INTRODUCTION
Un de nos amis, travaillant à un ouvrage scientifique sur les visionnaires, les possédés ou autres hystériques dont Dame Justice eut à s'occuper, nous pria de vouloir bien lui indiquer les sources oix il pourrait se documenter sur le procès de Mademoiselle Catherine Cadière et du Père Jésuiste Jean-Baptiste Girard, recteur du Séminaire royal de la Marine, à Toulon, aifaire bizarre autant que retentissante qui fut portée, en 1731, au Parlement d'Aix, à travers un déluge de satires, de cabales, d'injures, de chansons, de mémoires dont nous avons été amenés à rechercher l'existence.
Quelqu'imparfait que soit cet « Essai », il pourra, souhaitons-le du moins, être utile aux chercheurs et futurs historiens du département du Var. Nous espérons, du reste, en le publiant, recevoir de ceux qui nous liront, des rectifications, des renseignements et des communications qui nous aideront à le compléter un jour. (1)
On pourra se faire une idée du déchaînement de passions violentes que provoqua ce procès, qui surexcita nos pères jusqu'au délire, par la lecture des pages écrites par le marquis d'Argens (2), au moment même où les faits se passaient:
(1) Un commencement de bibliographie assez importante a déjà été publié dans la Bibliothèque des Ecrivains de la Compagnie de Jésus — ou notices bibliographiques — par Aug. de Backer. Liège, Paris, 1869 — T. I., col. 2133.
(2) Argens (Jeah-Baptiste de Boyer, marquis d'), né à Aix, le 24 juin 1704, mort à la Garde, près de Toulon, le 11 juin 1771, était fils d'un Procureur général du Parlement de Provence. D'un
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« Le baron de Trets, raconte-t-il, avocat général, portait la parole pour les gens du Roy. Les deux parties ont parlé avec tant de passion de ce magistrat, qu'ils ne lui ont rendu justice ni l'un ni l'autre. Les Jansénistes (3) ont voulu l'égaler à un Talon et à un Lamoignon; les Molinistes (4) ont écrit contre lui des invectives dignes plutôt de portefaix que de gens à qui la probité doit être chère...
« Jusqu'ici il n'y avait encore que les hommes qui eussent cabale; les dames commencèrent à s'en mêler. La baronne D..., la marquise de M... et madame de D... se mirent à la tête de l'escadron moliniste. La présidente de B... et la marquise de V... se firent chefs du parti janséniste. Dès que les dames eurent pris parti, elles entraînèrent avec elles leurs amans. La médisance, la calomnie, le mensonge, la fourberie furent mis en usage, il ne s'agissait plus ni du Père Girard, ni de la Cadière, mais des deux partis qui divisent l'Etat et qui, tôt ou tard, y causeront des troubles dangereux.
esprit aventurier, soldat à 15 ans, puis employé d'ambassade à Constantinople, il était, au moment du procès-Girard-Cadière, attaché au barreau d'Aix, qu'il quitta pour reprendre la carrière des armes, ce. qui le fit déshériter par son père. Une chute de cheval l'ayant obligé à renoncer au métier militaire, il fut, après un séjour en Hollande, nommé, par l'empereur Frédéric II, directeur des Beaux-Arts à l'Académie de Berlin. Il séjourna vingt-cinq ans en Allemagne, puis revint à Aix, où il vécut en philosophe. Il a laissé des « Mémoires » et un certain nombre d'ouvrages réunis sous le titre de : « Œuvres du Marquis d'Argens », 1768, 24 volumes in- 12.
(3) Jansénistes, ce mot a eu plusieurs significations. Au début, il désignait les disciples de Jansénius, évêque d'Ypres. Plus tard, on nomma ainsi les adversaires des Jésuites et les partisans d'une morale sévère en opposition aux maximes relâchées des Molinistes.
(4) Molinistes ou partisans du Molinisme, système de théologie sur la grâce et le libre arbitre, qui tirait son nom du jésuite espagnol Louis Molina, né en 1535 et mort en 1600. On accusa les molinistes de professer une morale relâchée.
On confond souvent le Malinisme avec le Molinosisme, ou opinions mystiques professées par le théologien espagnol Molinos, dont les doctrines furent condamnées par le pape Innocent XI en 1687. Molinos, après une abjuration publique, fut enfermé dans une prison, oii il mourut en 1696.
Le Molinosisme a beaucoup d'analogie avec le Quietisme.
« Aix n'étoit pas la seule ville ou régnassent les divisions. La Provence entière était en feu et le reste du royaume y prenoit part. Les Molinistes, craignant que leur parti ne fut pas assez fort, firent entrer au Parlement un vieux conseiller qui depuis vingt ans n'y avait mis le pied. Les Jansénistes ne restèrent pas court; ils en firent revenir un de ses terres où il était depuis quinze ans.
« Les Jansénistes furent les premiers à débiter des libelles diffamatoires. Les Molinistes ne restèrent pas en arrière. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces écrits étaient moins faits pour la défense du procès que pour porter des coups mortels à la réputation des plus honnêtes gens des deux partis. M. Lebret (5), intendant de Provence et premier président au Parlement, fut le moins ménagé. On le regardait comme le chef des Molinistes. Avant cette affaire il était adoré; dès qu'on le sut moliniste, il n'y eut plus d'infamie qu'on ne vomit contre lui.
« Jusqu'alors le parti janséniste n'avait point eu de chef marqué. Le président de Bandol (6) se mit à leur tête. Il n'était pas au nombre des juges, mais il avait un grand crédit dans le Parlement. Son autorité donna de nouvelles forces au parti.
« Les dames agissaient aussi de leur côté. La marquise de R..., qui était brouillée avec un mari qu'elle avait épousée en secondes noces et dont elle n'avait point d'enfant, déshérita sa fille du premier lit en faveur de son époux, à condition qu'il serait pour la Cadière. Une dame moliniste rendit son amant heureux, à condition qu'il serait pour le père Girard, et elle lui fit faire adjuration du jansénisme dans ses bras.
