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PREMIÈRE PARTIE Les Mémoires du professeur Auguste Charaux

Enfant, élève à Pont-à-Mousson et à Metz {1832-1851)

Mon père, Firmin Charaux, avait encore eu pour professeurs, quand il fit ses études, des hommes de l'ancien régime, des religieux sécularisés, un chanoine régulier, un Prémontré entre autres, et un principal qui était un chrétien et un homme de bien.

Même ses premiers collègues, quand il fut professeur, étaient des hommes de foi, plus ou moins altérés, sans doute, par les traditions du jansénisme, mais dignes, malgré tout, d'enseigner et d'élever la jeunesse. C'étaient M. Mathieu Droz, qui avait jadis succédé au poète Gilbert, M. RoUy, qui n'aurait pas manqué la messe, les vêpres et même le salut du dimanche, et M.Jacob, qui avait été précepteur dans une famille aristocratique sous l'ancien régime.

Cependant un certain professeur détonnait déjà sur le reste. Un dimanche, il retint, à la maison, mon père encore célibataire, pour lui dire des vers satiriques qu'il avait composés contre un de ses collègues. Il aimait, à vrai dire, à se réjouir un peu plus qu'il ne fallait dans les vignes du Seigneur ; mais c'était en tout bien, tout honneur, sans soulever le scandale, et sans cesser d'être un fort honnête homme.

Le chanoine régulier Lahette avait longtemps brillé, dans les mathématiques spéciales, au collège de Pont-à- Mousson, et fait recevoir nombre d'élèves à l'école polytechnique.

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Un autre chanoine régulier avait été le professeur, puis le collègue de mon père. Tout sourd qu'il était, il savait se faire respecter. Mis à la retraite, il aimait, aux jours gras de chaque année, à réunir ses anciens collègues dans un repas plantureux. La chair de porc en faisait l'ornement principal, et mon père, doué cependant d'un des meilleurs estomacs du monde, goûtait, la nuit suivante, un sommeil moins paisible que de coutume. La choucroute alsacienne, les délicieuses petites saucisses, et le boudin chaud comme braise en étaient la cause.

J'ai parlé tout à l'heure d'un Prémontré. C'était un digne homme qui fut quelque temps principal intérimaire. Il mourut en 1815, lors du passage des Alliés, et son cercueil, par un temps de neige, traversa les rangs des Cosaques qui venaient de descendre, au galop de leurs chevaux, la côte de Mousson.

Tels étaient, jusque vers 1830, et même un peu après, les dignes régents, comme on les appelait, qui avaient enseigné au collège de ma ville natale.

Mais le principe sur lequel Napoléon I^^ avait fondé l'Université de France était révolutionnaire : de parti pris, il confondait dans une même éducation les enfants de tous les cultes, cathoUques, protestants et israéhtes. De ce principe vicieux devaient sortir, un jour ou l'autre, des hommes dont le jugement serait faussé, dont les convictions religieuses seraient ébranlées, et qui, devenus à leur tour éducateurs, seraient au-dessous de leur tâche.

C'est ce qui arriva. Aussi, quand j'entrai au collège, en 1844, comme élève de sixième, quel changement, quelle révolution !

Notre professeur était un petit homme, Vosgien de nciissance. Il s'occupait aussi peu que possible de ses élèves. Nous étions quinze ou seize dans sa classe, qui se faisait dans une de ces grandes salles où les Pères Jésuites, fonda-

teurs de rétablissement, avaient autrefois enseigné. Les fenêtres, qui donnaient sur la Moselle, formaient des embrasures profondes ouvertes dans des murs d'une épaisseur formidable.

Un détail donnera l'idée du peu de discipline qui régnait parmi nous. Un jour, après une période de froid rigoureux, nous entendîmes, dans une débâcle de l'hiver, les glaçons se fendre et aller, avec un vacarme épouvantable, se briser contre les arches du pont romain qui sépare la ville en deux. D'un élan unanime, les gamins se précipitèrent hors des bancs dans l'embrasure des fenêtres, pour jouir du spectacle après avoir entendu le bruit. La plupart grimpèrent même sur les appuis pour mieux voir. Seuls quelques timides restèrent sur le carrelage. Quant au professeur, assez surpris de l'incartade, il resta muet, je ne dirai pas dans sa chaire, car il n'y mettait jamais les pieds, mais à côté de nous.

