SUITE DES TÉMOINS
L' huissier -audiencier procède à i'appel des témoins qui n'ont pas encore été entendus : MM. Pozzi, Berteaux, du Paty de Clam, Edouard Lecoq, Biétry, Massard, Henri Rochefort, Ferlct de Bourbonne, DrouiUy, Rousselle, Delacherie, Jourioh, et de MontebeUo.
M. de MontebeUo ne répond pas à l'appel de son nom. M^ Menard fait connaître qu'il a envoyé une Içttre.
M. Massard, qui n'est pas encore présent à l'audience, a télégraphié hier de Genève qu'il se présenterait aujourd'hui.
L'accusé fait connaître qu'il renonce à la déposition de M. Drouilly, son confrère du Gaulois « qu'il avait fait appeler pour avoir de lui quelques faits relatifs au 3 juin ». Il le remercie de s'être dérangé.
M. LE Président. — Monsieur Grégori, depuis hier, avez -vous songé à faire venir d'autres personnes que vous voudiiez que je fasse entendre en vertu de mon pouvoir discrétionnaire f S'il s'en trouve* dans la salle, vous n'avez qu'à me prévenir, on les fera passer dans la salle des témoins, et je les entendrai sans qu'ils prêtent serment, en vertu de mon pouvoir discrétionnaire.
M. le Professeur Pozzî
D. — Veuillez vous tourner du côté de MM. les jurés et faire votre déposition.
Le Témoin. — Je me trouvais au Panthéon, le 4 juin, avec mes collègues de l'Académie de Médecine qui faisaient partie de la délégation. Je m'étais avancé, à la an de la cérémonie, f^km que mes collègues, afin de me trouver à côté de mon frère député, ce qui fait que je suis sorti un des premiers. Au moment où je m'engageais dans l'allée conduisant à la sortie, j'entendis deux coups do feu et je vis se produire un grand brouhaha. Je me suis précipité instinctivement, lorsqu'on me dit que le commandant Dreyfus était blessé.
J'étais à quelques pas de Dreyfus, je m'approchai et lui démandai : — Où. êtes -vous blessé ? Il me répondit : — Je crois que c'est au bras. Je lui dis : — Il faut immédiatement sortir afin de
vous panser Il était impossible de savoir queUe était la gravité
de la blessure et il faut toujours en pareil cas mettre les choses au pis ; n pouvait y avoir une lésion d'im vaisseau ou d'un os, et il fallait l'immobiliser et porter remède aux accidents primitifs. Je pris le commandant Dreyfus avec moi et le fis sortir par la porte latérale du côté de la Mairie. Je lui soutenais le bras un peu élevé, au cas d'hémorragie. Je vis que sa manchette était souillée de sang. Je lui demandai : — Souffrez-vous î — Non, mais je sens un engourdissement dans le bras.
On n'a pas beaucoup remarqué notre sortie. Nous sommes arrivés à la Mairie dont j'ai fait fermer les portes. J'étais "accompagné de mon collègue, M. Léon Bernard, médecin des hôpitaux, qui se trouvait également là, et par mon frère député et médecin. Quoi qu'il y eût une douzaine de personnes dans la salle, nous avons pu procéder au pansement immédiat. J'ai coupé la manche et nous avons pu voir alors qu'il existait une blessure au niveau de la face dorsale de l' avant-bras droit. Cette blessure avait tout les caractères d'une plaie dite pénétrante, c'est-à-dire intéressant la peau ; elle était d'aspect noirâtre et le sang s'en écoulait par un filet qui avait abondamment souillé la manchette. Je m'assurai que les os n'étaient pas fracturés ; je vis qu'il n'y avait pas d'orifice de sortie, qu'il n'y avait pas d'accident immédiat. Il s'agissait donc de faire l'occlusion aseptique de la plaie pour éviter 'l'infection et de reconduire le commandant Dreyfus chez lui. Un jeune médecin colonial qui était là en costume, voidut bien aller chercher
— sales objets de pansement chez un pharmacien ; de la gaze iodoformée, des antiseptiques, etc. Je fis un lavage. A ce moment, quelqu'un ilie demanda : — Vous n'essayez pas d'enlever la balle ? Je dis : — Si la balle y est, il sera temps de l'enlever plus tard. Il faut s'assurer si elle y est, et nous n'avons pas ici les moyens de faire cette recherche soit en sondant, ce qui eût été dangereux, soit par les rayons X.
J'avais envoyé chercher mon automobile qui était voisine et j'y fis monter le commandant avec M™<^ Dreyfus qui était d'un calme si parfait que je demandai : — Quelle est cette dame ? Estelle parente du blessé ? On me dit : — C'est sa femme L'un et
l'autre étaient d'un calme absolu.
Je demandai au commandant Dreyfus : — Avez- vous vu comment vous avez été blessé f II me dit : — J'ai entendu ime détonation par derrière moi ; je me suis retourné, et instinctivement,
voyant que j'étais visé, j'ai placé mon bras pour me protéger
Le commandant Dreyfus était beaucoup plus ému de ce qu'il avait été frappé par derrière que de ce qu'il avait été frappé même. Il ai^ dit : — C'est une lâcheté de m' avoir frappé par derrière, et il le ré|9éta plusieurs fois.
La balle» ainsi que nous le vîmes par l'examen aux rayons X, avait pénétré dans la peau qui était détruite, mais elle n'était pas restée dans la bJçasure. Il s'était produit ce qui se produirait si on tirait contre un mur recouvert d'une tapisserie ; la tapisserie serait percée, mais la balle ne pénétrerait pas dans le mur.
Nous fîmes une injectiou antitétanique, de façon à éviter tout accident.
Tout se passa avec simplicité et, au bout de trois semaines, la cicatrisation était complète. Mais, pendant plusieurs jours, la plaie avait été béante, il y avait eu une petite escarre, une partie mortifiée qui s'était détachée, comme cela arrive lorsque la peau a été intéressée.
M. Grégori. — Je demanderai au témoin, uniquement pour faire concorder sa déposition avec ce que j'ai dit hier, comment, ayant été frappé par derrière, M. Alfred Dreyfus a pu ensuite se retourner et mettre son bras sur la poitrine, de façon à ce que je fusse nécessairement par devant.
Seconde question : Si j'ai bien compris la déposition, le sang avait coulé abondamment sur la manchette. Il me semble — je n'apporte là aucune prétention de thèse — que si le bras avait été relevé pour protéger la poitrine, le sang se serait répandu du côté du coude.
Donc, je veux simplement inférer de cette déposition que
j'étais dans le vrai et que ma thèse consistant à dire que le bras^ au lieu d'être sur la poitrine, était latéral au corps, ce qui a amené cette descente du sang sur la manchette, est exacte.
L'embarras de M. le docteur Pozzi (coreligionnaire de Dreyfus) est visible.
R. — Cela me permet de compléter une partie de ma déposition que j'avais omise i)ai" inattention. Au moment où. je fus appelé auprès du commandant et où j'examinais sa blessure, j'avais tâté tout le membre, il ne ressentait aucime douleur. Nous étions pressés d'ailleurs de le soustraire à la curiosité de la foule, si bien qu'il fut amené chez lui. Nous pensions qu'il n'avait reçu qu'une seule balle; c'est en le déshabillant qu'on s'aperçut qu'il avait une éraflure à la partie externe du bras, non pas de l' avant-bras, qui correspondait bien à ce que disait le commandant qu'une première balle avait été tirée, par derrière ou non, je n'en sais rien, je ne veux faire dire aux faits que ce qu'ils peuvent dire eux-mêmes. Une première balle avait été tii'ée et n'avait fait qu'effleurer le bras, cela ne constituait pas une blessure véritable.
Le Président. — A-t-il été répondu complètement à la question ?
M. Grégori. — Non. Le témoin a dit que la version de M. Dreyfus était qu'il avait été frappé par derrière ; mais il me semble ressortir de sa déposition que la première blessuie ne comportait pas un couj) tiré par derrière, mais un coup tiré obliquement. Je maintiens quant à moi que le coup a été tiré obliquement. Le second point, c'est que je maintiens que jamais le command<int ne s'est retourné et ii*a mis son bras sur la poitrine.
