LE RÉQUISITOIRE
L'avocat général Lescouvé prononce un réquisitoire relative anent modéré. Il déclare que sa tâche est bien simplifiée. Tous ses leSorts, dit-U, tendron b à restituer à cette affaire le caractère qui lui est propre. La matérialité des fadts est reconnue ; vous vous demanderez. Messieurs les Jurés, s'il y a eu l'intention de donner la mort; vous vous demanderez si Grégori a prémédité son acte, et ■enffuîte quel mobile l'a fait agir.
Il examine successivement ces trois points, énumère les peines qu'encourra Grégori suivant que le jury le déclarera coupable de crime ou de délit : de cinq à vingt ans de travaux forcés, dans le premier cas, de deux à cinq ans de prison, dans le second. « J'éprouve, dit-il, quelque hésitation à me montrer impitoyable à son égard, mais vous n'avez pas le droit de l'acquitter, ce serait un véritable déni de justice. » Puis U traite l'acte de Grégori de battage et de réclame, et termine par une péroraison sur la marche du progrès vers un idéal de justice et d'humanité.
PLAIDOIRIE de M* Joseph MENARD
Messieurs de la Cour, Messieurs le3 Jurés,
Vous avez tressailli, tout à l'heure, en euteudant le réquisitoire si ardent, si convaincu de M. l'Avocat général, et» j'ai, comme vous, subi le charme de cette parole. Pourquoi , faut-il que -tant d'éloquence, tant de sincérité ait été en quelque sorte gâté par une péroraison au moins inattendue ? On avait rappelé à cette audience le passé irréprochable de M. Grégori. Du dossier minutieusement examiné aucun renseignement n'était venu jeter sur cet homme le moindre soupçon. Et la procédure tout entière disait de lui que s'il ne fut pas toujours heureux il n'avait jamais cessé d'être méritant.
Si vous aviez quelque chose à lui reprocher, il fallait, pour la clarté, pour la loyauté du débat, que ce quelque chose fût apporté ici ; il fallait, au cours de cet interrogatoire si long, si minutieux, dire à Grégori : « Votre mobile, je l'ai trouvé : vous êtes un vaniteux, un besogneux, un homme acculé, qui a voulu sortir de cette impasse par un coup d'éclat. »
Et il fallait prouver qu'il était un homme acculé. Vous n'aviez pas le droit de déclarer qu'il y avait des plaintes ^ contre cet homme, sans nous apporter ces plaintes pour nous permettre de les peser et de voir ce qu'elles valent.
C'est toujours, hélas, le même système ! La lumière n'arrive ici que par rayons, que des voiles viennent à tous moments intercepter. Vous êtes dans l'obscurité sur le mobile de Grégori ; on veut que vous ignoriez pourquoi il a accompli son acte. Vous ne saui'ez rien de ces prétendues plaintes. Un témoin a maintenu ses déclarations, mais il vous est défendu de savoir en quoi elles consistent. On essaie ensuite de jeter je ne sais quelle suspicion sur un homme dont la vie est toute de travail, d'honneur et de probité. Ce procédé étonne et attriste.
Mais je veux, après cette première protestation et cette expression de ma tristesse, revenir au procès, rien qu'au procès. Je veux d'abord, car c'est la première question que vouB m'adresseriez, si vous pouviez me parler, savoir quelle est la qualification de l'acte qu'on reproche à Grégori.
Le juge d'instruction avait dit: tentative d'assassinat; M. le procureur de la llépublique, par des réquisitions conformes, a conclu : tentative d'assassinat. La Chambre des mises en accusation a répété : tentative d'assassinat, tentative d'homicide avec préméditation. Et la Cour de cassation, la Cour infaillible, dont nous n'avons plus à discuter les arrêts, à son tour, sur un pourvoi, d'ailleurs dilatoire, qui lui avait été soumis et qu'elle a jugé avec une rapidité tout à fait inusitée, a dit : tentative d'assassinat !
Ce n'est plus, aujourd'hui, une tentative d'assassinat. M. l'avocat général parlait, tout à l'heure, de simples coups et violences ; il disait : « 11 n'y a pas eu intention de tuer. »
Tentative d'assassinat, c'est le crime, c'est la peine de mort ou la peine des travaux forcés, malgré l'âge de Grégori, car ce n'est qu'à soixante-dix ans, si j'en crois le Code d'instruction criminelle, que cette peine n'est pas prononcée Tentative d'assassinat, crime ! coups et blessures, délit !
M. le président a trouvé une troisième formule ; il, a dit : régicide. C'est la vi'aie. Oui, Grégori a commis une tentative de régicide ! Dreyfus est roi ! Non pas par la volonté populaire ou de par l'hérédité, il est roi en vertu de cette jurisprudence, de ce papier écrit par les magistrats de la Cour de cassation, papier qu'il est seul à posséder, car il n'y a pas un seul être vivant qui puisse sortir un document • de cet ordre. Document unique ! on vous, disait. Messieurs les Jurés, que vous n'aviez pas à le discuter, parce que la Cour de cassation est supérieure à votre juridiction
L'arrêt de la Cour de cassation.
Comment pouvais-je entendre dire ces choses ? La Cour de cassation supérieure au Jury ! On nous apprenait à l'école que c'est le Jury qui a la plénitude de juridietion.Le Jury seul peut disposer de la vie, de l'honneur et de la liberté des citoyens.
Eh bien ! ce qu'on a dit à la Cour de Cassation, il n^ a pas d'inconvénients à le répéter devant les douzes braves
gens qui sont là et qui représentent la conscience légale du pays. Tout ce qu'elle a entendu pouvait et devait se répéter ici, afin que vous ayez touts les éléments du problème, que vous ne voyiez pas qu'un èoin du drame, mais que vous sachiez les origines de ce drame, sa raison d'être, pour qu'avant de condamner cet homme, vous ayez sondé sa conscience, ce qui est votre devoir et la seule garantie de la responsabilité grave que la loi vous a donnée.
Tout ce qui s'est dit devant la Cour de cassation pouvait être dit ici, et l'arrêt de la Cour peut être discuté comme toute œuvre humaine. H n'est pas vrai qu'il y ait un dogme nouveau, il n'est pas vrai que ceux qui ont supprimé les dogmes de l'Eglise et la révélation aient pu vouloir nous imposer un dogme judiciaire, une nouvelle vérité révélée, une oipinion qui devrait entraîner toutes les adhésions.
