‹ Le procès ZolaChapitre 22 sur 23 · Pétition Jean Grave · texte numérisé non relu

Pétition Jean Grave

jette dans la mêlée il ne faut pas se plaindre si Ton reçoit des coups» ? Est-ce qu'enfin arrivé au terme de sa carrière il se sent entouré du respect presque religieux avec lequel tous ceux qui ont l'honneur de tenir une plume vénèrent la mémoire deïaine, de Flaubert, de Renan, deGoncourt et de Leconte de Lisle ?

Toutefois il existe, contre M. Zola, des raisons plus graves. .

Le grand honneur de cet écrivain sera certainement d'avoir, tant par ses livres que par ses théories, combattu pour la vérité. C'est lui qui, le premier a osé parler du « document humain » . Certains de ses romans ont toute l'apparence — ce n'est qu'une apparence mais elle estestimable — d'une enquête sociale. Et, pour tout résumer d'un mot, M. Zola toujours a considéré qu'un romancier n'était et ne devait être qu'une façon d'historien.

Aussi son intervention dans l'affaire Dreyfus pouvait-elle, à bon droit passer pour utile et jusqu'à l'heure où par ses trois lettres, successives (1) M. Zola nous a montré combien il peut se cacher de misère intellectuelle derrière une immense réputation littéraire, nous avons cru que son nouvel effort servirait la Justice et la Vérité.

Mais hélas ! dès qu'il a eu pour la première fois

1. Lettre à la Jeunesse. Lettre à la France. Lettre au Président de la République.

l'occasion d'appliquer ses Théories à la vie ellemême et d'user de sa « méthode scientifique » M.Zola s'est empressé de les oublier. Une fois de plus il s'est conduit comme un pauvre impulsif auquel des gens racontent une histoire et qui laisse trotter son imagination.

M. Zola, pour son malheur, ne s'estpas souvenu qu'il était romancier. Il ne s'est pas souvenu qu'il avait une fâcheuse tendance à tout dénaturer, à tout grossir. Il n'a pas pris la peine de considérer qu'à force de simplifier dans ses livres le mécanisme de ses personnages, il était devenu tout à fait inapte à imaginer le mécanisme intérieur d'une personne humaine, les raisonnements qui avaient pu précéder ses actes aussi bien que les causes qui avaient pu les déterminer. De plus, M. Zola n'a rien fait pour se protéger contre tant d'erreurs et de divagations possibles. Lui qui s'est flatté de documentertous ses livres a entreprissa campagne les mains vides. Car, enfin, quelle enquête a-t-il faite? Quelles sont les personnes auprès desquelles il s'est renseigné? Quels experts, quels officiers, quels ministres a-t-il vu, consulté? J'entends bien que, directement ou indirectement, il a reçu les confidences du lieutenant-colonel Picquart. Mais que valent ces confidences? L'ancien chef de bureau des renseignements ne connaît qu'une partie — cela est prouvé — des charges relevées

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contre Alfred Dreyfus. Dès la première heure de son entrée en fonctions il s'est heurté à l'inébranlable conviction de ses chefs. Pourquoi M. Zola suppose-t-il sans raisons valables que cette conviction n'est basée sur rien? Pourquoi discute-t-il, lui qui se pique de rigueur scientifique, des documents qu'il ne connaît pas ou, pour les besoins de son raisonnement, en nie-t-il l'existence? Pourquoi déclare-t-il solennellement que les experts Belhomme, Varinard et Conrad ont rédigé des rapports frauduleux, sans avoir rien fait pour s'assurer qu'il ne se trompait point? Car il est hors de doute que si M. Zola l'avait voulu, l'un quelconque de ces experts lui aurait montré ce qu'il m'a montré, et qu'ainsi il aurait recueilli des observations, des faits qui certainement eussent modifié sa conviction première.