D. — Le témoin a répondu sur la première question.
M. Grégori. — Oui, sauf que je n'ai pas tiré par derrière.
D. — C'est de la discussion, nous verrons cela plus tard; voyons la seconde question.
Le Témoin. — (Tétait surtout la manchette qui était abreuvée de sang, mais le commandant à ce moment avait le bras pendant, c'est moi qui lui ai levé le bras en le comprimant légèrement avec ma main de façon à éviter les mouvements qui auraient pu être néfastes pour un bras fi'acturé. On ne peut donc rien inférer de ce fait. Je n'ai vu ni l'accusé, ni le commandant Dreyfus, avant la blessure, mais seulement après. Ce que je veux indiquer, c'est que le commandant Dreyfus immédiatement m'a dit : « On a tiré par derrière » ; il avait l'air fort indigné de cela, j'ai trouvé cela crâne de sa part.
M. Grégori. — Seulement, je proteste, je n'ai pas tiré par derrière.
E. — Je ne peux rien dire à ce point de vue, je répète simple - •ment ce que m'a dit le commandant, il me l'a dit aussitôt, dan.< les deux ou trois minutes qui ont suivi l'attentat.
D. — Monsieur Grégori, remarquez bien qu'un détail sur lequel vous insistiez hier, à savoir que la manchette avait été abreuvée de sang, M. le docteur Pozzi vient de vous dire qu'il no voulait rien en inférer.
M. GrRÉGORi. — Dans un sens ou dans l'autre ; mais j'en infère y ïnaiy que pour cela, il fallait que le bras fût pendant.
D. — Il se peut que le bras ait été pendant après la blessure faite.
M. Grégoki. — C'est une hypothèse, seulement je maintiens ma version.
M. Maurice Berteaux, Député
M. Grégori. — Monsieur le Président, je vous prie de demander à M. Maurice Berteaux, que j'ai eu l'occasion fréquente de voir, et comme ministre de la guerre et comme camarade de notre Association d'anciens élèves du lycée Charlemagne, si, au mois de mai dernier, où j'avais l'occasion de le rencontrer en soirée, à l'ambassade ottomane, il s'est fait un plaisir de me rappeler, à propos des questions militaires, que j'avais été le promoteur de l'introduction de l'outil portatif de 1905 à 1906, comme suite de mes campagnes de presse militaire. N'a-t-il pas constaté qu'en dehors <le toute opinion politique, sur le terrain technique, et sur celui des intérêts de la défense nationale, j'étais un publiciste dévoué aux intérêts de cette défense nationale ?
R. — J'ai, en effet, eu l'occasion de recevoir, lorsque j'étais ministre de la guerre, un certain nombre de fois M. Grégori, comm(î je recevais d'aiQeurs tous les journalistes militaires qui me demandaient audience. M. Grégori, à différentes reprises, a attiré l'attention du ministre de la guerre d'alors sur les questions qui lui paraissaient intéresser au plus haut degré la défense i^ationale. Parmi ces questions, il est parfaitement exact que M. Grégori a appelé mon attention sur la question des outils portatifs et sur l'emploi qu'on en faisait dans certaines armées étrangères. Je dois ajouter, pour dire toute la vérité, que c'était un témoignage qui venait corroborer d'autres indications que le ministre de la guerre avait par d'autres moyens, comme c'était son devoir.
M. Grégori m'a demandé s'il était exact que j'ai toujours •^ constaté qu'il était un journaliste militaire très attaché à ses
fonctions. Je réponds très volontiers qu'il est exact que j'ai constaté que M. Grégori était un journaliste militaire qui s'occupait avec beaucoup de soin de ses fonctions. Il m'a demandé d'attester (lu'il ne mettait point de passion politique dans l'exercice de sa ])rofe8sion, je l'atteste également bien volontiers; et j'ajoute, pour (lire la vérité tout entière, que j'ai été très étonné, le connaissant , l'ayant vu plusieurs fois, de l'acte qu'il a commis.
M. Grêgoki. — Je n'ai qu'à remercier M. le député et mon ancien camarade d'avoir constaté les faits que je voulais faire porter à la connaissance de MM. les jurés. .
M® Menard. — La défense adresse à M. Berteaux son plus reconnaissant merci et rappelle à d'autres hommes politiques que l'ancien ministre de la guerre qui vient de déposer à cette barre, est de ceux qui savent obéir aux réquisitions de la loi.
Le L*-Colonel du Paty de Clam
De haute mine, la démarche raide et décidée, le remarquable officier, qui fut en butte à toutes les attaques de Zola et de la presse dreyfusiste, excite un vif mouvement de sympathique curiosité.
Le Témoin. — Messieurs les Jurés, je ne pense pas que M. Gréliori m'ait fait appeler pour vous parler des faits qui se sont passés au Panthéon oh je n'étais pas. Je ne pense pas non plus qu'il m'ait fait appeler ici pour vous raconter l'affaire Dreyfus : ce n'est ni le lieu ni le moment. Je pense donc qu'il m'a fait appeler pour vous dire les raisons qui, à mon avis, peuvent exphquer l'acte dont il a à répondre devant vous.
Messieurs, en examinant la pénible affaire, qui a agité la France depuis si longtemps, M. Grégori n'a pas tardé à s' aperce - 'voir que dans cette affaire autour de laquelle a gravité toute notre poUtique, autour de laquelle elle gravite encore et gravitera encore longtemps, que dans toute cette affaire, le public, c'est-à-dire la nation, n'a jamais réussi à percer le mystère dont on l'a volontairement entourée. M. Grégori a dû se demander ])ourquoi tous les pouvoirs publics s'étaient ligués pour empêcher la manifestation rèeUe de la vérité
M. LE Président. — Je vous arrête là
R. — Je crois que je n'ai rien dit qui ne soit la vérité et que je ne sois prêt à prouver. Je demande le bénéfice de l'article 319 (lu Code d'instruction criminelle, qui dit que le témoin ne doit pas être interrompu.
D. — Permettez, vous avez commencé spontanément, vous ne m'avez même pas laissé le temps de vous poser la question banale, d'usage : « Qu'avez-vous à dire dans l'affaire î » Vous avez com,mencé par une déclaration de principe excellente, je crois qu'on ne peut dire mieux, vous avez dit : « Je ne pense pas que M. Grégori m'ait fait venir ici po,ur parler de l'affaire Dreyfus..... »
R. — Pour « raconter » l'affaire Dreyfus.
D. — ce ne serait ni le lieu ni le moment. Eh bien alors,
n'en parlez pas incidemment, ni indirectement.
R. — Je saurai m' arrêter à la limite où l'arche sainte ne doit pas être pénétrée.
D. — Laissons l'arche sainte. Je ne peux vous laisser dire que les pouvoirs publics se sont ligués pour empêcher la manifestation de la vérité.
R. — Vous ne pouvez pas m' empêcher de le dire, c'est dit. Je continue
D. — Non, vous ne continuerez pas sur ce ton -là.
R. — Je parlerai jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.
D. — Si vous dites que les pouvoirs pubhcs se sont ligués contre la manifestation de la vérité, c'est un programme que vous développez.
R. — Non, c'est une phrase incidente. Je continue donc.
M. Grégori a donc dû s'apercevoir et s'indigner du silence qui est fait sur toute cette affaire, non seulement parmi les hommes du gouvernement, mais aussi parmi ceux qui se disent ses adversaires, et, enfin, il a dû s'étonner fortement de voir l'impunité dont jouissent ceux qui, depuis plus de deux ans, disent, répètent, proclament et affichent ce que vous savez tous par les journaux et ce que je ne veux pas dire pour ne pas me faire arrêter dans ma déposition. (Eires.)
Messieurs, il se conçoit que ceux qui ont escaladé les honneurs... . je ne dis pas le pouvoir, pour ne pas me faire arrêter par M. le
président il se conçoit que ceux qui ont escaladé le pouvoir
en se servant de Dreyfus comme d'un marchepied, se trouvent très peu flattés qu'on leur rappelle les origines de leur fortune. Il se conçoit également que ceux qui sont à la table du banquet
M. l'Avocat général. — Je vous en prie, ne me forcez pas à prendre des réquisitions.
R. — Prenez-en des réquisitions, si cela vous fait plaisir.
M. l'Avocat général. — Je prendrai des réquisitions si vous prononcez des outrages envers qui que ce soit.
R. — Je n'outrage personne.
M. l'Avocat général. — Vous n'êtes pas ici pour faire un discours.
. K. — Je ne fais pas de discours, je viens faire une déposition ; c'est à M. le président de m'interrompre s'il le croit utile, ce n'est pas à vous.
