‹ Le Produit Net des Physiocrates et la Plus-Value de Karl MarxChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce qu’est la plus-value.

La plus-value de Marx est la valeur produite par l’ouvrier, pendant les heures de travail que le patron ne lui paye pas.

Autrement dit : un ouvrier travaille 12 heures, mais le patron lui en paye seulement 6 et s’approprie le travail fourni durant les 6 autres heures. L’ouvrier travaille ainsi la moitié du jour — suppose Marx (1) — gratuitement pour le patron. Si l'ouvrier crée en 6 heures une valeur égale à 5 francs, le patron lui donnera un salaire journalier de 9 francs ; mais il le retiendra à l’usine pen-

dant 6 heures supplémentaires : la valeur nouvelle créée

(1) V. Les Théoriciens du Socialisme en Allemagne, M. Block, Paris, Guillaumin, 1872, p. 31 : « Or, dit M. Marx, supposons que six heures suffisent, en moyenne... » Mais ce chiffre n’a qu’une importance secondaire, il est pris comme exemple pour simplifier la démonstration.

pendant ce laps de temps, il l’accapare sans la payer, c'est la plus-value.

Dès le seuil de notre étude, nous devons remarquer qu’alors que pour Quesnay le produit net est dû au travail de la nature, pour Marx, la plus-value est créée par le travail de l’ouvrier. Nous voyons ainsi que, quant à leur nature intrinsèque, quant à leur essence, les deux conceptions diffèrent totalement. On avance,par exemple, 100 à la terre et elle rend 150 ; on donne 5 à l’ouvrieret il produit 10; 50 et 5 voilà les excédents, le produit net et la plus-value. Cette différence est capitale, c’est elle qui élève une barrière entre les deux conceptions. Mais c'est elle aussi qui explique pourquoi celle de Marx est plus large ; tout ouvrier — qu'il travaille dans les champs ou à l’usine — est source de plus-value, agriculture et industrie fournissent un excédent disponible, tandis que pour Quesnay l’agriculture seule peut donner naissance au produit net. Et c’est seulement, si l’on considérait cet excédent disponible, indépendamment de son origine, qu'on serait autorisé à dire que la théorie de la plusvalue est une théorie du produit netélargie.

Bien que Marx déclare productifs et le travailleur industriel et le journalier employé à la culture, il se préoccupe surtout du premier et, prenant le contre-pied des Physiocrates, il place l’industrie en pleine clarté et laisse l’agriculture dans la pénombre. Cette différence de point de vue est fort compréhensible : Quesnay écrivait en

France au xvu° siècle et Marx en Angleterre au xix°.

L'auteur du Capital a vu les faits à travers des lunettes anglaises. Il faut ajouter aussi, qu'avec Quesnay, l'Economie Politique était à ses débuts, et que ceux qui s’occupaient de cette science devaient être particulièrement frappés par la productivité de la nature, par le blé qui pousse et se multiplie, par le croît des animaux, par les toisons que donnent le troupeau, par le poisson qu'on pêche, la pierre qu’on extrait de la carrière et l’or ou le charbon qui sortent de la mine : par tous ces dons de la nature. Marx dit lui-même à ce sujet : « La différence entre la valeur de la force de travail et sa réalisation en valeur — partant la plus-value créée par l'achat de la force de travail à son employeur — n'apparaît dans aucune branche de production plus palpable, plus incontestable que dans l’agriculture, dans la production primitive » (1).

Ayant ainsi insisté sur la différence fondamentale qui existe, entre la source de la plus-value et la source du produit net, et ayant souligné la prédilection de Marx pour l’industrie, nous pouvons pénétrer plus profondément dans notre étude analytique.

Donc, pour Marx, tout le profit réalisé par le patron,

ou, d’une façon générale, tout l’excédent disponible, est

(4) Karl Marx, Caractère général du système des Physiocrates, extrait de T'heorien über den Mehrwert, traduit par Bracke, Le Mouvement socialiste, 15 janvier 1905. p. 91.

du travail non payé (1). Le capitaliste, /’komme aux écus, possède une somme d'argent À ; avec AÀ,il achète des marchandises M, puis il les revend et se trouve finalement en possession d’une masse d'argent A’, Marx ex-

prime ce processus par la formule :

Argent Marchandise Argent

Mais si A’ réalisé en dernier lieu était égal à À, il est évident que le capitaliste ne se donnerait pas la peine d'acheter et de revendre. Pour qu'il soit incité à faire ces opérations, il faut que A’ soit plus grand que A. Marx dit à ce propos : « Ce mouvement aboutit à l'échange d'argent contre argent, À — A. Si j'achète pour 100 Lst., 2.000 livres de coton, et qu’ensuite je vende ces 2.000 livres de coton pour 110 I. st., j'ai échangé 1001. s.contre 110 L. st., monnaie contre monnaie (2). » Et pour éta-

blir cette formule générale du capital, notons en passant

(4) Karl Marx, Le Capital, traduction Roy, Paris, Librairie du Progrès, p. 230 : « Toute plus-value, quelle qu’en soit la forme particulière, — profit, intérêt, rente, etc... -— est, en substance, la matérialisation d’un travail non payé. Tout le secret de la faculté prolifique du capital est dans le simple fait qu’il dispose d’une certaine somme de travail d'autrui qu'il ne paie pas. » — V. également Le Capital, livre Il, trad. Borchardt et Vanderrydt, Paris, Giard et Brière, 1900, p. 17: « Le surtravail de l’ouvrier constitue le travail gratuit du capital et crée, pour le capitaliste, de la plus-value, c’est-à-dire une valeur qui ne lui coûte pas d’équivalent. »

(2) Le Capital, liv. I, p. 62.

que Marx fait appel à l’autorité des Physiocrates et en particulier à celle de Mercier de la Rivière qui dit : « Avec de l’argent, on achète des marchandises et avec des marchandises on achète de l’argent (1). »

