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PREMIERE AUDIENCE

M. le Président Delegorgue

7 Février.

Dès l'aube, malgré le froid, des curieux se pressaient à la queue leu leu le long des grilles qui bordent le Palais de Justice du côté de la place Dauphine. Aucun déploiement de forces. Des sergents de ville, par petits groupes, circulent autour du Palais. Un peu plus tard arrivent des détachements de municipaux. Le poste extérieur du quai de l'Horloge est doublé. Des sentinelles se placent

en faction sur les trottoirs et les grilles se referment. Vers neuf heures, M. Mouquin, qui dirige le service d'ordre, fait sa ronde accompagne de M. Cochefert, chef de la Sûreté. Enfin deux gardes du Palais accompagnés d'un huissier se placent devant. la porte d'entrée et les personnes munies de cartes gravissent une à une le double escalier qui regarde la place Dauphine.

Sur les trottoirs en face des curieux s'arrêtent. Leur nombre grossit peu à peu. Et c'est l'incessant défilé des témoins, des avocats, des journalistes et des rares privilégiés munis de laissez-passer.

Cependant les curieux se portent de préférence vers la place Dauphine. M. Rochefort, qui descend de voiture à dix pas de la grille, est acclamé. Au moment où il passe devant les gardes de service, un groupe de cinq personnes crie : « A bas Rochefort! » Le pamphlétaire sourit et riposte :

— Cinq siffleurs à cent sous ! le syndicat ne s'est pas fendu !

Successivement arrivent M. Jaurès, M. Gribelin archiviste au ministère delà guerre, M. Vallecalle greffier du conseil de guerre; les généraux Gonse et de Pellieux, accompagnés de leurs officiers d'ordonnance, MM. Ranc, Develle, Scheurer-Kestner, Poincaré, Trarieux; un grand nombre de

dames parmi lesquelles Mme Zola; le commandant Esterhazy, en civil, l'air malade, le chapeau abaissé sur les yeux, le col du pardessus relevé, les experts Bertillon, Charavay, Belhomme et Varinard, etc., etc.

Me Labori

Vers 11 h. 3/4, un coupé de louage suivi de deux fiacres débouche au grand trot sur la place Dauphine. C'est M. Zola qui arrive au Palais en compagnie de son avocat, Me Labori, de MM. Clemenceau, du graveur Desmoulin et de l'éditeur Fasquelle.

Une formidable clameur de : « A bas Zola! A

bas les juifs ! » s'élève, à laquelle répondent de rares applaudissements et quelques cris de : « Vive Zola ! »

Le romancier descend de voiture. Il est voûté, frissonnant, d'une pâleur étrange. 11 baisse la tète comme pour s'assurer que le sol ne va pas lui manquer sous le pied. Son pardessus gris, son pantalon beige font une tache claire dans le groupe noir vers lequel vont les huées, la menaçante agitation des manifestations. Mc Labori s'efforce de sourire, et tous gravissent l'escalier. Ils vont lentement. M. Zola, livide et verdi, paraît oppressé. Quelques poignées de mains, un mot cordial de Mme Séverine, c'est tout ce qu'il recueille sur son passage, et suivi d'un cortège qui garde un silence glacial, presque hostile, il pénètre dans le Palais.

Dans un coin de la salle des Pas-Perdus, le dos tourné à ceux qui voudraient l'observer, le romancier cause avec ses amis.

Cependant l'heure de l'audience approche; le capitaine Perret, commandant du Palais, se dispose à conduire M. Zola jusqu'à la salle d'audience. Le romancier soulève son chapeau et s'éloigne. Tous les yeux le suivent. Personne ne lui rend son salut. Et tandis que les témoins et les journalistes s'engouffrent par la petite porte

qui leur est réservée, des discussions s'engagent entre ceux qui ne peuvent quitter la salle des Pas- Perdus.

Noter tous les propos qui se sont tenus., je n'y songe guère, mais quelle atmosphère de fièvre on respirait là !

Un journaliste qui s'est aventuré jusqu'à la salle d'audience et qui vient d'y rester pendant quelques instants s'indigne. Il n'y a dans la partie de la salle réservée au public sans cartes que des étrangers. On parle toutes les langues là-haut, excepté le français.

D-ailleurs 1' « étranger » donne étrangement. Voici qu'un solliciter tout frais débarqué de la gare du Nord, nous narre avec un accent pittoresque qu'il est venu à Paris suivre le procès Zola, « qu'il y a beaucoup d'argent en Angleterre à la disposition de Dreyfus » et « qu'un certain nombre de personnes du high life ont à Londres réuni en pique-nique les fonds nécessaires pour fréter un vapeur qui se rendra fleuri et pavoisé au-devant de Dreyfus lorsqu'il reviendra de l'île du Diable » .

Des groupes se forment. On discute. Des avocats pérorent et de quart d'heure en quart d'heure il arrive des nouvelles de l'audience. Des légistes conférencient gravement. Tout le barreau israé-

lite est là, passionné, frémissant, qui se presse aux portes, s'agite et bavarde. On dirait que tous espèrent secrètement que l'écho de leur rumeur enfiévrée, filtrant à travers les murailles, ira troubler la conscience des jurés, là-haut dans la salle d'audience où Ton s'étouffe.

