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CHAPITRE IV

La Rente différentielle.

À.— Généralités. — Karl Marx pose le problème de la rente de la manière suivante : « La difficulté ne consiste pas à expliquer le surproduit et la plus-value qu’engendre le capital agricole, problème dont la solution se trouve dans l’analyse de la plus-value que donne tout capital productif, quelle que soit la branche dans laquelle il estappliqué ; il s’agit de déterminer, et c’est là le point difficile, quelle est l’origine du supplément de plus-value qui est payé sous le nom de rente au propriétaire foncier, après que les plus-values des différents capitaux ont été ramenées au profit moyen... » (1).

Il faut donc envisager ce supplément de plus-value,

cette plus-value d’une espèce particulière qui, à vrai

(1) Ze Capital, Un, p. 377.

dire, ne mérite pas le nom de plus-value au sens marxiste, car elle n’est pas faite de travail non payé. Pour faire comprendre sa conception, Marx prend l'exemple de deux industriels. L’un fait marcher ses machines à la vapeur, et l’autre utilise la force motrice d’une chute d'eau; ce dernier jouit par rapport au premier d'une rente différentielle. Et Marx remarque que cette rente est possible parce que notre second industriel se trouve dans une siluation de monopole : « La productivité plus grande du travail, dit-il, qu'il met en œuvre ne résulte ni du capital, ni du travail en lui-même, ni de la simple utilisation d’une force naturelle incorporée au capital. Elle provient d’une plus grande productivité naturelle du travail due à la mise en œuvre d’une force naturelle, qui, loin d’être comme l’élasticité de la vapeur à la disposition de tous ceux qui engagent du capital dans une branche de production déterminée, peut, au contraire, faire l’objet d'un monopole comme la chute d’eau et n’être appliquée que par ceux qui disposent de certaines parties du globe terrestre (1). »

Nous ne devons pas ici rapprocher la rente différentielle de Marx de celle de Ricardo, nous pouvons dire seulement que, dans l’ensemble, les deux conceptions sont analogues.

B. — La rente différentielle [. — Marx appelle ainsi

la rente qui tient au fait que des capitaux égaux em-

(1) Le Capital, Min, pp. 226 et 227.

ployés sur des terrains de superficie égale, donnent des rendements différents. Cette rente dépend, soit de la fertilité de la terre. soit de sa situation.

Dans le premier cas la rente tient à l’inégale fertilité des terres, les propriétaires des terres les meilleures re- Çoivent bien un don de la nature.

Et ici les Physiocrates ont raison contre Marx. Mais est-il possible de voir quelque rapport entre cette rente différentielle qui nous occupe et le produit net ? D'une façon générale on peut répondre oui : rente différentielle et produit net sont dus à la libéralité de la terre. Mais si on étudie les deux conceptions de plus près, on voit aussitôt en quoi elles diffèrent. La rente différentielle L doit sa naissance à l'inégale fertilité des terres et le produit net à la fertilité de la terre en général. Quesnay n’a songé en aucune façon à la rente différentielle, il sait bien cependant que toutes les terres n’ont pas la même fertilité ; mais, il n’a pu concevoir une théorie analogue à celle de Ricardo et de Marx, car, comme à son époque,

existait beaucoup de terres en friche, il recommande d'adapter à chaque terre d’une certaine fertilité une culture spéciale. Il fait remarquer que si l’on voulait cultiver le blé sur des terres médiocres, on pourrait à peine ren-

trer dans les frais qu'on aurait faits (1). Mais avec cette

(1) Voir Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 173 : & Dans un royaume comme la France dont le territoire est si étendu et qui produirait beaucoup plus de blé que l’on n’en pourrait vendre, on ne doit

idée de faire /es mêmes cultures sur les terres de fertilité égale, — le blé sur les meilleures, le sarrazin sur les moins bonnes, — des avances égales devaient donner des rendements égaux, et alors il n’y avait pas place pour une rente différentielle.

Dans le cas où la rente différentielle est due à la situation, on peut dire qu’elle naît grâce à certaines circonstances sociales, comme la création d’un marché ou d’une ville dans une contrée donnée. La plupart du temps celui qui touchera la rente, devra remercier qui? Le hasard, le hasard proche parent de la nature. Qu’une pluie féconde tombe sur certaines terres à l’époque voulue et qu'elle ait pour résultat d'augmenter la récolte, ou bien qu'un industriel ait l’idée de bâtir une usine dans un petit village : dans les deux cas les propriétaires des terres en question jouiront d’une rente différentielle et il semble que les uns et les autres pourront remercier surtout le hasard.