Ce supplément de 10 I. st. constitue le profit, auquel Marx donne le nom particulier de plus-value. Ce profit est un fait palpable, tangible, que tout le monde peut voir, et non pas expliquer : «.. En un mot, la valeur semble avoir acquis la propriété d’enfanter de la valeur parce qu'elle est valeur, de faire des petits ou du moins de pondre des œufs d’or (2)... La valeur devient donc valeur progressive, argent toujours bourgeonnant, pous- . sant, et comme tel capital. Elle sort de la circulation, y revient, s’y maintient et s’y multiplie, en sort de nouveau accrue et recommence sans cesse la même rotatation À — A’ argent qui pond de l’argent, monnaie qui fait des petits — money which begets money — telle est aussi la définition du capital dans la bouche de ses premiers interprètes, les mercantilistes (3). »

Une fois qu’on a constaté le fait de la plus-value, il faut en exposer la genèse. Tout d’abord, Marx déclare que c’est une erreur de soutenir que la plus-value prend naissance durant le procès de circulation ; elle ne peut

naître d’après lui que durant le procès de production.

(1) Zd., p. 61, en note.

(2) Id., p. 64.

(3) Zd., p. 65.

Sur ce point Quesnay et Marx sont d’accord : tous deux ils placent la source de l’excédent disponible dans son véritable domaine, dans celui de la production. C’est Marx lui-même qui constate cette identité de conception dans les pages qu’il a consacrées aux Physiocrates. Il dit en effet : « Les Physiocrates ont transporté la recherche au sujet de l’origine de la plus-value (Mehrwert) hors de la sphère de la circulation, dans la sphère de la production immédiate elle-même et par là ils ont posé les bases de l’analyse de la production capitaliste (1). »

Les mercantilistes, au contraire, avaient cru que le profit — la forme particulière de l'excédent par eux envisagée — naissait durant la circulation. Le profit de l'un est la perte de l’autre,disait Montaigne,au xvi° siècle, et Voltaire écrivait encore, en 1754, dans son article Patrie : « Il est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde (2). » Mais la théorie mercantile ne résolvait la plupart du temps que la seconde question du problème de l’excédent disponible : celle de la circulation. Quand les mercantilistes constataient que l’Angleterre ne pouvait obtenir un profit qu’en se faisant donner une cer-

taine somme d’or par les acheteurs français ils avaient pour

(4) Karl Marx, ouvrage posthume : Theorien über den Mehriwert, herausgegeben von Karl Kautsky, erster Teil, Die Anfänge der Theorie vom Mehrwert bis Adam Smith, Stuttgart, 1905, Dietz, p. 36.

(2) Citation faite par Oncken, Geschichte der Nationalükonomie erster Teil, p. 152,

but, uniquement la réalisation du profit que Marx appelle profit upon al'énation (1).Ce n'était pas l’origine de l’excédent qui était prise en considération par eux, mais sa circulation ; une masse d’argent se déplaçait du royaume de France en celui d'Angleterre. La source apparaissait seulement là où le commerce avait lieu avec un pays producteur d'or comme l'Espagne. Et dans ce cas, le surplus de valeurs disponibles était dû à qu'?à la nature. Mais les mercantilistes n’avaient pas envisagé les choses sous cet angle, et il reste vrai de dire que pour eux le profit est produit et réalisé par la vente, c'est-à-dire durant le procès de circulation.

Pour Marx et Quesnay, au contraire, plus-value et produit net sont créés durant le procès de production et réalisés seulement durant celui de circulation. Marx revient très souvent sur cette distinction primordiale de la fabrication et de la réalisation de la plus-value « Wie entspringt nun der Mehrwert? Er entspringt nicht aus der Zirkulation aber er realisirt sich in denselben » (2).

(4) Marx définit ainsi ce « profit upon alienation » : « Ce « profil upon alienation » prend naissance par suite de ce fait que le prix des marchandises est plus grand que leur valeur réelle ou que les marchandises sont vendues au-dessus de leur valeur. Le gain fait d’un côté renferme une perte faite de l’autre ». Theorien über den Mehrwert, erster Teil, p. 31.

(2) « Comment naît alors la plus-value. Elle ne prend pas naissance dans la circulation, mais est réalisée pendant la circulation ».Theorten, über den Mehrwert, p.51.

Ce rapprochement entre les Mercantilistes et les Physiocrates nous conduit à la constatation suivante : l’excédent disponible apparaît aux premiers sous la forme profit et aux seconds sous la forme rente, die grundrente ist die einsige Form des Mehriwerts die sie kennen (1). Karl Marx, lui, a une conception plus ample, sa théorie de la plus-value s'applique et au profit et à la rente. En se plaçant à un point de vue objectif, sans se préoccuper de l’essence des deux concepts, on peut dire que la théorie marxiste est la synthèse des deux théories mercantilistes

et physiocratiques.

Les trois bases de la plus-value.

La théorie de Marx repose sur trois bases fondamentales :

La théorie de la valeur-travail : Arbeitswerttheorie : Le fait que l’ouvrier produit plus qu’il ne consomme ;

L'hypothèse que les marchandises se vendent à leur valeur.

A.— La théorie de la plus-value est assise sur la

théorie de la valeur-travail. Pour comprendre l’une, il

(4) « La rente du sol est la seule forme de plus-value qu’ils connaissent. » Theorien über den Mehrwert, p. 37.

faut connaître l’autre. Il y a liaison si intime entre elles deux, que si l’une tombe, elle doit entraîner l’autre, avec elle, dans sa chute (1).

