UNE HEURE CHEZ L'EXPERT BELHOMME
23 Janvier 1898,
M. Belhomme est un grand vieillard à peine voûté. Avec sa longue barbe blanche, ses cheveux neigeux, il évoque l'idée d'un patriarche, sous le plafond jauni de cet appartement de la rue Casimir- Perier où il habite.
Un peu essoufflé par l'influenza, M. Belhomme s'écrie :
— C'est épouvantable, cette affaire Dreyfus! Les haines de race se réveillent. Nous revenons au moyen âge. Cela me bouleverse. Etant professeur à Metz, j'eus parmi mes élèves des jeunes gens juifs. Plusieurs sont devenus d'excellents officiers. Ce n'est pas leur faute si un israélite a commis le crime abominable de trahir son pays.
Evidemment. Mais un accès de toux suffoque M. Belhomme et j'en profite pour lui rappeler l'objet de ma visite.
— Si nous parlions un peu de M. Zola, que vous citez en correctionnelle d'accord avec vos collègues?
— Comment savez-vous cela?
— Par les journaux du soir.
— Eh bien ! Monsieur, c'est une nouvelle que vous m'apprenez là. Je suis souffrant. L'influenza me terrasse. Je n'ai pas le temps de m'occuper de M. Zola, et j'ai remis, il y a quelques jours, un pouvoir à mon avocat, en lui disant d'agir à sa guise.- J'apprends ce que vous me dites avec satisfaction; car, enfin, — M. Zola je ne le connais pas je ne l'ai jamais vu... et je me demande pourquoi il me tombe ainsi sur le dos — s'est exprimé trop vivement sur le compte des experts mêlés à l'affaire Dreyfus pour que nous ne le mettions pas en demeure de réparer le tort qu'il nous a causé. Je ne sais pas si M. Zola se rend bien compte de ce qu'il a écrit. Car, enfin, il nous accuse d'avoir remis au conseille guerre qui a jugé et acquitté le commandant Esterbazy un rapport frauduleux!...
Ici, M. Belhomme lève les bras au ciel, puis les
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Me Labori
laisse retomber avec accablement et, de sa voix sourde, poursuit :
— Mais c'est de la démence ! Il ne connaît pas nos rapports, — qui seront publiés d'ici peu, je l'espère. Il n'a pu les lire. Il ignore comment nous avons procédé pour arrivera former notre conviction et il nous accuse de fraude... C'est bouffon! Remarquez d'ailleurs que nos rapports n'ont pas du tout l'importance qu'on leur prête. Nous ne sommes pas des arbitres souverains. Les juges peuvent ne faire aucun cas de notre avis. Nos rapports n'ont à leurs yeux qu'une valeur de renseignements. Mais ces renseignements, c'est de bonne foi que nous les donnons.
— Alors, d'après vous, en votre âme et conscience, il est absolument certain que le bordereau n'est pas de la main du commandant Esterhazy?... que la fameuse lettre?...
— Mais, Monsieur, c'est éclatant de vérité... Laissons la lettre, sur l'authenticité de laquelle je m'expliquerai tout à l'heure, ne nous occupons que du bordereau. Il n'est pas de la main du commandant, cela, voyez-vous, ne peut être discuté. Seulement il faut pour se prononcer comme je le fais avoir eu en mains la pièce originale et procédé à toutes les comparaisons nécessaires... Suivez-
moi par ici... vous allez voir comment je travaille...
M.Belhomme m'entraîne alors dans son cabinet. Avec sa silhouette penchée, son visage ridé, ses yeux fiévreux et sa barbe blanche, il va devant moi, tenant à la main un bougeoir, comme un docteur Faust égaré chez un petit bourgeois.
Et tout en s'asseyant devant son bureau surchargé de paperasses :
— Je ne me sers que de bougies : la lampe me fatiguerait les yeux. Ah! si M. Zola s'imagine que je n'y vois pas clair!...
Et, tirant d'une serviette d'immenses épreuves photographiques auxquelles sont jointes des pièces de comparaison de toutes les grandeurs, l'expert me dit avec une gravité doctorale :
— Voyez-vous, Monsieur, j'ai lu tous les matins les journaux qui ont défendu Dreyfus il y a quelques semaines et publié les clichés que vous connaissez... Je ne vous énumérerai pas toutes les âneries que j'ai relevées... C'en était monstrueux! Mais retenez bien ceci :
Toute écriture clichée ou photographiée perd par cela seul son caractère vivant. C'est une chose morte qui ne garde plus rien de la personnalité de 4;elui qui l'a tracée. La manière dont le coup de
plume a été donné n'est plus saisissable. 11 se forme des empâtements. Avec un cliché, on obtient ce qu'on veut. Tenez, je vais vous édifier...