(5) Cardin Lebret — deuxième du nom — 1675-1734 — fut successivement conseiller au Parlement d'Aix (1694), maître des requêtes (1696) et intendant de Béarn e tde Navarre. Il succéda à son père comme intendant de Provence en 1704 et. comme premier président du Parlement d'Aix en 1710. Il fut nommé, en 1724, conseiller d'Etat, fonctions qu'il cumula avec celles d'intendant.
(6) BoYER (François), seigneur de Bandol, né le 25 janvier 1693, mort le 10 septembre 1748, alors deuxième président du parlement de Provence.
(( La division augmentait de jour en jour. Tout était en combustion dans les familles. Chacun se déchirait par les médisances les plus atroces. Le bas peuple était animé au dernier point contre les Jésuites. Une semaine avant la décision du procès, les enfans quêtaient, par les rues avec une clochette, des fagots, pour brûler le Père Girard. Les jésuites ne paraissaient pas impunément dans la ville et la populace les maltraitait. »
Il n'y ait pas jusqu'au bourreau de Marseille, qui ne prit parti dans l'affaire. Il protesta qu'il se ferait condamné aux galères plutôt que de pendre la Cadière, au cas où elle serait condamnée. (7)
Bien que près de deux siècles se soient écoulés depuis qu'éclatât cette retentissante affaire (8), dont le scandale retomba sur les Jésuites, malgré que celui d'entre eux qui s'y trouvait compromis eût été absous par la Justice, chacun des personnages qui y furent mêlés conservent encore de chauds partisans, qui sont d'autant plus difficiles à départager qu'une certaine partie de la procédure a été tenue secrète et est, aujourd'hui, probablement détruite.
Pour bien s'imprégner de l'atmosphère spéciale créée par ce procès, et en suivre paisiblement les détails, il faut, suivant le vieil adage: O temporal ô mores! autre temps, autres mœurs! se pénétrer qu'à cette époque de tolérance, qui assurait aux maîtres des couvents, la possession des religieuses jusqu'à pouvoir, sans choquer personne, déclarer les grossesses et constater légalement les naissances (9), ce qui, aujourd'hui, blesse
(7) Lettre de Marseille — 19 septembre 1731 — Manuscrit 23860 Fpnds Français, Bibl. Nationale.
(8) Elle fut, encore longtemps après, exploitée en des circonstances ne se rattachant même en rien à la question, comme par exemple, dans l'ouvrage suivant, paru en 1851 :
(i Luxure et mysticisme de François de Sales et de son œuvre; outrages à la morale et aux bonnes, mœurs. Un nouveau père Girard. Les belles Cadières modernes ».
(9) Le noble chapitre des chanoines de Pignans, qui avait l'honneur d'être représenté aux Etats de Provence, ne tenait pas moins
profondément notre conception moderne de la morale comme de la civilité, était d'usage courant, et, par conséquent, admis par le monde le plus austère.
Le Père Girard était-il un hypocrite voluptueux, adroit ambitieux qui voulant exploiter, au profit de son ordre, les extases et ravissements de Catherine Cadière, se serait, malgré son âge, réellement abandonné aux révoltantes fantaisies d'une imagination dépravée? Ou Catherine Cadière, esprit faible, très impressionnable par conséquent, inventa-t-elle de toutes pièces, sciemment ou non, toutes les scènes lubriques, dont, on reste, malgré tout, étonné de voir racontées par une jeune fille? La réponse à ces questions est impossible; les jansénistes ayant mis autant de verve et d'habileté à accuser le Père Girard, que les Jésuites, pour le défendre, mirent d'âpreté à noircir la demoiselle Cadière.
En tous cas, le Père Nicolas, janséniste fameux, ennemi déclaré des Jésuites, fut l'instrument passionné d'une haine de secte. Bien que Michelet (10) ait voulu voir en ce père, une sorte de défenseur de la morale et de la vertu opprimée, il fut maltraité par ses contemporains.. Le marquis d'Argens le ménage peu; une pièce de l'époque (11), nous le montre comme:
« Un moine frais, gaillard, jeune, dispos et bien râblé, intriguant s'il en fut jamais. Il fut chassé de Rome pour une avanture (sic) dans le goût de celle-ci avec une fille naturelle de l'illustre maison de Lanty. C'est un fait que je sais de source. On l'a surpris souvent cajolant nos fillettes et buvant le petit coup
fièrement à la possession publique des religieuses du pays. Ils étaient seize chanoines, la Prévôté, en une seule année, reçut des nonnes, seize déclarations de grossesse. (Histoire (manuscrite) de Besse, par M. Renoux). Ajoutons, à la louange des religieuses, qu'elles se montraient bonnes mères. Celles de Pignans mettaient leurs enfants en nourrice chez les paysans qui les adoptaient et les élevaient avec les leurs.
(ÏO) La Sorcière.
(11) Lettre de M, dç XXX à M. le Chevalier de xxx (Voir Bibliographie (page 46),
dans nos bastides : en un mot on ne peut pas voir un homme plus grand parleur, plus hardi, plus entreprenant... ».
D'après l'auteur des Réflexions sur le factum de M. Chaudon (12), le Père Nicolas s'appelait, de son nom patronymique: Nicolas Girieux, natif de Bollène, endroit fameux par le nombre de sorciers dont le peuple croyait autrefois qu'il était rempli (13).
Tous ceux qui, depuis le xviii^ siècle, ont raconté cet épisode de l'histoire de Toulon, semblent avoir été égarés par ce même esprit de secte (14) et avoir méconnu les mobiles vrais de cette triste affaire, qui, en réalité, ne fut que l'explosion, au grand jour, des hostilités sourdes qui, depuis plus de vingt ans, mettaient aux prises les Jésuites de cette ville, acceptans de la Constitution Unigenitus, avec les Oratoriens et les Carmes, non acceptans.