Parfois debout et immobile, en effet, le plus souvent il se promenait dans toute la longueur de la salle. A certains moments, il nous tournait le dos, et nous en profitions pour causer, rire, nous pousser, faire mille singeries.

Il y avait parmi nous un crétin de la plus belle espèce. Quand il avait fait quelque fredaine, le professeur, pour le punir, l'installait sur une chaise défoncée, au miheu de la classe, et l'exposait à la risée de ses camarades. En huitième, ce garçonnet avait été un prodige ; en sixième, déjà il échouait piteusement, victime, on peut le dire, de l'ambition de ses parents. Ceux-ci étaient de petits merciers, étroits et jaloux ; au lieu de faire de leur fils un honnête artisan, ils avaient voulu le lancer dans les études ; ils étaient cruellement punis, car c'était, au suprême degré, un fruit sec.

En somme, nous n'apprenions rien, ou à peu près rien, si bien qu'un beau jour, un de mes condisciples, surnommé

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Renardus rusus parce qu'il avait ainsi traduit l'expression « renard rusé », ne sut pas, dans sa mémoire paresseuse, trouver vingt mots latins quelconques qui devaient lui faire pardonner je ne sais plus quelle gaminerie.

Voilà pour la tenue et l'enseignement. Quant aux commandements de Dieu et de l'Église, ces galopins-là ne s'en inquiétaient guère. Des seize élèves qui composaient alors la sixième, seul je suis resté attaché à la religion, protégé par l'excellente éducation que m'avaient donnée mes parents chrétiens.

Mon professeur de sixième savait l'allemand, et il l'enseignait en différentes classes. C'était, parmi les élèves, à qui montrerait le plus de mépris pour la langue de ceux qui nous avaient vaincus en 1814 et 1815 ; on prenait plaisir à se faire mettre à la porte et à ennuyer le malheureux maître : il représentait l'ennemi héréditaire, il payait pour lui. Rien de plus absurde, dira-t-on... Mais parlez donc de raison à des enfants qui ont entendu cent fois, au foyer paternel, le récit des insolences et des brutaUtés prussiennes.

La tradition a persisté longtemps ; peut-être se continue-t-elle encore. J'ai vu, en effet, un infortuné professeur au lycée de Metz, deux fois détesté, pour son enseignement d'abord, puis pour son nom qui était abominablement prussien. Il souffrit, en quelques semaines, tout ce que l'on peut souffrir de la part de la gent écolière.

Dans un billet qu'il adressait un jour au censeur des études, il écrivait que « la tempête avait diminué d'intensité ». La tempête, c'était le tapage assourdissant dont les élèves le gratifiaient tous les jours. Cette accalmie ne dura pas, et, en fin de compte, le malheureux fut réduit à disparaître.

Mon professeur de sixième mourut jeune, frappé d'apoplexie en pleine rue. Pendant tout le temps que j'avais vécu

SOUS sa férule, je ne lui avais connu qu'un seul gilet auquel manquait toujours le même bouton.

Mon professeur de cinquième avait, dans sa classe, un peu plus de tenue et d'ordre que le précédent. Il se nommait Léopold. Pourquoi l'avait-on surnommé Coco ? Je n'en ai jamais rien su. C'était un philosophe à sa façon. Il s'était bâti dans le roc, sur un sommet des Alpes, une espèce d'ermitage où il allait passer ses vacances et d'où l'œil embrassait une vue délicieuse sur les montagnes. Visà-vis des élèves, il se donnait des apparences de justice rigide et quelque peu pharisaïque. Mais le dévouement ne l'étouffait pas, car je ne me rappelle pas que ni lui, ni le précédent nous ait jamais corrigé un devoir.

