‹ Le procès du Panthéon: 4 juin-10 et 11 septembre 1908, Grégori, Dreyfus et Zola, devant le juryChapitre 13 sur 15 · DREYFUS AUX MANŒUVRES · texte numérisé non relu

DREYFUS AUX MANŒUVRES

M. LE Président. — Pouvez-vous fournir des renseignements sur M. Grégori f Si vous le connaissez suffisamment pour donner des renseignements sur lui, donnez-les tout de suite. Dites tout ce que vous savez de bien sur lui.

M. Grégori. — Voici ce que vous pouvez laisser dire à M. Rousselle : c'est dans quelles circonstances, aussi agréables pour lui, je l'espère, qu'elles l'ont été pour moi, nous nous sommes rencontrés, et dans quelles circonstances il a été un de ceux qui ont corroboré mon opinion. Vous n'avez qu'à le laisser parler pour savoir comment, aux manœuvres de 1893, M. Alfred Dreyfus s'est trouvé cantonné chez lui.

M. LE Président. — Le capitaine Dreyfus était aux manœuvres, en 1893 !

M. Grégori. — Et cantonné chez M. Eousselle.

M. LE Président. — Je ne poserai pas cette question.

M. Grégori. — C'est de la vie réelle, cela.

M. LE Président (au témoin). — Vous avez dit que vous 1 ^ connaissiez beaucoup. Vous pensez du bien de lui.

Le Témoin. — J'en pense tout le bien possible.

D. — C'est, pour vous, un honnête homme.

E. — Parfaitement.

D. — Un convaincu ? Un homme qui a des convictions sincères ?

R. — Oui.

D. — Avez -vous une autre question ?

M. Grégoki. — Comment M. Housselle me connaît-il ? Nous nous sommes connus un peu comme chasseurs, ce qui est intéressant, et parce que nous étions en con^imunion d'idées. M. Rousselle m'a dit des choses de l'intérêt le plus nouveau et de nature à frapper énormément MM. les jurés si on le laisse parler.

M. LE Président. — On ne laissera pas parler sur l'Affaire.

M. Grégori. — MM. les jurés apprécieront, et je regrette d'avoir dérangé M. Rousselle, qui avait le document le plus inédit à faire sortir. Je ne peux pas faire autre chose que de démontrer à MM. les jurés qu'il n'y a pas un trou dans mon système, attendu que tout s' appuie sur des documents en chair et en os, et qui ne sont pas des fictions. Vous les repoussez. Monsieur le Président. Que puis-je faire, Messieurs les Jurés ?

M. LE Président. — Nous avons perdu du terrain depuis hier. Vous aviez admis que nous ne pouvions pas nous mettre à reviser le dossier Dreyfus.

M. Grégori. — C'est de ma conviction que je parle.

M. le Président (au témoin). — Vous n'avez pas autre chose à dire ?

R. — Je n'avais qu'à dire ce qui s'est passé chez moi. •

M. LE Président. — Je ne veux pas que vous parliez de l'affaire Dreyfus.

M. Grégori. — Justement, cela n'a jamais figuré dans le procès

* Dreyfus, c'est tout à fait en dehors du procès ; c'est un détail inédit

qui peut avoir sa saveur. C'egt un fait personnel. Laissez dire à

M. Rousselle l'opinion manifestée par des officiers à ce moment-là.

M. LE Président. — Je vais faire une dernière expérience, mais vous allez voir que je vais être forcé d'arrêter M. Rousselle.

M. Grégori. — Il ne le regrettera pas, il aura fait pour moi tout ce qu'un bon copain de chasse peut faire.

M. LE Président. — Si vous pouvez dire quelque chose d'étranger au procès qui a tant occupé le pays jusqu'à l'arrêt de juillet 1906, vous pouvez le dire ; mais je vous avertis. Monsieur, que si vous entrez le moindrement dans le détail du procès en revision, je vous arrêterai immédiatement.

Le Témoin. — En août 1893, j'étais avisé, comme maire de ma commune, que j'aurais à loger un détachement de cuirassiers, qui devait prendre part aux manœuvres. Je fis préparer le canton-

nement des officiers, des hommes et des chevaux, et je reçus les officiers du détachement à déjeuner chez moi.

Au milieu de ces cuirassiers, se trouvait un capitaine d'État- Major, c'était M. Alfred Dreyfus.

M. LE Président. — Nous voilà en plein dans TAffâiFe C'est

fini. Monsieur, vous pouvez voua asseoir.

Le témoin Jourieh, armurier, est appelé à la barre ; M. Grégori déclare maornes: à sa déposition.

M. Delacherîe

M. Gbégori. — M. Delacherie a fait une campagne très intéressante pour nous, Parisiens, en ce qu'elle concernait l'affaire Humbert.

M. LE Président. — Toutes les causes célèbres du siècle !

M. Grégori. — C'est ce qu'il y a d'intéressant, cela n'est pas banal!

M. LE Président. — C'est un genre de non banalité auquel je ne me prêterai pas.

M. Grégori. — Laissez parler M. Delacherie.

M. LE Président. — Pour l'affaire Humbert, non.

M.. Grégori — Laissez -lui dire quelle lettre il a écrite à M. le procureur général Baudouin sur son rôle devant la Cour de cassation dans le procès de revision.

M le Président — Voilà maintenant que nous allons faire le procès de M. le procureur général Baudouin, je ne vous laisserai pas prendre la parole Nous ne sommes ici pour faire le procès de qui que ce soit.

M. Grégori. — C'est un élément de ma conviction : les conditions illégales et défectueuses dans lesquelles la procédure a été conduite pour la revision de l'Affaire.

M. LE Président. — Sous prétexte de liberté de défense, vous demandez que l'on entende un témoin qui viendra dire des choses qui diminueront le degré d'estime auquel a droit M. le Procureur général à la Cour de cassation.

M. Grégori. — C'a été dans tous lès journaux.

M. LE Président. — Eh bien alors !

Monsieur, je suis fâché qu'on vous ait dérangé.

M. Grégori. — Vous ne le laissez pas parler. Il y aurait

M. LE Président. — Il y aurait le regret que j'espère ne paî> avoir, ce soir, d'avoir laissé dé\âer le débat et hm>i^ prendre la

barre des témoins pour une tribune où toutes les personnes qui suaient venues ici auraient raconté ce qu'elles auraient voulu pour, ensuite, publier orhi et urM, ce qu'elles pensent.

M. Gkêgoki. — Je tiens à protester contre la pensée que vous semblez m' attribuer de faire dévier le débat.

L'Huissier. — Il n'y a plus de témoins.

M. Grégori. — J'aurai des expKcations à présenter à MM. les jurés.

M. LE Président. — Vous voulez prendre la parole ? Il faudrait nous arranger pour ne pas la prendre deux fois.

M® Menard. — A la fin de l'interrogatoire, M. Grégori avait le droit de donner des explications ; il a encore le droit de les donner maintenant que les témoins sont entendus, et si M. Grégori a, plus tard encore, quelque chose à dire, dût -il parler deux fois, comme la loi lui donne le droit de parler le dernier, il pourra prendre encore la parole. Il demande à fournir maintenant des explications personnelles ; M. l'Avocat général lui répondra ; je répondrai à M. l'Avocat général, et la loi vous fait un devoir dedonner la parole à l'accusé le dernier.

M. LE Président. — C'est entendu ; il aura à prendre la parole "le dernier ; qu'il prépare donc son discours comme il l'entendra.

L'audience est suspendue.

A la reprise de l'audience, Grégori, ramené sur le banc des accusés, et faisant face au Jury, prend la parole.

DÉCLARATION DE GRÉGORI

Messieiirs les Jubés,

Pourquoi suis-je ici devant vous. ?

C'est pour avoir, à mes risques et périls, porté le 4 juin dernier, au Panthéon, la protestation indignée d'une grande partie de Paris, d'une grande partie de la France contre la cérémonie Zola, et ma protestation à moi contre l'impudence croissante du Dreyfusisme, osant présenter Dreyfus, son homme, au milieu des grands hommes auxquels la Patrie doit être reconnaissante.

Vous la connaissez tous, cette inscription en lettres d'or, qui semble flamboyer comme un appel à la grandeur sur le fronton du temple de nos gloires nationales, le Panthéon : « Aux Grands Hommes, la Patrie reconnaissante. »

Pourquoi, ne m'étant jamais mêlé publiquement de l'Affaire, de la sinistre Affaire, n'ayant jamais pris une part effective aux discussions passionnées, aux luttes violentes qu'elle a suscitées, — et qu'elle n'aurait jamais dû siLSciter sous un gouvernement national et fort, — pourquoi dois-je répondre aujourd'hui d'un acte qui touche, c'est le mot, au vif de l'Affaire ?

Pourquoi ai-je risqué ma liberté, si vous me condamnez ? Pourquoi ai-je déjà fait de la prison ? Pourquoi ai-je déjà sacrifié de ma vie indépendante, et, pourrais-je ajouter, des plaisirs sportifs de la belle saison qui sont les seuls dérivatifs à l'existence laborieuse que je mène pour faire face à mes cjiarges familiales '?

C'est parce que cette colossale machination de l'Affaire, basée sur la réhabilitation d'un officier jul£ condamné pour espionnage ou trahison, mais machination dirigée avec d'autres arrière-pensées par le plus influent et le plus mystérieusement craint de ses coreligionnaires, avec un véritable budget formé des miQions juifs du monde entier, parce que cette machination s'est jouée pendant quatorze années de la nation française, a surpris la bonne foi de bien des gens, — c'est à ceux-là que je m'adresserai tout à l'heure, — et, deux fois battue devant la justice militaire, a fini par triom-

pher devant la justice civile, s'est installée au pouvoir; et que là, non contente de tels avantages, mais atteinte de la folie des grandeurs, elle a eu cet aplomb, non pas seulement de vouloir monter au Panthéon, comme les généraux romains vainqueurs montaient au Capitole, mais de s'y faire décerner des honneurs militaires, elle qfui représente le chambardement de nos institutions militaires et la livraison à l'étranger de nos secrets militaires !

