CHAPITRE II
Généralités.
L'ouvrage « Theorien über den Mehrwert ».
La description générale du mécanisme de la production de la plus-value nous a permis de constater certaines analogies entre la théorie marxienne et la théorie physiocratique, mais l’impression dominante, qu’on doit éprouver après un tel parallèle, c’est qu'il existe entre l’une et l’autre une différence fondamentale. L’excédent disponible — peu importe l’étiquette qu’on lui donne — est dû pour Quesnay au travail de la nature et au contraire, pour Marx, au travail de l’ouvrier. Nous avons indiqué que le problème de l’excédent disponible, à la solution duquel se sont attachés Quesnay et Marx, comprend deux questions : la production et la circulation de cet excédent. Si la production de la plus-value diffère
essentiellement de celle du produit net, la circulation est
à l'inverse tout à fait analogue. Et ceci ne doit pas nous surprendre : une fois que l’excédent est créé, peu importe, au point de vue de la circulation, qu’il ait sa source dans le travail de la terre ou dans celui de l’ouvrier.
Dans la description, que nous allons faire, de cette circulation, nous essayerons d'analyser d’une manière assez complète les idées de Marx, car cette partie de son œuvre a été moins étudiée que la première, et pourtant au point de vue économique — et non socialiste -— nous croyons que les développements consacrés par lui à cette circulation de la plus-value, présentent un intérêt tout particulier.
La ressemblance frappante qui existe entre les circulations du produit net et de la plus-value a déjà été signalée (1), mais elle n’a pas fait l’objet d’une étude spéciale. Dans les manuscrits laissés par Marx et publiés récemment par Kautsky sous le nom de T'heorien über den Mehriwvert (théories sur la plus-value), il existe un grand nombre de pages consacrées aux Physiocrates. Il faut signaler particulièrement deux études du Tableau économique — La reproduction et la circulation du capital total social d'après le « Tableau Economique » de
Quesnay ; et appendice au « Tableau Economique » —
(1) V. Denis : Mistoire des Systèmes économiques et socialistes, vol. I, Cette analogie est signalée aussi par M. Rambaud, dans son Histoire des Doctrines économiques, par M. Deschamps, à son cours d'histoire des Doctrines économiques (années 1905-1906).
qui prouvent que Marx s'était pénétré de la conception de la circulation physiocratique. Dans ces analyses, les idées de Marx sur cette question se montrent déjà, et le rapprochement entre les deux circulations offre ainsi un côté particulièrement attachant depuis la publication de cet ouvrage (1).
Les écrits postérieurs de Marx présupposaient ce travail de la première heure : certe prise de connaissance des écrivains antérieurs, qui seule pouvait le mettre en état de traiter ensuite de vulgaires les économistes ses prédécesseurs, et qui furent alors... ses éducateurs. Ce travail ne devait pas en effet. avoir seulement pour résultat de permettre à Marx d'entreprendre une critique de l’Economie politique, il devait aussi l'aider à construire sa propre doctrine toute imprégnée de ce classicisine même qu'il dédaignait. C’est ainsi que la première {dche de l’auteur du Capital fut de s'informer de l'effort de ses devanciers (2): il commença par écrire pour sa propre
instruction une Æistoire des doctrines.
(1) Nous publions en annexe la traduction d’une des études de Marx, sur les Physiocrates. Le Mouvement socialiste, du 15 janvier 1905, a publié également la traduction de quelques autres pages consacrées par Marx aux Physiocrates.
(2) A. Deschamps : l'u Profit que relire un jeune homme de l'Histoire des Doctrines économiques (extrait de la Réforme sociale, 4er octobre 1902). V. p. 14 : « Si nos jeunes gens éprouvent le besoin d’une doctrine... On a pensé avant eux. Leur première tâche ne doitelle pas être de s'informer consciencieusement de l'effort de leurs devanciers? »
102 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il
Il va sans dire que notre parallèle n’est pas fait dans le but d’accuser Marx de plagiat: l’auteur du Capital a marqué toute son œuvre d’une empreinte personnelle assez forte pour qu'il soit à l'abri de tout reproche de ce
genre.
La circulation chez Marx.
$ 4. — Les trois stades.— Au début de son livre II sur la circulation du capital, Marx s'exprime ainsi: « Le mouvement circulatoire du capital s’opère en trois stades qui forment, selon ce qui a été exposé dans le premier livre, la série suivante :
Premier stade : Le capitaliste apparaît comme acheteur sur le marché des marchandises et du travail: son argent se convertit en marchandises, ou, en d’autres termes, accomplit l’acte de circulation À — M.
Deuxième stade: Consommation productive, par le capitaliste, des marchandises qu'il a achetées. IL agit, cette fois, comme producteur de marchandises; son capital passe par le procès de production. Le résultat est: une marchandise d’une valeur plus grande que celle des éléments qui ont servi à la produire.
Troisième stade: Le capitaliste retourne au marché, comme vendeur ; sa marchandise se convertit en argent,
ou, en d’autres termes, accomplit l’acte de circulation
M — A. La formule du mouvement circulatoire du ca-
pital argent est done :