M. l'Avocat général. — J'ai le droit de prendre des réquisitions
R. — Eh bien, prenez -en, ou demandez au président do me couper la parole, mais ne m'interrompez pa«.
J'ai déjà assez souffert d'une autre personne du parquet, d'un Procureur général qui m'a coupé la parole dans une autre circonstance pour ne pas me laisser intimider:
M. LE Président. — Je vous ai laissé dire tout à l'heure '( escaladé le pouvoir »
R. — Eh bien, je retire les mots « escaladé le pouvoir », si vous voulez, et je dis « escaladé les honneurs ». N'est-ce pas un honneur d'être arrivé au Panthéon de la part de l'homme qui
m'a accusé d'une façon infâme {Paroles perdues dans le bruit)
{Mouvements divers).
D. — Je préviens le public que je n'attendrai pas six heures du soir pour faire évacuer la salle si des incidents se produisent; je no veux pas que la déposition d'un témoin soit ponctuée de manifestations dans un sens ou dans l'autre. Le témoin a le droit de dire librement ce qu'il a à dire, mais il ne doit pas être applaudi ou sifflé.
R. — Je vous remercie. Monsieur le Président.
D. — Je vous ai arrêté pour vous dire que votre expression X escaladé le pouvoir » était malheureuse.
R. — Eh bien, je la retire, si vous voulez.
D. — Ne jouons pas sur les mots, ce serait indigne de vous et indigne de nous; il ne faut pas venir dire une chose qui ne doit pas être dite ici et ensuite dire : je retire. Si vous venez ici, sous une forme quelconque, critiquer des faits que nous n'avons pas à connaître pour faire la preuve de la culpabilité ou de la nonculpabilité de M. Dreyfus, je vous arrêterai, quel que soit mon grand désir de vous laisser dire tout ce que vous avez à dire.
Voulez-vous donc me laisser procéder comme on doit procéder avec un témoin ? Connaissez-vous M. Grégori ?
R. — Non.
D. — Vous auriez ])u le connaître, car il <'s;t journaliste militaire. '
R. — Je connaissais ses articles, mais j'ignorais que, sous la signature (iîrégore, se trouvait la personnalité de M. Grégori.
'Tai trouvé certains de ses articles si bien faits que je croyais que ces <trtieles émanaient d'^un profession/nel.
D. — Voilà quelque chose qui est bien dans le débat. -
R. — Il y en a d'autres.
D. — J'aurais regretté que vous ne les disiez pas.
R. — Cela serait venu plus tard.
D. , — Il vaut mieux en parler dès maintenant, car si j'étais obligé de vous arrêter, je n'aurais pas ensuite à regretter que vous n'ayez pas dit tout ce qui était en faveur de l'accusé.
R. — Je continue. Je disais donc que ceux qui sont assis à la table du banquet, comme aussi ceux qui, en cachette, vont mendier les reliefs du festin à l'office, ne doivent pas être très flattés qu'on vienne troubler leur digestion. Mais tout cela, ce sont des raisons de second ordre, comme les rancunes personnelles, les haines ou les petites vengeances ; ce qu'il est intéressant de constater, c'est qu'on s'est ligué pour persécuter avec un acharnement impitoyable toutes les personnes, moi entre autres, qui
ont apporté à la recherche de la vérité une inlassable je cherche
le mot pour ne pas en employer un qui me fasse couper la parole, et cela m'est assez difficile.
D. — Voulez -vous dire ténacité ?
R. — C'est cela, ténacité. Je pense que c/est parce que j'ai •été un de ceux qui ont été le plus persécutés que M. Grégori a fait appel à mon témoignage ; car si j'arrive à voys convaincre que tous les hommes étant égaux, tous les Français no le sont pas ; qu'il y a des Français de première classe auxquels tout est permis, qui peuvent violer les lois quand c'est dans l'intérêt d'une cause et qui seront impunis et même récompensés, alors qu'il y en a d'autres, des Français de deuxième classe, qui seront traités comme ceux que les Anglais appellent des natifs, c'est-à-dire <;es sortes d'indigènes conquis que les conquérants traitent avec une justice sommaire, basée sur la raison du plus fort ; si j'arrive à vous convaincre de cela. Messieurs les Jurés, je serai arrivé en morne temps à vous inciter à l'indulgence envers l'homme qui, par un coup de pistolet, a cherché à jeter une lueur dans ces ténèbres volontaires.
Messieurs, je voudrais que cette déposition fût entièrement objective, c'est-à-dire qu'il ne s'y mêlât aucun détail personnel. et pourtant, ce serait de ma part manquer à mon devoir envers rhomme qui a fait appel à mon témoignage que de ne pas vous citer des faits qui prouvent ce que je viens de vous avancer et dans lesquels j'ai été directement mêlé. Je vous demanderai donc de ne pas vous étonner si, au début de ce que je vais vous dire.
les faits n*ont pjas l'air de se rapporter directement à la cause ; ils 8*y mêlent cependant d'ime façon tellement intime que je suis sûr que lorsque vous m'aurez écouté un peu, vous en conviendrez vous-mêmes.
Le 10 novembre 1897, un télégramme en langage bizarre était expédié de Paris à l'adresse du colonel Picquart en Tunisie
D. — Monsieur du Paty de Clam, je crois que vraiment, maintenant, il n'est pas possible de vous laisser aller plus loin ; vous parlez de l'affaire Dreyfus
R. — Il ne s'agit pas de l'affaire Dreyfus, mais de l'affaire du Paty de Clam, et cette affaire est intimement liée à celle de M. Grégori, M. Grégori vous le dira. Est-ce que je dis en ce moment quelque chose d'offensant pour la justice, la vérité ou la lumière î
D. — Vous dites quelque chose d'étranger au débat.
R. — Non, je vous certifie que ce n'est pas étranger au débat, vous en aurez la preuve.
D. — Je veux vous croire.
R. — Eh bien, laissez-moi continuer, bon Dieu !
Vous allez voir que cela y a trait et que c'est l'explication de l'attitude de M. Grégori hier. Ne me faites pas un procès de tendance ; quand j'aurai parlé, vous verrez si cela a rapport au débat.
D. — Vous parlez de pièces officielles que nous ne connaissons pas.
R. — J'ai fait soixante jours de prison injustement, et je n'aurais pas le droit d'en parler ici..... !
D. — Non, parce que ce n'est pas ici une tribune pour faire connaître vos revendications personnelles, la Cour d'assises n'est pas un endroit oii chacun peut venir dire ce qu'il a à dire. Si vous avez été victime d'injustices,* ce n'est pas ici que vous devez venir en parler. Quand il y aura une affaire du Paty de Clam, ici, nous la jugerons; aujourd'hui, nous jugeons l'affaire Grégori; quel rapport a-t-elle avec la vôtre ?
R. — Je vais vous le dire.
— Ce télégramme donna lieu à une enquête immédiate : 10 à Paris : à la Préfecture de Police et à la Direction de la Sûreté Générale ; 2° à Marseille : à la Direction des Postes et Télégraphes de cette viUe. L'enquête faite à Marseille aboutit à la découverte de trois autres télégrammes adressés à la même personne, dans les mêmes conditions, c'est-à-dire en langage convenu. L'un était de la même date que celui qui motivait l'enquête, les deux autres d'une date un peu antérieure. L'enquête faite à Paris
aboutit à la découverte de l'expéditeur de l'un deB télégrammes. J'ai les pièces de l'enquête, dont : une note de la Direction de la Sûreté Grénérale, du cabinet du directeur, qui est formelle : eUe indique quel est l'expéditeur du télégramme. Il semble donc qu'on avait tous les éléments pour suivre. Mais comme l'expéditeur était un homme qui était en possession de secrets importants, comme il était à la solde de personnes alors toutes puiasantes, et comme sa mise en cause aurait pu révéler les véritables origines d'une affaire dont on ne voulait pas connaître les origines, c'est-à-dire les origines de l'affaire Dreyfus, alors, on l'a mis hors de cause. Quelques jours après, une lettre était interceptée à la poste, décachetée, remise ensuite en circulation et parvenait à destination ; elle donnait le plan, le programme en langage convenu, de la conduite à suivre pour dégager l'homme. Ce plan était très simple, il consistait à m' attribuer le télégramme. Un juge d'instruction fut commis, ce juge d'instruction commit à son tour des experts, les expertises me furent absolument favorables. Mais cela ne faisait pas l'affaire de certaines gens. Le juge d'instruction dit dans une pièce officielle : « Du Paty de Clam se brûlera la cervelle et tout sera fini. » Le malheur, c'est que du Paty de Clam ne s'est pas brûlé la cervelle, qu'il est bien portant, que rien n'est fini, et que du Paty de Clam a cherché avec patience les raisons de ce juge de lui vouloir tanl de bien, et il les a trouvées.