Oui, mais, près du Capitole, à Kome, il y avait la légendaire Roche tarpéienne. La Roche tarpéienne, ici, ce fut le geste qui devait sortir irrésistiblement de la situation, comme l'éclait sort des nues par un temps chargé d'orage.

Comment ai-je été l'auteur de ce geste ? Comment ai-je eu la force de volonté de m'attaquer tout seul à cette arrogante dictature d'une minorité qui prétendait faire la loi désormais à la majorité du pays ?

C'est avant tout. Messieurs les Jurés, parce que j'avais dû nécessairement me faire, comme écrivain militaire, ma conviction personnelle sur l'Affaire, qui était d'ordre purement militaire en principe, ne l'oubliez pas, et sur le cas de

l'officier juif, accusé^ de trahison J'entends trahison, au

sens étymologique du mot : « livi*aison, » du verbe latin tradere qui veut dire « livrer. » Voilà ce qui domine tout le ca« de Dreyfus et toute l'Affaire.

C'est parce que je m'étais fait cette conviction de professionnel, en me plaçant en quelque sorte sur le terrain scientifique, en suivant les événements, en étudiant les faits pour moi-même, et surtout en voyant par moi-même les princiï>aux personnages du di*ame, Dreyfui^ tout le premier, au moment où il fallait les voir.

C'est parce que, dans ma conviction ainsi faite, Dreyfus n'était pas plus innocent que victime, mais avait été bien jugé par les juges militaires, officiers comme lui, qu'il y avait impossibilité pour moi, qu'il y aurait eu lâcheté, comme je l'ai dit au premier moment, à laisser passer sans faire un geste cette cérémonie du Panthéon, où l'armée devait venir saluer en même temps Dreyfus, condamné par deux Conseils de guerre, et l'écrivain, son défenseur, Zola, qui, par sa lettre J'Accuse, après son livi'e de La Débâcle, fut le véritable promoteur de l'antimilitarisme en France.

Et quoi qu'il doive m'arriver, ma satisfaction restera. Messieurs les Jurés, en ayant frappé Dreyfus pour la forme.

et en manière de symbole, à cette main droite qui commit la trahison, d'avoir épargné aux troupes de la garnison de Paris l'humiliation d'avoir à défiler devant le condamné de deux Conseils de guerre et le dégradé du 5 janvier 1896.

Maintenant, dois -je vous rappeler que le jury de la Seine, en 1898, dans son indépendance et dans son patriotistne, avait condamné Zola pour cette lettre J'Accuse^ diffamant les chefs militaires accusateurs de Dreyfus f

Cette condamnation subsiste toujours, elle a toujours force de loi, rien ne l'a effacée ni cassée.

Ai-je besoin de vous rappeler que le Conseil de guerre de Rennes, un an après, condamnait une seconde fois Dreyfus, après les plus longs et les plus minutieux débats, les plus contradictoires et les plus publics, en un mot, les plus probants f

Eh bien ! qu'étaient pour moi ces deux jugements <k)nf ormes à ma conviction de professionnel et à l'opinion du plus grand nombre des Français ? C'était la vérité judiciaire absolue.

L'arrêt de la Cour de cassation de 1906, cassant l'arrêt du Conseil de guerre de Rennes, que fut-ce, au contraire, pour moi % Ce fut l'erreur judiciaire absolue, doublée d'une violation flagrante de la loi, qiii ne permettait pas de casser sans renvoi à un autre Cons.eil de guerre.

Le Gouvernement m'autorise à le dire, le ministre de la Justice m'autorise à le dire, puisque ni l'un ni l'autre n'ont poursuivi V Action Française affichant sur tous les murs de France ce qu'elle appelle le crime de la Cour de cassation ; moi je me contente de dire, comme au Palais : son coup d'État judiciaiie. Je n'avais qu'à lire comme Monsieur -toutle-monde l'écrasante réfutation juridique de l'arrêt placardée partout, et à garder mon opinion pour moi. Tout ça, c'était de la politique, et je ne fais pas de politique.

Mais, ensuite, au point de vue de nos intérêts militaires, c'est parce que la débauche d'avancements et de décorations, formant la rentrée triomphale de Dreyfus réhabilité, — ^i commençant par la nomination de l'ex -lieutenant-colonel en réforme Picquart comme général de brigade, puis général de division, puis ministre de la Guerre, portait un coup des phis graves à la discipline et au moral de l'armée ; — et le moral d'une armée importe encore plus que son matériel de guerre au salut d'un peuple ;

C'est parce que ces atteintes pjofondes à la confiance du pays en son instrument de défense se produisaient au lendemain même de la crise sérieuse de nos rapports avec l'Allemagne, — rappelez-vous le voyage de l'empereur Guillaume à Tanger ; — et lorsque cette question du Maroc où nous étions roulés par l'intrigue allemande, lorsque la partie diplomatique engagée à l'extérieur sur la table du jeu des alliances, nous commandent d'être extrêmement forts, extrêmement attentifs en face de la puissance voisine, qui est la plus fortement disciplinée d'Europe, la plus militarisée, et toujours préparée à faire la guerre ;

C'est parce que dans ces circonstances, la plus noble et la plus haute de nos institutions, la plus créatrice d'énergie et d'héroïsme, la Légion d'honneur, était déshonorée par la croix mise sur la poitrine d'Alfred Dreyfus, et discréditée par les autres promotions se rattachant à l'Affaire ;

Et, pour couronner cette orgie sans exemple dans notre histoire militaire, c'est parce que la cérémonie du Panthéon, associant dans la même glorification et Dreyfus, condamné par deux Conseils de guerre, et Zola, condamné par le jury de la Seine, était faite pour achever l'œuvre de désorganisation et de démoralisation contre laquelle protestent malgré tout le tempérament de la race, son bon sens héréditaire, son sentiment de juste égalité, et l'instinct de vie nationale qui reste en nous ;

C'est alors, c'est pour tout cela qu'ayant, dans ma prime jeunesse et quatre ans avant la guerre franco -allemand^, essayé de prémunir et notre armée et notre nationalité contre ce danger, dont j'avais tout le pressentiment ; ayant ensuite parcouru les sommets de l'existence entre le démembrement de 1870-1871 et le démembrement intérieur actuel ; rendant toujours les services qui étaient en mon pouvoir à la défense, nationale, — j'ai considéré comme un nouveau devoir, à un âge où l'on a plutôt droit au repos, d'agir au lieu de parler et d'écrire poui* répondre au défi du Panthéon, — dans l'espoir que, si mon acte était compris, ce serait le signal de l'affranchissement vis-à-vis de la tyrannie dreyfusiste, la plus basse dont la France ait jamais souffert les méfaits, — et le signal du relèvement de la fierté nationale.

Principe supérieur contenu dans le dicton : « Les paroles sont des femelles ; f ajoute les écritures aussi ; les actes seuh sotU des mâles. »

A raison de Tintention, Messieurs les Jurés, vous me pardonnerez, je l'espère, le temps plus long qu'il me faudra vous prendre, d'après la tournure des débats, pour suppléer aux dépositions des témoins qu'on ne m'a pas permis de vous faire entendre.

Ce n'était pas seulement la fixation d'un point d'histoire que chacun de ces témoins représentait, c'était en même temps une façon d'abréger les débats, parce que je vous aurais dit : « Voilà les jalons de mon travail d'esprit; voilà ^s éléments constitutifs de ma conviction; voilà mes documents en chaii* et en os ! » Cela fait, je n'avais plus qu'à réduire au minimum mes explications, et, par conséquent, j'aurais usé beaucoup moins de votre patience.

*Mais cette vérité vivante que je voulais mettre sous vos

yeux, elle a été presque totalement supprimée, et je suis

• obligé, maintenant, de mettre devant vous la vérité docu-

» mentaire, œuvre de longueur, — ce que je regrette pour

vous beaucoup plus que pour moi.

Ma seule crainte est que mes efforts me trahissent pour pouvoir soutenir la tâche jusqu'au bout : le régime de la prison n'est pas précisément propice à l'entraînement oratoire. J'avais demandé ma mise en liberté provisoire; de notables antimilitaristes en ont joui : tant mieux pour eux ! A moi, elle m'a été refusée. Comment, au bout de trois mois de détention et plus, avoir tous ses moyens pour condenser une cause pareille qui embrasse quatorze années et une documentation beaucoup plus haute que moi ?

Mon espoir, du moins, c'est que vous trouverez une large compensation dans la mission dont vous vous sentirez investis pour l'honneur de la population parisienne, dont vous émanez, et que le Dreyfusisme est venu provoquer directement au Panthéon.

Tout est là, nous avons été provoqués, nous avons été défiés, nous avons été poussés à bout. Nous étions véritablement en état de légitime défense. Je plaide la légitime défense contre les attaques réitérées du Dreyfusisme abusant de sa victoire, accaparant la place publique, la force publique, les monuments publics, et traitant Paris comme l'arméa, comme les institutions, comme la magistrature, en pays conquis.

Mais il n'y a de défense vigoureuse que celle qui sait contre-attaquer. Ma contre-attaque à moi, c'était de faire, dans la mesure du possible, la revision de la revision. Oui,

la revision de la revision devant vous. Messieurs les Jurés, qui représentez la justice de la î^ation.

La revision de la revision, c'est un bien gros mot, mais chose relativement légère en ne prenant que les grandes lignes, les points essentiels, d'où devra résulter que la cause jugée par la Cour de cassation l'a été dans des conditions absolument contraires, non seulement en Droit à la lettre et à l'esprit de la Loi, mais en Fait, aux éléments primordiaux de l'Affaire, qui sont restés les éléments constitutifs de ma conviction.