D'habitude, il trônait solennellement dans sa chaire. Mais de temps à autre, il avait des colères provoquées par la malice de quelqu'un d"entre nous. Alors, à bout de patience, transporté, pâle d'indignation, il descendait d'un bond et se précipitait sur le coupable. Je le vis, un jour, poursuivre de banc en banc un élève qui ne se laissait pas prendre ; quand il l'atteignit, il le saisit à la gorge, le secoua vivement, et, après lui avoir lancé quelques épithètes d'ailleurs bien méritées, reprit le chemin de la chaire, encore tout ému.

En été, à la classe de l'après-midi, il lui arrivait parfois de sommeiller doucement. N'ayant pas de store pour nous préserver du soleil, nous tâchions d'y suppléer en dressant un tableau noir contre la fenêtre. Une fois, ce tableau nous procura une joie mahcieuse, dont je me souviens encore comme au premier jour. Un gamin demanda, par signe, la permission de sortir, et par un mouvement de tête que provoquait peut-être le sommeil, le professeur l'accorda.

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L'élève alors de se diriger vers la porte et de l'ouvrir avec violence, de façon à établir entre cette porte et la fenêtre un fort courant d'air. Ce courant jette le tableau par terre avec un grand bruit ; le professeur éveUlé sursaute dans la chaire, et nous nous précipitons avec ensemble sur le tableau tombé, pour le remettre en place, et, au besoin, recommencer.

Ce n'est là qu'une gaminerie, évidemment, aussi bien que le combat, à coup de gifles, de deux écoliers, sous les yeux impassibles du maître. Mais voici qui est plus grave. Notre professeur ayant été obUgé de s'absenter plusieurs semaines pour aller recueillir une succession dans les environs de Paris, on nous mit sous la garde d'un maître d'études. Plus' de classes, plus de leçons, plus de devoirs ; nous étions là, parqués, pour ainsi dire, sous l'œil d'un gardien sans autorité. Je laisse à penser si ces gamins, presque tous élevés par des parents impies et gouailleurs, s'en donnèrent à cœur joie, lisant n'importe quoi, lançant des insolences, et secouant le joug comme des poulains en liberté. Sur ce dernier point, du reste, leur professeur devait bientôt les imiter ; car, en 1848, lui et plusieurs de ses collègues participèrent, au moins par leurs discours et par leurs écrits, au mouvement révolutionnaire, jusqu'à faire dire qu'ils avaient trempé leur plume dans l'encre rouge.

Le principal du collège était alors un Normand. Il avait été marié à une sorte de folle et en vivait séparé, bon homme au demeurant, assez gros, courbé comme sous le poids des sollicitudes. En même temps, il était professeur de rhétorique, habituellement indolent, parfois paresseux avec délices.

Son passage dans les classes, le samedi matin, ne manquait pas d'intérêt. Il aimait les grands mots, et nous ne le comprenions pas toujours. C'était, en somme, un pédant sentencieux.

Après six ans de séjour (de 1840 à 1846) il partit pour Haguenau, dans d'heureuses conditions d'arrondissement pour sa bourse ; car, pour diriger son internat, qui comprenait une cinquantaine d'élèves, il avait eu la chance de rencontrer trois Lorraines, trois sœurs, vieilles filles fort débrouillardes, industrieuses, économes et intéressées pour leur maître au moins autant que pour elles-mêmes. On ne put, sans sourire, voir figurer dans les bagages du partant une grosse caisse, le plus voyant des instruments qui composaient la musique organisée au collège par ses soins.

Quelle était la religion de cet homme ? Dans le fond du cœur, il était catholique, sans doute, mais je crois bien qu'il avait la tare universitaire de l'indifférence. Car je n'ai jamais vu un principal ou un proviseur faisant ostensiblement ses pâques ; peut-être quelques-uns les faisaient-ils à la sourdine. La reUgion des lycées est toute administrative, toute de façade, et destinée à satisfaire, en quelques villes encore profondément chrétiennes, aux nécessités de la concurrence ou de l'opinion.