On n'ignore pas que la Bulle Unigenitus, parue en 1713, condamnait les Réflexions morales (15), du Père Quesnel, oratorien, publiées en 1692 et approuvées par une partie du clergé français. Ce débat, qui a duré près d'un siècle, n'est peut-être pas, sur plusieurs points, entièrement terminé aujourd'hui.
Quoique ne voulant pas refaire ici l'historique de cette affaire, nous avons cru cependant qu'il était nécessaire, avant d'entrer dans les détails bibliographiques, dont nous nous efforcerons d'atténuer l'aridité par des commentaires ou des extraits, de
(12) Voir page 76.
(13) Ne figure pas dans le « Dictionnaire historique, biographique du Dép. du Vaucluse, de Barjavel ».
(14) Les historiens de nos jours, affirme Michelet, dans La Sorcière, n'ont certainement pas lu le Procès. MM. Cabasse, Fabre et Méry se croient impartiaux et accablent la victime (Voir Bibliographie, page 50).
(15) Le Nouveau Testameni, en français, avec des Réflexions morales sur chaque verset, etc. — A. Paris, Pralard, 1693, 4 volumes in-8°. — B. Nouvelle Edition corrigée et augmentée par l'auteur. Amsterdam 1727, 4 vol. in-S", — C. Nouvel!© 'Çdition, Amsterdam, 1736, 8 volun?es in- 13,
résumer le procès en quelques lignes, mais, afin de ne pas nous laisser entraîner par aucune impression personnelle, nous avons pensé que le plus sage serait de reproduire l'article que, sous la signature de Ad, Rochaz, la « Nouvelle Biographie » (16), ouvrage qui a la réputation d'être des plus impartiaux, consacre au principal héros de l'aventure: (17)
« Girard Jean-Baptiste, né à Dôle (18), versHb^O, mort dans la même ville le 4 juillet 1733. D'après les écrivains ecclésiastiques, c'était un homme de mœurs pures et austères. Doué natiwellement d'une éloquence douce et entraînante, il s'était livré à la prédication et à la direction spirituelle des femmes: aussi, dit-on, le Ciel avait béni ses efforts en lui permettant de faire rentrer dans les voies du salut, un nombre infini de belles pécheresses du grand monde et en décidant bien des pauvres filles égarées à embrasser la vie religieuse. Malheureusement ses trop fréquents rapports avec le beau sexe le perdirent.
(( Au mois d'avril 1 728, le P. Girard arriva à Toulon, en qualité de recteur du séminaire royal des aumôniers de la ma-
(16) Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, publiée par MM. Firmin Didot frères. Paris 1852-1866, 46 volumes in-8°.
(17) Le fondateur de l'Académie de Lyon, le littérateur Claude Bros" sette, dans sa correspondance avec Jean-Baptiste Rousseau, peint ainsi le père Girard :
« Dès les premiers jours qu'il fut arrivé, j'eus l'envie de le voir... Vous me demandez son portrait, je le vois bien, le voici... Il paraît âgé d'environ cinquante ans, il est d'une taille médiocre, les cheveux plats et presque noirs, le teint brun, le visage long et maigre, la bouche grande et le menton earré; ses sourcils avancés cachent deux petits yeux ronds, noirs et vifs; son nez, long et un peu aquilin, est terminé par deux narines épatées. Tout cela ne fait pas un joli homme; aussi n'a-t-il la physionomie ni belle, ni noble, ni heureuse ».
Jean-Baptiste Rousseau répondit, de Bruxelles, le 12 novembre 1731:
« On m'a envoyé, de Paris, l'estampe du P. Girard, qui répond assez exacternent au portrait que vous faites dans votre lettre .»
{Souvenirs et Mémoires, P. Bonnefons, Tome II, 1899; p. 228).
(18) Dans une maison de la rue de la Croix, aujourd'hui rue. Antoine Brun; sa famille est éteinte. Sa soeur avait épousé M. Truchis de Varenne, dont il existe encore des descendants,
rine. La réputation que lui avait acquise l'éclat de ses prédications et de sa direction, l'air de modestie, d'austérité et de mortification répandu sur son visage lui attirèrent bientôt un grand nombre de pénitentes. De ce nombre fut Catherine Cadière. C'était une jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans, d'une merveilleuse beauté. D'un tempérament ardent, l'esprit exalté par la lecture assidue de livres mystiques, elle crut voir dans le P. Girard le confesseur que Dieu destinait à la direction de son âme. Des rapports purement spirituels s'établirent d'abord entre eux; les conversations du confessionnal prirent peu à peu un caractère intime ; le confesseur alla voir sa pénitente chez elle, et l'un et l'autre finirent par rester de longues heures enfermés ensemble. Les mémoires publiés lors du procès par les avocats entrent dans des détails fort scandaleux sur la manière dont les deux personnages auraient employé le temps. Entraînés l'un vers l'autre, à leur insu, par l'amour le plus ardent, ils commencèrent à parler de leurs âmes comme de sœurs exilées sur la terre, devant s'aimer et se soutenir mutuellement dans cette vallée de larmes; pour avancer en perfection et rendre leur union spirituelle plus intime, ils se livrèrent aux mêmes pratiques, s'infligèrent les mêmes actes de mortification. Ils en vinrent à se donner mutuellement la discipline. Le confesseur baisait dévotement les traces laissées par le fouet sur le corps de sa belle pénitente; il serrait avec passion sa sœur bien-aimée, qui sous son étreinte tombait dans des défaillances et des extases. Catherine Cadière, qui paraît être toujours restée de bonne foi dans ces singuliers égarements, se persuadait, à l'aide d'aspirations hystérico-mystiques, que tout cela était caresses du divin époux, épreuves de l'amour divin. Quant au pieux directeur, d'abord sans doute de bonne foi, il dut certainement avoir dans la suite la conscience de ses actions, puisque les choses en étaient venues au point que, pour cacher la suite dé sa faute, et se soustraire à l'imputation de ce. que l'Eglise qualifie d'inceste spirituel, il y eut tentative d'avortement. Dès cet instant, soit re-