Cette rente résultant dela situation n’a pas été envisagée par Quesnay, ceci se comprend : la nature n’y est pour rien.

Nous arrêtons là nos indications sur cette première rente, il serait inutile, pour le but que nous nous propo-

sons, de suivre Märx dans tous les tableaux qu’il a dressés.

s'attacher qu’à la culture des bonnes terres pour la production du blé; les terres fort médiocres qu’on cultive pour le blé ne dédommagent pas suffisamment des frais de cette culture ! »

Nous pouvons rappeler seulement que c’est le coût de production de la terre la moins fertile qui détermine le prix du marché ; que celui-là, jouira de la rente, qui pourra produire avec un coût de production inférieur grâce à un sol plus fertile. Enfin il faut ajouter que suivant Marx et contrairement à Ricardo, cette rente peut -s’établir, qu'on commence par la mise en culture des terres les plus fertiles ou celles des terres les plus mauvaises.

C. — La rente différentielle II. — Quant à la rente différentielle II de Marx, c’est celle indiquée aussi par Ricardo, elle doit sa naissance — comme la rente I — à ce fait que des capitaux égaux donnent des rendements inégaux ; mais ces capitaux sont appliqués sur la même terre au lieu de l’être sur des terres différentes.

Quesnay n’a pas plus soupçonné la rente IT que la rente I. Il paraît même qu'il ait eu à ce sujet des idées complètement opposées à celles de Ricardo et de Marx, Quesnay est loin de penser à la loi de la productivité décroissante, il semble plutôt croire qu’en doublant les avances, on obtiendra le double du produit net et même plus, tant il attache d'importance à ces avances. Il a dû

plutôt songer à une productivité croissante (1).

(1) Quesnay nous cite aussi un exemple où, en doublant les frais, on obtiendrait plus d’un produit net double : « On a vu par les détails précédents, que les frais de trente millions d’arpents de terre, traités par la petite culture, ne sont que de 285 millions; et que ceux que

La Rentc absolue.

À côté de la rente différentielle, Marx admet l’existence d’une rente absolue. Il dit à ce sujet : « Tous ces subterfuges ne résolvent pas le problème, qui peut être posé dans les termes suivants: Le prix du marché étant suffi- -samment élevé pour qu'il couvre le coût de production des terres À, c'est-à-dire, pour que la vente du blé récolté sur celles-ci permette de renouveler le capital avancé et donne le profit moyen, cette condition est-elle suffisante pour qu’un capital soit engagé pour la culture de ces terres, on bien faut-il pour que cet engagement se fasse que le prix du marché s'élève à un niveau tel que les térres À (les plus inauvaises) produisent également une rente (1). » Marx admet que les terres À donnent une rente. Il explique cette rente comme il suit :

Il rappelle que le coût de production d’une marchandise diffère de sa valeur. Les produits agricoles, dit-il, ont

une valeur plus élevée que leur coût de production. Dans

l’on ferait, pour trente millions d’arpents bien traités par la grande culture, seraient de 710 millions; et, dans le second, il serait de ‘1,378,000,000. De plus grands frais produiraient encore de plus grands profits. » Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 243.

(1) Le Capital, Ur, pp. 345 et 346.

l'industrie le prix est ramené au coût de production, les Capitaux se déplacent des branches où le profit est moindre vers celles où il est plus élevé. Mais ceci n’a pas lieu dans l’agriculture, « la propriété foncière agit comme une barrière qui empêche, aussi longtemps qu'il n’en résulte pas une rente, toute avance de capital pour des terres non encore cultivées ou non eneore affermées... De cette intervention de la propriété foncière il résulte que le prix du marché doit subir une augmentation plus considérable et s'élever à un niveau qui permet le payement d’une rente (1). » Le monopole de la propriété foncière a pour résultat que cette valeur du produit supérieur au coût de production, détermine Ie prix du marché : ce n'est donc plus le prix qui est cause de la rente, mais la rente qui est cause du prix (2). C’est cette dernière constatation qui nous permettra de comparer la rente foncière absolue de Marx et le produit net.

Au premier abord on serait tenté de croire qu'il y a identité entre les deux conceptions: il n'en est rien.

On pourrait voir une analogie lorsqu'une partie du pro-

(1) Id., p. 354.