J'affirme que les arrêts de la Cour de cassation sont sujets à critique. Voulez-vous que je vous dise pourquoi. Messieurs les Jurés ? Précisément parce qu'ils sont motivés ; la Cour de cassation dit de quels éléments sa conviction s'est faite, et si elle écrit les motifs de sa décision, c'est pour qu'ils soient soumis à la sage critique populaire, c'est pour que chacun puisse les relire, les scruter, les analyser. Alors, quand on a lu, on se déclare convaincu -(c'est le cas de beaucoup), ou on se déclare non convaincu, c'est le cas de beaucoup d'autres qui sont aussi sincères et aussi respectables que les premiers.
Les arrêts de la Cour de cassation sont motivés ; c'est la grande différence qu'il y a entre eux et vos verdicts. Vos verdicts ne sont pas motivés, ceux des Conseils de guerre ne le sont pas non plus. Le greffier n'a pas pris note des dépositions qui se sont produites à cette barre, car personne n'a à les contrôler. Il n'y a pas de juridiction devant laquelle on puisse faire appel de votre décision. Et ce pouvoir, qui est le vôtre, cette souveraineté que la loi vous a donnée pour notre bien et notre garantie, ce pouvoir, il est aussi celui des membres du Conseil de guerre ; et si la Cour de cassation peut prendre une décision de justice, un jugement de Tribunal ou un aiTêt de Cour d'appel et disséquer les motifs qui l'ont dicté, il ne lui est pas permis (je ne crains là-dessus aucun démenti) de demander à des magistrats comme vous, pas plus qu'aux membres du Conseil de guerre, quels arguments les ont fait se prononcer j^our ou . contre l'accusé.
Vos verdicts ne sont pas motivés. Ecoutez le texte du Code : La. loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus. Elle ne leur prescrit point les règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude ou la suffisance d'une preuve ; elle leur prescrit de s'interroger eui-mêmes dans le silence et le recueillement, et de chercher dans la sincérité de leur conscience quelles impressions ont faites sur eux les preuves rapportées contre l'accusé et les moyens de sa défense. La loi ajoute qu'il ne faut pas vous 'fixer sur la quantité des témoins, aucune formalité n'est substantielle et nécessaii*e pour former votre conviction. Votre conviction se forme comme elle le veut, elle sort du plus intime de vos consciences : et c'est par là qu'elle est respectable et qu'elle s'impose.
Alfred Dreyfus,
C'est en vertu de deux décisions de cet ordre qu'un homme avait été condamné... JSTe croyez pas que je vienne ici l'accabler ! H est, je le disais hier, un être de douleur et peut-être d'expiation, un être qui depuis des années, s'il est coupable, doit sentir au fond de son âme la torture du remords. Les arrêts de justice peuvent déclarer qu'il est innocent, qu'importe, si au fond de lui-même la voix qui ne se tait pas lui redit sans cesse : « Mais tu sais bien que tu es coupable »
Cet homme a souffert dans sa chair meurtrie, dans ses ambitions non satisfaites, dans ses plans déçus, dans seà espérances irréalisées. Il a souffert dans les siens et ne s'est
pas défendu Tenez! j'aimais mieux l'autre, son frère, à la
ténacité duquel, à l'affection fraternelle duquel volontiers je rends hommage. Et hier, quand, de cette barre de témoins où il ne courait aucun danger, loin de Grégori, de ses protestations brutales, de sa main vengeresse, il insultait cet accusé, même dans cet acte, odieux en somme, il me paraissait avoir une certaine grandeur, parce qu'il vibrait. Alfred est venu, il ne vibrait pas. J'attendais un geste ; j'attendais qu'il dise : Il y a eu assez de chambardement, assez de carrières brisées, assez de larmes versées ; j'attendais qu'il répétât le mot de M. le procureur général Manau : « Ayez
pitié ! Ne faites pas pour moi une autre victime, il y en a
eu assez. »
Il n'a rien dit de tout'cela. Vous avez entendu sa déposition.
Et tout à l'heure, quand tous délibérerez, vous évoquerez les deux images : l'être meurtri et souffrant d'hier, réhabilité vous savez comme, haineux toujours, et celui qui, depuis trois mois dans sa cellule, n'a pas eu une minute de défaillance et est venu courageusement ici vous dire les raisons de son acte et ajouter, avec crânerie : « Ce que j'ai fait, je ne le regrette pas. »
L'arrêt de la Cour de cassation, il a pour la première fois, cela est certain, jugé en fait et alors qu'il n'y avait pas de plumitif d'audience, comme nous disons au Palais, alors qu'il n'y avait pas de dépositions écrites, alors que la seule question qui se posât aux magistrats de la Cour suprême était de savoir s'il y avait des faits nouveaux, inconnus des premiers juges, de nature à faire présumer l'innocence du condamné, la Cour de cassation a cru devoir prendre l'affaire elle-même et dire : Dreyfus n'est pas l'auteur du bordereau, il n'a pas
commis ,tel ou tel acte Elle l'a fait, et ainsi est né cet arrêt
unique et qui restera longtemps unique, à moins que, dans quelques années, le cousin Ullmo n'en obtienne un pareil.
Cet arrêt, vous avez le droit de le discuter. J'en sais pour lesquels il a été la lumière ; j'en sais qui n'avaient même pas besoin de cette démonstration savante pour avoir sur l'Affaire une opinion que cette argumentation ne pouvait que confirmer. Mais il y en a d'autres qui ne se sont pas inclinés, qui ne veulent pas s'incliner. Ceux-là, comme Grégori, vous disent : Si la Cour de cassation s'était rappelé le vieil adage de droit : Nul ne peut être soustrait à ses juges naturels, et avait renvoyé une troisième fois devant ses pairs l'accusé ou le condamné Dreyfus, et si ses pairs avaient acquitté Dreyfus, il aurait fallu que tout le monde s'inclinât. Mais, comme cela n'a pas été fait, il est permis à des gens comme Grégori de discuter des motifs qu'on donne et qu'on ne donnerait pas s'il suffisait de dire : 8ic volo, sic juheo, sic pro ratione voluntas. Ce qui se traduit assez exactement : J'ose, je peux, je veux. La Cour a donné des considérants ; on avait le droit de les discuter, et Grégori voulait vous dire sur quoi il s'est basé pour ne pas s'incliner devant l'arrêt de la Cour suprême. Il vous disait : « H y a là un document qui a proclamé l'innocence, ce document ne m'a pas convaincu » Si Grégori
avait été convaincu de l'innocence de Dreyfus, son acte ne s'expliquerait pas Il ne l'a pas été et il ne s'est pas fié à
ses propres lumières, à son seul' raisonnement, à sa seule puissance d'argumentation ; il n'a pas cru à l'arrêt de la Cour de cassation, parce que certains parmi les plus sûrs se sont levés et ont proclamé que Dreyfus était coupable. H voulait vous le faire dire par le commandant Cuignet, qui s'en est allé à travers cinquante villes de France faire cette démonstration. Il voulait vous le faire dire par le colonel du Paty de Clam, qui connaît bien cette histoire, puisqu'il a été le premier magistrat chargé de commencer l'instruction et parce que, pour avoir fait dans cette circonstance son devoir et l'avoir fait avec une sérénité dont la famille Dreyfus elle-même l'a remercié, il a été en butte à toutes les persécutions, à toutes les tracasseries, à tous les outrages, parce qu'il a eu injustement, j'ai le droit de le dire, à souffrir pour la justice et que s'il n'a rien fait contre elle, il a souffert pour elle et à cause d'elle. Grégori voulait, par ces hommes et par d'autres, vous démontrer que sa conviction n'était pas un caprice, qu'elle était une conviction raisonnée. Alors, le distingué magistrat qui préside cette audience de lui dire : « Vous avez toute liberté, vous pouvez afl&rmer votre conviction, mais quand vous essaierez de la démontrer, je dresserai contre vous le mur de l'arrêt de la Cour de cassation contre lequel vous viendrez vous briser la tête. Votre conviction, gardez-la, mais elle restera une affirmation, je vous défends de la justifier. »
Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, à quelque noble sentiment qu'on ait obéi, quelque autorité qu'ait la chose jugée, même jugée dans des conditions nouvelles, il est certain que Grégori n'a pas eu ici la possibilité de faire sa preuve.