Quoi qu'il en soit, grâce à moi, c'est au jury qu'appartient à cette heure le dernier mot sur l'Affaire ; grâce à moi, son verdict, en s'imposant à tous, pourrg, faire la paix dans le pays. Et, grâce à vous, Messieurs les Jurés, un immense soupir de satisfaction sortira de toutes les poitrines françaises, si votre justice met le mot « Fin » au bas de cette page avilissante de notre histoire qu'il ne restera plus qu'à déchircr.

Ceci posé, je vais vous faire remonter à une époque qui vous semblera peut-être un peu lointaine ; mais je tâcherai de ne pas abuser de votre attention, et sans que vous vous en doutiez, vous saisirez, dans ce retour en arrière, un des éléments moteurs de l'Affaire.

Si je vous ramène d'abord à l'année 1890, c'est pour vous dire qu'à cette date nous avons vu notre attente patriotique exaucée par le relèvement de la France en armes. Nous avons salué à cette date la réapparition merveilleuse de nos forces militaires. La revue de Saint-Mihiel, comme les manœuvres du 6® Corps auxquelles j'assistais, présentèrent

quelques-unes des plus belles troupes qu'on puisse voir

Je m'y connais, on vous l'a dit, en comparaisons militaires. Eh bien, aucune armée au monde, à ce moment, ne pouvait inspirer autant d'espérances que l'armée française.

L'année suivante, en 1891, ' des grandes manœuvres sollicitent notre attention, sous le ministère de Freycinet à la Guerre. — • Or, le 31 janvier dernier, M. de Freycinet, dans le débat des 28 jours, remportait un de ces succès oratoires qui font époque, même dans une longue vie comme la sienne ; quoique octogénaire, il tenait plus d'une heure sous le charme de sa parole tout le Sénat ; il était même l'objet d'une ovation, la plus belle dont on se souvienne au Luxembourg. J'avais l'occasion de le voir après cette séance

du 31 janvier dernier, et l'entraînement de nos souvenirs communs nous reportant à ces manœuvres de 1891, il me disait à moi-tnême : « Ah ! oui, les belles manœuvres ! Je ne crois pas qu'elles aient jamais été dépassées. »

Il avait alors nommé, comme chef d'État-Major général, le général de Miribel, dont le masque si profondément militaire révélait toute la capacité. Il y avait des généraux tels que Saussier et Jamont.

Mais je dois abréger, et voici l'épisode qui va faire apparaître le personnage dont le rôle sera capital dans l'affaire Dreyfus, et qui démasquait en ces manœuvres une ambition militaire spéciale.

Au cours de l'opération finale, le général Davoust, qui commandait une des deux armées en présence, par un mouvement habile, a su « défiler » toutes ses masses d'infanterie pour les jeter sur le centre de l'armée adverse, commandée par le général de Gallifet. Ce fut un coup de maître.

Le général de Gallifet, qui semblait pris en défaut, accourait dans sa voiture d'État-Major; un officier sautait de la voiture en même temps que lui, un officier tout galonné, tout aiguilleté d'or, et qui paraissait ce qui s'appelle Vad latus du général. jSTous autres, journalistes, qui ne sommes pas pourris de respect, de nous écrier ironiquement : « Tiens, voilà le généralissime Reinach ! » Cet officier d'ordonnance du généi^al de Gallifet, à titre territorial, — ' excusez du peu! -— était, en efiet, M. Joseph Eeinach, aujourd'hui député, qui décelait en ces circonstances sinon ses aptitudes, au moins ses aspirations au point de vue militaire. Dans ce nom, dans cette personnalité, vous retrouverez l'homme agissant de l'Affaire. Son rôle futur est en germe.

Je vous fais passer à l'année suivante, 1892, pour vous montrer une autre scène ; nous, journalistes, nous vivons de ces instantanés, de ces types, de ces physionomies, de ces actualités qui rendent, il faut le dire, notre métier très varié, très instructif et attrayant.

C'était un matin oii j'allais prendre à la gare du Nord le train du dimanche pour mon pied-à-terre campagnard. Deux personnes débouchaient de la rue de Dunkerque, un petit gros trapu, et un autre à barbe noire, qui me rappelait un député que je ne veux pas citer. Je précise seulement que le petit gros trapu„ à l'aii' d'un lutteur, était le fameux Cornélius Herz. Cet écumeur d'affaires a manié

beaucoup d'argent ; cet argent, il Ta pris dans la poche des contribuables pour nourrir les journaux de M. Clemenceau. Vous allez comprendre comment cela se rattache de plus en plus à l'Affaire.

Personne ne se doutait qu'avec Cornélius Herz un drame énorme prenait le train pour Londres. Le soir, en effet, on annonçait la mort du baron Jacques de Eeinach, dans sa propriété de Nivilliers ; cette mort subite devenait le lendemain un suicide. Ce suicide était mêlé à la fameuse affaire du Panama, tellement qu'on arrivait à redouter toutes les compromissions parlementaires laissées comme héritage dans des listes et des talons de chèques par le défunt. Le bai*on Jacques de Eeinach était une de ces puissantes i)ersonnalités d'affaires Israélites, qui, pendant que nous nous .^tons pour ramasser modestement quelques miettes, pfrôneiïll-^les plus gros morceaux. On sait qu'il avait cherché à soutber de la Compagnie de Panama des naiHions, mais malheureusement avec l'obligation, ayant été pris à la gorge par Cornélius Herz, de lui repasser quelques-uns de ces millions, après avoir accepté, lui, la mission de corrompre le Pariement français par l'intermédiaire d'un autre coreligioûnaire, Arton. De sorte que le baron de Eeinach est mort comme le Christ, entre deux larrons. Nous ne sortirons pas de la Judée !

Cette vue rétrospective. Messieurs les Jurés, c'est pour vous faire pénétrer l'un des dessous et peut-être le principial, l'un des secrets et peut-être le plus important de l'Affaire.

Comment se fait-il qu'après un second procès et un second jugement de Conseil de guerre, il y ait eu cette ténacité qui arrachait la question résolue, du fond du gouffre où elle était, pour en accabler la France f Eh bien ! c'est qu il y avait une tête ambitieuse qui possédait des secrets d'État et qui tenait tout le monde politicien à discrétion, l'héritier du baron de Eeinach et de ses papiers, son gendre et neveu, M. Joseph Eeinach, député.

N^ous passons à l'année suivante, 1893. Il faut, puisqu'on *n'a pas pu entendre M. Eousselle, que j'indique quel aurait été l'intérêt de sa déposition. J'étais le compagnon de chasse de M; Eousselle, lui demeurant près Pontoise, moi à Parmain ; nous étions voisins. Voici comment, par la suite de l'Affaire, il me renseigna sur la présence d'Alfred Dreyfus -chez lui lors des grandes manœuvres de 1893 dans la région,.

et sur une «cène des plus si.£cnitîeatm^s qui s'était produite à son sujet.

Pour vous éf'ktiivr sur rincHleut, je vais prier M»^ Couprie \\e lire rartirle qwv j»' Us dnuH le Gaulohf et qui i^ourrait Blutituler : DREV-nis aux okandes manœtjtres de 1893.

A Dreyfus et le général Mercier sont ec^mme deux partfe

en présence devîint la ju.stiee militaîi'e Iraûc^'aise. Le destin r le fatum antique, les avait déjà lait se n^neoutrer...

i> On sait que l'auteur du fameux « l>Drderea\i ^ Burpris

eu 189 1 |>ar notre Service lie renseignements, termina it ainsi cette lettre-missive : Je vais partir en manœuvres.

5? Un an juste aupara • vant, le 27 août 1893, voici la Bcènt* qui se paissait en eantonnement des grandes injinœuvies de l'Oise, dont Touverture était imminente :

» A Géroeourt , Boissy r Ailler le. à quelques^ kilo- UîètreH de Pontoise, et dans les environs, était cantonné îe 2« cuirassiers. Parmi les officiers finirait un ca])itaioe d'artillerie»

stagiaire de TÉtat-Major.

versé dans ee régiment de eavalerî^ pom* suivi^e leB mannMivres, Entrée parenthèses, ce jeune capitaine îL\i\ii avec lui deux très beaux chevaux noirs et tout un attirail d'appareiUi photogi'apliiques.

p A déjeuner, les brida iitt? olïieiers de cavalerie et leur camarade occasionnel, capitaine d'artillerie, étaient imitée et réunis par le propriétaii'e de eéans à sa table tTimiliale. Très galant homme, non moins connu strr le l>itnnie parisien que dans la région pontoisienne, agronome é mérite, doublé d'un grand ebasseur devant l'Éternel, ee propriétaire avait tait princièrement les choses, ou patriotiqucment, eomme

M*' COUPRIE Secrétaire de JW* MENARD,

l'on voudra. D'autant qu'il a gardé le culte de la cavalerie, où il fit son service militaire avec grades à la clé.

» Vous voyez d'ici l'entrain et la gaieté de ce déjeuner] où cette vibrante jeunesse militaire faisait assaut de belle humeur et d'esprit. Mais c'était surtout aux dépens de l'artilleur que s'exerçait la verve de nos cavaliers. Lui, le stagiaire, le nez dans son assiette, ripostait peu. De légers haussements d'épaule, un demi-sourire, c'était tout.

» On se lève de table. Les cuirassiers suivent leur hôte pour prendre le café et les cigares au jardin. L'artilleur préfère tenir corfipagnie aux dames, et l'histoire dit qu'il les sut intéresser par sa conversation autant que par ses talents de photographe.