(2) Zd.. p. 355 : « Dans ce dernier cas, ce n’est pas le renchérissement des produits qui donne lieu à la rente, mais la rente qui détermine le relèvement du prix. » — Ceci est le contraire de ce que Ricardo dit à propos de la rente différentielle : « Le blé ne renchérit pas parce qu’on paie une rente, mais c'est, au contraire, parce que le blé est cher que l’on paie une rente; » V. Œuvres de Ricardo, p. #1. Coll. des principaux économistes, Paris, Guillaumin, 1882.

duit net est due à un bon prix. Mais ce surplus résultant d’une réalisation particulièrement heureuse du produit net — bien que prise en considération par Quesnay — n’est pas vraiment du produit net. Il en résulte qu’il faut bien plutôt voir une dissemblance entre la rente absolue de Marx et le produit net. Cette rente absolue est analogue au profil upon alienation, elle détermine le prix. Pour Quesnay c’est le prix qui donne la rente. La rente absolue de Marx ne correspond nullement à un excédent disponible, elle n'est pas une masse de valeurs nouvelles (1), pour qu’elle naisse il ne faut pas qu’il y ait production d’un excédent, mais simplement circulation : ce qui est tout l'opposé du produit net.

En sorte que nous sommes conduits à conclure que la rente différentielle de Marx est plus proche — parce que don de la nature — du produit net que ne l’est sa rente

absolue.

(1) A propos de la rente de Marx, Komorzynsky dit avec raison : « Ainsi, tandis que la rente différentielle est comprise dans le prix de production, qui se détermine d’après le coût de production sur le sol le plus mauvais, [a rente absolue est une élévation du prix de production. » V. Komorzynski. Der dritte Band von Carl Marx, « Das Capital », Zeitschrift für Volkswirtschaft, Socialpolitik und Verwaltung. Wien, 1897, Tempsky, p. 290. |

Marx et la Nature.

Cette rente différentielle qui est un don que la Nature fait à certains privilégiés, oblige Marx dans le troisième volume, à accorder un certain rôle aux forces naturelles (1), et ce faisant il porte atteinte à sa théorie du premier livre

Et, bien qu’il soutienne encore que la terre, une chute d’eau n’ont pas de valeur (2), il est forcé de reconnaître que terre et chute d’eau contribuent à la création d’une plus-value même individuelle. Toute la plus-value due au travail humain ! La fausseté de cette assertion apparaît surtout quand on jette un regard sur la nature, à moins de prétendre que les sapins qui s'élèvent hauts et forts sur le flanc d’une montagne représentent le travail des bücherons, à moins de soutenir que la force du torrent qui fait tournet les roues d’une scierie de la Forêt-

Noire est de l'énergie humaine et que la prairie naturelle

(1) Le Capital, Win, p. 229 : « La force naturelle est, non la source, mais une base naturelle du surprofit. »

(2) Zd p. 199. « … puisque la terre n’est pas un produit du travail et n'a, par conséquent, pas de valeur », cf. p.230. « Une chute d’eau» de même que la terre ou toute autre force naturelle, n’a pas de valeur, puisqu'il n’y a pas de travail matérialisé en elle; par conséquent elle n’a pas de prix, le prix n'étant que la valeur exprimée en argent. »

baignée par le fleuve de la vallée est une invention de l’homme!

Dans le premier livre du Capital, Marx avait bien cité la phrase où Petty déclare que le travail est le père de la richesse et que la terre en est la mère; mais, à vrai dire, il avait réduit à néant le rôle de la sconde. Au fur et à mesure que Marx confronte sa théorie avec les faits, il est forcé de faire la part plus belle à la Nature : et c’est en ce sens que dans le livre II, il se rapproche une fois de

plus de Quesnay.

Nous avons vu que Quesnay et Marx avaient résolu chacun le même problème de façon différente quant à la question de la production de l'excédent disponible. Nous avons observé, au contraire, la ressemblance frappante qui existe entre la circulation du produit net et celle de la plus-value ; cette ressemblance suffit pour mettre en relief le lien étroit qui unit le dernier des Economistes classiques (1) aux premiers Economistes. Si nous voulions encore étayer cette conclusion à laquelle nous sommes conduits, nous pourrions, non plus comparer seulement le produit net et la plus-value, mais Quesnay et Marx.

Nous verrions ainsi qu’au point de vue des méthodes employées par les deux auteurs, les rapprochements sont faciles. Tous deux ont certaines idées aprioristiques pour

la mise en valeur desquelles ils bâtissent des raisonne-

(4) Qualification donnée à Marx par M. Lagardelle à son cours professé aux Sociétés savantes, année 1906-1907.

ments qui servent d’échafaudage et de soutiens. Tous deux simplifient les hypothèses sur lesquelles ils veulent raisonner. Quesnay dresse ainsi en premier lieu des tableaux simples où la production et la circulation du produit net ne sont pas entravées, puis il introduit de nouvelles données qui compliquent le phénomène ; il examine, par exemple, les effets d’un impôt indirect. Marx n’agit pas autrement ; ainsi il suppose d’abord un état social où les marchandises se vendent à leur valeur, puis ilenvisage les cas plus réels de vente au-dessus ou de vente au-dessous de la valeur. Au reste, ce faisant, tous deux emploient un procédé scientifique utilisé en physique ou en chimie. Tous deux font également appel à la méthode mathématique (1), ils accumulent les chiffres, l’un dessine des z29zags, l’autre des systèmes d'équations. Mais on doit dire que cette dernière méthode, la plupart du temps, ne leur réussit pas ; au lieu de clarifier leurs

idées elle Les obscurcit (2).