Et voyez comme les situations sont bizarres ! S'il plaisait à Grégori d'écrire demain que les magistrats de la Cour de cassation sont des criminels, qu'ils ont trafiqué de leur influence, vendu leur justice, vous n'auriez contre lui qu'un moyen d'action, l'appeler de nouveau devant la Cour d'assises, (% là, vous le mettriez en demeure de faire la preuve des diffamations qu'il aurait portées, de démontrer qu'il n'aurait pas calomnié, comme Zola avait calomnié ; et s'il faisait cette preuve, vous devriez l'acquitter. La diffamation est un droit, disait hier à cette audience, le magistrat qui diiige ces débats.
Ainsi nous pouvons prendre un conseiller à la Cour de
'^"^■ssation quelconque, il nous est permis de le déshonorer ;
viendrons devant le jury, et nous nous expliquerons
Et, ce magistrat, que nous pouvons atteindre dans son honneur, dans son repos, dans la paix de sa famille, nous ne pourrions pas l'atteindre dans son œuvre ! îf ous ne pourrions pas dire que sa religion a été trompée, sa bonne foi surprise ! Allons donc !
• L'arrêt de la Cour de cassation n'a pas fait la lumière pour Grégori, et il n'e^t pas le seul pour qui il ne l'ait pas faite ; il a /laissé intactes les dépositions du commandant Le Brun-Eenaud, qu'au nom du respect de la chose jugée on a empêché de parler et qui serait venu vous dire ce qu'il a dit au meeting de la salle Wagram : J'ai reçu les aveux du capitaine Dreyfus.
S'il ne s'agissait pas du commandant Dreyfus, mais d'un accusé quelconque, et qu'un commandant de gendarmerie vînt ici, sur la foi du serment, avec sur la poitrine la croix de la Légion d'honneur, vous dire : « Cet homme a avoué », le pauvre diable d'accusé aurait beau se démener dans le box des prévenus et crier son innocence, on répondrait : « Cette parole fait foi, celui-là ne peut pas mentir, il est désintéressé. » Quand il s'agit de Dreyfus, les règles ordinaires •disparaissent, et le témoignage du commandant Le Brun- Eenaud ne compte plus pour les magistrats de la Cour de cassation.
La, question ne sera pas posée.
Grégori, lui, estime que cela compte, et il voulait vous le faire dire. Il n'a pas eu la possibilité de le faiie ; il n'a eu la faculté de faire entendre ici aucun témoin, et chaque fois qu'une question paraissait gênante ou entraîner une incursion dans un terrain sur lequel on avait mis « réservé », ou vous disait : « La question ne sera pas posée. »
C'est le vieux leitmotiv qui, déjà, avait retenti sous les voûtes de la Cour d'assises. Combien s'indignaient alors à travers nos couloirs f Combien disaient : « Savez-vous ce qui se passe à la Cour d'assises : on veut faire juger un homme, sans que le jury ait en mains tous les éléments de l'Affaire. »
Nous n'avons pas vieilli, nous en sommes au même point. On veut faire respecter la chose jugée ; mais alors aussi il y avait la chose jugée ; il y avait un arrêt du Cons(41 de guerre, et un second est venu depuis. C'étaient des juridictions souveraines et sans appel ; elles avaient jugé, et c'est au nom
de la chose jugée que le président Delegorgue disait à Emile Zola et à M. Perrenx : « Faites la preuve des accusations que vous avez portées " contre le commandant du Paty de Clam, contre le général de Pellieux, contre le général de Boisdeffre ; mais je vous interdis de mettre en cause la culpabilité ou l'innocence de Dreyfus »
Eh bien, la chose jugée n'était jugée que provisoirement. Pourquoi cette chose, qui, aux termes du Code, ^tait définitivement jugée, se trouvait-elle ne l'être que provisoirement, et pourquoi ce caractère définitif que la double décision des juges naturels n'a pas gardé, la sentence nouvelle le garderait-elle ?
Quels sont donc les procès qui sont définitivement jugés ? La justice est rendue par des hommes honorés, respectés, mais par des hommes qui ont toutes les faiblesses et toutes les défaillances inhérentes à l'humanité. Les juges du Conseil de guerre, dites-vous, se sont trompés. Je le veux bien ; les
reviseurs aussi ont pu se tromper Ceux qui ont condamné
deux fois avaient leur conscience : la conscience des autres ne vaut pas mieux. La justice humaine est faite de faiblesse, de contingences, d'erreurs. Il n'y a. Messieurs les Jurés, rien qui soit définitivement jugé. Quand Clemenceau plaidait ici ])Our le gérant de V Aurore, il parlait du « sublime pendu de Golgotha », dont vous n'apercevez plus l'image aux murs de cette salle, et il disait : « Ce procès n'est pas encore jugé ! » Il y a deux mille ans, Messieurs, que ce procès dure, et que les frères de Dreyfus déclarent qu'il a été bien jugé.
Tous les procès de l'histoire sont l'objet de recherches, de travaux, de volumes considérables. Un ancien avocat général à la Cour de cassation, aujourd'hui ministre du Commerce, travaille à reviser un procès. C'est au xx^ siècle qu'on a revisé le procès du chevalier de La Barre et le procès de Michel Servet. Les procès se revisent constamment. Vous disiez. Monsieur l'Avocat général : « L'impartiale histoire
prononcera » Je ne sais ce qu'elle dira quand vous et moi
aurons passé ; mais ce que je sais, c'est que pour que l'histoire juge, il faut que nous lui donnions les éléments de son verdict, il faut qu'elle sache tout. Et vous, Messieurs, qui écrivez aujourd'hui une page d'histoire qui n'est ni la moins solennelle ni la moins importante, il fàUait que vous sachiez tout ; or, vous n'avez pas tout su.