C'est portes closes, dans le silence de son cabinet, que M. Zola s'est convaincu de l'innocence de Dreyfus. Ses amis ont laissé entendre qu'il détenait la preuve qu'une erreur judiciaire avait été commise. Cette preuve, M. Zola ne l'a point fournie môme à ceux qu'il avait réclamés comme juges. Ses amis laissent entendre aujourd'hui que s'il se tait c'est retenu par un sentiment patriotique. Mais M. Zola connaît le chemin de l'Elysée et de plusieurs ministères, il pouvait donc avant de jeter son pays dans le tumulte et nous

mettre tous sous la menace d'une guerre civile, aller confier ses angoisses aux membres du gouvernement, leur montrer sa preuve !

M. Zola n'a pas daigné faire toutes ces démarches qui, vaines, ou non, l'eussent honoré.

Et cependant M. Zola s'est levé pour accuser noire état-major de la plus monstrueuse abomination. Ses paroles ont retenti aux quatre coins du monde. Partout où la France compte un ennemi, la joie populaire les a saluées (1). C'est

1. La seule lecture des journaux belges, allemands, anglais et italiens aurait pu nous édifier sur ce point. Mais voici d'autre part la lettre que M. Jean Lorrain m'écrivait d'Italie dans les derniers jours du mois de février. Elle est significative :

Naples,le 27 janvier.

Mon cher ami.

Merci de votre lettre... Si les trois quarts de la gendolettre sont Dreyfusards je suis de la minorité et j'en suis fier... comme vous.

Maintenant si cela peut vous intéresser, sachez qu'ici en Italie et surtout àNaples.Zola est 1 homme acclamé, couronné martyr, sa photographie se trouve en vedette partout avec des autographes, il est leur, ils le réclament et l'acclament, c'est un littérateur italien la presse italienne nous traîne d'ailleurs, nous autres, Français, dans la boue ; ils nous détestent bien ! et c'est une joie que de se sentir haï par cette nation qui aime tant cet homme.

Ah ! si nos petits sans-patrie étaient ici, comme ils fraterniseraient avec les ruffans de cette belle Napoli, ville de prostitution anglaise et de mendicité italienne.

Mieux! vendredi soir, grande manifestation ici en l'honneur d'Emilio Zola. 3.000 manifestants promènent la pho-

qu'on a pu croire et même espérer que nos généraux sortiraient confondus et déshonorés de laCour d'assises. Alors, c'était la foi populaire ébranlée, le haut commandement décapité, Fœuvre de tant de braves gens auxquels on reproche leur grandeur et dont nul ne mesure la servitude, ruinée; le désarroi matériel en face du désarroi moral — et au bout de tout cela le terrible inconnu de la

tographie du sympathico Francese avec des cris : « Evviva Zola, à bas V exercice francese (à bas l'armée française, naturellement!)

Puis toutes ces gueules cirées se réunissent galerie Humberto sous les fenêtres du journal le Matin et. alors le charivari devient général, tous les consommateurs des cafés sont sur les tables et les chaises. C'est du délire : Evviva Zola! caro grande, illustre- Zola! nostro Zola! et le directeur du Matin se montre enfin à une fenêtre, comme Gambetta, austro italiano comediante, harangue la foule et finit son discours par : « A bas l'armée française ! » Et tout le peuple s'en gargarise. L'agitation est telle que le Consulat de France est gardé par des carabiniers.

Ecrivez tout 'cela, cher ami, et au besoin reproduisez ma lettre. Notez que je suis parti depuis deux mois de Paris. L'attitude de l'étranger seule me prouve et me montre le rôle atroce que la vanité de Zola lui a tait assumer.

Tous nos ennemis l'aiment et cela mé suffit. Il est le grand homme de la Triplice et encore, l'empereur d'Allemagne lui, intelligent, ne se prononce pas.

Citez ma lettre et mon nom, j'en serai même heureux. Comme cela en rentrant à Paris je n'aurai pas à serrer la main des Intellectuels de la Frousse et des Humanitaires du syndicat Dreyfus.