Ici M.Belhomme tire de sa serviette un numéro du Figaro reproduisant le bordereau encadré par des lettres du commandant Esterhazy et me les met sous les yeux.
— Etudiez bien les lignes du bordereau que j'ai soulignées à la plume, et maintenant regardez ceci.
L'expert me tend alors une feuille de papier très épais, timbrée de son cachet et sur laquelle sont reproduites à la main avec une perfection absolue six lignes du bordereau.
— Lorsque j'ai montré cela au général de Pellieux, poursuivit M. Belhomme, il s'est écrié : « Ce que vous me montrez là m'effraie tant c'est exact! » Eh bien, Monsieur, si je faisais clicher ces six lignes qui ont été dessinées par un spécialiste — je dois vous le dire, ça ne coûte pas cher — je défierais n'importe quel expert d'en discuter l'authenticité. Tandis qu'ayant Foriginal sous les yeux vous n'avez qu'à prendre une loupe et tout le travail du dessinateur vous apparaîtra. Vous distinguerez, très imparfaitement il est vrai, les reprises, les surcharges, tout ce qui caractérise
une écriture imitée. Mais tous ces détails apparaîtront avec une netteté extraordinaire si vous faites agrandir les caractères de ces lignes par la photographie. Tous ces détails s'accusent même si nettement, qu'il n'est pas nécessaire d'être expert pour les relever.
Eh bien, nous avons fait photographier ainsi, non seulement le bordereau, mais des pages entières du commandant Esterhazy... Sur ces épreuves-là, les similitudes, les ressemblances obtenues dans le Figaro, et depuis dans le Siècle, qui a employé les mêmes procédés, disparaissent et l'on voit que le bordereau n'est pas d'une écriture spontanée, que les lettres publiées par les journaux ont été maquillées, afin d'obtenir une ressemblance factice etgrossière entre leurs caractères graphiques et ceux du bordereau.
Sur cette dernière pièce il y a des surcharges nombreuses, des reprises, des mots décalqués même, car si on les juxtapose ils s'identifient parfaitement. Or je défie n'importe qui de tracer deux lettres, et à plus forte raison deux mots entiers, avec des caractères absolument identiques.
Celui qui a écrit le bordereau a imité, calqué, c'est manifeste, l'écriture du commandant. Ce dernier emploie quelquefois, mais assez rarement
en somme, des s allemandes, et dans le bordereau, sur six s, il y en a cinq de cette forme et toutes sont calquées. De plus, les mots essentiels par leur sens sont calligraphiés. L'écriture est inégale, incertaine. Aucune des lettres du commandant mises sous nos yeux n'a ce caractère, mais cette différence n'est sensible que pour nous qui avons vu les originaux. Avec des clichés habilement faits, d'après des calques retouchés, on a pu espérer tromper le public et l'on y a réussi.
— Et la fameuse lettre où se trouve le mot uhlan, qu'en dites- vous?
— C'est également l'œuvre d'un faussaire. Si vous la lisiez, vous verriez que celui qui l'écrit exhale sa fureur en cris abominables, qu'il parle de sa rage noire, de sa situation atroce, etc., elc, et toutes ces phrases sont écrites posément, calligraphiées même. Or, il est bien évident qu'une personne qui écrit sous l'empire de la colère une lettre de huit pages ne songe pas à former parfaitement toutes ses lettres, à mouler tous ses accents et toutes ses virgules. De plus, il manque la moitié de la lettre qui n'est ni datée ni signée et l'enveloppe qui la renfermait portait un cachet timbré au millésime 1882. Or, la lettre n'est certainement pas de cette époque. Puis le chimiste a relevé
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deux encres différentes sur la lettre et sur l'enveloppe. Enfin il est question dans celte missive d'une femme que le commandant ne connaissait pas en 1882. Ma conviction est donc que celte lettre est l'œuvre d'un faussaire. Toutefois comme la pièce est douteuse, j'ai mis dans mon rapport ce correctif: « Me paraît être... » Et je demande maintenant ce que j'ai pu commettre de frauduleux.