Le juge d'instruction, le 28 juillet 1898, rendit une ordonnance dans laquelle il était dit ceci
D. — Nous voilà maintenant sur un terrain sur lequel voub n'avez pas le droit d'entrer.
R. — Je ne dis pas ce qu'à dit le juge d'instruction, puisque c'est secret, je cite simplement ime ordonnance de justice oh. il est dit
D. — Vous n'avez plus la parole. Vous m'aviez affirmé que vous alliez parler de l'affaire Grégori.
R. — Au nom de la manifestation de la lumière, laissez -moi continuer vous avez peur que je nomme le juge d'instruction.
D. — Je n'ai peur de rien, et je ne mets pas en doute que la manifestation de la vérité se fasse dans une salle d'assises. Maintenant, vous n'avez plus la parole, je vous prie de vous taire.
M. Grégori. — Voulez-vous me permettre de poser au colonel du Paty de Clam une question relative à sa lettre du 2 juin de cette année, c'est-à-dire antérieure seulement de quarante-huit heures à la cérémonie du Panthéon, lettre publiée par V Aurore, Elle n'a pas été certainement le mobile déterminant de mon acte, et n'a fait.
par des échappées en quelque sorte souterrainea, que rouvrir pour moi des détails que je crois posséder parfaitement. Comme le disait M. du Paty de Clam, je ne suis pas un professionnel revêtu de l'uniforme, mais je suis cependant un professionnel au point de vue militaire.
D.* — Ce que vous demandez est ceci : un des mobiles de T action reprochée a été la correspondance que vous avez pu avoir avec M. du Paty.
M. Grégori; — Non, la lettre a été publiée en réponse à la lettre J'Accuse, de Zola, à bien des années d'intervalle, mais le droit de réponse n'était pas prescrit. Je ne rouvre aucun débat, cela se rattache à mon affaire. Voici la lettre qui était publiée dans V Aurore, et qui, au point de vue des mobiles de mon acte, est intéressante :
« En 1894, je n'ai été que le délégué de l'officier do police judi- •) ciaire légal, qui était seul maître de limiter ou d'étendre mes » attributions ; je ne suis donc pas l'ouvrier de la première heure » de l'affaire Dreyfus. Cette affaire remonte beaucoup plus haut, ) le gouvernement le sait et se tait. Ceux qui espèrent qu'on se » lassera de réclamer justice et lumière, n'empêcheront pas qu'on )) arrive à s'expliquer. »
Voilà la question posée ; je crois qu'elle se rattache étroitement à ma cause et je fais appel à l'impartialité du président pour que le témoin donne sur cette échappée toutes les exj)hcations compatibles avec l'ordre que vous voulez apporter au débat.
M. LE Président au lieutenant- colonel du Paty de Clam. — Pensez-vous, Monsieur, que la lettre en question ait pu être un (les mobiles qui ont pu pousser M. Grégori à commettre l'acte du 4 juin 1908 ; si vous croyez que cette lettre a pu être un des mobiles du crime, c'est-à-dire créer chez ceiui-ci l'intention déterminée, vous manqueriez à votre devoir et au serment que vous avez prêté en ne le disant pas.
Le Témoin. — Je crois, en effet, que ma lettre a pu avoir une influence sur M. Grégori. Si j'ai eu une part quelconque dans l'acte qu'a commis M. Grégori, je déplore de l'avoir amené ici.
D. — Voilà qui est encore fort bien dit et qui est dans l'Affaire. Vous voyez que votre déposition n'est pas inutile et que j'ai bien fait de vous arrêter tout à l'heure, autrement vous auriez pu partir sans avoh' dit cela.
M.^ Menard. — Vous ferez le compte des bons et mauvais points que M. le Président vous a donnés.
T). — Il n'y a pas de l3ons ou de mauvais ])oints. je ne pouvais
laisser dire à M. du Paty de Clam qu'il y a des justiciables de .pre- • lûière et de seconde classe. *
R. — Si, il y a des justiciables de seconde classe ! je n'ai jamais pu obtenir justice contre Bertulus.
D. — Ah ! vous le voyez, vous apportez ici des colères et des animosités. Il n'est pas possible de dire ici que la justice n'est pas égale pour tous.
M. Grégori. — La justice n'est pas seulement de juger M. Gré-
gori, elle est de savoir si le témoin qui vient ici
. D. — La justice est seulement de juger M. Grégori, c'est là notre seule mission, nous n'en sortirons pas, je vous assure.
M. Grégori. — La question est de savoir ce que M. du Paty de Clam a voulu dire en faisant remonter l'attention publique aux origines de l'Affaire, non pas aux secrets de cette Affaire que je crois posséder* presque aussi bien que M. du Paty, mais à tout ce qui démontre que l'homme convaincu que j'étais avait raison d'être convaincu que dans cette Affaire, il y avait des éléments d'une gravité exceptionnelle au point de vue de la culpabilité de Dreyfus.
Le Témoin. — Je crois, en effet, que ma lettre a pu aider à la conviction de M. Grégori. Peut-être n'en a-t-il pas très bien compris tous les termes, et cela je le déplorerais, car je nô peux parler sur ce dont il faudrait parler pour montrer comment s'est établie
la conviction de M. Grégori Je suis extrêmement gêné et je ne
puis procéder que par tâtonnements pour n'être pas encore interrompu. M. Grégori vous a dit que l'enquête dont j'avais été chargé avait été limitée. C'est exact, je n'en dis pas plus long. J'ai dit que les origines de l'affaire en question étaient antérieures à l'apparition du bordereau
D. — Voilà toute l'Affaire qui recommence ; je vous arrête cette fois d'une façon définitive.
R. — M. Grégori me pose la question, j'y réponds Voulez -
vous me la poser par détails ?
R. — Je ne veux pas que vous déposiez dans ces termes. Vous avez parlé d'une instruction dont nous n'avions pas à parler, vous avez donné le nom d'un magistrat et vous vous êtes livré à des injures. Vous n'avez plus la parole, M^ Menard prendra des conclusions s'il le veut.
M. Grégori. — Un seul mot, sans vouloir abuser de votre impartialité, Monsieur le Président : M. du Paty de Clam modifie-t-il son opinion sur la culpabilité do Dreyfus ? S'il la modifie, je dois être condamné.
D. — Je ne poserai pas cette question; vous pouvez, si irons le
désirez, rédiger des conclusions, nous suspendrons à l'instant {à
M^ Menard). Si avec* votre tact habituel (Sourires) je dis cela
sans ironie.
M^ Menard. — J'espère bien.
D. — Qa'on ne souligne pas ce que je dis pour lui donner un sens que je n'ai pas Ye«lii lui donner, M^ Menard sait assez l'estime que j'ai pour lui. Si vous avwi wa» q^uestion ne touchant pas an procès Dreyfus que vous croyez utile à votre client, je la poserai, bien entendu. Faites-en le choix, la sélecticoir, je suis tout prêt à poser les qfuestions qui ne rentreront pas dans l'affaire. Dreyfus .
M^ Menard. — Je veux dire au contraire à la Cour qu» j'etutends no poser aucune question à M. le colonel du Paty. R e&t impossible qu'il continue la déposition qu'il a commencée, sans que vous l'arrêtiez. Quand vous l'aurez arrêté, j'aurai le droit de prendre des conclusions, et je sais par avance quelle réponse y sera faite. J'aime peu les incidents inutiles, j'aime peu les batailles vaines. Je me borne, en philosophe, à reprendre le numéro de Y Aurore dans lequel, mon colonel, vous êtes vilipendé et injurié d'une façon abominable ; je me rappelle que l'auteur de cet article fut condamné à Un an de prison pour l'avoir écrit, et qu'à ce moment comme aujourd'hui, on disait : « La question ne sera pas posée. » A ce moment comme aujourd'hui, il s'agissait de choses qui avaient été jugées ; à ce moment comme aujourd'hui, le président qui dirigeait les débats voulait faire respecter l'arrêt. de justice. Nous ne vieillissons pas ; la vérité et la justice étaient en marche ; elles se sont arrêtées, elles sont au point oti elles étaient il y a dix ans.