» Au jardin :

» — C'est égal, fit l'amphitryon rieur à ces officiers de cuirassiers, encore tout allumés de leur petite brimade de tout à l'heure, vous l'avez malmené, votre camarade d'artillerie. Mais je l'ai trouvé bien renfermé

• » — Ce Dreyfus ! répliqua un assistant. Use dit Alsacien, mais il est plus Prussien que Français ; je le tiens pour capable de tout, et vous verrez qu'on en entendra parler

» N'était-ce pas le capitaine en second, aujourd'hui commandant V..., qui tirait, un an avant le procès de 1894, cet étrange horoscope sur le capitaine d'artillerie Dreyfus, stagiaire d'État-Major — car c'est ce dernier qui était là %

» C'est un fait à ajouter aux autres qui prouvent que Dreyfus n'inspirait qu'antipathie et défiance à ceux, qui l'approchaient ou le connaissaient. Tout son être, ses allures dégageaient donc un rayonnement de suspicion, en contraste flagrant avec l'ambiance de loyauté chevaleresque qui est l'apanage de ce noble métier militaire.

» Or, c'est à ces mêmes manœuvres de l'Oise, en 1893, que la personnalité du général Mercier devait émerger avec un certain éclat.

» Il commandait V ennemi figuré dans la phase finale des manœuvres, et, par sa résistance aux deux corps d'armée adverses, il fit preuve d'un talent de manœuvrier hors de pair. La façon dont il opéra, les deux derniers jours de combat, à la ferme de Belle-Assises et devant Beauvais, le classa parmi nos futurs généraux d'armée. \ ■. t- \

» J'ai raconté, à l'époque, ces épisodes mouvementés et l'intérêt que les attachés militaires étrangers prirent à cette quasi-révélation. Il y avait là Schwartzkoppen et Paniz-

zardi, les deux compères, cependant que le capitaine Dreyfus, ainsi qu'on vient de le -voir, assistait de son côté à ces brillantes opérations.

» Ne fut-ce pas là comme une rencontre fatidique ? Et quelle indication de la destinée que celle qui faisait déjà se mouvoir les uns près des autres ces personnages du drame formidable actuel, général Mercier, capitaine Dreyfus, et les attachés étrangers Schwartzkoppen et Panizzardi ! »

Je viens de parler du général Mercier. Je n'épouse aucunement sa cause, et il est bon que je dise* à MM. les Jurés que ma conviction personnelle, je me Pétais faite en dehors de lui. J'ai vu le général Mercier en tout et pour tout une fois, postérieurement, c'était au moment du duel de son fils. La conversation, par la force des choses, vint à porter sur le rôle du Syndicat Dreyfus — on peut bien l'appeler le Syndicat, vous ne trouverez pas dans ma bouche une parole agressive, je fais de l'histoire, * — sur le rôle de ce Syndicat, sur l'emploi de ses millions fournis par les Juifs du monde entier, sur la corruption des gens de lettres et l'achat des journaux avec cet argent ; et même je détrompai le général sur les raisons qui avaient fait de tel grand organe un défendeur de Dreyfus. Voilà tout ce que j'ai eu comme rapports avec le général Mercier.

J'ai eu également des rapports, par la suite de l'Affaire, avec le chef d'État -Major général ; ce n'est pas sa faute s'il a été chef d'État-Major au moment où notre Service de renseignements saisissait une pièce qui compromettait gravement Dreyfus et des attachés militaires étrangers. Je rencontrai ce général, le général de Boisdeiïre, et je lui dis: «Mon général, ne vous faites aucune illusion ; d'après les meneurs de l'Aflaire, ou vous êtes des canailles, ou vous êtes des imbéciles à l'État-Major ; vous êtes des canailles si vous avez fait condamner Dreyfus par haine de race; vous êtes des imbéciles si vous vous êtes laissé fourrer dedans ! »

Le général de Boisdeft're fut un peu estomaqué de mon apostrophe, et il me répondit : « C'est une question trop grave pour être traitée ainsi. L'État-Major est impuissant dans l'Affaire, il a rempli son rôle ; mais ce n'est pas une question d'État-Major, c'ost une question de gouvernement, qui sait ce qu'il faut savoir, et qui seul est juge de ce qu'il faut faire. »

Cela ne m'apprenait pas grand'chose, mon opinion étant

déjà faite. Cependant, le général de Boisdeô're avait trouvé qu'il s'aventurait un peu trop en prenant un journaliste militaire comme confident de cet aperçu des dessous de l'Affaire ; et, le soir même, il m'envoyait son officier d'ordonnance^ M. Pauffin de Saint-Maurel, pour me dire : « Le général vous a parlé d'homme à homme, mais non pas pour que vous en fassiez une interview. » Ce à quoi j'ai déféré.

Dans tous les cas, vous venez de voir apparaître à la fin de 1893, — et vous comprenez combien le récit fait par M. EonsseUe était plus probant que ma reproduction, — vous voyez apparaître le génie du mal, qui sera cause, entre autres calamités, de l'arrêt de notre relèvement militaire.

Mais l'année 1893 n'était pas de celles qui devaient faire craindre cet abaissement de l'effort que nous avions entrepris pour relever le pays et ses armes ; au contraire, eUe finissait pleine de promesses avec l'arrivée des marins russes et de l'amiral Avellan. A Toulon comme à Paris, vous vous rappelez que, selon le mot du tsar, ce furent des fêtes inoubliables. A ce moment, la marine russe venait rendre à la marine française la visite qui lui avait été faite à Cronstadt quelque temi)s auparavant par l'amiral Gervais.

L'amiral Gervais, avec sa grande allure et cet aspect de marin consommé qui le caractérisaient, avait produit la plus vive impression à Saint-Pétersbourg auprès de l'empereur de Eussie, et notre marine elle-même avait montré tout ce qu'il y a de ressources en hommes et en valeur dans un pays tel que la France. C'est le clou auquel je rattache tous nos événements extérieurs. La Eussie avait réfléchi sur la situation que lui avait faite le machiavélisme bismarçkien avec le traité de San-Stefano, sur les questions de politique étrangère engagées entre elle et l'Allemagne, et elle se prêtait à un rapprochement avec la France ; sa marine venait, ainsi que je l'ai dit, rendre en France la visite de l'amiral Gervais à Cronstadt et à Saint-Pétersbourg, r La marine française fut en définitive le premier agent de l'alliance russe. Ceci montre quel prestige elle gardait à cette époque.

Je ne crois pas envenimer le débat en disant qu'il n'y avait pas encore, dans notre admiiable corps de marins, un officier comme cet autre Juif, Ullmo. C'est une fatalité! Enfin, on peut dire qu'à ce moment un essor d'espérance et d'ambition gonflait nos cœurs.

Vous comprenez. Messieurs les Jurés, si vous avez suivi ces événements, le bel effort de notre diplomatie pour arracher la France à son isolement, et lui donner cet appui puissant de la nation qui contre -balancerait à l'autre front de l'Allemagne les menées de l'ennemi que nous avons à nos portes de l'Est. Cela fut l'œuvre de notre marine d'abord, ce sera l'œuvre de notre armée ensuite.

Les grandçs manœuvres de 1895, en présence du général russe Dragomiroff, la revue de clôture des manœuvres à Mirecourt, en présence du prince Lobanof, nànislre des Affaires étrangères de Eussie ; puis la revue de Châlons en l'honneur du Izar, et enfin celle de Bétheny, devaient convertir l'entente en alliance. Mais nous n'en sommes qu'aux Marins russes.

Ainsi finit l'année 1893; il n'y avait pas encore d'Afi^aire !

En 1894, je ne sais pas si beaucoup d'entre vous se le rappellent, et je m'excuse encore une fois de vous faire remonter aussi loin, — bien que l'acte du Panthéon dérive directement de ces événements, — en 1894, une nouvelle sensationnelle éclatait à Paris sous forme d'un numéro de la Libre Parole du l*-''^ novembre 1894, annonçant :

«Hauta trahison. — Arrestation de rofficier juif A. Dreyfus.»

Pour être très sincères, beaucoup se demandaient, et j'avoue que je n'en étais pas très éloigné, si l'on n'exagérait pas un peu ; si la campagne antisémitique n'était pas pour quelque chose dans cette révélation sensationnelle; si véritablement il y avait bien eu haute trahison, et si l 'officier était aussi coupable qu'on semblait l'indiquer. L'émotion n'en fut pas moins vive, et l'arrestation du capitaine Dreyfus défraya toutes les polémiques et toutes les conversations.

Mais ce même numéro de la Libre Parole provoquait dans un autre endroit une émotion au moins aussi vive qu'à Paris : c'était à Potsdam,. c'est-à-dire au Versailles allemand, le château impérial qui se trouve à côté de Berlin, où le courrier du matin apportait le numéro dont s'agit avec, en tête, ces mots au crayon bleu : « Der Kap Dreyfus ist gefangen », et le timbre du cabinet militaire de l'empereur, à Berlin. C'est le cabinet militaire qui prévenait de la sorte le souverain. L'empereur d'Allemagne de sauter immédia-

tement dans son conpé ou dans le train, et de se rendre à Berlin. Apparemment, c'est que l'arrestation du capitaine Dreyfus l'intéressait au premier chef.

On dira : Tout cela, c'est après coup. Non, ce fait était révélé à cette époque dans un journal, VEcho du Nord, où les détails furent donnés tout au long par celui même qui avait vu le numéro de la Libre Parole dans la chambre dé l'empereur, un Alsacien comme Dreyfus, M. Mertian de Muller, avocat à Lille, en voyage à Berlin à l'occasion des congés de la Toussaint, et que j'ai été voir en personne pour savoir si c'était une légende ou non.

M. Mertian de Muller me raconta par le menu la visite qu'il avait faite à Potsdam. Il y était avec un autre Lillois, M. Froment -Meurice, je crois. A Potsdam, le majordome leur dit : « On ne \isite pas en ce moment. »

M. Mertian de Muller, qui parlait l'allemand comme le français, ne fut pas embarrassé pour si peu ; il sortit de sa poche une poignée de marks, et alors le majordome ou portier, convaincu (ce qui arrive souvent aux Allemands) par cette raison sonnante, dit : « Allons vite ! Temperenr est parti brusquement, on ne sait pourquoi, mais nous aurons le temps de tout voir, jusqu'à son pot de chambre, » ajouta-t-il, en plaisanterie germanique au gros" sel.