En 1846, nous eûmes un nouveau principal, d'origine italienne. De taille médiocre, de teint olivâtre, maigre, vif, la démarche rapide, un bras étendu comme pour maintenir en équihbre son buste fragile, il avait, pour tous les gens en place et tous les gros bonnets de l'endroit, les saluts les plus obséq;'ieux. Il s'était, par son habileté, rendu maître du maire de la ville, et il en obtenait, malgré la lésinerie administrative, à peu près tout ce qu'il voulait. Très actif, chrétien pratiquant autant qu'il m'en souvient, très au courant du glorieux passé de Pont-à-Mousson et de ses annales universitaires, il remit le collège sur un bon pied et attira, par son aimable accueil, nombre d'élèves de la ville et du dehors.

Bien plus, le jour de la rentrée nous vit tous réunis à l'église St-Martin, l'ancienne collégiale des Pères Jésuites,

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pour une messe du St-Esprit à peu près inconnue jusque-là. Le curé-doyen de la paroisse nous adressa la parole ; il ne manquait pas d'éloquence quand il avait pris le temps de se préparer. Cette journée fut comme un pâle reflet des temps antiques, où la Compagnie de Jésus luttait victorieusement contre le Protestantisme, le faisait disparaître de la ville et le refoulait dans l'Allemagne luthérienne. Et nos pieds pressaient les dalles sous lesquelles reposaient, après un dur labeur, les religieux lutteurs oubliés des ingrates générations.

Cet état de choses, cette restauration chrétienne du collège, plus spécieuse que réelle, dura six ans, mais en diminuant toujours. Et j'ai le souvenir pénible d'un de mes condisciples qui, après son échec au baccalauréat, obtint de la faiblesse du principal d'être, pour ainsi dire, pensionnaire hbre au collège. De cette hberté il abusa jour et nuit, et avec une telle frénésie qu'il mourut à vingt et un ans. Sa destinée est encore une énigme pour moi, et ce fut pour sa mère, qui avait pu, heureusement, lui donner les derniers soins, religieux et autres, un deuil qu'elle porta

jusqu'au tombeau.

A quatorze ans, j'entrais en quatrième (1846). Le nouveau principal avait transporté une partie des classes au premier étage, et notre professeur, homme positif, avait obtenu que la sienne fît face, par la rue du collège, à sa propre demeure, située dans le bâtiment habité autrefois par les reHgieux. Il pouvait ainsi, de sa chaire, avec un peu de bonne volonté, apercevoir, allant et venant, ses enfants et sa digne femme. Quand il nommait les Jésuites, il avait un certain petit clignement de l'œil et un mouvement ironique de la tête, qui voulaient dire beaucoup de choses, et qui, en réahté, ne disaient rien, car il était aussi ignorant

Le professeur Augusle Charaux.

que possible du glorieux passé de la Compagnie, ou il ne la voyait qu'à travers le brouillard voltairien du XVIII® siècle.

Du reste, ce n'était pas un impie, mais plutôt une sorte de janséniste par tradition, et qui eût été fort embarrassé de définir le jansénisme. Il allait à la messe le dimanche ; mais il ne communia guère que pour mourir. En ce tempslà, on voyait en effet de braves gens qui allaient se confesser au moins une fois l'an, mais qui s'arrêtaient là, et qui n'auraient pas voulu, pour tout au monde, passer du confessionnal à la Sainte Table.

Comme professeur, il était supérieur à ceux que j'avais eus précédemment, et c'est grâce à lui que j'ai su et sais encore certaines choses. Je n'avais pas obtenu, jusqu'alors, grand résultat ; il me piqua d'honneur, me compara à mes deux frères ^nés, des modèles, me fit pleurer et me changea d'un trait. A Pâques, j'4tais premier en excellence.

Il avait le tort, parfois, d'entamer avec ses élèves des discussions dans lesquelles il n'avait pas toujours le dernier mot. Alors la classe devenait la cour du roi Pétau.