Votre ami

Jean Lorrain.

guerre, toujours possible. Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse désormais, M. Zola portera, sur ses épaules que l'âge courbe le poids écrasant d'une immense responsabilité. Vous pouvez l'acclamer, Messieurs les Intellectuels, vos applaudissements sont couverts par ceux quelui adressent les nations étrangères; si haute que soit l'estime où cet homme vous tienne il ne peut [s'empêcher de songer que pour tenir tête à la France indignée qui le hue, vous êtes à la fois bien piteux et bien faibles, que lui-même n'est rien qu'un pauvre homme perdu dans ses paperasses et, que malgré tout! ce « laurier civique » cueilli par vos mains c'est un triste trophée à mettre sur son cercueil.

— Vous mêmes, ai-je dit encore, messieurs les Intellectuels.

Savants, artistes, professeurs, vous formez un groupe complexe. Aux savants et aux professeurs je répéterai ce que d'autres déjà leur ont déclaré, qu'on peut être excellent dans sa spécialité et sans valeur dans un autre ordre d'études, et que le fait d'être dans sa chaire ou son laboratoire un homme remarquable ne préjuge aucune autorité particulière pour reviser les travaux d'un conseil de guerre. C'est ainsi que des hommes tels que

MM. Duclaux de l'Institut Pasteur et Paul Meyer de l'Ecole des Chartes, ont commis l'un et l'autre une grossière erreur et témoigné d'une prétention risible: M. Duclaux en essayant d'établir un parallèle entre la manière dont un savant et un juge peuvent arriver à la découverte de la vérité, par exemple. 11 est bien évident que tout n'est pas rigoureux dans le travail du savant comme dans celui du juge et que le flair, la subtilité, l'adresse jouent un rôle considérable dans les deux cas. Enfin M. Duclaux commet une confusion qui n'est pas digne de lui lorsqu'il vient soutenir que les procédés employés pour arriver à la découverte de la vérité doivent être les mêmes qu'il s'agisse de les appliquer aune matière inerte ou à un individu. I/absurdité d'une pareille opinion fait sourire. La matière ne se défend pas : l'expérimentateur la traite comme il veut, la soumet à toutes les combinaisons qu'il juge nécessaire. Un individu peut affirmer, nier, contredire, discuter, mentir. Il échappe à toute analyse exacte. Le plus souvent pour arriver à connaître sa pensée il faut la surprendre. La ruse entre en jeu. Que deviennent dès lors la méthode et la rigueur scientifiques et que peuvent-elles faire autre chose sinon tromper et paralyser celui qui les emploie ?

M. Paul Meyer,lui, prétendaittirer delà connais-

sance profonde qu'il a de la langue et de récriture romanes des clartés suffisantes pour décider sur le simple examen de reproductions douteuses et inexactes de la parfaite similitude existant, disait-il, entre l'écriture du commandant Estherazy et celle du bordereau. Cette vanité de professeur ne mérite même pas qu'on la ridiculise. Il faut être indulgent pour les cuistres. Grandis dans l'ombre des bibliothèques, ne sachant rien de la vie ni des hommes tout gonflés d'un savoir qui encombre leur cerveau comme les livres d'un bouquiniste débordent sa boutique et vont s'entasser jusque sous son lit, ils étendent à tout l'univers la connaissance qu'ils ont d'une petite vérité fragmentaire. Du haut de leur érudition ils mél prisent les pauvres hommes avec une assurance orgueilleuse qui laisse bien inquiets ceux comme moi qu'elle n'étonne pas.

Quant aux artistes il faut encore les diviser.

Je mets à part ceux qui n'ont protesté que par pure camaraderie, ceux qui ont obéi à un senti- ; ment de vive amitié comme M. Desmoulins et M. Bru ne au.