• Les deux visiteurs parcoururent les diverses pièces de l'appartement, toujours pressés par leur giiide, qui leur disait : « Schnell ! schnell ! » (Vite ! vite !). — « Mais pendant que M. Froment-Memice se laissait conduire, M. Mertian de Muller était tombé en arrêt devant une table qui se

trouvait vis-à-vis du lit de l'empereur Voici la description

de la pièce telle que me l'a donnée M. Mertian de Muller : d'un côté, le lit de mEieu, petit lit de cuivre de l'empereur; en face, au mur, le portrait du Premier Consul : « L'ennemi

héréditaire que l'Empereur veut toujours avoir devant

les yeux », fit sentencieusement le guide.

A cet égard, vous avez vu. Messieurs les Jurés, que, récemment, la première visite des princes impériaux allemands de passage à Paris fut pour le tombeau de Napoléon aux Invalides. En Allemagne, on se demande toujoura quel génie ce devait être, et quel pays à surprises est la France, pour avoir pu mettre la Prusse à deux doigts de sa perte en 1806 ; ils en restent stupéfiés

Je continue la description de la chambre à coucher impériale : au centre une table ; sur cette table V Annuaire

de rarmée allemande, relié en rouge ; puis ce numéro de la Libre Parole, jeté là comme dans un mouvement de colère, avec son annotation au crayon bleu :

« Der Kap Dreyfus ist gefangen. » En français, le capitaine Dreyfus est « pris. »

Et le timbre hexagonal du cabinet militaire.

Eentrant en France, M. Mertian àe Muller apprend l'arrestation de Dreyfus, et alors un travail d'esprit s'opère en lui ; il se dit : « Tiens, Der Kap Dreyfus est connu du Cabinet militaire allemand, sans quoi il n y aurait pas eu sur le journal ce coup de crayon bleu. »

C'est alors qu'il raconta cette \isite à Potsdam. Il paraît que cela était assez inquiétant ou gênant pour d'autres, car M. Mertian de MuUer fut l 'objet de démarches en vue de modifier ou retirer son récit. Il reçoit un jour la visite de deux personnes qui demandent à lui parler ; il les reçoit comme un avocat doit recevoir dans son cabinet les visiteurs, comme il me reçut moi-même plus tard.

L'une de ces personnes lui dit :

— Vous avez laissé paraître dans les journaux une interview ; certainement votre mémoire vous a fait défaut ou vous avez voulu tromper vos lecteurs.

— Ah ! elle est forte ! J'ai rapporté le plus fidèlemeat possible une chose que j'ai vue, de mes yeux vue ; quel intérêt voulez-vous que j'aie à dire autre chose que ce que j'ai vu ?

— A supposer que cela soit, il faut le changer

— Comment ! Expliquez-vous !

— . Eh bien ! ce n'est pas du tout « Der Kap Dreyfus ist gefangen » qu'il y avait.

— Si ce n'est pas « gefangen », je veux bien que ce soit « genommen »; l'un ayant plutôt le sens de « pincé », l'autre de « pris », et un mot allemand presque synonyme peut s'être substitué à l'autre dans ma mémoire.

— Non, il y avait ou il devait y avoir « eingeschlossen, » (EingescMossen, de ScMoss, serrure, fermeture, veut dire

« enfermé, » et l'on comprend la différence avec gefangen, pris, dans le sens de pincé, attrapé, voire pris au piège, )

— Cela, jamais de la vie î

— Eh bien ! nous n'y allons pas par quatre chemin» : quelle somme d'argent voulez-vous pour faire cette simple rectification ?

— Mais voyons, à qui donc ai-je affaire ?

-— Je m'appelle « Qui paye rubis sur l'ongle, » et puis, je représente le Syndicat Dreyfus ; il a vingt millions maintenant, il en aura trente, il en aura plus encare ; ce qu'il faudra faire pour mener la campagne jusqu'au bout, il le fera,

— Je regrette, fit M. Mertian de MuDer, -mais (il a employé cette expression) j'ai les pieds nickelés.

Sur cette réponse froide et bien décidée, les deux visiteurs s'en allèrent en faisant claquer la porte et disant : « Oui, nous irons jusqu'au bout, et s'il faut mener la Frg^nce jusqu'à la guerre, nous l'y mènerons ! »

Tout cela m'a été raconté par lui-même, M. de MuUer, mort depuis.

Voilà le cas de Dreyfus éclairé par cette phrase révélatrice que Dreyfus est connu à Berlin et du Cabinet militaire impérial. — Je serai bref, tout en étant peut-êt^e plus documenté que d'autres, sur l'importance de l'espionnage au point de vue militaire. L'espionnage est, malheureusement, un véritable rouage de l'immense machine que constitue une armée, surtout dans des pays comme l'Allemagne, où il est organisé de la façon la plus savante et la plus méthodique. Chez nous, nous avions fait des merveilles avec notre Service des renseignements avant qu'il ne fût brisé par le Dreyfusisme; eux, les Allemands, ont l'espionnage comme ils ont de la cavalerie, de l'infanterie, etc. ; c'est une arme spéciale, un service occulte, avec des ramifications qui nous échappent. Leurs agents ont un système très simple ; quand on leur dit : « Je vous tiens », ils répondent : « Jamais de la vie ! » Tls mentent méthodiquement, comme ils ont falsifié autrefois la dépêche d'Ems ; c'est de tradition. On pince un de leurs espions ; ils répondent : « Connais pas. »

Il y a eu en Franchi un cas frappant, celui de l'attaché militaire des Etats-Unis, l'officier Borupt, qui poussa des cris de paon, lorsqu'on le prit en flagrant délit d'espionnage : « Je suis un gentleman, déclarait-il, cela doit vous suffire. »

On lui montra, sui' preuves péremptoires, qu'il avait été filé et qu'il avait été pincé. Borupt a été alors évacué, et on l'a remplacé par un autre attaché militaire à l'ambassade des Etats-Unis. Hier je me suis servi du mot de « mèche» ; il est à propos ici, car Borupt fournissait à l'attaché militaire allemand les renseignements dont cdui-ci avait besoin dans certains cas y c'était un arrangement entre eux. ^

Telle était donc la position de la question pour Dreyfus, lorsque le Journal des Débats^ le 25 novembre 1894, publie une lettre, signée : « Un vieil officier d'Êtat-Majoe. » En effet, rien qu'à la tonalité de l'article, je vois que c'est un homme qui connaît son affaire : « Nous allons, dit-il, sortir des' hypothèses de journaux, des commérages de reporters, pour entrer dans l'étude technique. » Cet article, qui serait à lire en entier, a pour titre naturellement : (( L'Affaire Dreyfus. »

L'auteur, qui montre là le bout de l'oreille favorable à l'atténuation des faits, ne comprend pas d'abord comment le général Mercier a pu laisser s'ouvrir un débat aussi grave, mais il ajoute :

Comme on ne saurait admettre un seul instant qu'il ait pu s^ élever un si grand bruit pour rien, ou pour peu de chose ; comme on répugne à supposer qu^un ministre de la guerre ait soulevé, non seulemerU sans de sérieuses présomptions, mais encore sans une quasi-oertitude, un scandale qui ne peut avoir pour résultat que de semer la division et la suspicion dans T armée aussi bien que dans le pays, on s'étonne que le nôtre s'en remette si phnosophiquement à l'instruction du soin de faire la lumière sur différents points très essentiels qui, pour lui, n'auraient jamais dû rester seulement indécis.

Encore un peu, c'est le général Mercier qui aura tort d'avoir laissé s'introduire un type comme Dreyfus à l'Etat- Major.

Dans un grand État-Major général, plus que nuUe part ailleurs, il ne devrait y avoir de collaborateurs ni même d'auxiliaires soupçonnés, parce qu'il n'y devrait jamais entrer personne de soupçonnable, — condition d'autant plus facile à réaUser que V armée est la maison de verre par excellence. Je rnets en fait que, après des années d'une vie où tout se passe en commun, le travail comme le plaisir, sous les yeux toujours curieux et souvent jaloux de ses supérieurs, de ses égaux ou de ses inférieurs, un officier est, comme on dit vulgairement, coté, et que, si l'on ne sait pas toujours ce qu'il fait, du moins peut-on toujours savoir ou présumer ce qu'il est capable de faire.

Les débats si poussés du procès de Eennes ont fait connaître la « cote d'amour », c'est-à-dire très douteuse donnée à Dreyfus par ses chefs ; — "quant à ce qu'iZ était capable de

faire, je vous ai cité le propos typique d'un de ses supérieurs et le sentiment de ses camarades en cantonnement chez M. Eousselle, aux manœuvres de 1893: «Capable de tout !»

Cela est d'autant plus vrai pour les officiers qui ont passé par deux ou même trois écoles (et en dernier lieu par l'École supérieure de guerre), où les années d'apprentissage sont aussi des années d'épreuve morale. Si donc il se rencontre par hasard, parmi eux un de ces hommes que les notes d'inspection générale quaUfient de « dquteux », la plus élémentaire prudence commande de ne point l'affecter à de» emplois où est déplacé tout officier qui n'est pas réputé absolument sûr, et dont tous les chefs, scms exception, ne pourraient pas répondre « comme d'eux-mêmes ».

Je ne vois donc rien qui puisse dégager leur responsabilité, à moins que l'on n'adopte quelque supposition qui, du même coup, ATTÉNUE dan^ une certaine mesure celle de V inculpé lui-même.:...