pentir de son péché, soit qu'il craignit les révélations de sa pénitente, il chercha à se débarrasser d'elle en lui persuadant d'entrer dans l'ordre de Sainte-Claire, au couvent d'Olliôules. La Cadière obéit et prit le voile. D'abord elle continua à recevoir assidûment les visites de son directeur; les entretiens mystiques reprirent leur cours, et même, d'après le témoignage de religieuses, il y eut plus d'un baiser donné et rendu à travers la grille du parloir. Mais insensiblement ces visites devinrent de plus en plus rares; au désespoir de se voir abandonnée, la belle pénitente écrivit au volage directeur, lettres sur lettres, pour l'appeler au secours de son âme, qui, loin de lui, éprouvait de « V aridité dans la prière ». Le P. Girard resta sourd à ces instances; bien plus, il résolut de l'éloigner plus encore en l'envoyant dans un couvent de chartreuses du diocèse de Lyon. Malheureusement pour lui, l'évêque de Toulon vint déranger ce projet et à appeler enfin la publicité sur ces mystiques impuretés. Il défendit à la pénitente de s'éloigner d'Olliôules, et lui donna pour directeur, à la place du P. Girard, le P. Nicolas, prieur des carmes de Toulon. Ce nouveau directeur eut bientôt obtenu les aveux les plus complets .de la jeune fille; dès lors l'affaire s'ébruita. Pour arrêter le scandale, l'official de l'évêque la fit enfermer dans un couvent, et les Jésuites obtinrent ensuite, contre elle, une lettre de cachet. Ses deux frères, l'un prêtre, l'autre dominicain, prirent sa défense, accusant l'ordre tout entier, dont la morale pervertie était, disaient-ils, la cause de tels désordres. On était alors au milieu des querelles du Jatisénisme, et l'on conçoit quelles armes terribles ce scandaleux procès vint offrir aux adversaires de la Société de Jésus. Le P. Girard fut arrêté; on raconte que le peuple était si furieux contre lui qu'il voulait briser les portes de sa prison pour le mettre en pièces. Après une procédure longue et compliquée, le Parlement d'Aix, qui avait été saisi de l'affaire, rendit, le 10 octobre 1731, un arrêt qui mis le confesseur et sa pénitente hors de cause. Le
P. Girard se retira dans sa ville natale, où il fit bientôt après une mort des plus édifiantes. » (19) (Le 4 juillet 1733).
Les ennemis des Jésuites puisèrent dans la mort prématurée du P. Girard et dans l'éclat qu'on voulut attacher à sa sainteté (20), les soupçons d'un crime, mais aucun fait précis ne permet d'appuyer cette grave accusation.
Les biographes parlent peu, et encore généîilcment en termes peu flatteurs, de celle que les documents de l'époque appellent souvent « La Belle Cadière ».
C'est par erreur que Michelet la fait naître dans <( la plus petite des maisons noires de la me de l'Hôpital » et donne la profession de regrattier (21) à son père, qui en réalité, ayant acquis une modeste aisance dans le commerce des huiles, était, oon seulement propriétaire d'une « bastide » (22) dan^ la vallée de Dardennes, près du château de Saint- Antoine, mais aussi de l'immeuble qui existe encore, dans ses dimensions primitives, et porte le n° 81 de la rue J.-Jaurès actuelle; c'est là que Catherine
(19) Il est mort « Père Ministre » et non « Père Recteur )> comme on l'a écrit par erreur. Il fut enterré dans les caveaux de l'église, aujourd'hui Musée Archéologique.
(20) Au moment de sa mort, l'on publia des images oii le P. Girard était représenté montant au ciel comme la vierge de Murillo, porté sur un nuage et entouré de petits anges. Des cérémonies religieuses furent célébrées en son honneur, et le 5 novembre 1733, un père jésuite, nommé Beacan, prêchant au monastère des Bénédictins de là Fontaine Saint-Martin (Allier) compara le P. Girard à Jésus-Christ.
Les partisans des Jésuites n'avaient même pas attendu sa mort pour proposer sa béatification; ainsi le fils du Conseiller au Parlement de Rouen, Jean Le Sens de Folleville, écrivait, le 13 novembre 1731, à une marquise : « On fait icy la fête de la canonisation de deux Jésuites, le bienheureux Stanislas et le bienheureux Louis de Gonzague. Aux affiches, le peuple a effacé le nom de ces deux saints et a mis celui du P. Girard à la place ». [Bul. Hist. et Phil. du Com. des Trav. Historiques, 1901, p. 527).
(21) Regrattier, qui vend de seconde main au petit détail, se disait plus particulièrement de ceux qui vendaient du sel à petite mesure.
(22) En Provence, on nomme « Bastide » de petites maisons de campagne.
Cadière vit le jour le 12 novembre 1709 (23). On accédait alors aux divers étages par un escalier rustique, au fond de la boutique; la porte, donnant actuellement sur la rue, a été prise sur la superficie du magasin et n'a été ouverte que dans le courant de la seconde partie du xix^ siècle.
Le père mourut jeune (24), laissant à la charge de sa veuve quatre enfants; l'aîné (25), continua le commerce de son père, les deux autres frères, l'un prêtre séculier (26), l'autre dominicain (27) — on disait alors Jacobin — sont acteurs, au rôle assez imprécis dans ce sombre drame oii toutes les passions semblent avoir été en jeu. Le mobile qui les poussait n'apparaît pas clairement: ambition de se créer une situation en exploitant la réputation de sainteté de leur sœur? Naïveté? Hostilité contre les Jésuites? Accusés devant le Parlement, l'acquittement des autres prévenus entraîna le leur; mais ils furent jugés sévèrement par leurs contemporains:
« Je dis donc, monsieur, écrivait un magistrat à un de ses amis (28), que s'il est vrai qu'il n'y a pas eu une lettre de Catherine Cadière qui n'ait été fabriqué par Cadière le Jacobin, et qui n'ait été écrite par Cadière l'ecclésiastique; s'il est vrai que
(23) Fille de Joseph Cadière et d'Isabeau Pomette, née et baptisée ce jour. Le parrain a été Jacques Reboul et la marraine Mlle Catherine Ricord. (Extrait des Actes de VEtat-Civil de la Commune de Toulon). Bien qu'elle n'eut reçu, en baptême, que 1q prénom de Catherine, on la trouve appelée, dans les écrits du temps, sous le double nom de Marie-Catherine, cela tient à ce que, pour marquer sa
. sainteté et les privilèges singuliers qu'elle avait reçus, les dévotes y avaient ajouté celui de Marie.