Le mobile de Grégori.
Grégori savait : sa conviction est ardente, sincère ; il croyait d'une croyance absolue et d'une science en quelque sorte mathématique que Dreyfus était coupable. Alors, il a considéré que de voir cet homme, au dehors, libre, triomphant, c'était un scandale. Il s'est dit que c'en était un autre de voir la croix des braves briller sur la poitrine de celui qui avait commis le pire des crimes ; il s'est dit qu'il n'y avait rien qui permît au traître de parader alors que ses victimes étaient partout, alors qu'on pouvait rencontrer à droite et à -gauche des officiers mis en réforme, de fiers généraux dont l'avenir se confondait en quelque sorte avec l'avenir même de la patrie et dont la carrière était brisée ; il s'est dit qu'alors qu'il y avait tant de victimes jonchant le sol, il ne fallait pas que le responsable de tant de maux pût causer de ces ruines avec le sourire du dédain
Croyez-vous, Messieurs, que si, il y a quelques années, un homme ayant avec la même ardeur la conviction contraire, s'était dit : a Dreyfus est un martyr, un être de pitié profonde et infinie, il est victime de la fatalité la plus inexorable et de la plus abominable des injustices », si cet homme, honnête, lui aussi, sincère et de bonne foi, avait dans le silence de son cabinet ressassé ces pensées qui angoissent et qui meurtrissent, s'il s'était dit : « H y a là une victime, et
le coupable, le bourreau s'appelle Mercier », si cet homme
s'était précipité sur le général Mercier et si dans la poitrine du ministre de la Guerre de 1894 il avait enfoncé le poignard homicide, j'en appelle ici à tous ceux qui réclamaient la revision, qui criaient justice et vérité, qui parlaient d'innocence, qui demandaient la réhabilitation, qui parlaient de l'île du Diable avec des larmes d'attendrissement, comme si l'on pouvait verser des larmes d'attendrissement quand on parle d'un traître, ils auraient dit : « On n'a pas le droit de îse faire justice soi-même ; mais quelle excuse dans l'acte de cet homme ! Comme son geste se comprend, comme il est
généreux! », je ne sais pas si nous aurions trouvé alors un
avocat général pour requérir avec l'âpreté que l'on mettait tout à l'heure à requérir contre Grégori Pourtant, la mentalité est la même, le mobile est de même ordre ; l'un et l'autre, dans la faillite de la justice, se seraient faits de^^ justiciers.
Voilà l'état d'esprit dans lequel il faut vous mettre avant de juger l'acte de Grégori ; voilà la situation qu'il faut comprendre. Je ne vous dis pas, moi : « Dreyfus est coupable », je n'ai pas le droit de tenir ce langage. Mais, parlant au nom de Grégori, je vous dis : il avait la conviction profonde de la culpabilité de Dreyfus ; il a frappé Dreyfus comme tel autre aurait pu frapper le général Mercier, comme ce troisième a un jour voulu frapper à Itennes, ou il allait accomplir sou devoir professionnel, mon confrère, M. le député -Labori.
Vous ne pouvez juger un homme sans dégager sa mentalité. Vous aurez, Messieurs, dans le calme de vos délibérations, à examiner à quel mobile Grégori a obéi. Quand vous vous serez demandé quel est l'homme et dans quel état d'âme il était au moment oti il accomplit l'acte qui lui est aujourd'hui reproché, alors, vous vous demanderez quelles furent les conséquences de cet acte et, si vous avez à ce moment beaucoup d'émotion, c'est que vous serez, Messieurs les Jurés, d'une sensibilité particulière et que vous aurez la larme facile.
Quelle est la victime *?
Oh î le mal que Grégori a fait au commandant Dreyfus, je n'ai pa>s besoin d'une discussion savante pour savoir quelle en a été la gravité ; il me suffit de i)rendre le dossier, la procédure. Vous allez voir. Messieurs, par quelques lectures rapides que s'il y a eu une victime dans l'attentat du Panthéon, cette victime, c'est encore Grégori.
Oui, il avait un revolver. Regardez cette arme redoutable. Il en a tiré deux coups dans les conditions que vous savez, à vingt-cinq centimètres. Alors il a été pris par la foul(^ hurlante, lâche, canaille, il a été jeté, par les plus intéressés, siu' la banquett(% et là, tous ces fiers-à-bras, tous ces sauveurs, tous ces courageux, ont mis cet homme en lambeaux. (( 11 a failli être lynché », vous disait M. Mouquin. Voici, Messieurs les Jurés, je vous h^. présente, le gilet qu'il
portait h' jour de l'attentat On l'a f rap]>é, on l'a déchiré;
le sang coulait partout. Il a été ensuite en prison ; il vient
de 7)asser en cellule plus de trois mois Et la victime, ce
serait l'autre, l'autre^ dont le traitement a été moins cruel, les souiîrances moins viv(ss. Les coups de pieds, les coups de poings, les coups de matraque qu'a reçus Grégori sur le banc où quelques gredins le tenaient attaché sont une ex|)iation
suffisante de l'acte anodin qu'il venait d'accomplir. Et il a eu pour le soigner, non pas les professeurs Balthazard et Pozzi, non pas toutes les ressources des princes de la science, tout le luxe que donne une fortune dès longtemps acquise, il a eu les quatre murs blancs de sa cellule à la Santé ; et quand il demandait aujourd'hui un peu de tisane de Champagne pour rassembler ses forces, on craignait que cela ne lui portât à la tête et on l'autorisait à boire de l'eau.
Voilà la différence entre Alfred Dreyfus et Grégori. Que si vous voulez savoir -d'une façon précise quelles ont été les blessures de Dreyfus, il suffira de vous reporter à la procédure. Le professeur Pozzi dit :
« La manche droite de la redingote était perforée au niveau de l'avant-bras et légèrement roussie par la déflagration de la poudre. Au niveau de la face dorsales de l'avaritbras, j'ai constaté une plaie pénétrante et contuse évidemment produite par la balle et d'où s'échappait un filet de sang... »
Les expertises.