Outre que je ne suis pas de ceux qui excitent de gaieté de cœur

a à la haine et au mépris » envers toute une catégorie de citoyens, et qui diraient volontiers : « Ce n'est rien ; c'est un Juif que l'on étrangle, » — d'instinct, je me range du côté des gens simples qui se refusent à croire, jusqu'à démonstration du contraire, à la réaUté du plus abominable de tous les crimes, ou qui du moins s'efforcent

d'Y TKOUVER UNE EXPLICATION QUI EN DIMINUE L'HORREUR. —

Or, cela ne me semble pas absolument impossible

Tout ce qu'on aurait pu rélever à sa cha/rge, ce serait certaines fréquentations, de celles que Von qualifie d'interlopes ; certains rapides voyages hors frontières, peut-être très explicables, mais restés jusqu'à présent inexpliqués (pour nous).

Qui sait si l'on ne trouverait pas de ce côté le bout de fil conducteur que l'on a, je veux dire que MM. les reporters ont vainement cherché jusqu'ici ?

En effet, le métier d'officier d'Etat- Major, swrtautdu grand Etat- Major général, a des séductions et des tentations inconnues au simple -officier de troupes. Tenu de savoir beaucoup de choses, et de très diverses ; à même d'en apprendre davantage, et d'autant plus apprécié de ses supérieurs qu'il sait mieux et a beaucoup appris, il brûle du désir de se signaler, de se pousser, et .ce ne sont ni les moyens, ni les occasions qui lui manquent. Il a pu être employé dans une de ces négociations louches, mais nécessaires, où Von est très souvent forcé de tendre d'une main pour recevoir de l'autre, et, pour peu que l'ambition le talonne, il peut vouloir profiter de la leçon, de l'expérience, voire des relations ainsi établies ou d'autres analogues.

Tonte la différence, qni est grande, il est vrai, c'est qu'il aura agi dans le premier cas avec l'au^jorisation de ses chefe et aura été « couvert » par eux, selon l'expression consacrée ; dans le second, spontanément et à ses risques et périls. — Supposez-le réussissant et en passe de prouver de la sotte son flair, sa sagacité, son habileté à la fois diplomatique et militaire ; quelle « bonne note » et comme cda peut aider puissa>mment à son avancement et à son avenir ! Mais, aussi, supposez-le s' embrouillant par inaptitude ou par malecha/nce, au cours d'une intrigue dont le dénouement seul peut être connu, et qui, à tout prix, doit réussir ; représentez-vous -le surpris dans ijne POSTURE QUI PRÊTE A L'ÉQUIVOQUE, quél écToulemeUt de ses petits plans et de ses grandes espérances, et à quels légitimes soupçons n'aura-t-il pas prêté le flanc ?

Voilà mon hypothèse

JJn Français, un Alsacien, un homme qui porte un uniforme

respecté entre tous, est sous le coup de V accusation la plus grave, inculpé du crime le plus odieux ; tant que je ne serai pas fixé, f aimerai mieux le croire imprudent que coupable, et je me dis qu'il sera toujours bien temps de l'accabler et de le maudire.

Un vieil Officier d'État -Major.

C'est^ainsi qu'un Vieil officier d'État-Major plaide à cette date de 1894, lorsque les grands conflits ne se sont pas encore déchaînés, les circonstances atténuantes sur le terrain technique en faveur de Dreyfus, en prison au Cherche-Midi.

Quand on est du « bâtiment », on ne peut que déduire d'un pareil article qu'il était « inspiré », comme nous disons dans la langue du métier, et qu'il avait pour but d'offrir comme un terrain d'accommodement ou de transaction au général Mercier, contre lequel le « Vieil Officier d'État- Major » témoignait plutôt de l'amertume. Mais la tendance à l'atténuation et à l'arrangement n'était pas dans les idées du général Mercier ni de l'État-Major, parce que, très probablement, on jugeait la situation de nature à comporter un acte décisif. ^ >

A mon point de vue personnel, ce qui dut créer un parti irréductible au Ministère de la Guerre et dans notre État- Major, c'est qu'on allait procéder à la transformation de notre artillerie, et que toute divulgation était de nature à jeter le trouble le plus profond dans cette entreprise considérable et délicate qui, grâce à la sévérité des mesures prises par nos Directions militaires, put être tenue assez secrète

pour surprendre et presque effrayer le monde de la guerre à Berlin. J'ai eu à cet égard des détails très curieux, mais cela nous entraînerait trop loin.

Voilà comment,* à mon point de vue professionnel, en dehors de tout esprit de parti, se présentent les origines de l'Affaire, et comment ce que j'avais considéré peut-être, non pas comme une machination ourdie contre un ofSeier juif, mais comme une exagération de l'esprit militaire, s'est expliqué.

Les événements suivent leur cours et Dreyfus est à l'instruction.

Passons rapidement, sauf en ce qui concerne un fait que voici. C'est encore un peu d'histoire rétrospective, mais vous y verrez que la gravité du conflit qui s'élevait n'était pas l'arrestation du capitaine Dreyfus.

Les journaux du 13 décembre suivant publiaient cette note de V Agence Havas :

Plusieurs journaux persistent à pubUer des renseignements complètement faux sur l'affaire Dreyfus.

Il est absolument inexact que M. de Munster en ait entretenu M. Hanotaux autrement que pour protester formellement contre toutes les allégations qui mêlaient l'ambassade d'Allemagne en France à cette Affaire. Nous sommes également en mesure de démentir que le Ministre des Affaires étrangères ait remis au comte de Munster aucun document ou aucune pièce de quelque nature que ce soit, se rapportant soit à l'affaire Dreyfus, soit à des faits d'espionnage.

Voilà un démenti catégorique en apparence. Or, nous, journalistes avertis, voici comment nous interprétons ces communiqués : « Plusieurs journaux persistent à publier des renseignements complètement faux sur l'affaire Dreyfus, » nous lisons, nous : « Plusieurs journaux publient des renseignements complètement plausibles sur l'affaire Dreyfus. » — « Il est absolument inexact que M. de Munster en ait entretenu M. Hanotaux » ; nous lisons : « Il est certain que M. de

Munster a entretenu » . — « Autrement que pour

protester formellement contre toutes les allégations qui mêlaient l'ambassade d'Allemagne en France à cette Affaire. » Cela, c'est possible ; l'ambassade d'Allemagne, en tant qu'ambassade, n'a pas été mêlée à cette Affaire ; mais à l'ambassade il y a un bureau d'espionnage, là se trouve un des éléments de la vérité; le bureau de l'attaché militaire,

;Y r<'|MKiu<'. «'«iloiM'l d*' Schwîirtzkoppon ; ]à est l'un des imimmIs (Ir ri!iil»n»t»:li().

n Nous s<»nmM's «'«.^alctiuMil en moRiire de démentir que \v Miiiisln» iWn AlTjiires étranjrères ait remis au comte de MunsItT aiieuiï «itu-uiiH'iit «ni uiieurie pièce de ([uelque nature «iue rr sent, se rapportant, soit, à l'aiTaire Dreyfiis, soit à TalYaire ires])i(Mïna^e. ^^ Nous disons, noiLs : « IJ ost certain «|u'il y a en pièce sous rtiehe. » On ne ]uvrle ipie du ^^Hnistèie ti.'s AlTaires etraniii'ivs ; tuais pas un mot de la scène qui va sr ]»asser à rftly^ee.

,h' virus «le lire: - Il est inexact que ]\î. de Munster ait

entreten\i M.llaîuïtaux ^^ Or. d'un autre côté, nous a^^ons,

A trtte e]MUiue. une maladie <li])ltnnatique dt» M. ITanotaux. A troi^i jours dMutervalK^ voiri le certificat donné par les tli»»ti'iiis Pnui-il et Menier: .. >l. ITanotaux est entré en *ou\alrsiviue et s.Ma oMiire de îrarder la chambre quelques jouis. -

i\{{c ih^pèrhe du liî divembre ISO 4, de VAaence Haras, iî\e l.i i\ iti' tir la t'.iuu'iisc nuit historiqui' : c'est à rÉlj'sée nuKU' ijr.i- M. tie Minister, sur depèvlu-s surA'enues de lir'. li;i. st îi'iioiî eusuiîe |unir avoir un lon^ conciliabule i\r» M. i'a.siuM; rerier. l.e Miuisiic do la lîuerre. général \Umi it-r. Si' UMiait là i u 'iK»iîîîar»euce r.vec U- iii-néral de Bois- »UM-:e. x'\\.'( kV\\\\\\ W.voY trvii.val. po;:v être prêt à toutes » \c;:î;;,ri:es. Vi kc \\\>{ <\nà îuiîrùii i^uo le i:enéraî Mercier. >i;:r ;-.-.r .i. vv.-.ère ilepèv :u' !\çu;^ lie Invlir.. p;u dire an gênév.'.î »'.. î\v^iïr;\ve et av.\ v^^V.virrs dT.:::: -Major attendant à i\'>'..^ -v^:'.: le v Ms li'orihis vie :r;olMlis:i:io:î à transmettre : ^ \ o-^ :^e;ne' .-V.er \ eus eoueher. iv no ii<:nî pas pour cette

I ^i iniï 1«^ etîixîk^^ mil

regard de la presse parisienne, il proférerait en une protestation énergique pour dire : « Je suis la victime d'une affreuse méprise ou d'une atroce machination ? » Nous comprendrions tout cela. Eh bien ! non, l'attitude de Dreyfus est accablante pour lui, et je vous dirai ce que j'en ai dit, à la sortie, aux coreligionnaires de Dreyfus qui m'interrogeaient ;

— C'est un renard pris au piège.

Je ne me doutais pas de rendra aussi bien l'un des sens du mot gefangen, qu'un de mes confrères parlant allemand vient seulement de me traduire dans ses diverses significations, par lettre à moi adressée à la Prison de la Santé.