(24) Joseph Cadière, fils d'Etienne et de Catherine Montenard, mort subitement le 15 août 1710. Il avait épousé, à Toulon, le 1er novembre 1689, Elisabeth, dite Isabeau Poumet, née le 2 novembre 1670.
(25) Laurent Toussaint Cadière, né à Toulon, le 10 août 1693, se maria, le 9 novembre 1729, à Thérèse Sibon.
(26) François Cadière, né à Toulon, le 10 janvier 1696.
(27) Etienne Thomas Cadière, né à Toulon, le 21 janvier 1697.
(28) Lettre d'un magistrat désintéressé à un de ses amis, au sujet du procès intenté contre le P. Girard, jésuite. (Voir : Bibliographie, page 64).
les visions soient sorties de la tête du Jacobin, qu'elles ayent été inventées et rédigées par lui, peut-on trouver un corps de délit plus grave et des coupables mieux connus?... Je dis donc, monsieur, que tous les faits posés établissent un concours de fraude pour fomenter le scandale que l'on a donné au public; que la confession de La Cadière a été préparée de . concert avec ses deux frères pour tromper le P. Girard; que les lettres de Catherine Cadière . relatives à sa confession séduit (sic) la simplicité du P. Girard; que les visions, les extases, les rêveries n'ont été inventées que pour accumuler profanation et sacrilèges; que le P. Girard est innocent de toutes les abominations dont le public est instruit; que les seuls auteurs de ce désordre scandaleux sont les frères Cadière... ».
Au moment où le scandale éclata, Marie-Catherine Cadière était une jeune fille de vingt-deux ans, peu instruite, sachant tout juste lire et signer son nom:
« Je l'ai vue, écrivait un de ses contemporains (29), quoi qu'on en dise, elle a des attraits. Elle n'est point mal faite de sa personne; elle n'a pas le bas du visage beau, non plus que le nez, qui est gros et marqué de quelques rousseurs; ses joues sont aussi gâtées par la petite vérole, mais elle a les yeux jolis, la gorge belle, la peau douce, la. bouche un peu grande mais vermeille, les pieds longs et plats, et le reste du corps bien proportionné ».
Sa vie toute entière, depuis sa plus tendre enfance, sans que l'on omette la moindre tare physique ou inconvénient intime particulier à son sexe, est étalée, sans aucun voile, tout du long dans ce procès, véritable calvaire pour la pudeur d'une femme, et qui laisse l'impression que Catherine Cadière était réellement une malade, aussi bien physiquement que moralement.
(29) Lettre de M. de xxx à M. le Chevalier de xxx, à Paris (Voir Bibliographie, page 46).
J^roce'J: nzé à foulon le 12. nov^rri^Ke Ictn jyoQ
Après le prononcé du jugement (30), Catherine Cadière alla remercier les juges qui s'étaient prononcés pour elle et une foule très importante, que certains estiment à dix mille personnes, lui servait d'escorte, baisant le bas de sa robe, comme à une sainte. L'enthousiasme la fit rechercher par les personnes de la plus haute aristocratie, qui l'invitèrent à leur table, pour entendre, de sa bouche même, le récit de toutes ses aventures réelles ou imaginaires.
Afin d'arrêter l'effervescence et l'empêcher de dégénérer en désordre, le premier président Lebret fit venir à Aix, le lendemain de l'arrêt, le régiment de Flandres et intimer à Catherine Cadière l'ordre de quitter sur le champ la ville.
D'après les termes mêmes de l'arrêt, Catherine Cadière devait être remise à sa mère, et par conséquent, retourner à Toulon, mais tous les historiens s'accordent pour constater qu'à partir de ce moment, elle disparaît complètement de la scène du monde; les registres de l'Etat-Civil de Toulon sont muets sur sa fin. S'éteignit-elle ignorée dans quelque coin perdu, où sa célébrité ne l'avait pas précédée? Mystère!! Michelet poussé par sa haine féroce contre leur société, accusent les Jésuites d'avoir « eu aisément, de Versailles; une lettre de cachet pour enfermer la pauvre jeune fille pour étouffer, ensevelir avec elle une affaire si triste pour eux. On aura attendu, ajoute-t-il, que le public fut distrait, pensât à autre chose et la griffe l'aura ressaisie, plongée, perdue dans quelque couvent ignoré, éteinte dans un in-pace ». (31) i
(30) Qui inspira à Voltaire ce quatrain, qui fit rire toute l'Europe:
« Le père Girard, rempli de flamme, « D'une fille a fait une femme.
« Mais le Parlement, plus habile, « D'une femme a fait une fille. »
(31) La Sorcière... Malgré toutes nos recherches il nous a été impossible de trouver trace dans l'Etat-Civil de la Commune de Toulon, non seulement du décès de Catherine Cadière, mais encore de celui de sa mère ou de ses deux frères. Ce qui laisserait supposer que toute la famille quitta la ville, comme le fils aîné : (Voir : pages 35 et suiv. : Epilogue).
Un autre auteur (32), raconte, sans indiquer la source de ses informations, que:.
« Lorsque Catherine Cadière reçut l'ordre de sortir d'Aix, elle fut attaquée d'une maladie qui retarda son évasion; mais elle se tint si bien cachée dans la ville et fut soignée avec tant de secret que personne n'en fut informé.