Mais les autres ? Je crois qu'on peut les classer sous l'étiquette: libertaires. Au milieu de vous tous, Messieurs les Intellectuels, ces derniers forment un petite groupe irréductible connu pour ses tendances destructives. C'est de lui qu'est

sorti toute cette basse et puérile philosophie des petites revues an ti nationales. C'estlui qui a développé parmi les nouvelles générations la haine de l'armée. C'est lui enfin qui a repris pour les développer, les pousser — bien qu'en les faussant le plus souvent — jusqu'à leursextrêmes conséquences toutes les grandes idées humanitaires : — pitié, douceur, altruisme.

Haïssant l'armée il parut naturel dans le premier moment que les libertaires soutinssent M. Zola de leur approbation. Mais M. Zola déclarait tout haut n'attaquer que les chefs et aimer l'Armée « de toute sa tendresse ». Si les libertaires se sont rangés à l'avis de M. Zola ils devront avouer que leur philosophie est bien incertaine et leur logique bien accommodante car ce qu'ils haïssent dans l'Armée c'est l'esprit de discipline et d'obéissance, l'homme réduit à une unité infime, privé de son droit d'action et de critique, rouage numéroté d'une immense machine mue par une volonté contre laquelle nul ne peut s'élever sans encourir les pénalités les plus dures. Et il ne se peut pas que leur haine sépare le soldat de l'officier car tous deux obéissent àlamêmo discipline, tous deux sont des rouages soumis à une impulsion commune : tous deux sont des soldats, c'est-à-dire l'antithèse vivante du citoyen libre.

Sur ce premier point l'attitude des libertaires

est au moins singulière. Mais que dire de ces anar chistes réclamant à grands cris le respect de la légalité. Eux qui repoussent ridée de patrie, nous admettons bien, qu'ils nous interrompent lorsque nous disons : « Le salut de la patrie est au-dessus de la légalité » pour nous répondre : « Au-dessus de la patrie il y a l'individu. » Mais que pour leur honneur ils ne viennent point défendre la légalité, à moins qu'ils n'aient — ce dont je crois m'etre aperçu depuis longtemps — aucun scrupule philosophique.

Sur ce second point l'attitude de ces messieurs n'est pas plus nette que sur le premier. Mais ce que je relève de plus grave contre eux dans toute cette affaire c'est l'acharnement extraordinaire avec lequel ils ont soutenu qu'un homme reconnu innocent par ses juges était coupable. C'est avec stupeur en effet que j'ai entendu l'un des vôtres, Messieurs les Intellectuels, et non des moindres par la qualité forte de son talent, M. Pierre Quillard, s'étonner devant la Cour d'assises que le juge rapporteur du second Conseil de guerre eût osé rédiger un acte d'accusation favorable à l'accusé. Les juges d'instruction civils ne commettent pas souvent de pareilles erreurs — certains libertaires en savent quelque chose — on leur a reproché, pas assez fortement à mon sens, de voir un coupable dans tout homme soumis à leurs inter-

rogations. Des mesures ont été prises pour empêcher le retour d'abus monstrueux. Entre le bon plaisir du juge et la liberté individuelle la loi élève désormais une barrière que nous voudrions encore plus haute, plus solide. D'où vient qu'à ce moment même, un homme de raison et de cœur qui, au moment delà guerre gréco-turcque, a donné des preuves de son courage et de sa générosité, s'insurge et proteste parce qu'un juge se Jève pour dire aux officiers d'un Conseil de guerre :

— Vous acquitterez cet homme qui est innocent?

Explique qui pourra pareille attitude? J'en conclus quant à moi que beaucoup d'entre vous, Messieurs les Intellectuels, ont obéi bien plus à une impulsion qu'à une conviction et à leur orgueil qu'à leur raison.

J'aurais bonne envie de pousser plus loin, mais a parole d'un de vos maîtres (1) me revient assez vite à l'esprit pour me faire espérer que nous nous retrouverons :

— Nous avons un éternel sujet de discussion dans toutes les sottises qu'écrivent ces pauvres ^ens de lettres qui se croient obligés d'avoir un avis...

Je vous laisse donc à vos illusions, Messieurs les Intellectuels, Tôt ou tard vous expierez le crime

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