Chacun voudrait forcer la consigne, entrer, entrer malgré tout. Mais les gardes sont inflexibles. A la porte réservée aux magistrats, le premier président Périvier se présente. Le municipal déclare: — On ne passe pas! — Mais je suis M. Périvier, président. — On ne passe pas! — Enfin je suis M. Périvier! — Avec ça! proteste le municipal; il y en a déjà un dans la salle !

A l'audience on s'écrase. Assis, debout, perchés sur les corniches ou simplement accroupis par terre, à la turque, les spectateurs du procès qui s'ouvre défaillent et suffoquent. M. Zola, les jambes croisées, le menton appuyé sur sa canne, contemple avec un sourire flatté cet extraordinaire entassement.

Au banc de la défense flanqué de ses secrétaires Me Labori, blond, le teint rose, s'agite, théâtral, et sa voix s'élève avec un fracas de tonnerre. Petit, brun, chauve, les lèvres minces, sobre de gestes, la voix confiante, Me Clemenceau contraste par sa

froide assurance avec l'aveugle emportement de son confrère. Et blotti, presque embusqué, derrière ces deux robes noires on aperçoit M. Clémenceau|voûté,|soucieux. Ardents, énigmatiques, sesjyeux brûlent dans son visage décoloré, sa mai-

Premier Juge assesseur

gre moustache blanche retombe sur sa lèvre au pli désenchanté. Ah! quelle insurmontable lassitude accusent ces épaules courbées, ce front plissé cette main que crispe [une froide colère ! quelle vapeur de mélancolie brouille par instants l'éclat de ces yeux profonds qui semblent alors pleurer

un rêve évanoui

Cependant tout le monde bâille tandis que les avocatsdiscutent. L'avocat général — physionomie dédaigneuse et froide encadrée de favoris corrects

— leur tient tête, résolument. Et la Cour sur son estrade ne semble prêter qu'une oreille distraite à toutes ces arguties. Le président Delegorgue, les lèvres pincées, le buste penché sur son pupitre, semble résigné à tous les soucis qui déjà le menacent, tandis que, renversés dans leurs profonds fauteuils ses assesseurs, l'un chauve et congestionné, les paupières lourdes, l'autre blême, hirsute, son décharné visage noyé sous l'échevèlement d'une crinière blanche qui confond ses mèches avec le dur poil inculte d'une flottante barbe grise, les yeux levés vers les caissons dorés du plafond doré, rêvent.

Les jurés écoutent, regardent stupéfaits ! Comme toutes ces lenteurs chicanières leur semblent superflues! Maussades ils courbent le front, croisent et décroisent leurs bras, s'agitent sur leurs sièges avec impatience tandis que les avocats nous lassent par cet interminable préambule, débat de pure forme auquel nul ne s'intéresse et qui menace de recommencer demain.

Cinq heures et demie. L'audience est levée depuis dix minutes et la foule s'écoule lentement. Au dehors, les syndicataires déchaînés grondent : le commandant Esterhazy vient de paraître. Ils

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le suivent comme une meute. Et un fanatique, révolté par cet énervant spectacle, crie :

— Vive Esterhazy ! Aussitôt le manifestant est enveloppé dans un tourbillon de robes noires. Il y a là vingt jeunes robins, blêmes de fureur, qui vocifèrent: « A la porte! C'est un scandale! On ne manifeste pas ici!» Les mêmes robins, il y a trois quarts d'heure, sifflaient Rochefort. - Admirable logique !

Quant à M. Zola, on l'attend vainement. Il ne paraît pas. Et, tandis que la foule obstinée piétine dans la salle des Pas-Perdus, le romancier est conduit discrètement jusqu'à la sortie qui donne sur le quai des Orfèvres où l'attend son coupé.

M. Mouquin vient de faire déblayer le quai. M. Zola paraît en compagnie de son avocat. La voix nasillarde du romancier crie au cocher: « Rue de Bourgogne ! » La portière claque. Une rumeur d'orage gronde au loin :

— A bas Zola! A bas Zola !

Par la portière, j'entrevois un geste effaré. Un ouvrier en tenue de travail s'avance vers la voiture et crie :

— On ne lui veut pas la mort... Cet homme-là ne mérite que le mépris!...

Cependant le coupé file, gagne le pont Saint-

Michel. A bas Zola! A bas Zola! trois cents personnes galopent en criant derrière la voiture. Dans la rue Saint-André-des-Arts, le cocher fouette son cheval à grands coups enragés. Les manifestants ne se lassent pas: « A bas Zola ! A bas Zola ! » Le cri court et se répercute toujours, toujours...

RuedeBuci, au coin du carrefour, il faut stopper. Les manifestants entourent la voiture et leur chœur implacable rugit : « A bas Zola ! A bas Zola ! » Des poings se tendent vers les portières. Cette foule, visiblement, s'énerve... Enfin la voiture repart et gagne, en suivant à toute vitesse la rue Jacob, la longue rue de l'Université, somnolente, déserte. Rue de Bourgogne, Me Labori descend. L'écrivain demeure seul. Par la glace relevée une fois encore, j'aperçois son visage blême et contracté, ses yeux pleins d'une rêverie morne. Paris vient de le huer et de son premier contact avec la justice, la presse et la rue, il garde une stupeur effrayée comme si, rejeté, au fond de sa voiture il entendait encore vibrer autour de lui les menaces des passants lancés à sa poursuite :

— A bas Zola !

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