Cette théorie de la valeur est annoncée dès les premières lignes du Capital, par ces mots : «la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste, s'annonce comme une immense accumulation de marchandises (2). »

En laissant ainsi de côté, dès le début, les dons naturels, la force productive de la nature, Marx prend une attitude opposée à celle de Quesnay. Il montre immédiatement son fétichisme pour la marchandise et l’on pressent que ses investigations vont porter principalement sur l’industrie. Quesnay, parti de la charrue, se plaisait à considérer la terre seule créatrice de valeurs ; Marx réserve toute son attention pour l’homme, pour l’ouvrier surtout (3). Quesnay fait de la terre une déesse

et Marx du salarié un dieu. D'un mot nous pouvons rap-

(1) Ce rapport entre les deux théories a été souvent signalé ; voir à ce sujet Bôhm-Bawerk, Zum Abschluss des Maræxæschen Systems, p. 95 et Tugan-Baranowsky, Theoretische Grundlagen des Maræxismus, p. 142. V. aussi Adler, Die Grundlagen der Karl Marx'schen Kritik der bestehenden Volkswirtschaft, Tübingen, 1887. « Notre penseur (Marx) fait dériver la formation de la plus-value de sa théorie sur la valeur des marchandises, p. 102. »

(2) Le Capital, liv. I p. 43.

(3) Marx dit cependant que La terre est le magasin de vivres primitif, l'arsenal primitif des moyens de travail. V. Le Capital, ve pe re

peler l’Arbeitswerttheorie : la valeur d’un produit dépend du travail incorporé en lui. Or, pour Marx, la force de travail est assimilable à une marchandise quelconque. La valeur de cette marchandise doit donc être égale au temps de travail nécessaire à sa production (1). Ou bien, la valeur de la force de travail est égale au temps de travail socialement nécessaire à la production des subsistances qui permettent l'entretien de cette force. Si, par exemple, un ouvrier doit dépenser æ francs par jour pour se nourrir, se vêtir, se loger, la valeur de sa force de travail sera de + francs. Telle est la première base. |

B. — Marx constate en second lieu que le temps de travail nécessaire à la production de ces subsistances (Lebensmittel) est inférieur au temps de travail que l’ouvrier peut fournir par jour. Les subsistances nécessaires à l’ouvrier peuvent, par exemple, être produites en quatre heures — il suffirait donc à l’ouvrier de travailler quatre heures par jour pour vivre — mais, en fait, l’ouvrier peut travailler et travaille plus de quatre heures, pendant ces heures supplémentaires, il fournit un surtravail, il fabrique un surproduit, une plus-value.

Cette production du travailleur supérieure à sa consommation est une idée tout à fait étrangère à Quesnay.

Aussi il ne faudrait pas commettre l’erreur d'avancer que

(1) Le Capital, 1. « Cette marchandise, de même que toute autre, possède une valeur. Comment la détermine-{ on? Par le temps de travail nécessaire à sa production, »

LA PRODUCTION DE LA PLUS-VALUE 77 le produit net et la plus-value existent parce que le travailleur produit plus qu'il ne consomme : ceci serait totalement faux pour le produit net qui ne doit nullement sa naissance à un tel fait. Quesnay le dit d’une façon très catégorique : « ainsi, l’artisan détruit autant en subsistances qu’il produit par son travail (1). » Et ceci est Vrai, non seulement pour l'ouvrier industriel, mais aussi pour l’ouvrier agricole : l’un et l’autre ne produisent que leur propre subsistance et il n'y a aucun excédent ; c’est ici une différence fondamentale entre Quesnay et Marx. Aussi l’appréciation de ce dernier estelle tout à fait erronée, quand il dit : « Le minimum de salaire forme ainsi avec justesse l’axe de la doctrine physiocratique (2). » On a l'impression que l’auteur du Capital interprète ici la doctrine physiocratique en la déformant; qu’il la voit à travers ses idées personnelles. Il ajoute, en effet : « l’ouvrier agricole, réduit au minimum de salaire, le « strict nécessaire », reproduit plus que ce «strict nécessaire », et ce plus est la rente foncière, /a plus value, que s’approprie le propriétaire de la condition fondamentale du travail, de la nature, de la terre (3). » Mais par ces mots, Marx ne nous expose en aucune façon la théorie de Quesnay, mais sa propre

théorie à lui. Quesnay n'était en effet nullement partisan

(1) Œuvres de Quesnay, Oncken, p. 234.

(2) Marx, Theorien über den Mehrwert, liv. [, p. 45. (3) V. Le Mouvement socialiste, ne du 15 février 1905, p. 97.

N | d’un minimum de salaire (1), il le répète à plusieurs

reprises : l'admission d’un tel minimum, eut été en contradiction manifeste avec sa théorie du bon prix. En effet le bon prix n’est possible que si la consommation est large, et pour ce faire, il faut qu'on ne diminue pas l’aisance des dernières classes de citoyens (2). Et dans les notes qu’il donne sur cette maxime, il s’élève contre un trop bas salaire qui rend l’ouvrier paresseux (3). Aussi, croyons-nous, qu'il ne faut pas parler du minimum de salaire des Physiocrates, mais au contraire, d’un salaire assez élevé pour permettre aux ouvriers de vivre dans une certaine aisance, de se donner quelque bien-être.

C. — Mais la théorie de la valeur, le fait d’une production individuelle supérieure à la consommation, ne sont pas des soutènements assez forts pour permettre à la théorie de la plus-value de se tenir debout. Pour consolider l’édifice, Marx est forcé de faire appel en troisième lieu, à une simple hypothèse, soutien assez fragile ! IL suppose que les marchandises se vendent à leur valeur,

que le prix coïncide avec la valeur. Sans cette supposi-

(1) Nous croyons également que Marx n’a nullement établi sa théorie sur la Loi d’Airain. Si une certaine hésitation était permise avant la publication du livre If, elle ne l’est plus depuis et Franz Oppenheimer dit avec raison : « Marx fut plus tard un adversaire résolu de la Loi d’Airain. » V. Oppenheimer, Das Grundgesetz der Marxschen Gesellschaftslehre, Berlin, Reimer, 1903.

(2) Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 335.

