est permis de m'étonner de ne pas voir M. Georges Clemenceau que j'ai trouvé i^ dans d'autres circonstances où il y était moins appelé puisqu'il se transformait en avocat ; il m'est permis de m'étonner de ne pas voir ici le général Picquart, dont les paroles mériteraient d'être recueillies ; il mî'est permis de protester contre l'absence du commandant Targe, qui n'a aucune excuse valable; il m'est permis de protester contre l'absence, de tous ces témoins qui fuient le débat. Je pourrais demander à la Cour d'exiger qu'ils viennent ici et je rappellerais des exemples mémorables dans des débats qui ont précédé ceux-ci et où le président ordonnait que des témoins qui n'étaient pas venus seraient contraints à venir. Il ne me plaît pas de les y contraindre, mais il me plaît de les flétrir. ))