(1) Oncken, Geschichte der Nationalükonomie, erster Teil, p. 393 : « Es handelt sich dabei wirklich, wie Mirabeau es definiert hat, um « un nouveau genre de dialectique », d. h. um eine neue wissenschaftliche Methode, welche, wenn man genauer zublickt, nichts Anderes ist, als unsere moderne mathematich-demonstrative oder exakte Methode. »

(2) Quesnay avait pourtant grande confiance en ses calculs, il éerivait au marquis de Mirabea : «Ainsi, point de science en ce genre, sans la décision des calculs, elles ne seront que confusion, opinions, erreurs el administrations funestes. Réconciliez-vous donc avec les calculs. » V. Schelle, Le Docteur Quesnay, p. 397.

Kautsky dit, à propos de Marx, qu'il était un mauvais calcula-

En comparant dans leur ensemble les œuvres de Quesnay et de Marx, nous serions amenés à remarquer que l’une et l’autre contiennent une partie sociologique et une partie économique. Nous constaterions ainsi, à propos de leurs sociologies, que Quesnay et Marx désirent un avenir meilleur, un état social supérieur ; et que pour y atteindre il n’est nullement nécessaire de faire appel aux initiatives individuelles : il suffit pour Quesnay de ne’pas entraver le jeu des Lois naturelles, et pour Marx de laisser se faire l’évolution (1) qui doit aboutir au socialisme. Chez l’un et chez l’autre la constatation d’un certain fatalisme s'impose.

Nous verrions également que ces deux sociologies (2)

teur : « Marx war ein schlechter Rechner. » V. Theorien über den Mehrwert, Il, préface, p. IX.

(1) Nous devons faire remarquer que cette idée d'évolution chère à Marx, paraît totalement étrangère à Quesnay. L'époque du millénaire ] eut être atteinte, suivant Quesnay, sans transition, presque instantanément, pour Marx, au contraire, une période de gestation doit précéder la réalisation du communisme, période durant laquelle s’élabore la société future qui surgira du vieux cadre de la société ancienne, en le brisant. Que le Docteur ait été opposé à l’idée d’évolution, cela ressort du passage suivant, extrait du Despotisme de la Chine : « On croit trop généralement que les gouvernements des empires ne peuvent avoir que des formes passagères; que tout, ici bas, est livré à des vicissitudes continuelles ; que les empires ont leur commencement, leur progrès, leur décadence et leur fin. N'est-il pas évident, au contraire, que les lois qui constituent l’ordre naturel sont des lois perpétuelles, immuables, et que les dérèglements des gouvernements ne sont que des prévarications à ces lois paternelles? V. Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 660.

(2) M. Deschamps dit à ce sujet : « L'économie politique, au sens

sont assises sur une base économique. On peut dire que pour Quesnay le produit net explique toute la société, comme dans le matérialisme historique de Marx l’infrastructure économique conditionne la superstructure sociale. Chez Quesnay et chez Marx la société est divisée en classes et cette division correspond aux fonctions économiques exercées par chaque classe (1).

Enfin, il nous faudrait noter que Quesnay et Marx se sont peu préoccupés des frontières et que l’un et l’autre n'ont pas rêvé seulement le bonheur de la France ou de l'Allemagne, mais le bonheur universel.

L'indication rapide des rapprochements possibles, à un point de vue général, entre la physiocratie et le marxisme sert à mettre en pleine lumière le rapport qui existe entre les théories centrales des deux doctrines : le produit net et la plus-value. Notre parallèle pourrait donc

être élargi.

étroit et traditionnel du mot, est la base de toutes leurs conceptions sociales : cela rappelle Karl Marx et le matérialisme historique. » Cours d'Histoire des Doctrines économiques, années 1905-1906.

(1) Marx dit à propos de la division en classes des Physiocrates que les grandes classes sociales économiques sont déterminées d'après leurs fonctions : NV. Theorien über den Mehrwert, livre I, p. 86. Quesnay divise la Société en cultivateurs, propriétaires et stipendiés, et Marx en ouvriers salariés, capitalistes et propriétaires fonciers. On peut simplifier ces divisions et dire que, pour Quesnay et Marx, il n'existe, en réalité, que deux classes : l’une produit les valeurs nouvelles (produit net ou plus-value), et l’autre se les approprie.