Le D' Léon Bernard reconnaît à son tour qu'il n'existait pjas de traces de projectiles dans l'épaisseur des tissus et qu'il n'y a eu qu'une érosion superficielle. Le D»" Balthazard s'est livré à un examen combien compliqué, combien minutieux. Quand un assassinat est commis, quand vous avez à jugcir de vrais crimes, où l'on a véritablement à déplorer des morts, on ne va pas, sous i)rétexte d'expérience et de précision, jusqu'à i)rofaner les cadavres! Il y avait à la Morgue un i)au\Te diable qui était mort et que personne ne réclamait. On s'est dit qu'il pouvait être Siwrifié, lui aussi. On ne l'a- pas fait mourir deux fois, mais on l'a en quelque sort(î pollué et souillé. On l'a revêtu de hvchemise du commandant Dreyfus, de la redinfrotc» à Ti^offe résistante du commandant Dreyfus et on <\ tiré sur lui. Ce cadavre a servi à dt*s expériences répugnantes, l^^t ces e\])ériences si complètes ont abouti à ce résultat ({u'en collectionnant les gouttes d<^ sang séchées sur la manche dehi chemise du commandant Dreyfus, le J^^ Ijaltliazjrd arriv»* à penser que la perte de sang a pu s'élever à 140 grammes.
Je ne sais pas s'il y en avait 110 ou .1-7 ; ce (ju(^ j<' sais bien, c'est qu'il m'était inutilï^ d<^ le savoir. Vn homme avait tiré, il vous devait compte (l(* son acte, il n'y avait
qu'à le lui demander. Et vous aviez aussi à laisser les morts dormir en paix. L'expérience qu'a faite le D^ Balthazard vous a fixés sur le mal qui a été fait au capitaine Dreyfus : érosion superficielle, un filet de sang et, avec beaucoup d'ar- ^iments scientifiques ou de rapports de quarante pages, on arrive à supposer qu'il aurait pu perdre 140 grammes de sang. Eh bien, s'il y avait quelqu'un, ce soir, qui, dans un accident quelconque, fit perdre, mêm^ volontairement, même consciemment, même avec préméditation, 140 grammes de sang à l'homme avec lequel il se battrait, il est à peu près certain que l'homme qui aurait perdu ces 140 grammes de sang attendrait de les retrouver, et que l'autre ne serait pas poursuivi. Il est certain que des magistrats, même professionnels, même habitués à appliquer à de« faits déclarées constants la peine fixée ])ar le Code, auraient souri en voyant l'inanité de l'accusation, l'imbécillité, au sens latin du mot, de la blessure faite et que, s'il y avait eu une peine. Messieurs les Jurés, elle eût été quelque 25 francs d'amende avec l'application encore de la loi de sursis.
J'ai connu, il n'y a pas longtemps, et j'ai eu à défendre devant la 9^ Chambre de la Cour, un homme qui avait attendu à la gare du î^^ord un autre homme, par qui il avait été dilïamé dans un journal ; il y avait eu préméditation avouée, absolue ; il s'était précipité sui' cet homme et l'avait roué de coups ; il lui avait fait des blessures sérieuses, il y avait préméditation. La 9° Chambre de la Cour condamnait l'agresseur, qui avait fait beaucoup plus de mal que Grégori et qui n'avait pas les mêmes mobiles, car il ne déf(^ridait que lui-même et Grégori défendait la grande cause que son nom incarne aujourd'hui, à 50 francs d'amende.
Et aujourd'hui, quand l'accusation se fait toute petite, insinuante, subtile et mielleuse, elle dit : « C'est si peu de chose que d'infliger à un homme de soixante-six ans les peines des articles 309 ou 311 ; il n'en coûtera que deux à cinq ans de prison. » Ah ! je comprends alors pourquoi l'acte de Grégori s'appelait régicide. C'est qu'on punit davantage ceux qui s'attaquent aux rois. Xon, l'accusation qui ])êse sur M. Grégori n'est pas de celles qui peuvent ret(^nir longtemps l'attention d'un jury français, d'un jury parisien. S'il fallait une expiation, elle a été subie. Je meta en fait qu'aucun tribunal n'aurait infligé à Grégori les trois mois de cellule qu'il a subis.
Mais fallait-il une expiation et l'acte en lui-même ne s'explique-t-il pas par les sympathies mêmes qu'a recueillies Grégori depuis qu'il l'a accompli ? Vous avez entendu un député français vous dire : « Je l'approuve » ; vous en entendez un autre dire : « J'aurais fait comme lui. » Je lisais des journaux qui l'acclament. Un publiciste éminent a écrit : « C'est le crime honnête, c'est le crime que beaucoup de gens auraient voulu avoir commis. » Vous n'avez point entendu tous les témoins ; il en est qui, craignant de se heurter au mur de la chose jugée, à ce mur qu'on ne pouvait point dépasser, qu'il n'était point permis d'atteindre ; il en est qui ont écrit leur opinion, ont expliqué l'acte de Grégori, ont dit comment et pourquoi il avait été commis. ;<Voici une dépêche que j'ai reçue hier soir de M. le marquis de Montebello :
Biarritz, 10 septembre, 9 h. 35.
Touché pax votre citation, en cours de déplacement, et trop tardivement, prière m'excuser. La panthéonisation de Zola était déjà un défi aux patriotes, ma» le spectacle du traître Dreyfus passant notre armée en revue était de nature à exaspérer et m'eût sans doute inspiré à moi-même, comme à Grégori, un geste sincère, violent et bien français.
Lannjîs, marquis de Montebello.
Qui est-ce ? Est-ce un apache, celui-là *? Il porte un nom glorieux ; il le porte avec honneur ; M. de Montebello aurait accompli l'acte de Grégori. Est-ce que vous pouvez encore comparer Grégori aux clients ordinaires de cette Cour d'assises ?
La chose jugée ? Tenez, après l'audience d'hier, j'ai reçu une carte-télégramme d'un des plus fiers tenants de la revision et l'un de nos plus brillants journalistes ; je ne le connais point, je ne l'ai jamais vu, pas plus que M. de Montebello, et qui m'écrit ceci :
« Monsieur^
» La question sera posée. S'il est vrai que la Cour de » cassation a falsifié un article du Code, ce faux n'est pas » plus respectable que le faux Henry. J'en parle en homme qui )) fut un (c Dreyfusard » de la première heure — et qui le » regrette profondément.
» Votis m'entendez : certes^ je ne regretterais point cTavoir ) perdu le meilleur de ma jeunesse à défendre la cause de cet ■> Alfred Dreyfus, si sa cause avait tté vraiment, comme on ^) réussit naguère à nous le faire accroire, celle du droit et de ^> la vérité. Mais ce n'était là que la plus criminelle des impos^ ') tures. Les vérUahlcs faussaires furent les hommes qui, noum .») annonçant une ère de justice et- de liberté et nous leurrant de » ces magnifiques espérances, ne nous ont donne que le Parle- » ment des Quinze- Mille et cet abject régime W arbitraire, de » mensonge, de favoritisme et de fraude qu'on ose encore » appeler la République,
» Je suis sûr d'exprimer ici le sentiment des hommes de )) ma génération, dupes et victimes de la même erreur^ qui » assistent aujourd'hui, frémissants de colère et de honte, à la )) faillite de leur idéal. N'avons-nous tant donné de nov.^- )) mêmes que pour garnir de foin le râtelier de Lanes ?