(3) Zd., p. 354.

tion, tout l'édifice s'écroule : nous pouvons le montrer brièvement. Marx insiste sur la distinction qui existe entre la valeur d'échange et la valeur d'usage. Pour fixer les idées, admettons que la valeur d'échange de la force de travail soit égale à 5 et la valeur d'usage égale à 10. Marx suppose que l’ouvrier vend sa force de travail à sa valeur d'échange (5) et que le capitaliste emploie en fait sa valeur d’usage (10). Le patron donne donc 5 et reçoit 10 : il gagne 5. Mais si la supposition de Marx est fausse, se le travailleur voulait vendre sa force de travail à sa valeur d'usage (10), la plus-value ne pourrait pas naître. L'hypothèse quela marchandise force de travail se vend à sa valeur (d'échange) est donc indispensable, Le lien entre la plus-value et la valeur dans la conception marxienne, se retrouve également dans la théorie physiocratique. Et cette analogie doit nous retenir un instant. Nous venons de voir, que la plus-value pouvait prendre naissance parce qu'il y avait,entre patron et ouvriers, échange de valeur à valeur inégale. Or, la théorie de la valeur est pour les Physiocrates celle du coûtde production à laquelle Marx arrivera dans le livre IIT (Produktionskostentheorie) et pour eux l’échange a lieu de valeur à valeurégale : «L’échange estde nature un contrat d’égalité qui se fait de valeur pour valeur égale. Il n’est donc pas un moyen de s'enrichir, puisque l’on donne autant

que l’on reçoit. (1). » Ceci est vrai pour l'échange qui a

(1) LeTrosne, De L’Intérêt social, Physiocrates,t.I, éd. Daire, p.905,

lieu entre les hommes, pour la circulation sociale; pour l'échange qui se produit entre l'homme et la terre, pour la circulation physico-sociale, l'échange a lieu de valeur à valeur inégale comme cela a lieu chez Marx entre patron et ouvrier. On donne cent à la terre et elle rend deux cents. Donc nous sommes en présence d’une exception à la loi générale de l'échange, exception qui permet la naissance du produit net. Nous nous trouvons également en présence d’une exception à la théorie physiocratique de la valeur : si le blé était vendu à son coût de production, le produit net tomberait à zéro, ou mieux il irait profiter aux consommateurs qui payeraient leur pain moins cher, mais le produit net des propriétaires se serait ainsi évanoui, ils ne toucheraient plus de fermage, /e produit net

individuel se transformerait alors en produit net social.

Le produit net, avons-nous vu, n’est pas basé sur une théorie du minimum d’existence ; ce point étant acquis, la circulation physico-sociale nous suggère un rapprochement entre les conceptions de Marx et de Quesnay. Produit net et plus-value doivent leur existence à un même fait : dans les deux cas il s’agit de forces qui produisent plus qu’elles ne consomment, ou autrement dit, les valeurs nécessaires à l’entretien de ces forces sont inférieures à celles qu’elles peuvent engendrer. L’analogie ressort vivement si nous faisons de la nature une personne. La nature consomme 100 en labourage, semences, engrais, etc.,

elle ‘rend 200 ; l’ouvrier dépense cinq francs par jour

en nourriture, vêtements et logements, il consomme une valeur égale à cinq francs et il produit une valeur de dix. Mais un tel rapprochement nous paraît un peu superficiel, car en le faisant on laisse de côté la différence fondamentale qui existe entre la force de la nature et la force de l’homme. Le signalement de cette analogie peut seulement jeter quelque clarté sur le mécanisme de la produc-

tion de la plus-value et du produit net.

Le Mécanisme de la production de la Plus-Value.

Marx nous donne un exemple de ce mécanisme emprunté à une filature de coton.

Pour obtenir dans une filature de coton dix livres de

filés, il faut compter :

10 shillings de coton ; 2 — pour l’usure des broches ; 3 — pour le prix des six heures que l’ouvrier

met à faire ce travail.

Le total est donc de quinze shillings et la valeur de dix livres de filés est exactement de quinze shillings, c’est-àdire, de tout le capital avancé et de lui seul, car en additionnant les valeurs on ne les multiplie pas. Cette théorie de l’application de valeur couche sur couche, sans qu'il y ait multiplication, est une idée essentiellement physiocratique, aussi Marx dit-il : « c’est principalement sur

cette proposition que les Physiocrates fondent leur doctrine de l’improductivité de tout travail non agricole, et elle est irréfutable pour les économistes en titre (1). » Marx a supposé dans l’exemple ci-dessus que l’ouvrier avait besoin pour vivre de x subsistances, qui représentent six heures de travail et coûtent trois shillings. Mais le patron au lieu de renvoyer l’ouvrier après six heures de travail, le garde à l’usine pendant six heures supplémentaires. Durant ce laps de temps. on produit dix nouvelles livres de filés, valant encore quinze shillings. Mais comme cette fois, le patron ne donne pas trois nouveaux shillings à l’ouvrier — qui travaille alors gratuitement — ces dix dernières livres ne lui coûtent plus que 12 shillings (10 sh., de coton + 2 sh., pour l’usure des broches) ; pourtant il les vendra aussi quinze shillings comme les premières, il réalisera donc un bénéfice de trois shillings et ces trois shillings qu'il gagne, représente la valeur en plus, l'excédent disponible, la plus-value qu'il

s’approprie, sans avoir donné d’équivalent, sans avoir

(4) Le Capital, Liv. I, p.81, et Marx fait la citation suivante de Mercier de la Rivière : « Cette façon d'imputer à une seule chose la valeur de plusieurs autres (par exemple au lin la consommation du tisserand), d'appliquer, pour ainsi dire, couche sur couche, plusieurs valeurs sur une seule, fait que celle-ci grossit d'autant. Le terme d'addition peint très bien l1 manière dont se forme le prix des ouvrages de main-d'œuvre; ce prix n’est qu'un total de plusieurs valeurs consommées et addi ionnées ensemble ; or additionner n’est pas mul-

tiplier. »

payé l’ouvrier (1). « Lesvingt-sept shillings se sont transformés en trente shillings. Ils ont enfanté une plus-value de trois shillings. Le tour est fait, L'argent s’est métamorphosé en capital. Le capitaliste en transformant l’argent en marchandises qui servent d'éléments matériels d’un nouveau produit, en leur incorporant ensuite la force de travail vivant, transforme la valeur — du travail passé, mort, devenu chose — en capital, en valeur grosse de valeur, monstre animé qui se met à travailler comme s’il avait le diable au corps (2).»