M. Belhomme hausse dédaigneusement les épaules. Et comme je lui demande ce qu'il pense des expertises recueillies par M. Bernard Lazare dans sa dernière brochure, l'expert s'agite et s'écrie: — Ces gens-là n'ont pas le sens commun. 11 n'y a rien qui tienne debout dans ce livre. Je l'ai lu, le voici. Regardez. Je l'ai annoté. Comment! voilà des experts qui ont accepté de faire un travail de comparaison sur un cliché publié dans le Matin, cliché qu'ils reconnaissent eux-mêmes très défectueux, écrasé, usé ! Et dans leurs conclusions ils disent : « Le bordereau est l'œuvre de quelqu'un^ qui a cherché à imiter Fécriture de Dreyfus . »
Or, j'ai eu la curiosité de parcourir une à une toutes les lettres de l'ex-capitaine jointes au volume. Dans ces lettres, il n'y a pas une s allemande et j'en trouve cinq dans le bordereau qui a
trente lignes... Que voulez- vous que je vous dise de plus sur ce point?
— En fin de compte, vous poursuivez M. Zola?
— Oui, Monsieur. Son abominable article a été répandu à des milliers d'exemplaires et reproduit dans tous les pays du monde, car vous ne, pouvez pas vous imaginer à quelle propagande effrénée en faveur de Dreyfus on se livre aujourd'hui sur tous les point du globe. Cela me fait du tort, songez donc ! J'ai toute ma clientèle en province et à l'étranger où je suis honorablement connu et brusquement, du jour au lendemain, sans raison, je vais passer partout pour un homme qui écrit des rapports frauduleux... C'est abominable! Le ministre de la guerre, dans sa plainte, n'a pas songé à nous défendre. Nous nous défendrons nous-mêmes.Etvouslevoyez,jesuistrèstranquille, j'attends la condamnation de M. Zola.
Et M. Bélhomme tenant toujours à la main son bougeoir, me reconduisit aimablement jusqu'au seuil de son ténébreux et silencieux logis.
M. Georges Clemenceau
LETTRE AUX INTELLECTUELS
LETTRE AUX INTELLECTUELS
C'est un noble nom que les vôtres, Messieurs les Intellectuels.
Toutefois il apparaît malheureusement pour le plus grand nombre d'entre vous qu'ils portent un nom usurpé. C'est qu'il faut pour se séparer à bon droit de la foule que guide son instinct, s'être créé par une culture, dont peu sont capables, une conscience supérieure.
Ce serait ici le cas de se demander si la conscience supérieure de quelques-uns ne peut parfois se trouver en antagonisme avec l'instinct de tout an peuple? Je reconnais volontiers qu'en tout ce qui intéresse les mœurs, les religions, les préjugés et l'éducation cet antagonisme, qui d'ailleursse manifeste rarement avec acuité, subsiste à l'état latent. Mais en tout ce qui touche à la race et à la patrie oserez-vous soutenir qu'une même communion ne doit pas réunir, mêler, fondre la conscience clairvoyante d'en haut à l'obscur instinct d'en bas
pour former ce que j'appellerai la Conscience Nationale?
Votre crime, messieurs Les Intellectuels, c'est d'avoir rompu cette solidarité. C'est en vain que pour essayer d'imposer silence à la colère populaire, vous avez invoqué tour à tour la Raison, le Droit, la Justice et la Vérité.
Car si la Raison a été méconnue c'est par vous, savants, artistes et professeurs, qui n'avez point compris que la compétence réelle où vous êtes d'un certain ordre d'idées et d'études ne pouvait s'étendre aux travaux — demeurés secrets — d'an conseil de guerre.
Si le Droit, la Justice ont été violés, c'est encore par vous qui avez refusé d'en accepter les sanctions (1).
Et si la Vérité a été outragée, n'est-ce point par vos organes mêmes qui n'ont pas cessé durant la campagne qu'ils menèrent en faveur de la Revision de dénaturer le sens de certains documents et l'aspect de certains autres (2).
i . 1° Condamnation d'Alfred Dreyfus, prononcée à l'unanimité; 2° Acquittement du commandant Estherazy, prononcé à l'unanimité.
2. Je veux parler ici : 1° Des lettres du général Gonse; 2° du rapport d'Ormescheville (acte d'accusation du procès Dreyfus); 3° des fac-simite publiés successivement par le Figaro et le Siècle.