D. — M° Menard, il faut en finir avec cette légende de la chose jugée. Expliquons -nous. Que des gens de la poUtique qui ne sont pas des juristes tiennent le langage que vous tenez, c'est excusable, mais est-ce à vous que j'aurai à apprendre la théorie do la loi sur la presse ? La diffamation, quand elle atteint un particuher est un . délit ; quand elle atteint un homme politique, elle n'est pas un délit, eUe est l'exercice d'un devoii*, en tous cas une liberté. Par conséquent, le point de savoir s'il y a ou non diffamation dans un procès revient à savoir si les faits énoncés sont vrais ou faux ; si bien que si l'accusé peut faire la preuve qu'il a dit la vérité, cette vérité fût-elle attentatoire à l'honneur de la personne diffamée, on ne peut le condamner. C'est un procès en diffamation, et le procès auquel vous venez de faire allusion, est un procès en diffamation. Est-ce qu'il y a ici quelque chose de semblable ? M. Grégori a à répondre de deux coups de revolver, c'est un délit de droit commun et vous voulez à propos d'un délit de droit commun, dire qu'on empêche la vérité -de se faire jour ? Cette théorie peut être celle
de M. Grégori qui peut avoir la mentalité qu'il veut, je ne la lui reprocherai pas ; elle peut être celle de personnages ayant des idées politiques.
M. GtRÉgobi. — Pas de politique !
IX — Mais ce n'est certainement pas l'opinion que peut avoir vn jOTÎBte, car alors je vous répondrai avec la simplicité et le bon sens : quand M. Grégori aura tué le commandant Dreyfus parce qu'il le juge coupable, il y aura les amis de M. Dreyfus qui croiront que M. Grégoii a commis la plus épouvantable dés. erreurs judiciaires, qui tueront M. Grégori, et il y aura des gens qui reprendront l'opinion de M. Grégori et tueront son assassin. Est-ce un état social possible ?
M. Grégori. — Si tous les tués se portent aussi bien que M. Dreyfus, il n'y aura pas de mort, heureusement.
M. LE Président. — Réjouissez- v(^s que votre coup de pistolet ait eu ce résultat, parce que d'abord vous n'avez pas un malheur à déplorer, ensuite, parce que cela vous délivrera d'un remords qui aurait été, j'en suis sûr, celui de votre vieillesse, ensuite parce que, aujourd'hui, votre cas se trouve moins grave. Qu'on nç parle donc plus de questions qui ne seront pas posées ; pour parler plus exactement : les question d'un autre procès ne seront pas posées dans cette forme, c'est exact et j'en garde la responsabilité.
M® Menard. — n est d'usage que l'avocat réponde immédiatement quand les accusations sont apportées. Vous dites, M. le Président, que la question est étrangère aux débats ; c'est là que nous ne sommes pas d'accord. Le juriste ici n'a rien à faire ; mon opinion personnelle ne regarde personne, je défends ici les opinions de M. Grégori, j'ai à justifier l'acte de M. Grégori. Si M. Grégori a tiré sur le commandant Dreyfus, sachant Dreyfus innocent, s'U a tiré, alors que l'arrêt do la Cour de cassation avait fait une lumière pleine et éclatante, alors que personne ne pouvait douter d(^ l'innocence, alors c'est un fou et vous ne pouvez lui demander compte de son acte.
Si, au contraire, l'opinion qu'a M. Grégori que Dreyfus est coupable et n'a pas cessé d'être coupable, si cette opinion a été faite d'éléments sérieux, si elle repose sur des bases qui peuvent être discutées, si elle est représentée par des témoignages comme celui de l'honorable M. du Paty de Clam, comme ceux qu'on n'a pas voulu entendre, alors l'acte de M. Grégori s'exphque et, sans plaider l'affaire Dreyfus, sans demander que l'arrêt de la Cour dv cassation cesse d'être la vérité légale, qui ne lie (j[u'au point de vue de la loi, qui ne saurait jamais Uer nos consciences, sans discuter
Farrêt de la Cour de cassation, nous pouvons bien dire que M. Grégori a cru à la culpabilité de Dreyfus, parce que M. du Paty de Clam y croyait, parce que le général Mercier l'affirniait, parce que le commandant Cuignet allait le proclamer à travers toutes les vOles du territoire, il criait à la culpabilité de Dreyfus. — S'il croyait à la culpabilité par des raisonnements spéciaux qu'il vous expliquera, s'il était arrivé à cette conviction, fausse, si vous voulez, mais de bonne foi, cette conviction, il a le droit d'en dédidre les éléments, de vous en donner les raisons, et un doute pourrait planer sur sa bonne foi, tant qu'on ne le laisserait pas apporter ces flota de lumière devant vous, qui êtes la plus haute juridiction, plus haute, quoiqu'on ait pu le penser, que la Cour de cassation, car c'est vous qui pouvez condamner à mort, envoyer au bagne. La Cour de cassation ne décide que sur des questions de droit ; elle interprète des textes, elle fait la Jurisprudence ; mais' l'honneur, la liberté, la vie des citoyens sont dans vos mains. Vous êtes des souverains ! Jaurès vous appelait la conscience légale du pays ; la conscience, elle parlera tout à l'heure, quand vous serez dans votre chambre des délibérations ; mais il faut qu'elle soit pleinement éclairée, qu'on ne craigne de vous soumettre aucune exception. La juridiction souveraine, c'est vous, rien que vous !
M. LE Président. — Je reviens à ce que je disais : Avez-vousime question spéciale à poser à M. du Paty de Clam î
M. Grégori. — Je reviens sur ce que je voulais dire : A quoi faisait allusion M. du Paty de Clam en remontant, le 2 juin de cette année, aux origines de l'Affaire « sur laquelle le gouvernement se tait, tout en sachant. »
D. — Je crois que M. du Paty de Clam a déjà répondu. M. Grégori. — Quelle était la pensée de M. du Paty de Clam on parlant de ce que savait le gouvernement et de ce qu'il ne disait pas?
D. — M. du Paty de Clam a une conviction, ce qui est son droit.
Le Témoin. — C'est une erreur absolue ; voiis croyez que j'ai
une conviction d'un ordre déterminé ; vous ne savez pas ce que je
sais, vous no savez pas ce que je pense, et vous ne savez pas quelle
♦^st mon opinion.
D. — Je ne vous la demande pas. Je reconnais légitime que vous en ayez une.
R. — Non ; seulement, que vous l'admettiez ou non, j'en ai une ; personne n'a à s'interposer entre ma conscience et moi, vous n'avez donc pas à légitimer l'opinion que je puis avoir. Le fait en " ((uestion est que M. Grégori dit à propos de certaines phrases qu'il vient de citer de la lettre que j'ai écrite en réponse au factum
J^ Accuse, que cette lettre a pu avoir une influence déterminée sua" l'acte qu'il a commis au Panthéon.
Je dis d'abord que je n'avais pu répondre plus tôt à ce factum parce que j'en avais été empêché: l^par mes chefs ;2o par des circonstances indépendantes de ma volonté ; que si j'ai attendu, c'est parce qu'il fallait que j'aie réuni patiemment tous les éléments qui pouvaient me permettre d'aflSrmer ce que je dis en l'appuyant d'un témoignage ou d'une preuve ; car je n'ai rien voulu affirmer que je ne puisse, devant le tribunal, sous la foi du serment, répéter et confirmer.
Par conséquent, si M. Grégori me demande s'il est vrai que j'ai appris, depuis, qu'on m'avait caché beaucoup de choses (que je ne dis pas être pour ou contre la personne intéressée, c'est une autre question, je ne la mets pas en avant,) si M. Grégori veut savoir par là si j'ai appris quelque chose de nouveau, il a parfaitement raison, et nul ne peut le savoir plus que les magistrats qui sont dans cette enceinte, puisque j'ai demandé à diverses reprises à la Cour de cassation à être de nouveau entendu et qu'elle me l'a toujours refusé ; c'est donc qu'elle ne voulait pas connaître les éléments nouveaux que je connais maintenant. M. Grégori paraît à juste titre très étonné que j'aie dit qu'il y avait des origines, — ne parlons pas de l'Affaire, — qu'il y avait des faits inconnus, en dehors desquels on avait jugé. Je ne récrimine nullement et je comprends très bien que vous jetiez le manteau de Noé finalement sur certains écarts.
D. — Je n'ai pas on main le manteau de Noé et je ne connais pas d'écart^. Évitons, sous forme de métaphore, ces insinuations.
R. — f En disant « cet officier était 'pour plusieurs motifs l'objet
» de soupçons. On le surveillait. Entre temps survint le
» bordereau »
D. — Vous voilà encore en plein dans l'Affaire.
R. — Qui a dit cela ? M. Casimir-Perier, le président de la République
D. — Je crois que j'ai mis toute la patience possible dans les essais qui pouvaient laisser espérer que vous ne parleriez pas de l'Affaire. Maintenant, c'est fini, vous pouvez vous asseoir. Prenez des conclusions si vous voulez, j'entendrai un autre témoin.
