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DEUXIEME AUDIENCE

8 Février

Ceux qui ont assisté à l'audience d'hier peuvent se vanter d'avoir déployé une singulière énergie, car il leur a fallu lutter contre les inexplicables mesures prises pour protéger une salle d'audience qui s'est trouvée pleine comme par miracle lorsque ceux qui avaient le droit d'y entrer en ont franchi le seuil.

Littéralement, dès onze heures, on s'écrase. Beaucoup de personnes ont été introduites par un souterrain qui communique avec le couloir des témoins par un escalier. C'est une cohue grondante. L'estrade occupée par la cour est déjà garnie de deux rangs de dames qui, dissimulées dans la )énombre, épient curieusement l'arrivée de tf. Zola.

Le romancier, entouré de ses amis, pénètre discrètement dans la salle. 11 est nerveux, mais gai.

De temps en temps, d'un geste saccadé, il assure l'équilibre de son lorgnon, abaisse son chapeau sur ses yeux, défait les plis de son gilet crème qui remonte sans cesse.

Autour de lui, c'est un pêle-mêle étrange ; làbas, debout, M. Rochefort contemple le remous humain qui l'enserre. Des écrivains, des artistes, l'œil éveillé, l'oreille tendue, observent. Une grande rumeur domine tout et, par chacune des portes, il entre des gens fébriles qui s'exclament, se fraient un chemin. Il n'y a plus dans toute la salle un pied carré qui ne soit occupé. Au centre du prétoire, cinquante avocats assis à la turque sont parqués les uns sur les autres. Sous la table des pièces à conviction, à laquelle s'accoudent quelques privilégiés, accroupis, le menton sur les genoux, les jambes déjà raidies, nous sommes dix qui nous labourons les côtes de coups de coude. Singulier campement que M. Zola considère avec un sourire en murmurant :

— Quelle jonchée!

Au-dessus des têtes, il flotte une poussière ténue que la bise, entrant par les hauts châssis entr'ouverts, emporte par fines écharpes. Et l'on se tasse tant bien que mal. L'audiencier, vieillard circonspect, enjambe lentement les tibias qui lui

barrent la route, s'empêtre dans les plis flottants des robes noires et jette un long regard résigné sur cette salle où Ton ne distingue plus qu'un champ de têtes, des regards anxieux, des bouches qui frémissent.

Maintenant le jury est là. Les fauteuils sont à contre-jour. On ne distingue que le sommet des crânes et les visages enveloppés de pénombre apparaissent fermés, insaisissables. A peine assis ils regardent droit devant eux. Au banc de la défense on s'agite toutes manches au vent; des feuilles blanches, des brochures jaunes, des dossiers gris, cela vole, bruit, s'empile et M. Zola, les jambes croisées, songe. Puis il sursaute, assure son chapeau, se rejette en arrière, questionne, chuchote. Sa main gantée esquisse un petit geste conciliateur. Cette attente qui se prolonge visiblement l'énervé. Un tremblement nerveux agite le petit doigt de sa main gauche continûment, tandis que, perdu en lui-même pour une minute, il suit une pensée, pénible peut-être, car son front se plisse, ses narines frémissent, sa bouche mince se crispe.

Un coup de sonnette enfin domine la rumeur et les piétinements. Par-dessus mon épaule, j'entrevois vaguement un court défilé de fantômes rouges.

Et tous les bruits expirent dans un dernier frisson.

Silence de mort. Silence poignant. Tous les

cous sont tendus. Tous les yeux sont braqués. Et

derrière le vieil audiencier, couronne de mèches

Mmc Lucie Dreyfus

blanches, voici s'avancer, grande, mince, avec une lenteur tremblante, Mme Dreyfus. Debout à la barre, la main gauche enfoncée dans son manchon d'astrakan, serrant l'appui de sa main droite rouge et nue, vêtue de noir comme une veuve, une femme est là, demi-pétrifiée, qui regarde avec des prunelles où il y a de l'angoisse et de l'effare-

M. Emile Zola

ment les juges, les jurés longuement, et puis ces yeux navrés se posent ensuite sur M. Zola qui fixe obstinément le bout de sa bottine vernie. Une voix qu'on entend à peine murmure: « Je le jure ! » Et puis des paroles brutales jetées d'un accent courroucé se croisent comme une fusillade, et la silhouette noire est toujours là, rigide au milieu de l'étroit espace qui demeure encore libre au centre du prétoire.