1° En ce qui concerne les lettres du général Gonse, per-
Mais je n'espère pas que vous répondiez jamais à ces objections car il semble bien, Messieurs leslntellectuels que, pareils en cela aux aristocrates de l'ancien régime, vous n'ayez pour toute défense qu'un absolu mépris de vos adversaires.
C'est ainsi que quelques-uns d'entre vous m'ont fait l'honneur de m'injurier. Je tiens à les remercier. C'est au ton de leurs violences que j'ai mesuré pour la première fois la bassesse de leurs âmes, l'insondable néant de leurs intelligences. Ils ne méritent rien qu'une immense pitié, car dans une question aussi grave que celle qui nous divise
sonne ne peut nier qu'elles n'ont de sens précis qu'à la condition d'être précédées et suivies des conversations qui eurent lieu entre le général et le lieutenant-colonel Picquart avant et pendant l'envoi de cette correspondance.
Un résumé de ces conversations, dont le sens générai était celui-ci : « Ne vous occupez pas de l'affaire Dreyfus. Faites une enquête sur le commandant Estherazy; faites-la prudemment, mais laissez toujours l'affaire Dreyfus de côté » publié en regard des lettres, leur aurait donné dès le premier jour toute leur portée. Mais il fallait créer une confusion profitable à Dreyfus et dangereuse pour le commandant Estherazy.
2° En ce qui concerne le rapport d'Ormescheville.
Ce rapport n'a jamais été publié intégralement. Les trois parties essentielles de l'accusation — Voyages de Dreyfus en Belgique, Nice, Enquête Coche fer t — ont été supprimées et c'est sur ce rapport tronqué que M. Duclaux, de l'Institut Pasteur, nous a donné son « avis scientifique. » Dans ses Considérations psychologiques autour de l'affaire Dreyfus (Bruxelles, chez, Weissénbrugh, éd. 45, rue du Poinçon),
il faut se taire si l'on ne sait commander à ses nerfs, mettre au-dessus de sa haine ou de son envie la foi que Ton défend.
Quant à moi je ne veux point ici m'abaisser à des querelles personnelles. J'ai d'autres soucis beaucoup plus passionnants que d'humilier jusqu'à la rougeur de pauvres diables qui ont leurs peines à guérir ou leur style à soigner...
Dreyfus! Estherazy! Zola! Vous mêmes, Messieurs les Intellectuels! ne nous offrez-vous pas les sujets d'analyse et de méditation les plus beaux du monde?
Nous allons les examiner ensemble.
— Dreyfus! Entre toutes celles qui vont nous occuper elle se détache, pour moi du moins, avec un relief saisissant cette physionomie. A l'heure où j'écris ces lignes il ne semble plus que la culpa-
M. Henri Mazel a très brillamment réfuté les assertions de M. Duclaux. Pour ma part, je me contente de remarquer que le Directeur de l'Institut Pasteur s'est fait une conviction sur des documents tronqués. Sont-ce là des procédés d'études bien scientifiques?
3° Les fac-similé publiés successivement par le Figaro et le Siècle. Voir à ce sujet le chapitre précédent: Une
HEURE CHEZ L'EXPERT BeLHOMME.
bilité de l'ancien capitaine puisse être encore sérieusement discutée (1). Toutefois la conduite de cet homme demeure inexpliquée et cela trouble encore beaucoup de consciences.
Quelques-uns d'entre vous disent, Messieurs les Intellectuels, avec un semblant de logique :
— Si nous acceptons pour vraie la trahison du capitaine Dreyfus, notre raison n'est point satisfaite. Il ne nous suffit pas de savoir que cet homme a trahi, nous nous demandons pourquoi? Riche, jeune, promis au plus bel avenir, à quels obscurs mobiles Dreyfus pouvait-il obéir? La réponse est facile. Tout d'abord ce serait commettre une erreur bien indigne de vous que de ramener au seul amour du lucre tous les mobiles auxquels un Dreyfus a pu obéir. Je repousse, quant à moi, cette explication comme plus grossière encore qu'enfantine.
De profondes rancunes, une irritation qui gran-
1. Les déclarations faites devant la Cour d'assises par les généraux de Boisdefïre, Mercier, Gonse et de Pellieux, et par le Ministre de la Guerre devant la Chambre des Députés au cours de cinq séances différentes, nous dispensent d'entrer ici dans de nouvelles explications.