Je ne me doutais pas surtout d'avoir eu la même impression sur l'accusé que M. Lépine lui-même, notre préfet de police, l'homme populaire de Paris, déposant le 24 av^ril 1899, lors de la première Enquête à la Cour de cassation,, sur ces débats du Conseil de guerre de 1894, auquel il assistait :

» Quant à l'accusé lui-même, rien dans son attitude n^ était de natwre à éveiller la sympathie, mctlgré la situation tronque dans

laquelle il se trouvait Il niait tout, d'une voix atone, paresseuse,

blanche.

« Parfois, au cours des débats, sa figure se plissait convulsivement ; parfois un soubresaut le soulevait ; mais pas un mouvement dHndignaiion, pas un cri du cœur, pas d^ émotion communicative, »

[Et M. Grégori fait donner lecture par M® Coupry'de l'article qu'il publia dans le Gaulois sur ses souvenirs de cette ouverture d'audience du Conseil de guerre de 1894.]

Dreyfus est condamné. Quelques joms encore, et le 5 janvier 1896 au matin, il est conduit à l'École militaire pour subir sa peine de la dégradation. Le soir de la triste cérémonie, on lit dans le journal le plus sûrement informé de Psaîs, celui dont le reportage puise ses renseignements mx sources les plus exactes, j'ai nommé le Temps, numéro portant la date du 6 janvier 1895 :

Une déclaration du Condamné

La foule s>st écoulée, émue, dans la cour. On raconte qu'Alfred Dreyfus aurait fait allusion à sa conduite, en parlant à ses gardiens, ak>rj* (lu^il attendait l'heure d'être conduit dans la cour où il devait expier,

N^u^ atans pu contrôler ses paroles ) les voici à peu près textuel- ■it:

I «IMS innocent. Si j'ai livré des documents à V étranger^

»» c'était pour nmoner et tn atmr de plus considérahles ; daiià trois *» ans, on saura la vérité, et le Ministre lui- mémo rei>r<îndra mon » affaire. •

a Nous avous pu contrôler u, iiiiprime le Temps ; est-ce ornez oUiîr y

Quand le Temps déclarait reproduire « à peu pràs textnellement ?> les j déclarations de Dreyfus au capitaine Le Bniu-Renaud chargé de Ba garde, déclarations faites à travers une séné de propos interrompus pendant près de trois quai'ts d'heure qu'ils pansèrent eu tête-à^éte, cet « à peu près » voulait dii^e que notre confrère, au lieu de doeumtmts livrés à V ÂUemagne, selon les aveux de Dreyfus, se contoutait d'imprimer par circonspection :' a Livrés à l'étranger. »

Bemarquez la frappante analogie entre ces déclai-ations « contrôlées >> de Dreyfus^ ^ — que sm a livré des documents, c'était pour amorcer et en eivoir de plvs considMMeg, ^ et la thèse plaidée tout à Thcure par le Vieil olïicier d'Ëtat- Major dans le Journal des DBats, que Dreyfus a pti << tendre d'une main pour recevoir de Vautre. »

{Quelques jours se passent encore ; et, à la stupéfaction générale, M. Casimir-Perier, toujours sans doute sous le coup des impressions ressenties depuis la nuit historique, donne sa démission de Président de la République par une lettre conçue en termes sybillins-

Et le lendemain matin, la première personne qui se présentait chez notre ambassadeur, M. Her bette, à Berlin, pour le questionner au sujet de ct^tte démission, c'était Tempereui* Gufllaume lui-même, le kaiser. Que voulait-il savoir, en sondeur, comme on dit familièrement ? Plus que probablement la notion que M. Ilerbette pouvait avoû' des dessous <lu cas de Dreyfus, et du coup de crayon aventui'cux dont le souverain ti'op impulsif avait livré ce nom sur un papier échangé entre le cabinet militaire de Berlin, et l'attaché militaire allemand, colonel baron de Schwartzkoppeu, à Palis. Sans la saisie d'un ])apier de ce genre, intercepté, cambriolé pai* notre Service de renseignements et compromettant le kaiser aux mouvements toujours primesautiers, la nuit historique avec les instructions pressantes transmises de Berlin à ramhassadeury M. de Munster, n'aurait aucun sens. 0*est à ce point de vue qu'il était intéressant <reiiteu<lre la défiosition de M. Perh*t de Hourbonne, sur

— isoles confidences faites à cet égard dans l'intimité par M. de Munster, lui-même, à notre ancien attaché militaire à Berlin, colonel Stoffel, lequel était resté son grand ami.

Tel est, Messieurs les Jurés, le cas de Dreyfus dans l'Affaire prise à sa source même. Par la suite, ce cas a été retourné, l'Affaire a été dénaturée ; l'argent du Syndicat a fait son effet dans la littérature et dans la presse ; un bouc émissaire a été substitué à Dreyfus dans la personne de l'officier d'aventure Estherazy, perdu de dettes, et passant en Angleterre pour déclarer de loin que c'est lui qui avait écrit le bordereau.

Tous ces trucs ne prouvent qu'une chose pour l'observateur perspicace et sur ses gardes : c'est la puissance de l'intrigue juive, la puissance de ses millions pour arriver à blanchir l'officier israélite imprimant cette nouvelle tache à sa race. Mais le fond de l'Affaire reste ce que je viens de vous dire.

Ma conviction ainsi faite. Messieurs les Jurés, et passée ensuite au crible de tous les arguments ultérieurs, de tous les faits nouveaux de la campagne dreyfusiste, — vous jugez de mon état d'âme à l'approche de la cérémonie du Panthéon avec participation de l'armée à cette apothéose de deux ennemis de l'armée : Zola, défenseur de Dreyfus, et Dreyfus lui-même, présent.

En quelques notes brèves, je n'ai plus qu'à vous transporter en plein événement.

Le 3 Juin, — transfert, dans la soirée, des restes de Zola du cimetière Montmartre au Panthéon. — La jeunesse des Écoles ameutée. — Les barrages au Quartier latin. — Ce que pensent les agents : « H est impossible qu'il n'y ait pas de coups de revolver demain », me dit textuellement l'un d'eux ; — leur consigne est d'assurer le service d'ordre ; — leur sentiment intime, c'est qu'on leur fait faire une besogne indigne.

Place du Panthéon : arrivée du corps. — Et arrivée de Dreyfus par un tournant de la place, le long de la grille de face. H demande où est l'entrée. Je la lui fais indiquer par un agent' Je pourrais le tuer.

Le 4 Juin : Lire sur le fronton du monument dont la coupole majestueuse domine Paris : « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante ! »

Voir sur la place les troupes de la garnison de Paris en tenue de parade, tambours et musiques, drapeaux déployés, généraux et officiers, l'épée à la main !

Voir, face à l'entrée principale, immobile sur son cheval pendant toute la durée de la cérémonie, le gouverneur militaire de Paris, général Dalstein, avec les plumes blanches, faisant en quelque sorte le salut de l'épée aux héros qu'il s'agit d'honorer, Dreyfus et Zola !

Et avoir la conviction que j'ai, dont je crois vous avoir justifié, que Dreyfus était coupable, que l'écrivain, son défenseur, Zola, n'a voulu faire qu'une opération de journalisme ou de librairie, bien payée et bruyante, pour ramener l'attention sur lui !

De quoi n'être pas capable à cette vue f

J'entre. Ma carte /ose ne me donne droit qu'au promenoir, si j'ose dire.

Des barrières à hauteur cC homme ; — des nuées de gardiens, d'huissiers, d'inspecteurs de police, d'agents en civil qui vont et qui viennent ; des gardes municipaux montant la garde, le fusil à la main ou le sabre au clair Eempart infranchissable derrière lequel Dreyfus, au banc d'honneur, peut se croire complètement en sûreté. Le Saint- Sacrement n'est pas mieux gardé.

Je me demande si je ne dois pas renoncer, si je ne m'expose pas à faire une esclandre ridicule; je bats en retraite; je me trouve, à la porte de sortie sur la rue d'Ulm, face à face avec les deux confrères qui ont déposé..

. Comment, Messieurs, une force invincible me fait-elle faire volte-face, passer par dessus ces barrières aussi haute-s que moi, traverser les lignes successives du service d'ordre, ie plus minutieusement, le plus sévèrement organisé, pénétrer enfin dans le groupe même de Dreyfus '^

Que s'était-il passé, pour à travers tant d'obstacles accumulés, tant de précautions prises, m 'amener comme mû par un ressort, et droit au but '^

C'est que je venais d'ientendre le Ministre de l'Instruction publique, M. Doumergue, chargé de prendre la parole à la cérémonie. Dans une tribune ressemblant à une chaire, ce prédicateur civil, en habit et cravate blanche, avait cruellement traité la langue et la pensée françaises, cela peut arriver à bien des ministres, mais il avait fait plus ; il avait osé parler au nom de l'Université, osé solidariser notre

mère l'Université, Valmà parenSj — je parle en ancien uiiiversitaire, — avec la cause de Dreyfus et de Zola.

Dans l'Université, je crois qu'il en est ce qu'il en était de mon temps ; il y a des esprits de tous les bords ; progressistes, novateurs, modérés, libéraux, parfois même des illuminés ! Ça ne gêne ni les uns ni les autres de se rencontrer, de causer en amis. De même, naturellement, il y a eu dreyfusards et ariti-dreyfusards, les uns et les autres de la meilleure foi possible. Toutes les convictions sont libres. La bonne camaraderie d'école plane au-dessus de toutes les divergences d'opinion et de vie.

Mais enrégimenter l'Université dans un des deux camps, et dans le camp de Dreyfus ; faire prendre officiellement parti à l'Université dans un litige profond qui- commande à tout le moins la réserve au corps enseignant, — cela ne pouvait se voir qu'avec le gouvernement qui s'est défini lui-même le régime de l'incohérence !