Le témoin se retire.
M* Edouard Lecocq
En pleine jeunesse, de belle prestance, le visage à la fois doiu: et résolu que souligne une moustache noire, le témoin qui s'avance à la barre est celui qui le 11 août 1907, à Eochefort, avait craché à la figure du général Picquart. Fils d'un ancien officier d'Etat- Major, il avait traduit l'indignation militaire contre le ministre de la guerre créé par l'affaire Dreyfus, et au moment même de l'acte du Panthéon, il venait de faire paraître un livre intitulé : Contre Voligdrchie pour Marie-Georges Picquart et seè Amis,
M. Gkêgori. — M. Lecocq a été l'auteur spontané comnle je l'ai été moi-même, de l'attentat, à i)eine connu à ce moment, sur le général Picquart: l'attentat est un mot excessif, c'est un geste à Eochefort, si je ne me trompe, l'année dernière. M. Lecocq, esprit très indépendant, de famille mihtaire, a cédé à un mouvement irrésistible. Il a vu dans la présence du général Picquart, ce que j'appelle, dans ma langue très personnelle, le chambardement des institutions militaires, il a vu les atteintes graves portées à la disciphne et au moral de l'armée par l'avancement plus qu'anormal de l'ancien lieut^iant-colonel en réforme, et il n'a pas pu arrêter son geste. •
Je demande donc, par votre intermédiaire, que M. Lecocq expUque, suivant le mot un peu désuet que nous avons employé hier, l'état d'âme dans lequel peuvent se trouver certaines natures en présence des événements contemporains, état d'âme qxii, je n'ai pas à le cacher, est le jnien, et m'a mis en communauté complète avec M. Lecocq, qui m'a adressé des féUcitalions cordiales, je ne dis pas [seulement pour mon acte lui-même, mais pour l'état d'esprit qu'il indiquait et qui était conforme au sien. Lj D. — Ce qui revient à dire que vous voulez maintenant que nous nous occupions de l'affaire Lecocq ; vous voiliez que nous demandions à une personne qui était inculpée quel était son état d'âme quand il a commis ce qui serait un déUt. Dans cette forme, je ne poserai pas la question si vous ne pouvez trouver le moyen de la ramener à votre affaiie.
M. Grégobi. — J'ai commis un acte, il a des mobiles;
D. — Le témoin en a commis un semblable ; vous demandez quels étaiéht ses mobiles, on ne peut dire davantage que c'est étranger à la question.
M. Gkégori. — J'ai une sensation personnelle : M. Lecocq, qui est d'une autre génération, a la même sensation, il le dira
à MM. les jurés, et ce sera une circonstance atténuante à mon profit.
D. — Non.
M. Grégom. — Vous dites non, je dis oui.
D. — Je ne puis provoquer M. Lecocq à dire des choses qui ne doivent pas être dites.
M. Grégori. — M. Lecocq est un esprit trop pondéré pour dire des choses déplacées.
D. — J'en suis convaincu, mais, comme ce que vous lui demandez de dire est étranger à la cause, je ne lui poserai pas la question et nous éviterons ainsi peut-être des choses que Ton aurait à regretter après.
M. Grégori. — Il n'y a pas T ombre de provocation, il y a l'établissement d'un état d'esprit lors de mon acte du Panthéon. Si M. Lecocq, beaucoup plus jeune que moi, et je l'on félicite, a lui-même fait son geste pour les mêmes motifs, MM. les jurés se diront évidemment qu'il y a là des raisons spéciales qui atténuent oet acte en présence des événements contemporains.
D. — Vous demandez à quelqu'un que vous représentez comme un délinquant, je ne veux pas connaître la solution du procès qui a eu lieu, s'il a eu la même mentalité qu'un autre délinquant. Ce n'est pas une question du débat, prenez des conclusions si vous voulez.
M. Grégori." — En disant ce qu'il pense, M. Lecocq me sert de circonstance atténuante.
D. — Vous avez pour cela un avocat.
M. Grégori. — Il apporte quelque chose do pl\is qu'un avocat, un fait personnel.
D. — Il sera invoqué, nous n'avons pas à écouter l'histoire d'un délinquant.
M. Grégori. — Ce n'est pas son histoire. •
D. — Son cas, si vous voulez.
R. — Ce n'est pas son cas.
D. — Son procès.
M. Grégori. — J'ai signalé ce fait coninic le clou auquel il pouvait accrocher sa déposition, mai:=i sa dépositiou est en dehors de cela. Laissez-le parler.
D. — Je ne veux pas le laisser parler, non pas parce que je ne crois pas qu'il ne le ferait ])as en termes convenables, je ne pose pas la question pareo qu'elle n'est ])as posable. Prenez de^ conclusions, si vous voulez. Votre défenseur ne fait pas le geste d'en chercher dans sa serviette.
M^ Menard. — Parce que vous trouveriez trop vite l'arrêt dans la vôtre.
D. — Je suis prêt à vous communiquer ma serviette ; ce que vous y trouverez, c'est toute la jurisprudence sur la question, les arrêts de la Cour de cassation.
M® Menard. — Vous savez comme moi que sur cette question, comme sur les autres, la jurisprudence de la Cour de cassation est contradictoire.
D. — Poser à un témoin la question suivante: A ma placeauriez-vous fait la même chose, c'est ime question que le président ne doit pas poser. Je puis vous donner la date des arrêts.
M. Lecocq. — Le 4 juin 1908, j'ai été témoin de faits dans la rue qui concordent absolument avec le fait de M. Grégori. C'était une émeute populaire.
M® Menard. — Si j'ai bien compris ce que dit le témoin, le 4 juin 1908 (c'est-à-dire le jour même de l'attentat) il a été témoin d'une émeute populaire.
D. — Vous avez à parler sur le fait du 4 juin.
Le Témoin. — Le 4 juin 1908 j'ai été témoin d'une émeute populaire, dont le sentiment correspondait à celui qui a animé M. Grégori. Par conséquent, au Panthéon vous avez simplement vu le geste du bras ; mais, au fond, le cerveau, les véritables responsabilités se trouvaient dans la rue.
D. — Ce n'est pas une déposition, c'est une plaidoirie, je ne la laisserai pas prononcer, vous pouvez vous asseoir.
M. Grégori. — C'est l'explication de mon acte.
D. — VouB pourrez le plaider, vous, c'est votre défense.
M. Lecocq. — Je puis seul être témoin de ce qui se passait dehors, parce que seul j'étais présent à cet endroit.
D. — Vous n'avez pas entendu le coup de pistolet, vous n'étiez pas à l'intérieur du Temple.
' M. Lecocq.— Les véritables responsabilités, ce sont les éléments responsables qui ont poussé M. Grégori à son acte.
M. Grégori. — C'est parfaitement exact, c'est ce qu'il importait de dire.
M. Emile Massard
D. — Vous étiez lié avec l'accusé par des relations de presse mihtaire.
R. — Des relations purement professionnelles. Je connais M. Grégori depuis très longtemps, je sais que c'est un excellait
confrère qui fait partie d'un comité dont je suis président. A propos de l'affaire qui l'amène devant la justice, je puis dire que j'ai été un peu surpris de ce qui s'est passé, étant donné que je le connais comme un homme de caractère extrêmement conciliant, et toujours modéré au cours de l'Affaire. Il y a dans notre Société des pubiicistes de toutes les opinions. Naturellement, elles étaient extrêmement contradictoires, violentes de part et d'autre. Je dois dire que M. Grégori a toujours été parmi les plus modérés et ïes plus conciliants et que je ne m'attendais pas du tout à le voir faire un geste comme celui qu'il a fait.
D. — Vous le croyez très sincère dans ses opinions ? R. — Absolument.
D. — Qu'il ait fait un acte blâmable ou non, vous le croyez aincère ?
R. — Absolument.
M. GrRÉGORi. — Cela pourrait déjà me suffire et je remercierais mon président et confrère Massard sauf le cas où il voudrait dire son opinion ou son appréciation sur l'accomplissement de ma besogne professionnelle au point de vue militariste.
R. — Je pense que M. Grégori est un journaliste de grand mérite, un spécialiste des questions militaires. Dans toutes les réunions de pubiicistes, il s'est montré très compétent, il avait beaucoup de relations avec les autorités militaires ; il parlait beaucoup, il écrivait beaucoup également, et c'est pour cela que je ne le considérais pas comme un homme d'action, mais comme un penseur et comme un homme de plume.