Marx, lui-même, n’eut pas été fâché, croyons-nous, du parallèle que nous avons fait: cette assertion nous est permise après la lecture des nombreux passages où il cite les Physiocrates, souvent avec éloge, toujours avec bienveillance,procédé peu familier à l’auteur du Capital, dont les paroles cinglantes à l’endroit des autres Economistes vulgaires, sont connues de tous (1).

Cette analogie entre Quesnay et Marx est d'autant plus intéressante que l’un est le père du libéralisme (2) et l’autre le fondateur du socialisme ; et il est inutile de

rappeler que le Docteur était assez dépourvu de tendance

socialiste, lui qui disait que /e droit de tous à tout est semblable au droit de chaque hirondelle à tous les mou-

cherons qui voltigent dans l'air! (3).

(1) Voir notamment : Le Capital, I, pp. 219, 233, 399, 400.Et dès le livre I du Capital, Marx parle des Physiocrates si supérieurs à tant d'égards. p. 33; dans Theorien über den Mehrwert, livre I, il s'exprime ainsi, p. 46: « Nous reviendrons plus tard, encore une fois, sur le grand mérite des Physiocrates quant à l'analyse du capital. » Il juge ainsi leur système : « Cest, en réalité, le premier système qui analyse la production capitaliste et expose les conditions dans lesquelles il produit. comme des lois naturelles, éternelles de la production. (Mouvement socialiste, 15 janvier 1905. p. 96.)

(2) Au sujet du libéralisme de Quesnay, v. Truchy : Le Libéralisme économique dans les œuvres de Quesnay, Revue d’'Économie politique, décembre 1899.

(3) V. Œuvres de Quesnay, Droit natuvel, éd. Oncken, pp. 366 et

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L'ouvrage « Theorien über den Mehrwert ».

L'ouvrage Theorien über den Mehrwert étant de publication récente, et n'ayant pas encore été traduit, nous nous permettons de faire précéder la traduction, que nous donnons de l'analyse du Tableau Economique par Marx, des quelques renseignements suivants.

Engels, dans sa préface au second livre du Capital, annonçait la publication d’un quatrième volume, mais quand il voulut mettre ce projet de travail à exécution, da schlug ihm, der noch so voill von Arbeitsfreude und Arbeitsplänen war, der Tod die Feder aus der Hand (1). Ce fut alors Kautsky qui fut chargé de cette tâche. Le manuscrit « Zur Kritik der politischen Okonomie » qu’il fallait employer — «et qui est la suite du cahier paru en 1859 à Berlin sous le même titre (2) » — ne parut pas à Kautsky pouvoir être publié comme quatrième volume, et

(1) V. Karl Marx : Theorien über den Mehrweïrt. Erster Teil : Die Anfänge der Theorie vom Mehrwert bis Adam Smith, publié par Kautsky, Stuttgart, Dietz, 1905, préface de Kautsky, p. VII.

(2) Zd., p. VII.

Le

ille fit paraître en 1905 sous le titre de Theorien über den Mehrwert : Théories sur la Plus-Value.

L'ouvrage comprendra trois livres. Le premier: Die Anfänge der Theorie vom Mekhrwert bis Adam Smith; et le second, David Ricardo, sont parus, le troisième qui concernera Malthus et la dissolution de l'École Ricardienne paraîtra dans le cours de ceite année (1908) également chez Dietz.

Kautsky nous donne dans sa préface des détails intéressants sur la facon dont il mena à bien sa tâche et sur les difficultés qu'il rencontra.

Pour suivre le plan de Marx et se conformer au vœu d’Engels, il avait au début l’intention de publier le manuscrit - qui lui était échu avec la succession de Marx — comme quatrième livre du Capital, mais il s'aperçut que cela n’était pas possible. « J'aurais dû, dit-il, remanier entièrement d'importantes parties du livre, travail devant lequel je reculais par suite de raisons très variées que l’on comprendra aisément. Mais sije laissais, dans le livre, tous les développements, il ne pouvait plus valoir comme quatrième livre du Capital faisant suite aux trois premiers. li est maintenant un ouvrage parallèle à ces trois livres, et pour eux ce que le cahier Zur Kritik der Politischen Ükonomie était pour le premier livre du Capital : un préambule (1). » Et il ajoute un peu plus loin: « Je ne considère pas comme une perte, mais comme un gain, le fait de n’avoir pas arrangé la partie Theorien über den Mehrwert comme quatrième livre du Capital, mais de l'avoir publié dans son état primitif; tout ce que le quatrième livre aurait contenu se trouve aussi ici, mais encore, en outre, beaucoup d’autres choses qui n’auraient pas trouvé place dans le quatrième livre, qui ne sont que des répé-