Cette distinction que fait Marx entre le travail vivant et le travail mort qui correspond à la division entre capital constant et capital variable est de toute importance pour lui, car le travail vivant crée seul de la plusvalue.

Le capital constant employé à l’achat de machines, de matières premières, ne fait que s’incorporer par parcelles dans tous les produits (3). Le capital variable s’enfle au contraire ; au commencement du procès de production, il était égal à 27 shillings, à la fin il s’élève à 30 shillings : « La force de travail en action ne reproduit donc pas

seulement sa propre valeur, mais elle produit encore de

(1) Ne peut-on pas dire que les 10 secondes livres de filés donnent ainsi une rente différentielle de 3 sh. par rapport aux 10 premières ?

(2) Le Capital, I. p. 83. V. également p 256.

(3) Zd., p. 87: « Une machine à filer, par exemple, eut-elle duré 10 ans, pendant son fonctionnement de 10 ans, sa valeur totale s’est incorporée aux produits de 10 ans. »

la valeur en plus » (1). Si l’ouvrier ne travaillait que six heures par jour, c’est-à-dire juste le temps nécessaire pour la production de sa subsistance, la thèse des Physiocrates sur l’industrie serait, pour Marx, rigoureusement exacte.

Cette distinction entre le capital constant et le capital variable est de toute importance pour Marx (2). Le capital constant comprend les matières premières, les matières auxiliaires, les instruments de travail ; le capital variable est la partie du capital total consacrée au payement des salaires. Le premier ne fait que transmettre sa valeur peu à peu aux produits, le second au contraire donne un excédent, une plus-value. Puisque nous étudions ici le mécanisme de la production de la plus-value, un rapprochement s'impose avec celui du produit net.

Pour obtenir de la plus-value, il faut assembler ma-

chines, matières premières d’un côté et force de travail

(1) Le Capital I, p. 89.

(2) Zd., p. 89: « Dans le cours de la production, la partie du capital qui se transforme en moyens de production, c’est-à-dire en matières premières, matières auxiliaires et instruments de travail, ne modifie donc pas la grandeur de sa valeur. C’est pourquoi nous la nommons partie constante du capital, ou plus brièvement : capital constant.

« La partie du capital transformée en force de travail change, au contraire, de valeur dans le cours de la production. Elle reproduit son propre équivalent et de plus un excédent, une plus-value qui peut elle-mème varier et être plus ou moins grande. Cette partie du capital se transforme sans cesse de grandeur constante en grandeur variable. C’est pourquoi nous la nommons partie variable du capital ou plus brièvement : capital variable.

de l’autre : capital constant et capital variable. Pour que le produit net prenne naissance, il faut réunir également machines, charrues, animaux et ouvriers agricoles : avances primitives et avances annuelles. Nous voyons donc que des mots différents désignent des objets semblables, s'appliquent à des catégories identiques : les avances annuelles de Quesnay comprennent le capital variable de Marx, les avances primitives, le capital constant La substitution du terme capital à celui d’avances déjà faite par Turgot (1) est maintenue par Du Pont de Nemours (2), et conservée ensuite par tous les économistes. Dans le mécanisme marxiste, il est deux pièces principales à considérer, le capital constant et le capital variable ; mais on peut reprocher à Marx de n'avoir pas su distinguer nettement le rôle de l’un et de l’autre, d’avoir avantagé l’un aux dépens de l’autre. Dans le mécanisme physiocratique, il faut également, pour en saisir le fonctionnement, isoler le capital variable du capital constant et de la terre. Mais ici on peut adresser à Quesnay le même reproche qu’à Marx. Le travail humain, les avances primitives et foncières, le travail naturel sont indispensables pour la production du produit net: et

pourquoi sacrifier les deux premiers facteurs au troi-

(1) V. Le Capital, I, p. 401. en note.

(2) V. Schelle, Du Pont de Nemours, « mais les termes qu'il emploie diffèrent totalement de ceux de Quesnay... le produit net est remplacé par les revenus nets; les avances, par le capital... »

sième, si ce troisième isolé ne peut rien? Marx met au tout premier plan le travail de l’homme et Quesnay celui

de la terre (1); conceptions qui ont l’apparence d’une

(4) La détermination du rôle de la Nature et de celui du Travailleur dans la production de l'excédent disponible, tel est le point en litige, le point sur lequel il y a désaccord entre Quesnay et Marx. Et il est intéressant de voir comment Marx, dans les pages qu'il a consacrées à Turgot, essaie de prouver que Turgot transige et, qu'après avoir dit que l'excédent disponible vient de la Nature, il dit ensuite qu'il vient du Travailleur. Marx s'exprime ainsi, T’heorien über den Mehriwert, I:

« Turgot présente d’abord cette partie non achetée (le produit net) comme « pur cadeau de la Nature ». Mais nous verrons qu’il change, par dessous main, «ce cadeau net de la Nature » en surtravail du laboureur, non acheté par le propriétaire... » p. 51, et, plus loin, il ajoute :

« Mais, ce pur cadeau de la Nature apparait maintenant déterminé comme cadeau, qu'elle donne au cultivateur ; comme cadeau qu'elle donne au travail; comme force productive du travail consacré au sol, force productive que le travail possède à cause de la force productive de la nature, et qu'il puise ainsi dans le sol, mais qu'il n’y puise que comme travail. Entre les mains du propriétaire, l'excédent n’apparaît donc plus comme cadeau de la nature, mais comme appropriation du travail d'autrui, sans qu'il soit donné un équivalent, lequel travail est rendu capable, pur la nature, de pro duire plus que son propre besoin, plus que ses moyens de subsistances, mais qui, étant un travail salarié est réduit à ne s’approprier du produit que le montant nécessaire à la subsistance. » (p. 54.)