D. — Comme im homme de plume adonné à des questions spéciales, les connaissant à fond ?
R. — Purement militaires ; je ne l'ai jamais vu faire de la politique.
M. G-KÉGORi. — La réponse me satisfait pleinement et je remercie M. Massard d'être venu de Genève pour témoigner.
M® Menabd. — Il n'inspectait pas les monuments historiques.
D. — Ne mettez pas d'aigreur dans le débat ni avec esprit ni simplement en termes solennels. (Au témoin). Vous ne voyez rien autre à dire qui puisse être utile à M. Grégori ? N'y manquez pas.
R. — Du tout.
D. — Vous pouvez vous retirer.
— ite —
M, Pierre Biétry, Député
M. ^*Kki,inii. Ai' l'oudraû, Monjiieur le Président, que. dam^ voiri', UfiimriinUii', voiw laÎMKÎez ^'expliquer 31. Biétry, sur, non pas Vufîmr**, l>r<fyfiiH, tuaiM Mur la p^iKition du parti soeiAËste au x^int i\t* vij<î tU*, i'i*XU', AfTain;. Hi /étrange que paraisse la question, elle «Mr iHf.lai^hf'. ttiK opiriioriH de? M. Biétry, que je partage complè- \imit*.u\ t'A. <|iii indiquent qu'il y a dans le prolétariat français deux «'-oiinmtrt dintinirlM, dont Tun est favorable à ma cause. Ce sera ^•gitl<Mii<Ti(,, r.oininit ciî qu'a dit M. Massard tout à Theure, une
M. i.K I*it^:sji>KNT. — Dans cetto forme, la question ne peut jMiH ririî poM^M^ Je, \\v. fHJUX puK provoquer M. Biétry, qui peut- <'(n< nii n'y f)rMomit pus, à venir faire ici un discours sur des queslioim Kpnr.iiili'H Inri. Infén^HiinteH, mais qui n'ont rien à faire dans h' |M'(M'rM (iiY*;^ori. LoH (juimtions sociales, nous les écarterons, rti vnuM vnuli'z, «ri<'i ci d'un mot. M. Biétry est qualifié pour parl«T do roi», i«n gran<l<^ connaisHance, il peut en parler utilement, niniH part ici. Souk prétexte d'étudier l'affaire Grrégori, nous ii'iillouM pjiH é<udi<M* les qucMiions ouvrières.
\\. I.aisst»/, \k\ parh^r, vous l'an'ôtorez si vous le jugez à
h. Non.
rn»vrK vous. MtiusuMir, pouvoir dire quelque chose d'utile à I^^^MMlst^ (pli ^^Kt liï t Savez-vou8 quelque chose d'utile à TaccuBé qui t^sl h\ t Avo/.-vous quelque connaissance de l'acte qu'il a
OOUIUÛM f
^^: TK-MtUN. - ,lo oroi^ que je pourrais dire quelque chose d'\mlo A sa dofouso, pt>ur cette raison qu'il a motivé toute sa detouso sur le symbole quUl attache ù sou acte, qu'il appelle une mauUt^siatiou eouue lo l>n\vfusisme.
M. iV serait une plîèidoirie que jo n'admettrai pas plus
\it^ \on\^ pan que de la pan d'un autri^
M iiKK\i\MîL Vouloï-Yous lo lAis;>er parier deux minutes
s\ii itu»u ivlo qui est > d\Mix* uu mauîfostautooiure leDreyfu^isme» î \\ \\\\s\ ^\ ^^^u que ce soit, mais oola ;nir:i u!>e importance, car M lîioiiN «v^r deiniro dc^ cla;>5ios ouvriorx^s.
M i fc^ r^bsii^vw. Jv ::-v' vOîiresro im> so:: autorite et sa
xx*v,uv,o'.îvv : '0 à'îi vî::o v-\'>: ç :va"i:er .:.:\ c.oV,à:s. Si intéressant v;v,o vv >io\*,. >■ umV s'uo ot'l,i v.i: ô:r^' à vvr:-.:i::re. celii ne serait
paB dans Tafiaire Monsieur, je le regrette, mais je ne poserai
pas de question.
M. Gbégori. — Je regrette. Monsieur le Député, de vous avoir dérangé, mais je suis sûr que vous auriez dit quelque chose d'utile à ma cause.
Le Témoin. — J'aurais certainement dit que je vous approuve, Grégori.
M. LE Président. — Cela n'est pas à entendre idi... Il n'est pas admissible qu'un témoin, quel qu'il soit, puisse venir ici faire l'apologie d'un crime ou d'un délit. Si c'est une plaidoirie. Monsieur, vous n'êtes pas ici pour plaider. Je regrette qu'on vous ait fait venir ; vous pouvez vous retirer. Monsieur le Député.
M. Grégori. — La déclaration de M. Biétry me suffit également.
M. Henri Rochefort
D. — Connaissez -vous M. Grégori f
Le Témoin. — Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Grégori.
D. — Avez-vous une question qui soit dans l'affaire à poser à M. Henri Kochefort ?
M. Grégori. — La question que j'ai à poser se rattache indirectement, mais étroitement, à mon acte, en raison de la déposition faite par M. Henri Rochefort à la Cour de cassation. Il a montré la cause des démêlés dans notre profession, la cause des ruptures et des dissensions ; il l'a fait en des termes tellement pertinents, connaissant, pour le dire d'un mot, la source 'pécuniaire de ces divisions profondes: que je crois d'une utilité capitale pour MM. les jurés que M. Rochefort dépose sur cette question, car c'est une des nombreuses circonstances sur lesquelles s'étaie ma conviction. Je dois ajouter que les renseignements de M. Henri Rochefort sont une véritable lumière sur les conditions où l'Affaire, dont je ne veux pas Y)arler, a pu diviser entre eux tant de braves gens.
M. LE Président. — Dans ces conditions je ne peux pas IK)8er la question. Vous venez de dire vous-même que M. Henri Rochefort connaît la question parce qu'il a été témoin dans le procès en revision devant la Cour de cassation.
M. Grégori. — J'ai parlé de son témoignage, parce que j'ai tout lu à ce sujet... Que M. Rochefort, sans se rattacher à sa déposition, dise ce qu'il sait sur ce que j'appellerai les divisions produites dans la presse à ce moment î Laissez i)arlerM. Roche-
fort, il dira des choses utiles ; il éclairera MM. les jurés sur ce qu'ils ignorent. Ils ont vu des campagnes dans la presse et n'en connaissent pas le point de départ.
M. LE Président. — Nous ne sommes pas ici pour rechercher cela ; je ne poserai pas la question, prenez des conclusions si vous le voulez. C'est étranger au procès. Je vous l'ai dit en commençant : nous jugeons ici l'affaire Grégori.
M. Grégori. — Elle se lie intimement aux faits dont M. Koche-
fort a été le témoin ou le connaisseur 11 s'agissait de savoir
qv^v/n budget était affecté à la corruption dans la presse et dans la littérature.,., {à Bochefort) C'est bien ce que vous avez dit vous-même ?
Le Témoin. — Parfaitement.
M. Grégori. — H y avait là un élément prodigieux pour faire comprendre à MM. les jurés comment, même parmi eu;x:, et dans le public, par la voie des journaux il a pu y avoir beaucoup de bonnes fois surprises.
M. LE Président. — M® Menard, j'ai recours à vous ; si vouç croyez pouvoir poser la question autrement que votre client ?
M^ Menard. -^ J'estime, pour ma part, que tous les témoins doivent être entendus et que toutes les questions doivent être posées. Vous ne voulez pas les poser ; je ne veux pas employer de moyens détournés pour obtenir le résultat que nous recherchons. Si je le demande par conclusions, vous rendrez un arrêt qui les rejettera, et nous alourdirons ainsi le débat. MM. les jurés se rappelleront qu'on n'a pas voulu entendre les témoins et ils tireront de ces ténèbres, dans lesquelles on veut enfermer le débat, telles conséquences qu'ils jugeront à propo». C'est la défense qui a qualité pour savoir ce qui lui est utile ou ne lui est pas utile. L'accusé a le droit de se défendre comme il lui plaît de le faire. Vous vous substituez à lui ; depuis le commencement du débat, c'est vous. Monsieur le Président, qui dites : Cela est utile ou cela ne l'est pas. Vous usurpez notre rôle.
M. LE Président. — Je gérais bien malheureux si j'avais fait cela. Je fais des efforts pour ne pas donner une opinion personnelle sur aucun détail.
Laissons les généralités. Y a-t-il une question possible à poser à M. Rochefort qui ne soit pas une question de l'affaire Dreyfus ? Je suis tout prêt à la poser.