(1) V Theorien über den Mehrwert, I, p. X.

titions, mais de- répétitions qui font voir les faces nouvelles d’un même sujet (1). » Le contenu de cet ouvrage est en effet fort varié: si le titre de quatrième livre du Capital ne lui eut pas convenu, on doit reconnaître que celui de Théories sur la Plus-Value ne lui sied pas non plus très bien ; et cela pour la raison fort simple qu'il y est traité de questions tout autres que de la plus-value. En outre il ne faudrait pas croire que ces volumes nous donnent l'élaboration dernière des conceptions de Marx, ni qu'ils résolvent les problèmes soulevés par les critiques du marxisme.

Ce sont au contraire les premières recherches de l’auteur, ses premières études écrites — entre 1861 et 1863 — non pour le public, mais pour l’auteur lui-mêine (2), comme cet essai d’une critique de la philosophie post-hégélienne que Marx et Engels avaient écrit pour leur propre éclaircissement et dont ils abandonnèrent le manuscrit à la critique rongeuse des souris (3).Kautsky s’exprime à ce sujet, dans lestermes suivants: « Le manuscrit marxien ne constitue pas un travail achevé. Toute sa forme montre qu’il a été écrit pour l’éclaircissement de l’auteur C’est un concept formé d’après un plan déterminé, où les pensées sont notées au fur et à mesure qu’elles se présentent . Les développements d'idées sont commencés sans être achevés, l’exposition interrompue par des digressions qui se rattachent au reste seulement par un lien très lâche, en outre le tout est écrit d’un seul trait, presque sans division (4). »

Cesdernières lignes font présumer le dur labeur auquel dut se livrer Kautsky, surtout si l’on ajoute que Marx avait une écri-

(4) Theorien über den Mehrwert, p. XI.

(2: Zd., p. XIV.

(3) Leseine, L'Influence de Hegel sur Marx, Thèse, Paris, 1907. (4) Theorien über den Mehrwert, p. XI.

ture hiéroglyphique, et que dans les manuscrits, l’allemand, le

français et l'anglais s’entre-croisent (1).

Analyse, par Marx, du Tableau Economique.

La reproduction et la circulation du capital total de la société d’après le Tableau économique de Quesnay (2).

[ Le « Tableau économique » de Quesnay, montre en quelques grands traits, comment le produit annuel dela production nationale dont la valeur est fixe, est distribué dans la circulation de manière que — les autres circonstances restant les mêmes — sa simple reproduction peut avoir lieu, c’est-à-dire la reproduction à la même échelle. La récolte de l’année précédente est naturellement le point de départ de la période de production. Les nombreux actes individuels de circulation sont aussitôt résumés au point de vue de leur mouvement caractéristique entre les masses sociales, c’est-à-dire de leur circulation entre les grandes classes sociales économiques déterminées d’après leurs fonctions.

Quesnay part de hypothèse d’un grand état dont le sol rapporte tous les ans un produit brut d’une valeur moyenne de

(1) Karl Marx, Theorien über den Mehrivert, préface de Kautsky, p. XIV.

(2) Extrait de l'ouvrage posthume de Marx : Theorien über den Mehrwert, 1, pp. 85 à 93. — Kautsky nous avertit qu’il a dû composer entièrement certains passages; mais les idées qui y sont développées sont puisées dans les notes mèmes de Marx (v. p. 85); — dans notre traduction, ces passages sont entre guillemets, comme dans l’ouvrage lui-même.

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cinq milliards de livres, les prix restant invariables. La nation comprend trois classes: la classe productive (les fermiers), la

classe stérile (tous les hommes travaillant en dehors de l’agri-

culture), et les propriétaires (comprenant les véritables propriétaires de terres, le souverain et les décimateurs).

Les avances en capital d'exploitation (les avances annuelles) que la classe productive doit employer pour la production des cinq milliards, montent à deux milliards. Deux milliards sont le produit net, le revenu des propriétaires. La classe stérile enfin emploie une avance d'un milliard pour les matières premières et consomme des vivres pour un milliard, afin de créer un produit industriel de deux milliards.

La classe productive possède, au début de la circulation, outre ledit produit brut d’une valeur de cinq milliards, encore une encaisse de deux milliards.

La circulation entre les différentes classes se passe, d’après le Tableau, de la façon ci-contre. ] (4).