« Le vendredi-saint de 1733, un brigadier et douze archers vinrent à Toulon investirent la maison de sa mère, à 6 heures du matin. Ils y entrèrent et fouillèrent partout, menaçant cette pauvre femme de la traîner en prison, si elle ne livrait pas sa fille. Tous les papiers qu'ils trouvèrent furent enlevés, jusqu'aux • livres de commerce du sieur Cadière, négociant, frère de celle qu'ils cherchaient. Lui-même fut arrêté dans sa propre maison, sous les yeux de sa femme qui était enceinte (33). Ce n'était pas assez d'avoir ruiné sa fortune par la soustraction de ses papiers, on l'emprisonna au château d'îf, avec la menace de l'y laisser pourrir s'il ne révélait pas le secret qu'on voulait lui arracher, s'il ne se faisait pas le dénonciateur de sa sœur. Il eut le courage de refuser et ne sortit de prison que deux ans après. » (34)
L'arrêt du Parlement de Provence qui, suivant l'expression d'un magistrat renvoya le P. Girard, moitié sain, moitié brûlé, à rOffîcial de Toulon pour le procès ecclésiastique et qui condamnait Catherine Cadière aux dépens et à voir ses « Mémoires et Défenses ^y lacérés et brûlés par la main du bourreau, ne satisfit personne. L'exaspération générale était au comble. Le premier président Lebret, qui avait dirigé les débats, fut hué,
(32) Jean Pauper : Les débauches d'un confesseur (page 51).
(33) SiBON Thérèse, femme de Laurent Cadière accoucha, le 25 novembre 1733, d'une fille baptisée le lendemain, sous les prénoms de Catherine Geneviève.
(34) Voir : pages 35 et suiv. : Epilogue.
sifflé, son carrosse fut poursuivi à coups de pierres, tandis que le président Maliverny (35) était porté en triomphe. (36)
Nous avons vu, plus haut, les mesures qui avaient été prises à Aix, pour calmer l'agitation; les mêmes désordres se produisirent à Marseille, à Arles et dans presque toutes les communes importantes de Provence.
Le docteur Gustave Lambert a narré dans un chapitre de son « Histoire de Toulon », les excès qui se commirent dans cette ville lorsque le jugement y fut connu. A son récit, assez circonstancié, nous préférons celui d'un contemporain, témoin des faits, non pas parce qu'il est encore inédit, mais parce qu'il nous semble avoir conservé un parfum de l'air ambiant, au milieu duquel se déroulèrent ces extravagances :
(( Je vais vous raconter, écrit ce témoin (37), en fidèle spectateur les scènes tragi-comiques que nous avons ici (à Toulon)... Pour vous mettre dans le point de vue nécessaire pour comprendre l'esprit qui les a excitées, il faut commencer par vous dire que la sécurité avec laquelle M. de. Toulon, et les pères Jésuites comptaient ou débitaient journellement que la Cadière serait au moins fouettée, avait tout à fait consterné le peuple, il fut- un peu rassuré, mais non pas consolé, lorsque par quelques billets que M. de Toulon, qui est à sa maison de campagne à St-Antoine, envoya à la ville. Le jeudi matin, on apprit que le Père Girard avait été mis hors de cour et de procès tout d'une voix, que La Cadière avait été sauvée in mitiorem et que MM. Chaudon et Aubin avaient été décrétés de prise de corps; content de ce que la Cadière n'avait été ni pendue, ni fouettée, chacun- rongeait son frein tacitement, mais lorsque sur les six heures et demie du soir, il arriva un exprès des Citdières par
(35) Maliverny Jean-Baptiste, né à Aix, le 4 novembre 1666. Conseiller au Parlement (1690). Président à mortier, (1702), mort le 3 septembre 1736.
(36) Mémoires du Marquis d'Argens.
(37) Lettres de Toulon, 13, 14 et 26 octobre 1731. Manuscrit 23.860. Fond français. Bibl. Nat.
lequel on sut la véritable façon dont cette grande affaire avait été jugée, cette nouvelle fut répandue dans l'instant par toute la ville de suite comme si tout le peuple s'était donné le mot; ce fut partout des cris de joie, les parents et les personnes attachés à la Cadière firent des feux dans les rues au devant de leurs maisons.
« Le peuple, je veux dire la canaille, ne cessa pendant trois nuits de courir les rues avec des cordes goudronnées allumées, qui leur tiennent lieu de flambeaux, on en voit passer des troupes de. plus de cent à la fois, criant, dansant, les uns traînant sur la claie un fagot couvert d'un drap noir, les autres portant une figure couverte d'une soutane avec un bonnet à trois cornes, qu'on accompagne de qualifications atroces.
« Pendant trois jours, on a promené au bout d'une perche un sac de paille couvert d'une soutane avec une de ces têtes de bois dont les perruquiers se servent pour peigner les perruques. Cette tête était surmontée d'un trépied de potager triangulaire renversé dont les pieds étaient ornés d'une corne chacun, un peu repliée comme celles que les peintres donnent au diable pour le caractériser. On promena cette effigie par toute la ville, et on faisait station devant les maisons des Girardins. Là, un de la troupe faisait subir un interrogatoire à l'effigie et lui demandait, par exemple, s'il ne s'était enfermé avec la Cadière, s'il ne fermait pas la porte, etc., etc.; celui qui la portait faisait des aveus, après quoi, on le condamnait au feu, ce qui a été enfin exécuté et l'effigie a été brûlée, en grande cérémonie, au Champ de Bataille. L'ignominie a été complète, et si on avait tenu l'original, on n'aurait rien pu faire de mieux que ce qu'on a fait sur la copie.
« Il est impossible de raconter toutes les folies qui se faisaient en même temps dans tous les quartiers de la -ville.