Qu'est-ce que Zola aurait dit du discours de M. Doumergue, lui qui, de sa lourde main fouailla souvent les parlementaires à l'égal des généraux ?

Oui, certes, je voudrais avoir son encolure et sa rage contre la phraséologie politique pour peindre en pied, comme il l'aurait fait, le Grand Maître de l'Université, prêchant l'évangile dreyfusiste aux professeurs, et engageant les jeunes potaches à se pénétrer des nouvelles beautés classiques de Nana, de Pot-BouUle, de Thérèse Raquin, etc.

Mais je préfère m'en rapporter à Zola lui-même, et le citer, flagellant le monde parlenaentaire :

La Chambre, &est comme une éepme d'ignorance et de vanité que le suffrage universel pousse dans Paris. Pcmtins d'un jour, illustres inconnus, plats ambitieux venant faire le jeu du plus fort et se contentant d'un os à ronger ; cerveaux malades, rêvant de venger leurs continuels échecs, tous les appétits déréglés et toutes les sottises lâchées ! Lorsqu'un homme simplement raisonnable passe et qu'U jette un regard sur ce grouillement qui fermente, il s'arrête, stupéfait,

navré Quoi! est-ce possible, est-ce donc la France qui est là?

Non, la France est ailleurs ; elle n'est pas avec la vermine qui la dévore ; elle est avec ceux de ses enfants qui peinent, qui travaillent.

Eh bien ! c'est le discours du Grand Maître de l'Université, bien petit maître en la circonstance, pailant une langue

qui ne rappelait que de loin celle de Cicéron C'est ce

discours, dont je ne relèverai pas le genre poncif et le style

boursouflé, propres aux cérémonies officielles C'est ce

discours qui a levé mes dernières tergiversations.

Ne fallait-il pas que l'Université, elle aussi, fût vengée de l'injure que lui faisait son Chef même en prétendant l'enrôler sous la bannière de Dreyfus et de Zola ?

L'enseignement de l'Etat en France mis au pas dreyfusard, concevez -vous. Messieurs, une telle monstruosité ?

Ces clichés ministériels et dreyfusistes de Lumière, de Vérité, de Justice, ces balivernes sonores, substituées à l'esprit scientifique, à la méthode expérimentale, avec .une légère teinte de scepticisme, dans le bon sens du mot, siceptikos, qui scrute ; substitué^ au libre examen dans toute son étendue, caractéristique de l'esprit universitaire ; — plus rien de tout cela ! H faut croire !

H faut croire à Dreyfus et croire en Zola !

Donc, j'ai vu l'armée, au dehors, obligée fie rendre les honneurs à la causé de l'officier juif deux fois condamné par ies Conseils de guerre ;

Et, au dedans, je vois l'Université mise en demeure d'adopter cette nouvelle doctrine, et d'y conformer son enseignement, d'y plier tout son personnel, maîtres et élèves !

Je saute par dessus les barrières. Vous savez le reste

Ai-je besoin de conclure, Messieurs les Jurés ? Les choses ne sont-elles pas assez parlantes ?

L'armée convoquée le 4 juin au Panthéon, par ordre du Gouvernement de Dreyfus — c'est le nom que portera' dans l'histoire le Gouvernement actuel — et convoquée pour quoi? Pour rendre les honneurs militaires à la trahison de Dreyfus et à l'antimilitarisme de Zola !

Et quels honneurs militaires ? On en rendrait à peine de plus grands à la dépouille glorieuse d'un général nous ayant reconquis V Alsace et la Lorraine,

Et à quel moment le Dreyfusisme tentait-il de faire subir cette sorte de dégradation publique à nos troupes, sans doute pour effacer définitivement le souvenir de la dégradation de Dreyfus ?

C'est lorsque nos soldats et officiers au Maroc, combattant ou tombant en héros, venaient de mériter une fois de plus à l'armée française, devant le monde, le respect et l'admiration.

En regard de l'armée, l'Université recevant de M. Dou-

mergue l'injonction d'être dreyfusarde ou de ne pas être ! Tout l'enseignement français averti par un Ministre de l'Instruction publique de croire à l'Évangile selon Zola !

Comment voulez-vous qu'une génération comme la nôtre ne soit pas profondément remuée, révoltée d'assister à de pareils effondrements des rêves qu'elle avait conçus pour son pays et pour elle-même ?

H m'est revenu qu'un grand journal de modération républicaine avait traité mon acte de « folie! » La folie, et même la folie furieuse, ce fut celle du Dreyfusisme en arrivant à ces excès frénétiques qui appelaient la camisole de force. J'ai remplacé la camisole de force, voilà tout !

Voulez-vous, Messieurs les Jurés, que nous allions plus loin, que Dreyfus fut à bon droit réhabilité pour cause de doute ou d'erreur judiciaire ? Ce qui n'est pas ; mais admettons-le pour poser les questions que voici, auxquelles il n'y aura qu'une seule réponse à faire, c'est que les fameux privilèges du moyen âge n'étaient rien à côté des privilèges contemporains du Dreyfusisme insultant au principe d'égalité inscrit sur les murs :

Pourquoi donc un gouvernement, dit républicain, prend -il parti dans une cause du ressort purement judiciaire ? Pourquoi ses faveurs aux partisans de Dreyfus, les injustices et les persécutions aux autres ?

Pourquoi ces députés et sénateurs, prenant dans vos poches de contribuables, Messieurs les Jurés, les 35.000 francs du crédit voté poux les frais du culte, à la cérémonie du 4 juin? De même qu'ils vous avaient déjà pris les 34.000 francs pour le remboursement des frais de justice de Dreyfus, et avec la même élégance qu'ils se sont voté leurs 15.000 francs 1

Pourquoi, surtout, ce spectacle inouï de l'État organisateur des célébrations dreyfusardes au point de se faire le distributeur des cartes ?

Oui, « l'État c'est moi ! » pouvait dire Dreyfus au Panthéon, entouré qu'il était de tous les pouvoirs publics, président, ministres, sénateurs, députés, magistrats, hauts fonctionnaires, ambassades, officiers de tous grades des armées de terre et de mer, ceux-là convoqués par ordre.

Qu'il se lève, le Français comme vous. Messieurs les Jurés, le natif comme vous, pour lequel ce gouvernement du peuple français ferait jamais la moitié de ce qu'il a fait pour ce Juif ? Qu'est-ce donc qui l'y force ? Quelle mainnvisibl e le pousse ?

J'ai soulevé le coin du voile. C'est que nos gouvernants et chefs dreyfusards sont de vieux complices, des complices collés par leurs mauvais coups, remontant aux mystères et aux cadavres du Panama.

Complices, les sénateurs et députés ayant voté la parade militaire du Panthéon ; — Fallières, Président non de la Képublique, mais des cérémonies dreyfusardes ; — Clemenceau, le vieux stipendié des Juifs ; — l'ex-lieutenantcolonel en réforme Picquart, bombardé général et ministre de la Guerre, — plus vite et plus haut qu'un Bonaparte, — pour services exceptionnels dans la campagne de réhabilitation du Traître ! L'exemple de l'indiscipline mis à la tête de l'armée dont la discipline est la base.,...

Voilà notre épopée, aujourd'hui ! Il y a cent ans, l'épopée impéiiale, au plus haut de sa splendeur, faisait de la France la grande nation et de son armée la grande Armée. Ce n'était pas seulement grâce au génie de Napoléon ; c'était grâce aux qualités de votre race qui prouvait, dans la personne de vos ancêtres, qu'elle est capable d'étonner le monde lorsqu'elle est bien commandée. JS'ous n'avons été battus, en 1870, que parce que nous étions mal commandés. Et si une misérable affaire d'espionnage a produit tant de ravages et fait dérailler tant d'intelligences, c'est que, politiquement, nous étions mal commandés.

En 1808, la France faisait des rois : tel Joseph, le frère de l'Empereur, sur le trône d'Espagne ; tel l'impétueux général de cavalerie Murât, sur le trône de I^aples.

En 1908, nos exploits, ce sont les cérémonies de Scheurer- Kestner au Palais du Luxembourg, de Suresnes, du Panthéon !

L'affaire Dreyfus, commencée en 1894, comme en 1794 la légende napoléonienne, n'a-t-elle pas fait de la grande nation, une petite nation ?

Et pourquoi sommes-nous tombés dans cet état f Parce que l'étranger, justement, a cherché et réussi à nous diviser, à nous désorienter, à nous bouleverser, sur quoi ! Sur cette affaire d'espionnage, encore une fois.

Disons le mot, Messieurs les Jurés, C'a été trop bête. A tout prix, il fallait se ressaisir.

Il ne s'agit donc plus, dans ce débat, d'un inconnu, d'un errant quelconque dont vous allez absoudre ou punir l'acte violent, mais nécessaire.

Je n'ai été que le soldat de tête d'une colonne d'attaque. Est-ce que le soldat existe par lui-même dans le chaos de la bataîQe î Sa personnalité ne compte plus. Peut-être est-il pourtant un être dont l'effort fut intéressant ; peut-être

y a-t-il denrière lui famille et prédilections toutoe qui

attache l'humanité par ses fibres intimes à la vie..... Marche quand même, soldat! Tout cela n'est de rien à cette heure • . Et si tu tombes frappé par la sévérité des juges, que sur toi passe le drapeau !

Ce n'est pas un .verdict de personne, un jugement individuel que vous allez rendre. C'est le prononcé du jugement de la France sur l'issue d'une criBe qui a profondément éprouvé la France, sinon compromis ses destinées, dont la grandeur ne pourra être retrouvée qu'à force d'énergie.

L'énergie que j'ai voulu montrer, c'est pour vous, représentants sans distinctions de toutes les classes de la nation ! C'est pour le salut moral du pays ! C'est pour son honneur ! Vous direz, Messieurs les Jurés, si j'ai été coupable !

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