Ce qui est, avant tout, remarquable dans ce Tableau et ce qui devait en imposer aux contemporains, c’est la façon dont la circulation de l’argent ne paraît être déterminée que par la cireulation et la reproduction des marchandises, en fait, par le procès de circulation du capital.

La classe F des fermiers paie d’abord, en argent, deux milliards de francs à celle des propriétaires P, Celle ci achète avec, pour un milliard de vivres à F. Un milliard d'argent reflue donc à F, tandis qu’un cinquième du produit brut est prêt à tomber de la circulation dans la consommation.

Ensuite P achète pour un milliard d’argent, un milliard de produits industriels à la classe stérile (S). Ce milliard d’argent se trouve maintenant dans les mains de la classe stérile qui

(1) V. page suivante.

Reproduction totale : 5 milliards.

Avances annuelles Revenu des Avances annuelles de la classe productive. propriétaires. de la classe stérile. 2milliards. 2nuillards. 1nüllhard.

a ———— —— — > | ES FRA Pr CS LS T7, D 4 D ER SA Se ue Sommes qui ser- f{milliard.-- D EE >lnmilliard. vent à payer les LES re revenus des Re Se propriétaires et {{milliard.-” DS les intérêts des Des + avances primi- DS DRE i 5 D LS GTR es 1milliard.-" Similliard.

Remplacement ( des avances an- 9 milliards.

nuelles ce a —— Totale 5 milliards. Totale" 2 milliards,

dont la moitié est réservée pour les avances annuelles de l’année suivante.]

achète avec lui des vivres à F. Donc, le second milliard payé par F à P, reflue vers F. D’autre part, le deuxième cinquième du produit de F, est tombé de la circulation dans la consommation. A la fin de ce mouvement, nous trouvons donc les deux milliards d'argent de nouveau réunis dans les mains de KF. Alors F, pour remplacer une partie de ses avances annuelles — celles qui se composent d'outils et d'articles manufacturés — que F use pendant la production, achète de S des articles industriels pour un milliard. Par suite de cela, la deuxième moitié du produit de S est consommée.

S, de nouveau, emploie ce milliard d'argent qu’elle a reçu pour la deuxième moitié de ses marchandises, à l’achat de la deuxième moitié de ses moyens de production comme matières premières, etc... Ce milliard d’argent reflue donc vers F.

[Done, il a circulé pour deux milliards de produits industriels et pour trois milliards de produits agricoles.]|

Il reste donc deux cinquièmes de sa production,

[D'un autre côté, il reste à compenser la moitié des avances annuelles et l'intérêt des avances primitives dans l’agriculture. Nous avons vu que Quesnay part de l'hypothèse que les avances annuelles (umlaufende Kapital) de l’agriculture montent à deux milliards. Mais, outre cela, il y a des avances primitives (fixes Kapital), bâtiments, bestiaux de travail, etc..., dont la valeur est taxée par Quesnay à dix milliards, et les intérêts à 10 0/,, soit un milliard. Il ne comprend pas cela comme plus-value, mais comme frais de réparation, d'entretien des bâtiments, de renouvellement des bestiaux et comme l’accumulation d'un fonds destiné à compenser les pertes causées par de mauvaises récoltes, des épizooties, des crues, etc., destiné aussi, autant que possible, à améliorer le sol et à étendre l'exploitation. Ce troisième milliard correspond donc, en général, à cette partie de la valeur des avances primitives, qui est égale à leur usure annuelle, et qui reparaît dans la valeur de la production annuelle, Ce troisième milliard est consommé, en grande partie, au dedans de l’agriculture qui l’a produit (en vivres pour les ouvriers occupés aux bâtiments, en bestiaux supplémentaires, en réserves pour les états de crises etc...) La somme du capital circulant consommé par an et du fonds destiné à compenser les usures annuelles monte à trois milliards. De cette partie du produit brut qui correspond à ce capital consommé, on ne vend qu’un milliard et on achète avec lui des produits industriels. Les deux autres milliards sont des produits consommés par l’agriculture elle-même. Ces derniers ne circulent donc pas.

Nous trouvons donc à la fin du procès total, du côté de l’agriculture, pour un milliard de produits pour l’industrie et pour deux milliards de produits de l’agriculture elle-même, qui représentent les éléments de son capital circulant et du capital destiné à compenser l’usure des avances primitives de l’année précédente ; du côté de l’industrie. nous trouvons des matières pre-

mières pour un milliard et des vivres pour un milliard, afin de continuer la production industrielle. La reproduction à la même

échelle, jusqu’à la récolte prochaine, est donc garantie.]