Enfin il faut retenir ce fait qu'en renonçant à la déposition du capitaine Lebrun Renaud, M.Emile Zola a paru reconnaître implicitement l'exactitude des déclarations faites par cet officier le jour même de la dégradation du capitaine Dreyfus. (Voir les journaux du lendemain : Figaro, Cocarde, etc.)
2 fi 6 LE PROCES ZOLA
dit chaque jour avec le sentiment qu'on est méconnu. Une âme qu'exalte la vanité. Un cœur que blesse l'apparence même d'une injustice. Une ambition frénétique, aveugle, douloureuse, ouverte au fond de l'âme comme un ulcère... — voilà ce qu'après tant d'autres, anxieusement penché sur ce réprouvé, j'ai entrevu.
Comme vous-mêmes, Messieurs, Dreyfus était un Intellectuel. Il avait au plus haut degré le sentiment de sa valeur personnelle. Vaniteux, il était susceptible.
Au moindre froissement, l'homme susceptible devient envieux. Et l'envie, c'est de la haine en germe. Ces traits-là ce sont ceux qu'accuse Dreyfus à Polytechnique d'abord, ensuite à l'Ecole d'Application, plus tard à l'Ecole de Guerre et enfin dans les bureaux mêmes de l'Etat-Major.
Certes, il y a loin de l'ambitieux qui s'irrite au traître qui livre les secrets de notre armement, mais elle va se dessiner nettement désormais la lente évolution de cet être en 'marche vers l'irréparable...
Vaniteux, j'ai rapporté qu'il fut mortifié, froissé. C'est exact. Ses camarades de Polytechnique ont ditcombienilleschoquaitparson arrogance. Ils lui rendirent dédain pour dédain. Ce jeune juif qui se croyait né pour les dominer tous fut mortellement blessé qu'ils se défendissent. A l'Ecole d'Appli-
M. Emile Zola
ation, même attitude, mêmes humiliations. }u'on songe au vertige moral de cet orgueilleux, )ridé par la discipline, les lois de la camaraderie et jui rumine cette pensée : « Un jour je vous brise - •ai tous ! » Briser, dominer, vaincre, au fond c'est out un et dans le moment même où sur le Jiamp de tir de Fontainebleau Dreyfus s'exaltait, 1 n'entrevoyait certes pas autre chose que des examens heureux, un avancement rapide et la oie de se dire un jour:
— Je suis le plus jeune officier de mon grade... 1 faut bien c[ue tous ceux de ma promotion que 'ai devancés me respectent ! . . .
Au sortir de l'Ecole, c'est le régiment d'artilerie. Dreyfus y est exécré. Ses camarades le iennent à distance. Ses chefs, excédés par sa vanité, viventen hostilité ouverte avec lui. Il croit déjà qu'il est méconnu. Mais le travail fournit à sa colère un dérivatif heureux. 11 veut entrera 'Ecole de Guerre et il pioche avec cette admirable ténacité que le juif déploie lorsqu'il veut quelque chose.
A l'Ecole de Guerre, l'hostilité de tous contre Dreyfus ne fait que s'exagérer. Je n'en veux d'autre 3reuve que ce petit fait. Seul de tous les officiers del'Ecole, Dreyfus eutzéro comme « cote d'amour » à son examen de sortie. Le ministre d'alors, M. de Freycinet, s'émut. 11 comptait le jeune
Dreyfus au nombre de ses protèges. Malgrél'opposition violenle du directeur deTEcole de Guerre et de quelques-uns de ses professeurs, Alfred Dreyfus entra dans les bureaux de l'Etat-Major. .
Ce fut sa perte. Rue Saint-Dominique sa réputation l'avait procédé. On lui fit un accueil dépourvu] de cordialité. Ah ! les frémissements de nerfs de cet homme qui a tout conquis sauf l'estime, la confiance, et qui voit les sourires se figer, les bouches se clore dès qu'il apparaît.