« Je vis, entr'autres, arrêter un grand coquin qui avait un manteau noir et que d'autres poursuivaient avec des torches à la main, pour lui mettre le feu au derrière, la garde qui le sai-
sit avait été envoyée par M. du Pont (38) pour barrer la rue qui vient du quartier vieux aux Jésuites. Elle était posée visà-vis la maison de M. Mithon, cette précaution avait été prise sur le péril qu'avait couru celle des pères. (39)
« Cinq à six cents personnes y étaient accourues avec des sarments et des brandons, les uns avaient tâché de mettre le feu à la grande porte et les autres en avaient jette quantité dans leur jardin dont les arbres commençaient à s'allumer. Comme le tumulte ne passait pas et que M. du Pont n'en savait rien, c'en était fait de la maison des Jésuites, si le père Griguet, moitié rnort, moitié en vie, n'eut eu le courage de sortir par une fausse porte pour aller demander du secours au Commandant, qui envoya, sur le champ, des troupes pour dissiper cette populace.
(( Le Gouverneur consent bien qu'on se divertisse, mais il veut empêcher le désordre; cela n'a pas garanti néanmoins la
(38) Gouverneur de Toulon.
(39) Le Séminaire Royal de la Marine, fondé en 1685, pour servir de logement aux élèves Aumôniers des vaisseaux, était situé dans la rue J.-Jaurès actuelle. Cet édifice ne fut commencé qu'en 1687 et construit par Pierre Gombert, ingénieur de la marine, et César Aguillon, architecte et maçon.
La direction de cet établissement fut confiée aux Jésuites jusqu'à la suppression de leur ordre (1762), époque où ils furent remplacés par les Recollets. Après avoir été transformé en hôtel, pour y loger quatre-vingts gardes ou élèves de marine, il devint le 25 janvier 1785, grâce à la persévérance de l'intendant Malouet, Hôpital de la Marine. Démoli en 1910, sa porte principale, classée comme monument historique, a été placée sur le mur de l'Arsenal qui borde le côté Sud de la place d'Armes et sert, aujourd'hui, d'entrée aux bureaux du Préfet Maritime.
Cette porte a pour cadre quatre colonnes d'ordre dorique, engagées et accouplées, supportant un entablement sur lequel deux figures : La Religion et la Force, statues, assises, en pierre de Calissanne, par Pierre Tombarelli, d'après les modèles de Raymond Langueneux. Entre ces deux figures qu'ils dominent: deux enfants soutenant un grand écusson, autrefois timbré des Armes de France.
Les vantaux et l'imposte ont été moulinés et sculptés, sur bois, par Louis Imbert, d'après le dessin de Claude Dubreuil, élève de Pierre Puget.
maison de la Guiol (une des stigmatisées, confidente, dit-on, du père Girard), dont toutes les vitres furent brisées et l'auvent de sa boutique brûlé et tout cela accompagné d'injures et d'épitectes un peu plus fortes que celles d'amie et de confidente du père Girard; les diverses patrouilles que M. du Pont envoya dispersèrent ces bandes de furieux; le lendemain le tapage ayant recommencé, le gouverneur fut obligé d'y poser deux sentinelles, mais comme sa maison donne sur deux rues et qu'elle n'était gardé que d'un côté, on l'a insulté de l'autre pendant la nuit. On dut lui faire quitter la ville.
Le couvent des Ursulines où la Cadière avait été si longtemps détenue courut à peu près ' même risque que celui des Jésuites.
« Les bourgeois témoignèrent une joie plus modérée, ils se contentèrent d'illuminer extraordinairement leur lieu d'assemblée qu'ils ont comme les officiers de la Marine sur le quai du port, auprès de l'HôteL de Ville, et de mettre, comme en triomphe, sur une espèce de tronc une chaise qu'on apelle, comme vous le savez, en provençal « cadière », le tout orné de nœuds de rubans couleur feu et blanc.
« Le fermier des Madragues (c'est la pêche du thon), avait promis aux vendeuses de marée, qu'on apelle les poissoneuses, le plus gros thon qu'on pécherait, si la Cadière gagnait son procès; on le somma de tenir sa parole, il la fait, et le hasard voulu que le premier porsson qui est venu s'est trouvé peser au delà de 500 livres; il est rare qu'on en prenne de si gros, depuis plus de 50 ans on en avait point pris de pareil. Il le leur livra, et elles l'ornèrent de rubans et de guirlandes et voulaient le promener par la ville, mais la police fort politique l'empêcha, on se contenta de le tenir avec cette parure exposé aux halles aux poissons.
« Quelques habitants furent assez sots pour aller demander au gouverneur la permission de brûler une nouvelle effigie du Père Girard; vous jugez de quelle façon ils furent reçus, cependant ils ne laissèrent pas d'exécuter leur projet au
milieu de la Place St-Pierre, mais la chose fut faite avec tant de dextérité et de précaution que le pauvre père fut consammé avant que les patrouilles arrivassent. Cette effigie était de carton et remplie de serpenteaux qui faisaient un grand fracas à mesure qu'ils prenaient feu; à chacun qui sortait, on criait: voilà un diable qui sort! »
« Ce fut alors, dit le marquis d'Argens, le temps des proscriptions, les Molinistes ne furent pas plus réservés que ne l'avaient été les Jansénistes. On arrêtait tous les jours un nombre infini de personnes, les lettres de cachet (40) arrivaient en foule et une terreur panique avait saisi tous les esprits. »
Quatre négociants de Marseille, sous prétexte qu'ils avaient parlé indiscrètement pendant le cours du procès, furent arrêtés et mis aux fers. Trois d'entre eux tombèrent dangereusement malades, sans qu'on laissât à leurs parents et à leurs amis la liberté de les secourir.
(40) « Lebret en sollicita même secrètement une contre Mme de Simiane, Pauline de Grignan, petite-fille de Mme de Sévigné, qui demeurait alors à Aix depuis la mort de son mari, lieutenant du roi en Provence, et qui s'était prononcée ouvertement contre le jésuite. L'affaire n'eut aucune suite que grâce à la protection de la Duchesse de Modène, Charlotte Aglaé d'Orléans, fille du Régent, qui avait Pauline de Grignan, en particulière amitié, et qui put détourner de sa destination la lettre écrite au Ministre par Lebret.