Maintenant, à la hauteur de mes yeux, moi qui suis assis à la turque, je vois une main nue et soignée, nerveuse, potelée. Au petit doigt brille une bague ornée d'un diamant et ce petit doigt tremble, tremble... et dans un sursaut la main soudain crispée comme pour saisir et broyer quelque chose d'invisible s'élève. Ces mots sifflent: « Je ne connais pas la loi... et je ne veux pas la connaître... du moins pour l'instant.

Une ride volontaire barre le front de M. Zola. Il baisse un peu la tête comme un bélier qui va foncer et sa bouche hargneuse se tord, ironique, amère et coléreuse. Puis se rasseyant, M. Zola d'un hochement de tête, interroge derrière lui tandis qu'un grondement hostile s'élève au fond de la salle.

Sur ma droite, un peu en arrière, un bras rouge

s'élève, un doigt tendu menace, tandis qu'une voix blanche sans timbre scande nettement :

— La loi que nous ferons respecter.

Le poing de l'avocat général s'abat comme un marteau. M. Zola tressaille. Il agite sa canne et de côté il souflle à son défenseur ;

— Il faut que je parle... que je réponde.

Et le voici debout. Au fond, des gens se hissent désespérément pour voir, pour entendre. M. Zola défend son attitude, sa pensée, avec une voix qu'il conduit mal. mais que soutient un geste rageur. L'émotion l'étrangle. Il crie avec une vraie douleur, comme un homme atteint dans le vif de son être :

— Tous les jours on me roule dans la boue! Les jurés demeurent impassibles. Une rumeur

sympathique et c'est tout.

Me Leblois. Visage bilieux qu'encadre l'argent fin d'une barbe grisonnante effilée en pointe. Une longue minute, il a passé sur ce visage-là de l'angoisse, de la crainte, un je ne sais quoi de louche et d'inexplicable qui m'a fait me demander:

— Pourquoi réfléchit-il si longtemps?

Puis, de sa voix posée et traînante, avec un geste monotone et rythmique, le témoin parle. Il y a si longtemps que nous entendons lire et relire

des^conclusions et des arrêts que cette déposition nous charme comme un délassement.

Prudence! Dissimulation ! Prudence! c'est ce que disent la physionomie, le geste, le regard, toute la personne de Me Leblois, et lorsqu'il s'en

Me Leblois

va, son dos correct, sa nuque, sa démarche, répètent : Prudence ! Dissimulation ! Prudence!

Un vieux Monsieur lugubre est à la barre. Il a du creux. Quel bel orateur de cimetière il ferait avec sa haute taille, sa barbe d'argent, son profil mélancolique, son dire sombre et sourd comme un Dies irœ. Il a la stature d'un montagnard, des mains énormes qui claquent comme des pièces de

bois lorsqu'il les abat sur la barre. Je voudrais rendre aussi, mais il faudrait trop de nuances, de petits traits que la hâte d'une improvisation ne me permet pas de fixer^ la posture désolée avec laquelle cet homme lugubre et solennel qui n'est autre que M. Scheurer-Kestner avoue : « A toutes mes prières, le général Billot opposait cette seule réponse :

« Dreyfus est coupable!... Il est coupable! Il est coupable ! »

Pâle, résolu, M. Casimir-Perier est à la barre. J'ai vu naguère, au plein soleil de la cour de Versailles, cette même physionomie bouleversée par le bonheur. Des larmes de joie brillaient dans ces yeux qui, maintenant, nous regardent avec une gravité triste. L'ancien président a un geste poli, mais ferme, pour exprimer qu'il a le devoir absolu de se taire. Les avocats s'excusent de le tenir là debout devant la justice comme un témoin quelconque.

— Je suis un simple citoyen. .. Je suis à la disposition de la justice.

L'audience est suspendue. M. Casimir-Perier est toujours au milieu du prétoire, serré dans sa longue redingote, le chapeau à la main. Tout l'auditoire, spontanément levé, l'acclame frénétique-

ment. Jamaisél n'a dû ressentir pareils battements de cœur! D'un geste simple, il remercie, puis s'éloigne.

A peine reprise l'audience est levée (1). Com-

1. Ce jour-là, le départ de M. Zola devait donner lieu à des incidents très graves; nous les notons ici pour mémoire :

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