En un mot, il y a don de la Nature, parce que le Travailleur est assez fort pour produire plus qu’il ne consomme, mais, en définitive, d’après Marx, c’est le travail de l’ouvrier qu’il faut regarder comme source de l’excédent disponible. Aussi, Marx dit-il dans le livre Iin, p. 214 : « Toute rente foncière représente de la plus-value, est le produit d’un surtravail; même sous sa forme simple de rente naturelle, elle est un surproduit. De là, cette erreur que pour expliquer la

belle unité, mais conceptions trop simplistes toutes deux pour être conformes à la réalité plus complexe.

Avant d'étudier les moyens propres à augmenter la plus-value, nous devons nous arrêter à une question particulièrement délicate : c’est celle des /rais de production chez Quesnay et chez Marx. Que comprennent ces frais de production, d’après l’un et d’après l’autre? Pour le premier, ce sont : 1° les frais ou avances annuelles en totalité ; 2° l'intérêt des avances primitives ; 3° leur entretien et le remplacement de leur dépérissement inévitable, au moins égal à l'intérêt ; 4° la subsistance et le profit honnête du cultivateur en chef et de ses agents, le salaire de leur travail et de leur industrie (1).

Pour les avances annuelles qui correspondent au payement des salaires dus aux ouvriers et à l’entretien des animaux, il n’y a pas de difficulté. À propos des avances

primitives et de l'intérêt y correspondant, il faut faire

rente dans la production capitaliste, où elle vient en surplus du profit, qui est lui-même de Ja plus-value (du surtravail), il suffit d’élucider les conditions générales d’existence de la plus-value et du profit. Ces conditions sont : au point de vue subjectif, que les producteurs immédiats fournissent du surtravail, c’est-à-dire travaillent pendant un temps plus long que celui qui est nécessaire pour la reproduction de leur force de travail ; au point de vue objectif, qu'ils puissent fournir du surtravail, c’est-à-dire que les conditions nalurelles soient telles qu’une partie de leur temps suffise à leur conservation et leur reproduction comme producteurs, par conséquent que la production de leurs moyens d'existence indispensables, ne consomme pas toute leur force de travail. »

(1) V. Œuvres de Turgot, éd. Daire, tome I, p. 401.

remarquer que cet intérêt doit être assez élevé (1) pour permettre la constitution d’un fonds de réserve utile en cas d'accidents. Il faut aussi souligner l'expression profit honnête du cultivateur qui est assez imprécise. Mais ce qu'ilimporte surtout de noter, c'est qu’alors que l'intérêt du capital du fermier entre dans les frais de production ; l'intérêt du capital, du propriétaire, l’intérêt des avances foncières n’y est pas compris. Cette question de l'intérêt du capital est de première importance, car c'est elle qui permet d'indiquer en quoi Marx diffère des Physiocrates : pour lui, l'intérêt du capital et le profit de l'entrepreneur ne rentre pas dans les frais de production. Le produit net correspond à l'intérêt (d’une façon générale) des avances foncières, la plus-value comprend l'intérêt de tout le capital et le profit de l’entrepreneur. Et nous voyons ainsi que ce profit de l'entrepreneur n'est pas compris dans les frais de production, comme cela a lieu dans la théorie physiocratique. De telle sorte que si la plus-value tombe à zéro, par suite de circonstances quelconques, l’entrepreneur ne touchera aucun profit et le prêteur de capitaux aucun intérêt. Tandis que si c’est le produit net qui égale zéro, le cultivateur aura cependant reçu un profit honnête et perçu l'intérêt de son capital, par contre, le propriétaire n'aura pas de fermage, les in-

térêts de son capital seront perdus pour lui.

(1) V. Œuvres de Quesnay, Oncken, p. 313.

Marx distingue le taux de la plus-value et le taux du profit. Le taux de la plus-value est le rapport de la plusvalue au capital variable, le taux du profit est le rapport de la plus-value au capital total. Si l’on voulait calculer le taux du produit net, il faudrait le rapporter au capital total.

Moyens propres à augmenter la plus-value.

Connaissant le mécanisme de la production de la plusvalue, nous avons à indiquer quels sont les moyens particulièrement propres à obtenir la plus grande masse possible de plus-value. Nous insisterons seulement sur ceux qui nous suggéreront quelques rapports avec les moyens susceptibles d'accroître le produit net.

A.— Le premier moyen signalé par Marx est la prolongation de la journée de travail Marx divise la journée de travail en deux parties: la première correspond au travail nécessaire, la seconde est la période du surtravail pendant laquelle l’ouvrier travaille gratuitement pour le patron. On devine aisément que ce dernier n’a qu’un but, allonger autant que possible cette période de surtravail, Aussi Marx dit-il en son langage imagé : « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime

qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus

allègre qu’il en pompe davantage (1). » Pourtant si le capitaliste soumettait l’ouvrier à une exploitation trop intense, ce serait un mauvais calcul de sa part. S'il exploitait trop le travailleur. celui-ci mourrait plus vite, par suite il faudrait élever un plus grand nombre d’enfants dans un temps donné ; les frais du renouvellement de la race augmenteraient et la valeur de la force de travail s’accroîtrait d’autant ; le capitaliste qui agirait ainsi serait semblable au fermier qui, pour obtenir un grand produit net, pratiquerait /a culture vampire,;en épuisant le sol, ou plus simplement à celui du bon La Fontaine qui tua sa poule aux œufs d’or.