)) Gustave Téry. >»
n n'était doue point seul, M. Grégori, à ne pas s'incliner devant la chose jugée ; il n'était donc point seul à avoir son opinion. Il y a ici, dans cette cote, des centaines de lettres que je ne ferai pas passer sous vos yeux, signées des noms les i)lus honorables, les plus respectés, les plus indiscutables, qui disent à M. Grégori : Bravo !
Voilà ce que des hommes sérieux, ce que des hommes honnêtes, ce que des hommes qui savent ce que penser veut dir(^. et ce à quoi écrire engage, ont écrit, ont proclamé ; voilà (H» qu'ils ont marqué de leur signature. Il y a des centain(^s et des milliers de gens qui pensent comme Grégori, il y a des centaines de milliers de braves gens, de Français, d'électeurs, qui disent qu'à l'heure actuelle la victoire a été trop complète, que les xirovocatioiis se font insolentes, (|ue 1(* cynisme ne peut pas être plus longtemps supporté : il y en a (j^ui disent que dans ce ])ays de I^^rance, il n'y a pas, il n(» peut pas y avoir de vainqu(Hirs et de vaincus. Or, demain, si vous avez condamné cet homme, ils auront, les îuitr(^s, une victoire de plus, i^t leur insolence aura doublé, et, comme l'abîme entraîne l'abime, leur aiTogance entraîn(^['a d'autres attentats et d'autres exti'émités plus graves que c(41e <|ue vous avez à abscmdre aujourd'hui.
if. Ques'uay de Beaurepaire. '
L'acte de Grégori, vous essayiez, Monsieur l'Avocat général, de le flétrir avec les paroles d'un magistrat illustre qui a longtemps occupé le siège où nous avons plaisir à vous voir et que vous honorez à votre tour ; nous avons entendu M. l'avocat général Quesnay de Beaurepaire parler dans les affaires retentissantes de ce siècle. Alors que les bombes anarchistes faisaient sauter la maison des magistrats, impassible et fier, il s'écriait : « Qui donc a peur ici ? » Il n'avait pas peur, M. Quesnay de Beaurepaire, il n'a pas cessé de n'avoir pas peur. De ce siège d'avocat général, il gravit les degrés plus hauts ; il devint procureur général à la Cour de Paris ; je l'entends encore à la Haute-Cour, à la première, et si cette page ne fut pas la plus belle de son histoire, ce jour-là encore, il mit un grand talent au service d'une sincère conviction. Et puis, de ce siège de procureur général de la Cour de Paris que plus tard il abandonna, il l'a écrit, pour ne pas se prêter à certains sauvetages, pour avoir voulu que des députés, compromis dans de malpropres et louches affaires, comparussent devant la justice, il s'élève jusqu'au siège de président de la Chambre civile de la Cour
de cassation H n'y avait pas besoin de sa grande parole
pour donner à ces débats toiit l'éclat, toute l'ampleur que vous voulez leur donner. Et puisqu'il vous a plu de citer M. Quesnay de Beaurepaire d'il y a vingt ans, laissez-moi vous citer M. Quesnay de Beaurepaire d'aujourd'hui, plus sage encore, mûri encore, grandi par les vingt ans qu'il a vécus depuis, vingt ans d'expérience, de sagesse, de combat, vingt ans de sincérité, M. de Beaurepaire, grandi parce qu'il a su briser une situation où aucune loi ne pouvait l'atteindre; il était pour onze ans encore président de la Chambre civile de la Cour de cassation, il l'était à titre inamovible, et personne ne pouvait l'aller chercher sur son siège. Il pouvait, après avoir quitte ce siège, jouir d'une pension de 6.000 fr., il est pauvre, il a sacrifié 25.000 francs pendant onze ans et 6.000 francs de rente viagère, il a déposé la simarre, il a laissé sur le fauteuil la robe rouge, quand il a considéré que cette robe rouge ne laissait plus la liberté à sa conscience, l'indépendance à ses convictions. Il est là-bas, pauvre, abandonné, désolé, et il m'a fait l'honneur très gi'and de m 'écrire pour que vous ne fussiez pas obligé de vous en tenir
à ses opinions d'il y a vingt ans,Mans des espèces différentes, et pour que vous ayez son opinion sur les faits d'aujourd'hui, sur l'espèce actuelle, et avec l'éclat qui s'attache à sa triple situation d'ancien magistrat, d'ancien procureur général, d'ancien président de Chambre à la Cour de cassation, avec l'autorité de son âge, de ses vertus, de la vénération dont on l'entoure, de l'acte de désintéressement admirable qu'il a accompli en se réfugiant dans cette retraite, il vient dire aux jurés oîi est la vérité, où est le devoir, Écoutez -le :
Mon cher Maître,
Je connais Grégori depuis quarante ans. Il est d'une espèce rare à notre époque : c'est un modeste, mais, par ses sentiments, il est plus grand que beaucoup d'hommes bruyants. Ce qui a de tout temps rempU son cœur, c'est l'amour de la patrie et le culte de notre chère armée. A l'âge où les passions s'éteignent, il est resté jeune pour haïr les insulteurs de l'armée et les sans-patrie, pour exécrer la trahison. Lors de l' affaire Dreyfus, il s'est dit, comme des miUions de Français, qu'aux Conseils de guerre les ofiSciers ne se seraient jamais décidés à flétrir l'un des leurs sans avoir une parfaite certitude de son crime ; et après les deux condamnations, il s'en est tenu à ce qui est pour lui l'immuable vérité. L'arrêt définitif des magistrats civils ne l' ébranla pas, car, suivant sa conviction, le mécanisme des choses mihtaires ne saurait être apprécié compétemment que par des mihtaires, et, en vertu d'un principe supérieur, nul ne peut être distrait de ses juges naturels. Que l'arrêt soit ina^fctaquable, 'Grégori n'en a pas moins pensé cela de bonne foi, et il n'est pas le seul. Quant à moi, je ne me permets pas de dire un seul mot de cet arrêt, je me borne à rappeler que j'ai brisé ma carrière pour ne pas m'y associer.
Mais à un autre point de vue, on est bien forcé de reconnaître que le nom du sieur Dreyfus, complaisamment prêté par lui et jeté dans les deux mondes, à grand fracas, a servi d'arme de guerre à l'étranger contre la malheureuse France, et a été exploité à l'intérieur pour nous diviser, pour briser nos traditions nationales et nous mettre plus bas que nos désastres de 1870 n'auraient pu le faire. Voilà qui suffirait à faire comprendre et à justifier l'indignation croissante, l'orageux ressentiment d'un patriote intransigeant comme Grégori.
