‹ Le Produit Net des Physiocrates et la Plus-Value de Karl MarxChapitre 1 sur 16 · RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER · texte numérisé non relu

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On a maintes et maintes fois rapproché Marx des Économistes classiques, mais plus rarement des Physiocrates (1).

Et pourtant, les analogies sont assez frappantes entre ceux qui ont fait de l’économie politique une science, et celui qui a créé le socialisme scientifique. Après la lecture des trois livres du Capital, on a l'impression très

vive que l’auteur avait dü fréquenter les œuvres de Ques-

(1) À notre connaissance le rapprochement qu’il est possible de faire entre Quesnay et Marx a été signalé par M. Deschamps à son cours d'histoire des doctrines économiques, professé à la Faculté de droit de Paris ; par M. Dolléans à ses conférences faites à la même Faculté, année 1905-1906 ; par M. Rambeaud dans l’étude qu’il consacre à Marx dans son Histoire des Doctrines économiques ; par Lexis: Die Marx'sche Kapitaltheorie, Jahrbücher de Conrad. N. F. Band xr. Iena, Fischer, 1885. p. 460 : « Celles-ci (les recherches de Marx). posent dans une forme plus large et plus profonde un problème semblable à celui que Quesnay chercha à résoudre jadis dansson « Tableau économique » ; par M. Denis dans son Histoire des Systèmes économiques et socialistes, vol. 1, 1904, pp. 96 et 97; par Labriola, La dottrine économische di F. Quesnay, Napoli, 1897.

2 INTRODUCLION

nay et de toute l’École: le dernier ouvrage posthume de Marx, publié par Kautsky, T'heorien über den Mehrwert (1), en est le témoignage.

Le but de ces pages n’est pas d'établir un parallèle d'ensemble entre Quesnay et Marx; nous n'avons pas l'intention d'étudier la Physiocratie et le Marxisme, mais seulement, les deux idées centrales de ces doctrines, les deux théories qui en sont les noyaux: le produit net et la plus-value. Cette étude, historique et objective, peut offrir, croyons-nous, quelque intérêt, puisqu'elle nous sera l’occasion de présenter deux solutions d’un même problème, données à cent ans de distance, par le père du libéralisme et le fondateur du socialisme. Quesnay et Marx ont en effet été préoccupés par le même phénomène; l’un et l’autre ont cherché à indiquer quelle était la source d’où jaillissent annuellement les valeurs nouvelles qui circulent et se divisent en profit, rente et intérêt. A propos de cette question, M. Labriola dit avec raison : « Le fait est que la recherche d’un produit net (2) repré-

sente dans l’histoire de l’économie ce que la recherche de

1) Ouvrage posthume de Marx publié par Kautsky en 1905. L’ouvrage T'héories sur la Plus- Value, comprendra 3 livres : le livre I est intitulé « Les débuts de la théorie de la plus-value jusqu'à Adam Smith » ; le livre IL (2 tomes) est consacré à Ricardo; le livre III sera consacré à Malthus et à la dissolution de l’école ricardienne; il parailra dans le cours de cette année (1908). Pour plus de détails voir notre annexe I.

(2) Le mot produit net est pris ici dans un sens large.

la pierre philosophale représente dans la chimie De l’une est née la chimie; comme de l’autre est née l'économie (1). »

Qu'il s'agisse de comparer deux faits historiques, ou bien deux théories, on se trouve toujours en présence d’une même difficulté. Faut il faire deux études successives, ou bien une seule ?

Le premier procédé a l’avantage de la clarté, mais cette trop grande clarté risque d’ôter tout intérêt au parallèle : rapprocher deux idées pour les étudier successivement, n'est-ce pas s'éloigner du but même qu’on se proposait? Et l’annexion d’une conclusion, où l’on réunirait les caractères principaux, risquerait fort d'entraîner des répétitions et des redites.