Cette partie de surtravail, de travail non payé, Marx nous rappelle qu’elle existait déjà au Moyen Age, sous le nom de corvées, de ces corvées détestées par les Physiocrates parce qu’elles empêchaient le laboureur de se consacrer uniquement à la culture de sa terre. La prolongation de la journée de travail comme moyen d'accroître la plus-value est impossible, suivant Marx, dans l’agriculture. Kautsky nous donne pourtant un exemple du contraire, il nous cite le cas d’un domaine où l’on emploie l'électricité : « À côté d’autres avantages, la présence dela force électrique a celui de permettre d'éclairer électriquement toute la superficie du domaine. Cela permet dans des cas pressants, par exemple pendant la récolte,

de travailler dans la campagne aussi la nuit — ce qui

(1) Le Capital, I, p.100,

est un avantage pour le propriétaire, à vrai dire, plutôt que pour ses salariés » (1). Voilà certes un moyen auquel n'avait pas pensé non plus Quesnay.

Si la grandeur de la journée de travail est fixe, le patron ne pouvant allonger la période de surtravail, pour augmenter la plus-value n’a qu’à diminuer la période de travail nécessaire ; le temps de surtravail se trouvera augmenté d'autant. Pour fixer les idées prenons la figure de Marx où a c représente la journée de travail,

nous aurons :

a b C travail nécessaire surtra vail

La plus-value obtenue par un allongement du temps de travail au delà dec, Marx l'appelle plus-value absolue : celle réalisée en reculant 4 vers a, a c restant constante, il la nomme relative (2).

BD. — Marx indique également qu’une plus-value plus forte résultera de la coopération et de la division du travail. Il a mis en lumière les avantages de l’une et de

l’autre dans son chapitre sur la coopération. Ilétudie à

(1) Kautsky. La Question Agraïre, trad. Milhaud et Polack, Giard et Briére, Paris, 1900, p. 69.

(2) Le Capital, I, p. 136 : « Je nomme plus-value absolue la plusvalue produite par la simple prolongation de la journée de travail, et plus-value relative, la plus-value qui provient au contraire de l’abréviation du temps de travail nécessaire... »

cette place la production telle qu’elle existe sous le régime capitaliste, c’est-à-dire la production organisée sur une vaste échelle. Travailleurs et machines étant ainsi réunis sur un même espace, dans une même usine, il y a coopération entre toutes les forces ouvrières et mécaniques. Il ÿ a un surplus de valeur qui naît de cet assemblage, une plus-value d’un caractère spécial qui n’est pas due à tel ou tel travailleur, mais à la foule organisée des travailleurs et dont le patron profite seul « Le capitaliste paye donc à chacun des cent (ouvriers) sa force de travail indépendante, mais il ne paye pas la force combinée de la centaine (1).» Cette sorte d’excédent disponible dû à la coopération n'avait pas échappé aux Physiocrates. Ils avaient compris l’économie des frais de production qui peuvent résulter d’une grande exploitation. Quesnay émet le vœu « que les terres employées à la culture des grains soient réunies, autant qu'il est possible, en grandes fermes exploitées par de riches laboureurs; car il y a moins de dépenses pour l'entretien et la réparation des bâtiments et à proportion beaucoup moins de frais et

beaucoup plus de produit net dans les grandes entre-

(1) Le Capital,l, p.14. Marx paraît trouver injuste que cette plusvalue due au caractère social de la production profite uniquement au patron mais en tout cas elle ne nuit pas aux ouvriers comme la plusvalue ordinaire. Le travail collectif de l’ouvrier à l'usine n’est pas plus dur que le travail isolé de l’ouvrier en chambre, au contraire l'effort en commun est moins pénible : V. Bücher, Arbeit und Rythmus, passim.

prises d’agriculture que dans les petites » (1). Et l’abbé Baudeau nous signale aussi qu’une charrette traînée par quatre chevaux peut faire des charroïs considérables et qu'il ne faut qu'un seul charretier.

Mais si l’excédent disponible ainsi obtenu, est une plus-value spéciale pour Marx, une plus-value extorquée non à une individualité, mais à une #asse; le produit net lui, qui résulte de la coopération n’est plus un produit net au sens physiocratique ; il n’est plus dû à la déesse Nature.

C.— Ilest une autre espèce d'économie indiquée par Marx qui résulte de l'emploi des femmes et des enfants et qui est voisine de l'emploi d'ouvriers étrangers recommandé, semble-t-il, par Quesnay dans son dialogue sur les 7'ravaux des artisans. Quesnay dit en effet: « S'il y a du gain à préférer les Savoyards pour couper nos moissons, ce gain sera une diminution de frais de culture et un accroissement de revenu, et par conséquent des dépenses disponibles pour la nation (2). »

Le surplus de produit net ainsi obtenu ne sera pas un don de la nature, il dépendra du minimum de salaire

dont se contentent les Savoyards (3). Mais Quesnay est

(1) Œuvres de Quesnay, édit Oncken, p. 334.

(2) Œuvres de Quesnay. Oncken, p. 545.

(8) Cf. à ce sujet : Le Capital, In, trad. Borchardt et Vanderrydt, Giard, Paris, 1902, p. 204: « Un fait beaucoup plus général et pluimportant est l’abaissement du salaire de l’ouvrier agricole propre-

moins préoccupé par le bénéfice immédiat qu’on retirera de l'emploi de tels ouvriers, que par les avances plus grandes, que cette somme ainsi économisée permettra de faire pour l’année suivante : il envisage surtout le produit netéloigné qui en résultera,la terre aura faitsentir son action et c’est elle en définitive qui sera rendue responsable de l'accroissement du produit net et non l’ouvrier savoyard.