Ce n'est pas tout. Dreyfus (toujours le traître aux yeux do Grégori) a été nommé officier supérieur, chevaher de la Légioa
d'honneur, invité à passer devant nos généraux dans le cortège formé pour le dépôt au Panthéon du pornographe Zola, déifié à raison de ses outrages aux chefs de l'armée française. Eh bien, alors, Grégori (avec sa religion du drapeau au cœur), a été exaspéré. C'était pour lui un défi, qui l'a amené alors à l'égarement de la colère, frère de la folie ; à ce moment, il a vu rouge, les phrases creuses qui suôisent aux contemporains ne lui ont pas suffi ; son sang bouillonnait trop fort, l'impulsif mouvement de fureur Ta rendu violent, il a brandi l'arme et pressé la détente !
Je le dis avec une conviction absolue : cpt acte est ce qu'on appelle le crime passionnel, ce crime passionnel suivi toujours d'acquittement, seulement, au lieu de frapper par délire amoureux, il a frappé par délire patriotique ; n'est-ce pas plus beau et plus digne d'absolution ?
Non, mon cher maître (croyez-en un ancien qui a bien connu le jury), non, le jury éclairé de la Seine, après avoir entendu votre éloquente parole, ne condamnera pas Grégori qui, dans le courant d'une longue vie, n'a jamais été efiieuré pa» une intention criminelle et qui n'a été entraîné, poussé jusqu'à son acte que par ses nobles croyances : sa foi en l'armée et son amour de la France.
Non, aucun jury n'accepterait de confondre cet enthousiaste désintéressé, ce fanatique du drapeau tricolore avec l'apache que l'on condamne pour avoir tiré au coin d'une rue sur le passant, avec la pensée de lui prendre son porte-monnaie.
QUESNAY DE BeAUREPAIRE.
Voilà ce que pense, uon pas le Quesnay de Beaurepaire d'il y a vingt ans, mais le Quesnay de Beaurepaire d'aujourd'hui et qui, chargé d'ans et de mérites, pèse lui aussi ses paroles, en se disant qu'il n'a plus rien à attendre pour consoler son crépuscule que le triomphe* de la .justice, de la justice comme il l'entend, de la vérité comme nous l'entendons. Puisque vous l'avez mis dans le débat, il était bon que sa voix se fît entendre.
Je ne vous lirai point, à l'heure où nous sommes arrivés, toutes les lettres qui sont là ; je ne vous dirai point tout le mal fait par le Dreyfusisme à la France. Grégori a essayé, tout à l'heure, de vous faire de cela un tableau qu'il a dû abréger. Maïs le chambardement, vous le connaissiez, vous Tavez vécu, vous en avez souffert. Certes, quand on a la conviction profonde qu'un homme a été condamné injustement, c'est le devoir de tous de travailler à la réparation de
l'erreur judiciaire ; mais on pouvait sauver Dreyfus sans créer le Dreyfusisme ; on pouvait sauver un homme sans atteindre la patrie. Entendez le cri que poussait M. le procureur général Manau, qui n'était point suspect de manquer de sympathie pour Dreyfus ; il se tournait vers ceux qu'on appelait les Dreyfusards, et il leur disait : « Messieurs, ayez pitié de la France ! » La France n'a pas besoin de la pitié de ces gens-là, mais elle ne veut pas subir leur joug ; elle est indépendante, elle est fière, elle a des traditions, elle a un patrimoine ; tout cela, eUe ne le laissera pas voler, elle ne le laissera pas souiller. Le Dreyfusisme triomphant pouvait se tenu* dans la joie de son triomphe ; les gens de bonne foi disaient : « Nous avons fait réparer une erreur judiciaire » ; il fallait s'en réjouir au fond de l'âme ; il n'est pas d'action meilleure ni plus consolante que celle-là ; mais il n'y avait pas lieu de provoquer le reste de la nation, d'user de représailles, de republier les articles diffamatoires ; il n'y avait pas lieu, pour augmenter le respect de la chose jugée, d'aller cherclier au cimetière la dépouille d'un homme deux fois condamné pour outrages à l'armée et à la patrie, et que l'amnistie seule a empêché de subir ces condamnations ; il n'y avait pas lieu d'aller chercher la dépouille de cet homme pour la porter au Panthéon.
Emile Zola.
« Cet homme, vous savez qui il est, c'est l'homme dont on vous disait tout à l'heure qu'il a écrit Thérèse Raquin^ c'est le peintre de la Mouquette, l'auteur des « Géorgiques de la Crai)ule ». J'entends le connétable des lettres, Barbey d'Aurevilly, me dire : « Oui, il faut lui élever une statue, une statue en caca ».; c'cvSt de lui dont M. Anatole France, qui n'était point suspect, a écrit qu'on ne pouvait donner, comme piédestal à sa statue, qu'un monceau d'excréments; c'est lui qui a déshonoré la femme française et qui la montre au-dessous de la vache qui vêle ; c'est lui qui a montré dans ses livres une vieille de soixante-dix ans violée par son fils de dix-n(^uf ans ; c'est lui qui s'est complu dans les horreurs et a vécu dans l'ordure. C'est lui dont les ouvrages sont poursuivis en Allemagne, en Autriche ; c'est lui qui a écrit la Débâcle et présenté nos soldats, non pas. frissonnants sous le drapeau, mais abattus, le drapeau bas jeté par eux dans la boue, dans le fumier Zola ! Je vou-
drais vous lire la page d'Anatole France que je ri^sume : « Il n'a rien senti, il n'a jamais eu une pensée noble, une pensée généreuse » ; il a vécu pour de l'argent, et, pour de l'argent, il a vécu dans l'immondice. Et vous qui ne voulez pas de canonisations de Eome, qui vous gaussez des saints qu'on honore ou des bienheureux qu'on prie, c'est pour lui que vous avez mené au Panthéon cet abominable cortège, réunissant sur son passage tous les pauvres* enfants de nos écoles, vis-à-vis desquels c'était un véritable outrage à la pudeur ; c'est pour lui que vous avez appelé tous les corps constitués : l'armée, la magistrature. Vous avez amené au Panthéon, vous avez déifié laïquement, canonisé le chantre de la Mouquette, le malpropre qui a tout sali, qui vous a dépeints, vous, bourgeois, vous, jurés, vous, ouvriers, nous tous qui travaillons,^ qui nous a décrits et dépeints seulement pour voir en nous dos tares qui n'y étaient pas et pour maudire notre race et l'insulter, qui n'a parlé de l'armée que pour satisfaire sa haine atavique. Il était fils d'un lieutenant voleur, chassé de l'armée pour vol ; il avait été marqué au front, ce lieutenant voleur, par le colonel Combes, le pur, le grand, le très noble héros du siège de Constantine, et Zola, insultant l'armée, a satisfait, avec une sorte de rage sadique, les vieilles haines de son père et les basses vengeances du fils qui avait été, pour ainsi dire, déshonoré au berceau. Cet homme né avec la tare, ce Français d'hier, ce métèque, il n'est venu dans notre pays que pour y pétrir l'ordure et en faire de l'argent. C'est cet homme qu'on a conduit au Panthéon, béatifié, canonisé ;. c'est devant lui que l'armée de France a défilé. Et entre le cadavre et l'armée, il y avait le condamné d'hier, il y avait h^ capitaine Dreyfus.