<( Or, il arriva, que la duchesse de Modène, passant en Provence, en retournant dans sa principauté, s'arrêta à Aix et combla d'amitiés Mme de Simiane qu'elle appelait « sa chère Maman ». Le premier président s'étant trouvé en tiers avec cette dame chez la Princesse : « Que diriez-vous, monsieur, lui dit celle-ci, d'un homme qui, ayant sollicité les rigueurs de la Cour contre une personne d'une opinion opposée à la sienne, accablerait néanmoins cette personne de prévenances et de marques d'attachement? — « Je dirais, répondit Le Bret, que cet homme est un monstre ». — « C'est vous qui l'avez dit, et vous êtes ce monstre. Voilà les lettres que vous avez écrites contre ma chère maman, répliqua la princesse, en lui montrant les missives accusatrices ».
« Le premier président, frappé de cette apostrophe comme d'un coup de foudre, se retira et mourut quelques heures après, à pareil jour qu'il avait signé, trois ans auparavant, l'arrêt du P. Girard et de la Cadière. » — {Essai historique sûr le Parlement de Provence, par Cabosse).
L'avocat, le procureur de Catherine Cadière furent également persécutés. L'abbé de Caveyrac (41), pour avoir rimé quelques mauvais vers sur le procès, fut arrêté. L'abbé Gastaud, célèbre avocat du parlement d'Aix, qui avait eu l'imprudence d'écrire quelques lignes où il blâmait la sentence des juges, fut exilé à Viviers; il y mourut au bout de dix-huit mois et la sépulture ecclésiastique lui fut refusée; son corps fut enterré dans un champ près d'un grand chemin.
Parmi les victimes des lettres de cachet, on citait le sieur Charbonnier, bourgeois d'Aix, qui avait chez lui une coterie d'amis assez zélés pour la Cadière; son plus grand crime était d'avoir laissé causer chez lui et d'avoir été fort exact à ramasser ■ tous les vers qui ont été faits à ce sujet. Le pauvre homme fut envoyé au château de St-Tropez, il avait pourtant sa femme et cinq enfants que cette disgrâce réduisit à la mendicité. (42)
Si Toulon fut moins frappé par la proscription que les autres villes de Provence, il le dut à la fermeté de son gouverneur, M. du Pont, qui, lorsque les Jésuites toulonnais écrivirent au premier Président, Le Bret, pour lui mander d'informer de ce que c'était que « cette assemblée de bourgeois qui s'attroupaient tous les jours sans permission et aussi de cette poupe de « Plongeurs » et contre « ceux qui ont fait tant de fracas à l'occasion de la Cadière », répondit:
« L'Assemblée des bourgeois est composée de quarante bourgeois ou négocians de cette ville, gens de probité et incapables de faire aucun tumulte, ils ont la permission et la protection de M. de Villars; pour l'assemblée, je leur ai accordé la mienne. Dans cette académie, ils parlent de leurs affaires, n'ayant point de loge. Le soir, ils y jouent, mais c'est à des jeux de commerce.
(41) Voir page 96.
(42) Lettre de Marseille, 2 décembre 1731. Manuscrit 23860, déjà cité.
« Pour ce qui est des « Plongeurs », c'est une troupe de Messieurs protégés par M. de Maurepas qui font un bien infini à cette place par la quantité d'ouvriers qu'ils employent à leurs travaux. On les appelle « Plongeurs », parce qu'ils doivent aller tirer du fond de la mer quelques vaisseaux chargés de piastres.
« Si c'est un crime à quelques personnes d'avoir témoigné la joie qu'elles avaient de ce que la Cadière n'avait pas été incriminée et punie, toute la ville est dans ce cas ».
Aussi les Toulonnais reconnaissants adressèrent-ils à leur gouverneur, le compliment suivant: (43)
« Monsieur,
« Nous n'oublierons jamais les bontés que nous venons d'éprouver de la part de notre illustre commandant. Thémis vous a confié sa balance, vous avez arrêté son glaive que des délateurs infâmes voulaient faire tomber sur nous. L'amour de la Patrie^ cejte vertu admirable à laquelle on ne saurait trop exciter la Nation française, était notre crime, auriez-vous pu dissimuler notre innocence.
« L'échec qui est arrivé à nos voisins... (les Marseillais)... ajoute un nouveau prix à vos bontés; ils ont envié notre sort, que n'avons-nous pu parer à leur disgrâce. Nous avons ressenti en cette occasion une douleur d'enfants tendres et pleins de naturel, qui partagent les malheurs de leur père.
« Notre reconnaissance, monsieur, publiera sans cesse vos bienfaits, et mille bouches demanderont au ciel la durée d'une vie d'où dépend le bonheur de la Nation. »
Ce qui n'empêcha pas, malgré tout, que trois marchands, des plus accrédités de Toulon, furent obligés de fermer leur boutique, déclarés incapables de commerce et exilés à Brignoles. (44)
(43) Manuscrit 23860, déjà cité.
(44) Lçttre de Marseille, 9 février 1732. Manuscrit 2386Q,
Lorsqu'on 1735, M. de La Tour (45) succéda à Le Bret, comme premier président, il demanda et obtint le rappel des exilés et la délivrance des prisonniers qui devaient leur infortune aux suites de cette affaire, qui, certes, n'aurait pas eu autant de retentissement, si on avait suivi les conseils d'un brave artisan toulonnais, assez sensé pour juger sainement le mal, qui lorsque se produisirent les premiers crises nerveuses suivies d'extases ou d'hallucinations de Catherine Cadière, s'écria: a Si on me laissait faire, je guérirais la maladie, l'usage d'un nerf de bœuf suffirait pour cela! » (46)
(45) Gallois (Jean-Baptiste des), Seigneur de La Tour (en Forez), Intendant du Poitou, puis de Bretagne en 1728 et de Provence en 1734; reçu premier président au Parlement de Provence, le 24 mai 1735; mourut à Aix, le 7 mars 1747.
(46) Essais historiques sur le Parlement de Provence, p. P. Cubasse,