Si l’on s'arrête au second système, l’obscurité est à craindre, la comparaison peut être fastidieuse, et surtout, il semble peu indiqué de s'attacher à certains détails avant d’avoir donné des notions générales.

Nous devons donc nous rallier à un plan mixte : nous étudierons d’abord le produit net; puis ensuite la plusvalue, et, dans cette seconde partie, connaissant déjà la conception physiocratique, il nous sera facile de montrer les rapports existants entre les deux théories ; la première, celle déjà exposée, nous servant ainsi à analyser la

seconde: celle de Marx. Nous n’aurons pas seulement

(4) Labriola, Plus-value et réformisme, le Mouvement socialiste, no du 45 février 1905, p. 218.

pour but de chercher à signaler les rapprochements intéressants et les dissemblances remarquables : notre parallèle aura surtout une utilité s’il nous permet de pénétrer plus intimement le sens des deux conceptions, de jeter sur leurs caractères primordiaux une lumière plus vive que celle dont ils pourraient être entourés dans deux études successives et distinctes. Produit net et plusvalue devront ainsi s’éclairer, s'expliquer mutuellement, l’étude de la première conception facilitant la compréhension de l’autre plus complexe : de même que pour apprécier exactement la nuance d’un tissu, il est indis-

pensable de le rapprocher d’une autre étoffe de tonalité

différente.

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LA DOCTRINE DE QUESNAY ET LE XVIIIe SIÈCLE IDÉE D'ENSEMBLE DE LA DOCTRINE

Bien que la conception du produit net ne soit qu'une partie — la plus importante il est vrai — de la théorie physiocratique, il est pourtant utile, afin de la bien comprendre, de s’attarder quelques instants à envisager les idées générales de toute la doctrine. Puis on s’aperçoit que pour trouver la source d'où découlent ces idées générales, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le xvur siècle tout entier : en un mot, il faut encadrer le système (1).

Toute la production littéraire ou scientifique du xvi* siècle est tissée sur la même trame : il est quelques idées générales, autour desquelles se groupent toutes les

autres idées secondaires. Religion de la raison, religion

(4) Oncken, Geschichte der Nationalôkonomie,Erster Teil. Leipzig, Hirschfeld, 4902, p. 314. « C’est un lieu commun que les théories sociales doivent être expliquées en tenant compte de l’état de leur siècle ».

de la nature sont au tout premier rang. La science exerce une influence prépondérante, on est attiré vers elle, on se met à abstraire, à généraliser, à déduire aussi. La science pénètre partout : « Les savants font concurrence aux écrivains jusque dans la faveur des salons et tous Les écrivains s'occupent de science. La science s’est substituée à la religion. » (1). Si l’on ne croit plus à la manière du xvir siècle, on croit en la raison, en la science, on adore la nature. On est convaincu qu'il suffit d'éclairer certaines vérités, à la lumière de la raison, pour qu’elles s'imposent par leur évidence même, et amènent le bonheur universel; nous disons le bonheur universel et non le bonheur de la France seule, car, comme le fait remarquer avec justesse M. Lanson, la philosophie du xvur° siècle est essentiellement cosmopolite (2).

Si le culte de la raison est plutôt celui des hommes, les femmes, elles, sont sensibles, elles ont le sentiment de la nature (3). Le xvr1° siècle est celui des Delille, des Roucher, des Saint-Lambert qui se complaisent en des descriptions champêtres — mauvais Watteau misen prose —

où bergers et bergères d’opéra-comique vêtus de costumes

(1) Lanson, Histoire de la Liltérature française, 5e éd., Paris, Hachette, p. 620.

(2) Lanson, p. 621., op. cit. « Les armées du roi sont battues par un Prussien ; mais ce Prussien parle français et il est plus pareil à nous qu'au grenadier qui meurt pour lui. »

(3) V. Faguet, Études littéraires : Dix-huitième siècle. 16e cu Paris, Hachette, p. xv.

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