Même du point de vue de Quesnay, d’après lequel, en effet, toute la classe stérile se compose des salariés, on voit déjà, d’après le Tableau, la fausseté de ses hypothèses.

Chez la classe productive, les avances primitives (das fixe Kapital), sont supposées comme le quintuple du montant des avances annuelles (des umlaufenden Kapitals). Chez la classe stérile, il n’est pas fait mention de cet article de compte, ce qui, naturellement, ne l’'empèche pas d’exister. De plus, il est faux que la reproduction soit égale à cinq milliards. Elle atteint sept milliards, d’après le Tableau lui-mème : cinq du côté de la classe productive et deux du côté de la classe stérile.

La production de la classe stérile monte à deux milliards. Cette production se compose d'un milliard de matières premières, qui entrent, en partie, dans le produit et compensent, en partie, l’usure des machines (dont une partie de la valeur s’est incorporée dans le produit); et d’un milliard de subsistances consommées pendant le travail.

Ce produit entier est vendu aux propriétaires et à la classe stérile, d’abord, pour remplacer les avances en matières premières, ensuite, pour recevoir les vivres de l’agriculture. Il ne reste donc absolument rien de la production industrielle pour la propre consommation de la classe stérile et moins encore pour l'intérêt et le profit.

C'est ce que comprend bien M. Baudeau (ou Letrosne) et il en donne l'explication en disant que la classe stérile vend son produit au-dessus de sa valeur, qu’ainsi, ce qu’elle vend deux

milliards, vaut seulement 2 milliards — x. Le profit et même la consommation en subsistances nécessaires, dela classe stérile ne peut être expliqué que par une élévation du prix des marctan dises au-dessus de leur valeur. Et ici les Physiocrates retombent nécessairement dans le système mercantile, dans « le profit upon alienation ». Voilà pourquoi la libre concurrence des industriels est si nécessaire, pour qu’ils ne trompent pas trop les paysans producteurs. D'autre part cette libre concurrence est nécessaire pour que les produits de l’agriculture soient vendus à un bon prix, qu’ils s'élèvent au-dessus des prix du pays, par la vente à l’étranger, car on suppose un pays exportant du froment, etc.

[Malgré tout cela, le Tableau était une idée très ingénieuse.]|

C'était un essai de représenter le procès entier de production du capital comme un procès de reproduction, la circulation seulement comme la forme de ce procès de reproduction ; la circulation de l’argent seulement comme un ‘élément de la circulation du capital; d’enfermer en même temps dans ce procès de reproduction la source du revenu, l'échange entre le capital et le revenu, le rapport de la consommation reproductive et de la consommation définitive. d’enfermer dans la circulation du capital, la circulation entre les consommateurs et les producteurs (c’est-à-dire entre le capital et le revenu), enfin de représenter la circulation entre ces deux grandes parties du travail productif : production des matières et industrie, comme élément de ce procès de reproduction ; et tout cela dans un tableau qui en effet ne comprend que cinq lignes joignant six points d'aller et Tetour, dans le premier tiers du xvin® siècle, la période d’enfance de l’économie politique. C'était sans doute l'idée la plus ingénieuse dont l'économie politique se fût rendue coupable jusque là.

[On comprend par là] la phrase hyperbolique du marquis de

Mirabeau, qu'Adam Smith cite avec quelque ironie : « Depuis l'origine du monde il y a eu trois grandes découvertes. La première fut la formation de l'écriture... la seconde linvention de l'argent... la troisième c’est le Tableau économique. Le résultat et le couronnement des deux autres. »

Quant à la circulation du capital, son procès de reproduction, les différentes formes qu’il prend durant ce procès de reproduction, le rapport de la circulation du capital avec la circulation totale, non seulement l'échange entre le capital et le capital, mais aussi l'échange entre le capital et le revenu, Smith, en fait, n’a été que l'héritier des Physiocrates et il a seulement classé et identifié plus exactement les articles de l'inventaire, mais il n’a guère développé et interprété l’ensemble du mouvement aussi justement qu’il était exposé dans le Tableau économique, malgré les fausses hypothèses de Quesnay. D’ailleurs quand Smith dit ensuite des Physiocrates : « leurs travaux ont été sans doute de quelque utilité pour leur pays » c’est une expression si modeste qu’elle semble manquer de modestie si l’on considère par exemple l’œuvre d’un Turgot, un des pères directs de la Révolution française.

Vu: Le Doyen, Vu : Le Président de la Thèse, Ch. LYON-CAEN. A. DESCHAMPS.

Vu et permis d'imprimer :

Le Vice-Recleur de l’Académie de Paris,

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