Pourtant Dreyfus veut briser cetteglace. 11 est ponctuel et travailleur. Son zèle ne touche personne j Il voudrait se distinguer, faire une action d'éclat; qui lui vaudrait toutes les sympathies. Dreyfus' sollicite plusieurs missions à l'étranger. Il est éconduit. Humiliation grave. Quelques joursaprèsj c'est un de ses camarades qui part pour le lieu même où il voulait aller. Comprenez-vous maintenant que la haine l'aveugle et qu'il veuille se venger? Faire échouer la mission de son camarade, il n'est point de vengeance qui puisse lui être plus douce ! Et c'est par là qu'il commence. Désormais un lien mystérieux le rattache à l'ennemi. Bientôt entraîné lui-même par la force des choses il perdra pied comme dans un tourbillon, et, par une suite ininterrompue de défaites etd'hiij miliations, en arrivera, non plus à livrer le nom d'un camarade envoyé en mission, mais les travaux mêmes de l'Etat-Major.
Les traits essentiels de cette psychologie forcément incomplète — car je dois me borner — sont exacts. Pour peu qu'il vous plaise de les vérifier vouspourrezfacilementen recueillir de semblables. L'animosité violente que le capitaine Dreyfus nourrissait contre ses camarades de l'Etat-Major et ses chefs n'est un mystère pour aucun de ceux qui, avant le procès de 1894, ont été en rapports mondains avec la famille Hademard. Enfin de tous ceux qui ont approché Dreyfus depuis le jour de son entrée à Polytechnique jusqu'au jour de son arrestation, pas un n'a été surpris ému, bouleversé à l'idée qu'une erreur pouvait être commise. C'est le sentiment unanime de ses pairs et de ses camarades qui accable Dreyfus bien plus que les rapports de police et les expertises. Ne trouvez-vous pas choquant aussi que du fond de sa cellule du Cherche Midi il n'ait songé qu'à une chose : son innocence une fois reconnue demander au gouvernement une compensation ? Après cela comment croire à sa douleur, à ses affres, à son supplice moral ! Non, même en ne tenant pas compte de ses propres aveux, l'innocence de Dreyfus n'est point admissible. A côté des faits matériels, des constatations, des preuves qui le confondent, trop d'éléments moraux sont connus qui permettent de reconstituer la psychologie de sa trahison pour qu'il puisse bénéficier d'un doute.
C'est bien de lui qu'on peut dire qu'il s'est de ses propres mains construit son tombeau. J'ose affirmer sans cruauté que pour tous ceux qui n'ont pas avec lui des liens de sang cet homme à cessé de vivre. Et, Messieurs les Intellectuels, l'ardente sympathie dont vous continuez d'entourer sa mémoire n'est pas une des moindres curiosités de ce temps étrange.....
— Esterhazy! Peu d'hommes auront vécu des heures plus cruelles que celui-ci. Pendant près de trois ans, il s'est senti l'objet de tous les soupçons, puis épié, traqué par une police privée. Des rets invisibles se tendaient sous chacun de ses pas. La poste livrait sa correspondance au service des renseignements tandis qu'à Paris, à Rouen et en Belgique même, des agents aux gages de la famille Dreyfus achetaient les lettres qu'il avait pu écrire. Viveur, joueur, le commandant Esterhazy était en relations de cœur et d'affaires avec des femmes et des hommes suspects. Aux unes il promettait, donnait l'argent qu'il empruntait aux autres. Sur les tapis de jeux, à la Bourse, il avait gaspillé une immense fortune. Sa femme s'était séparée de lui. Et ruiné, réduit aux expédients, malade, on crut que, prompt à s'exalter, tout en nerfs, en violences
et en impulsions il se suiciderait lorsqu'il apprendrait qu'il était accusé du crime pour lequel Dreyfus avait été condamné.
C'était mal connaître cet homme dont la violence est tout extérieure et que j'ai vu rester impassible à la barre de la Cour d'assises, tandis qu'autour de lui, nous frémissions tous d'angoisse et de révolte. Jamais, quoi qu'on en ait dit, le commandant Esterhazy ne s'est « senti perdu ». Tous ceux qui l'ont approché pendant les affreuses journées qui précédèrent sa comparution devant le Conseil de guerre ont été frappés de sa lucidité, de son calme énergique.
Cependant j'avoue que cet homme a contre lui bien des apparences. Mais ces apparences mêmes, pour qui raisonne juste, doivent le protéger contre tous les soupçons.