D. — Cette entrée à l’usine des femmes et des enfants estla conséquence, concède Marx, des progrès du machinisme: #nais les machines par elles-mêmes ne sont la source d'aucune plus-value. parce que capital constant. Marx ne pardonne pas aux machines de permettre 2ndirectement l'augmentation de la plus-value, de reculer au second plan la force et l'adresse de l’ouvrier et il cite avec ironie le poète grec Antiparos qui, du temps de Gicéron, célébrait en ces termes l'invention du moulin à eau : « Epargnez le bras qui fait tourner la meule, Ô meunières, et dormez paisiblement! Que le coq vous avertisse en vain qu'il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des filles et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé roule

avec ses rais, faisant tourner le poids de la pierre rou-

ment dit au-dessous du niveau normal moyen, fait qui a pour conséquence qu'une partie du salaire est enlevée à l’ouvrier, devient une fraction de l'argent du fermage et est empochée, sous le couvert de la rente, par le propriétaire foncier. »

lante. Vivons de la vie de nos pères et, oisifs,réjouissonsnous des dons que la déesse nous accorde (1). »

Sur cette question des machines, les Physiocrates ont des vues différentes de celles de Marx. Si la machine ne crée pas de plus-value, elle peut fort bien produire du produit net. Mais il faut noter que Marx en raisonnant comme il le fait est logique avec lui-même: il laisse à l’ouvrier le tout premier rôle. Les Physiocrates au contraire écornent leur théorie,la Nature n’est donc plus seule créatrice de produit net? Quesnay, dans sa maxime XV (2), déclare que la machine peut donner du produit net; il en est de même de l’abbé Baudeau qui, dans son £xplication, vante l'emploi des machines : « une bonne charrue, attelée de quatre forts chevaux, laboure en un seul jour plus de terre que dix hommes n’en pourraient bêcher à la main ». La charrue à chevaux permet d'obtenir un plus grand produit net que la bêche, de même qu’au-

jourd’hui la charrue à vapeur permet d'obtenir un meil-

(1) Le Capital, Liv. I, p. 176. L’enthousiasme du poète est pourtant compréhensible, si l’on s’imagine combien tourner la meule devait étre pénible. Homère nous décrit ce travail au xxe chant de l'Odyssée et l’une des servantes qui tournait la meule dit en parlant des Prétendants : « Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre leur farine ; qu'ils prennent aujourd’hui leur dernier repas! » V. Odyssée, trad Leconte de Lisle, p. 509. V. également Bücher, A rbeif und Rythmus, 3e édit., Leipzig, Teubner, 1902, p. 57. « Parmi tous les travaux qu'exige le ménage des peuples primitifs, il n’y en à guère un plus pénible que celui de moudre les grains au moulin à bras. »

(2) V. Œuvres de Quesnay, Oncken, p. 334.

leur rendement que celle à chevaux sur certains terrains.

E.— Marx met la machine dans cet état d’infériorité parce qu’il est hypnotisé par le travail humain.Le meilleur moyen d’avoir une grande plus-value est donc, en définitive, d'employer une grande somme de ce travail humain. Si sur chaque ouvrier le patron réalise une plus-value égale à p, plus il emploiera d'ouvriers, plus il réalisera de fois p; plus le capital variable est grand, plus la plus-value est grande. Il en est tout différemment pour le produit net dont la grandeur dépend surtout des avances que Marx aurait dénommées capital constant. Il faut de riches avances, répète Quesnay à satiété, il faut de riches fermiers. Turgot dit ainsi: « M. Quesnay a développé le mécanisme de la culture, toute fondée sur de très grosses avances primitives (1). » IL faut marner, dessécher, labourer, rendre la terre meuble comme celle d'une fourmilière, acheter des chevaux, des moutons, des charrues ; tel est l’unique secret pour engranger une belle récolte et obtenir un grand produit net.

Ce n’est pas le nombre d'hommes employés (2), ce ne

(1) Œuvres de Turgot, éd, Daire, tome I, p. 401.

(2) Physiocrates, éd. Daire, 2e partie, p. 703 : « Mais elle (la grandeur des récoltes) s’estime par la grandeur des avances souveraines, fonc ères et mobilières des exploitations productives qui se font dans les trois règnes de la nature, parce que « le nombre des ouvriers » de culture peut être dix fois moindre et la récolte dix fois plus abondante, si les avances sont plus grandes et meilleures. »

sont pas les bras (capital variable) ce sont les avances (1) foncières et primitives (capital constant) qui importent. « Ge sont moins les hommes que les richesses qu’on doit attirer dans les campagnes (2). » L’antagonisme entre la conception physiocratique et la marxienne saute aux yeux :

Le produit net est en rapport avec le capital constant ;

La plus-value dépend uniquement du capital variable.

En résumé, pour produire de la plus-value, il faut :

1° Acheter de la force de travail et des moyens de production ;

2° Assembler force de travail et moyens de production; et l’on obtient un excédent en nature, en produits fabriqués Il en est de même pour le produit net: à la fin de l’année le fermier a dans ses granges un surplus de sacs de blé.

Le mécanisme de la production a joué comme il devait: c’est au tour du mécanisme de la circulation de fonctionner. Ce n’est pas tout que d’avoir un excédent disponible en sacs de blé ou en pièces de toile; il faut alors métamorphoser blé et toile en argent, on y arrive

par la vente : la vente qui est l’acte intermédiaire entre le

(1) Quesnay ne cesse de revenir sur l’importance des avances : « Que les avances des cultivateurs soient suffisantes pour faire renaître annuellement par les dépenses de la culture des terres le plus grand produit net possible ; car si les avances ne sont pas suffisantes, les dépenses de la culture sont plus grandes, à proportion, et donnent moins de produit net. » V. Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 332. (2) Œuvres de Quesnay, maxime XII, p. 333.

procès de production qui s'achève et la circulation qui commence.

Pour la vente du produit net les Physiocrates souhaitent un bon prix, pour celle de la plus value, c'est fort simple: les produits se vendent à leur valeur, d’après l'hypothèse de Marx. Nous reviendrons plus tard, à propos de la théorie de la plus-value du livre troisième, sur cette réalisation, pour l'instant, il nous suffit de l’indiquer pour être à même d'observer ce que va devenir cette masse d'argent, comment elle va se distribuer, s’écouler

de l’un vers l’autre, comment elle va circuler ?

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