M^ Menard. — Nous ne nous entendons pas sur la définition ; vous appelez l'affaire Dreyfus ce que j'appelle l'affaire Grégori. Comme nous ne pouvons pas nous entendre, moi je me tais, le client parle, et vous jugez.
M. LE Président. — Soyons sérieux! Je ne voudrais pas
qu'il soit dit que l'on a refusé de poser des questions sur ce qui est dans le procès.
M® MfiNAKD. — Sur ce que vous jugez être dans le procès î C'est votre décision que vous imposez.
M. LE Président. — M. Rochefort peut-il donner un renseignement sur M. Grégori. !
M. Grégori. — Voici en quoi il me semble que la déposition de M. Rochefort peut m' être précieuse : c'est qu'un homme de sa popularité, do son esprit, de son indépendance, en indiquant son rôle et son état d'âme dans l'Affaire, vient à l'appui de ce que j'ai fait.
M. LE Président. — L'opinion de M. Rochefort, je crois que tout le monde la connaît. Il ne Ta pas cachée. Si vous faites venir des témoins uniquement pour qu'ils donnent leur opinion
sur cette Affaire, cela me paraît infernal Je vous assure que
si vous trouviez im moyen de faire poser une question qui ne soit pas dans l'affaire Dreyfus, je la poserais.
M. Grégori. — Comment est -il possible de dissocier mon acte de l'affaire Dreyfus f II s'y rattache. On ne m'a jamais vu dans l'Affaire. C'est lorsque l'Affaire a déraillé et a pris des proportions absolument folles alors, le Panthéon m'a semblé être
le cran où il fallait arrêter le mouvement.
M. le Président. — Je me suis évertué, hier, à vous dire comment se faisait la distinction et vous sembHez l'avoir compris. Tout à l'heure, quand un témoin que vous connaissez était là, ceM-là a déclaré qu'une lettre écrite dans certaines conditions avait pu être une des causes déterminantes de votre action. Si vous pouvez faire dire une chose comme cela à M. Rochefort, je lui poserai la question.
M. Grégori. — Quel mobile M. Rochefort croit -il pouvoir attribuer à mon acte au Panthéon ?
Le Témoin. — On acquitte souvent des femmes qui ont vitriolé leur protecteur ou leur fiancé, et ces crimes sont qualifiés passionnels. J'estime qu'il n'y a pas de crime plus passionnel que celui qu'à pu commettre M. Grégori ; par conséquent, j'estime* qu'il devrait être acquitté, parce que c'est la passion seule et le patriotisme qui Vont fait agir.
M. LE Président. — C'est une plaidoirie ; mais enfin le témoin a dit d'un mot juridique comment votre crime était un crime, mû par une certaine passion. Nous avons dit, hier, que c'était un crime fanatique.
M. Grégori. — C'est exagéré.
M. LE Président. — Vous avez admis que vous étiez mû par im certaiu mysticisme.
M. Grégori. — Vous voyez ce que nous avons gagné à voir définir par M. Henri Rochefort mon acte, classé d'un mot heureux dans la catégorie des crimes passionnels !
M. LE Président. — Cela, c'est une opinion !
M® Menard. -t- Tout est une opinion.
M. Ferlet de Bourbonne
M. Feriet de Bourbonne est le Parisien connu, ancien commandant d'État-Major en 187.0 et ancien fonctionnaire, ayant été le confident des conversations entre notre ancien attaché militaire à Berhn, colonel Stoffel, et l'ambassdeur d'Allemagne, à Paris, M, de Munster, au sujet d'une pièce qui aurait été cambriolée à l'ambassade même par nos agents, pièce portant le nom de Dreyfus de la main de l'empereur Guillaume, et qui dut être restituée.
Invité à prêter serment, le témoin dit : — Devant Dieu et devant les hommes, je le jure.
M. le Président. — Question de forme : la formule est : Je le jure.
Le Témoin. — Je le jure.
D. — Vous connaissez M. Grégori ?
R. — Je l'ai aperçu quelquefois avant les faits qui lui sont reprochés.
D. — Vous êtes au moins un témoin l'ayant connu un peu ! Ceux-là ne sont pas nombreux ; aussi je me hâte de vous demander si vous pouvez dire quelque chose qui soit en sa faveur.
R. — Je l'ai toujours connu comme un très bon patriote. Engagé volontaire, il a eu une bonne condiiite militaire.
D. — Pouvez- vous dire autre chose d'une façon générale f
M. Grégori. — M. Ferlet de Bourbonne est un de ceux qui, sans rien m' apprendre, ont, par des déclarations répétées, ouvert les esprits au fond même de ce qui est dans ma conviction : C'est que tout n'a pas été révélé et dit, non pas sur l'Affaire, mais sur les faits qui ont été les mobiles de mon act^. M. Ferlet de Bourbonne a, notamment, connu le colonel Stoffel, et vous allez voir combien, pour moi, c'est intéressant.
Le colonel Stoffel a été attaché militaire à Berhn et auteur de rapports sur l'organisation de l'armée allemande, qui ont été
trouvés aux Tuileries le 4 Septembre. Ces rapports avaieut cet intérêt de vanité pour moi qu'ils avaient été faits à une date postérieure à ceUe oil avaift paru mon premier article dans la Revue deê Deux-Mondes^ traitant de ces questions.
Ma pensée a été attirée sur M. Ferlet de Bourbonne, qui s'était trouvé en rapports avec le colonel Stoffel, dont la compétence )nilitaire se doublait de ceci que, malgré la guerre de 1870, il était resté en excellents termes avec le comte de Munster, ambassadeur d' Allemagne à Paris, et qu'il avait été même son confident au sujet de certains faits, au sujet de pièces secrètes... !
M. LE Président. — Nous voilà en plein dans l'Affaire.
M. Grégori. — Il s'agit de ma conviction.
M. UE Président. — Vous venez de faire un exposé de faits, avez-vous une question ?
M. GrRÉGORi. — C'est de demander à M. Ferlet de Bourbonne s'il croit que ses déclarations, faites avec la plus grande compétence et une loyauté complète et qui ont relaté un fait dominant, qu'on a voulu taire, peuvent avoir impressionné
M. LE Président. — Il n'est pas possible que je pose la question. En prenant des périphrases habiles, vous dites : « Est-ce qu'il a connu tel fait »
Voyez-vous le danger de votre affaire, c'est que, si je vous laissais faire, il faudrait recommencer ici toute la revision de l'affaire Dreyfus.
M.' Grégori. — Mon geste n'a qu'une signification : Révision de la Revision dans V affaire Dreyfus.
M. LE Président. — Vous venez vous-même de condamner vos questions, et Dieu sait que vous êtes maître de votre parole ! Rappelez- vous vos derniers mots ; je ne peux pas en trouver de meilleurs, de plus laconiques ; je ne peux pas trouver de formule mieux libellée Eh bien, M. Grégori, nous ne sommes
pas ici pour re viser le procès de re vision.
M. Grégori. — Je suis ici pour me défendre, 'en montrant que mon geste d'indignation était guidé par la façon dont l'affaire Dreyfus avait été re visée. J'ai trouvé, à un moment donné, que la mesure était comble. J'aurais trouvé la bonne foi la plus complète dans le jugement de l'Affaire, j'aurais eu un doute quelconque, que jamais je n'aurais paru à l'horizon. Mais le témoignage de M. Ferlet de Bourbonne avait une gravité spéciale, et je lui demande s'il comprend que ce qu'il a dit lui-même et ce que le colonel Stoffel a dit « de pièces importantes ayant existé et disparu » peut avoir été l'un des mobiles de mon acte.
M. LE Président. — C'est le procès de revision en plein,
dans lequel M. Ferlet de Bourbonne a été entendu. Je ne laisserai pas déposer là-dessus ; cela amènerait des réponses, des répliques, et nous n'en finirions pas.
Le Témoin. — Voulez-vous me permettre de dire un mot ?
M. LE Président. — S'il n'est pas dans l'affaire Dreyfus, oui. Si votre désir est de placer un mot quand même, je vous arrêterai.
Le Témoin. ^ — Je veux seulement parler des Mémoires qu'a écrits M. de Munster.
M. le Président. — Voyons ! comment voulez- vous que cela ne s'appelle pas l'Affaire !
Le Témoin. — Ces Mémoires n'ont pas été publiés ; un éditeur français les a achetés 300.000 francs, et le gouvernement allemand les a saisis.
M. Grégori. — Tirez la conclusion !
M. LE Président. — Vous la tirerez dans vos plaidoiries.
M. Gustave Rousselle