Et quand les soldats portaient les armes dans cette ignominieuse revue, il semblait qu'ils portaient les armes au deuil de la patrie, au deuil de notre honneur. Quand, ils passaient, nos soldats, ils se rappelaient d*^ quelles vitupérations ils avaient été l'objet ; ils se rappelaient de quels outrages on les avait abreuvés ; ils voyai(^nt ces journaux que j'ai, un jour, brandis dans une audience de la Cour d'assises, oti l'on disait : « Tout l'État-Major au Mont- Valérien ! » Ils se rappelaient que leurs chefs, ceux qui les avaient conduits à la bataille ou ceux qui les préparaii^it au sacrifice prochain, avaient été odieusement traités, ihs voyaient que pour sauver un homme qui pouvait être sauvé
sans ces infamies, on avait traîné leurs chefs, à eux, dans la boue, qu'on avait supprimé le service des renseignements, qu'on avait fait à ce pays tout le mal qu'on pouvait lui faire. Et ils disaient : « Que penser de la justice et de ses arrêts définitifs, si, à quelques années de la condamnation, le condamné voit ceux qui, hier, le prenaient au collet remplacés par des soldats qui lui présentent les armes ? »
Voilà qui était intolérable, voilà la provocation, voilà le scandale. Que les fanatiques pieux de Zola, sur la pierre tombale où repose sa dépouille, lui apportent leurs souvenirs et leurs regrets ; que les poètes chantent son œuvre, que les lettrés disent quel puissant écrivain il fut ; que tous ceux qui croient que l'humanité a battu dans le cœur de ce malpropre, que tous ceux-là l'exaltent et le magnifient. Mais vous n'aviez pas le droit de nous imposer cette glorification à nous, cette manifestation à nous. Et j'en connais qui, à l'heure où le cortège traversait les rues de la capitale, ont versé des larnies de honte ; j'en connais dont le cœur a été meurtri comme par un deuÙ de famille le plus intime et le plus poignant.
Les victimes de Dreyfus.
J'ai là au coin de mes notes rapides un petit filet de journal où vit un di'ame atroce en quelques lignes. Il y avait un autre Grégori qui s'appelait le lieutenant-colonel B... Il a lu, celui-là, dans les journaux, l'histoire de ce triomphe. Toutes ses notions étaient renversées. Le fondement même de l'ordre social lui a paru ébranlé. Il a vu sa vie brisée, et, dans un accès de désespérance, dans l'effondrement terrible, il n'a pas tué, lui, le commandant Dreyfus, mais il est allé à
la caserne. Un appel aux armes Il a fallu le mettre au
cabanon. Alfred Dreyfus, voilà encore une de vos victimes. Elles se comptent par centaines, ces victimes. Ce n'est point pour elles que je plaide ; il y en a qui se sont réfugiées dans un silence hautain et altier ; il y en a qui attendent de l'avenir des arrêts plus définitifs que les arrêts provisoires des Cours dites suprêmes ; il y en a qui ont foi malgré tout, comme les Dreyfusards d'hier, dans la marche de la vérité et de la justice. Mais ceux-là constatent que la vérité et la justice se sont arrêtées il y a dix ans au point précis où elles devaient rencontrer le capitaine stagiaire Dreyfus ; que depuis vainement nous les avons appelées, vainement nous
leur avons demandé de marcher encore, elles sont restéeSy elle» demeurent au point où était Dreyfus.
Allez-vous à votre tour, Messieurs les Jurés, vous courber devant ces puissants ? Allez-vous dire qu'ils ont tous les droits et que nous n'en avons point, et dans une Affaire oti tant d'irrégularités ont été commises, où tant de crimes sont restés impunis, le seul qui sera frappé par la justice vraie, par la justice humaine, que représentent ici Messieurs les Jurés, sera-t-il le seul dont le' mobile était noble, dont l'intention était généreuse, dont l'inspiration était élevée ? Les autres ont poursuivi je ne sais quels triomphes, je ne sais quels succès. Il y en a, c'est M. Hervé qui l'écrit, qui ont passé aux guichets de l'étranger ; il y en a qui se sont vendus, il y en a qui se sont loués. Lui, il n'a été l'homme d'aucun parti ; vous ne trouverez de Syndicat ni à droite ni à gauche qui à un moment ait donné quelque argent à Grégori. Il est l'homme de son travail ; même dans les affaire financières où il fut victime, même, non pas dans les plaintes que je ne connais pas, mais dans les procès qui lui furent faits et qu'il gagna, il est le seul qui n'ait poursuivi aucun intérêt, dont vous ne puissiez expliquer l'acte par aucun de ces mobiles bas qui expliquent les actes de ceux qui l'ont précédé et le suivront demain sur les bancs de la Cour d'assises. Vous ne trouverez ni la jalousie, ni un mobile cupide, ni aucun de ces mobiles qui font juger sévèrement les hommes. Il s'est dit : « Il y a là un scandale, il y a dans ce pays des vainqueurs et des vaincus ; il faut que les vaincus protestent, il faut qu'un cri s'élève, qu'une protestation se fasse entendre.» Il a donné à cette protestation et à ce cri la forme que vous savez, la forme du filet de sang inoffensif, et, pour cela, il a été, lui, brisé, meurtri, et il a connu l'amertume plus grande d'être méconnu par ceux qui devaient le soutenir.
Dès le lendemain de l'attentat, il a senti flotter autour de lui je ne sais quelle atmosphère de suspicion,
Je vous livre cet homme qui a fait trois mois de cellule pour un acte qui, au taux ordinaire des peines prononcées par les tribunaux correctionnels, ne serait pas frappé de plus de quelques jours de prison ou de quelques francs d'amende. Je vous livre cet homme en vous disant : Il n'a fait aucun mal, et sa vie tout entière peut être donnée en exemple. Il est né en 1842 ; l'École Normale supérieure le recevait en 1863, après le plus brillant des concours. En 1866, après Sadowa, et par prescience du choc qui nous attendait à