N'est-ce pas d'ailleurs, en raison même de ces « apparences » que le commandant fut choisi comme bouc émissaire? Est-ce que tous ceux qui ont travaillé par tous les moyens à obtenir quand même la revision du procès Dreyfus ne connaissaient pas le vrai rôle joué par Esterhazy dans l'armée française depuis le commencement de l'année 1872 jusqu'au jour où les machinations dirigées contre lui ont rendu ses services impossibles sinon nuisibles? Est-ce que ceux qui se sont acharnés contre lui ne savaient pas que, même sous
la menace d'une condamnation, Esterhazy ne pouvait sans gravement compromettre d'autres intérêts plus sacrés que les siens, discuter publiquement les charges accumulées contre lui, produire au grand jour la preuve manifeste de son innocence.
Et d'ailleurs s'il était coupable pourquoi tant de précautions, de subterfuges et de mensonges? Pourquoi maquillait-on sa correspondance, écriture et texte, et obtenait-on ainsi une ressemblance factice entre l'écriture du bordereau — maquillée elle aussi dans les fac-similé — et la sienne (1)? Pourquoi l'aceusait-on faussement de démarches imprudentes ou indiscrètes? Pourquoi signalait-on sa présence à certaines maaœuvres de brigade auxquelles en réalité il n'assistait pas? Pourquoi multipliait-on, touchant sa personne, ses relations, ses états de services, les erreurs et les faux renseignements?
C'est bien évidemment que l'on voulait soulever contre lui l'opinion publique. Mais dans cette circonstance l'obscur instinct populaire s'est montré plus clairvoyant et plus noble que votre conscience, Messieurs les Intellectuels.
L'esprit de corps, l'inébranlable solidarité militaire ont eu raison de toutes les manœuvres destiuées à confondre et à perdre un homme inno-
1. Sur tous ces points, consulter le chapitre précédent : Une heure chez M. Belhomme.
;ent. Que nous font ses dettes, ses nuits de jeu, le amentable décousu de son existence à jamais déoyée?Ce qui importe pour le moment c'est de avoir si Alfred Dreyfus expie en ce moment un îrime commis par le commandant Esterhazy?
Les juges du second Conseil de guerre ont proîoncé. Avant eux le général de Pellieux, officier le police judiciaire, et le commandant Ravary, apporteur du Conseil de guerre, avaient proclamé 'innocence d'Esterhazy. Ces hommes ont eu sous es yeux, d'une part, les allégations sans plus de a famille Dreyfus, de l'autre, les preuves acca- Dlantes sur le vu desquelles le Conseil de guerre ie 1894 avait condamné Dreyfus à l'unanimité. A jui ferez-vous croire, sans l'ombre d'une preuve du d'un argument, que tous ces of liciers ont agi 3ar ordre, car il est hors de doute que la condamlation du commandant Esterhazy n'eut affaibli en *ien la culpabilité du capitaine Dreyfus?
De tout ceci, Messieurs les Intellectuels, il résulte que vous vous êtes faits les complices d'une lénonciation scandaleuse. Vos aboyeurs publics, îpmme des chiens rués à la curée, se sont acharnés contre un innocent ... Et vous avez donné au monde le spectacle vil d'une élite imitant la clameur féroce et barbare que fait parfois retentir sur a place de la Roquelte hideusement ensanglantée une populace immonde barbouillée de fange...
- M. Emile Zola. Je ne referai pas icileportrai moral de M. Zola. Si forte que soit monadmiratioi pour certaines de ses œuvres, la nécessité d'êtr juste et franc me forcerait à souligner certain traits de sa vie publique par trop enlaidis de bas sesse morale. Beaucoup d'entre vous, Messieurs lt Intellectuels, ont manifesté hautement naguère 1 mépris que leur inspirait l'œuvre de cet écrivain Cependant, aujourd'hui, vous êtes tous d'accorc pour admirer et défendre le courage de M.Zola.
Je ne crois pas, quant à moi, que votre admiration soit fondée, car il ne faut prendre pour du courage ni l'audace, ni l'ambition, ni même la brutalité. Le courage pour un écrivain c'est d'être toujours logiqueavec sa pensée. Est-ce queM Zola a eu cette force autrement redoutable que celle de3 mots ? Est-ce qu'il est resté le révolutionnait d'il y a quinze ans? Est-ce que, l'échiné basse, il n'a pas renié, devant la porte obstinément close de l'Institut, son mépris des consécrations et des hiérarchies sociales? Est-ce qu'appeléàdéfendre la liberté d'écrire (1) il n'a pas répondu avec la lourde impertinence qui caractérise ce parvenu: «Lorsqu'on se