Il avait fait, de mon bon père, le confident de sa longue brouille avec le principal d'autrefois, et il lui arrivait de le retenir, au sortir de la classe, à deux pas du collège et des oreilles de l'intéressé, pour lui conter des misères et des détails de rien ^.oxquels il attachait de l'importance. Quand le nouveau principal arrivé en 1846 se fut emparé habilement de ce petit chef de clan, mon père ne le revit plus : il avait toujours hâte de regagner sa demeure. Au fond, c'était un très médiocre pçrsonnage, qui se donnait des airs indépendants et affichait un certain mépris pour sa profession ; un petit bourgeois se félicitant d'avoir, par suite de son mariage, la bourse assez garnie ; un antimilitariste faisant montre d'être attaché avant tout à sa propre sécurité ; en somme, un homme honnête, mais peu

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intelligent et resserré, avec un égoïsme non dissimulé, dans les intérêts de sa petite famille. Vulgaire dans sa tenue, jusqu'à déjeuner, en surveillant nos compositions de fin d'année, d'une ou deux pommes qu'il pelait devant nous, il n'avait rien certes, absolument rien des savants religieux dont il occupait la classe et la demeure.

C'était mon père qui enseignait en troisième et en philosophie. Sa classe, mal éclairée, était une sorte de salle borgne, faisant l'angle avec le pavillon qui servit longtemps de demeure au principal. Je me contenterai de dire de lui que c'était bien l'homme le plus digne d'instruire et d'élever la jeunesse. Mon cœur, en y pensant, se sent ému de la plus fiUale reconnaissance.

Faute d'un professeur de seconde, le chef de l'établissement, qui n'y regardait pas de si près, ni d'assez près, nous fit sauter cette classe importante des humanités pour nous installer, bon gré, mal gré, en rhétorique. Pour comble, nous eûmes pour professeur un principal en disgrâce. Sa femme très nerveuse, très désolée de la mésaventure de son mari, était souvent malade ; cela nous donnait congé ; car alors, on nous plaçait momentanément sous la direction du principal de Pont-à-Mousson, lequel avait bien autre chose à faire. D'autre part, l'enseignement de notre professeur, quand il était là, se ressentait du chagrin que lui causait son infortune. Qu'on juge par là de nos progrès.

Je perdis à cette époque l'un de mes meilleurs condisciples ; charmant enfant, aussi ingénu que possible, il mourut à seize ans d'ime maladie de langueur, après avoir, pour son rétabUssement, essayé de tous les traitements, y compris l'hydrothérapie. Je l'aimais, et sa mort est un souvenir de deuil sur mon lointain printemps.

Un autre enfant me revient à la mémoire. Il était petit, mahngre, avec un teint de cire. Il avait fait avec moi sa

première Communion ; il ne put la renouveler l'année suivante, et monta au ciel dans les premiers jours de mai. Entre nous, enfants, on se racontait qu'un ange était venu le chercher sur son lit de mort en lui disant : « Viens à moi ; je viendrai à toi, car toi aussi tu es un ange ». Le jour où on le conduisit au cimetière était un dimanche. Il faisait im temps délicieux ; l'air était pur, le ciel bleu, le parfum des fleurs embaumait la campagne. Et cependant je ne sais quelle sensation douloureuse, du corps et de l'âme à la fois, ne laissait pas de m'étreindre; c'était comme une vague désolation qui contrastait avec la beauté de la nature renaissante. Je n'aurais pu définir ce qui se passait en mon cœur troublé, et, aujourd'hui encore, je ne me rappelle pas, sans une émotion pénible, ce jour du départ d'un enfant pour le paradis.

Mais rentrons en rhétorique. Nous étions peu nombreux, car les lycées et surtout les collèges racolent, presque partout, les enfants de la petite bourgeoisie, ceux des fournisseurs, des fonctionnaires, des ennemis de la religion ; or, de classe en classe, tout ce petit peuple s'égrène. Malgré cela, notre cancre de sixième avait persisté à nous suivre et à ne rien faire ; et notre groupe s'était enrichi (c'est le mot) d'un excellent garçon de St-Mihiel, dont le château seigneurial dominait ".n ravissant paysage, dont la noblesse incontestée remontait au temps des croisades et dont le christianisme juvénile avait la saveur d'un bon fruit qui ne demande qu'à mûrir.

Quant à l'esprit du collège, il était redevenu à peu près ce qu'il était sous l'ancien principal. Les passions et l'impiété précoces avaient repris pied à pied le terrain perdu, et elles étaient certainement contagieuses, à cause du respect humain des élèves n'osant pas faire autrement que les autres, à cause aussi de l'impuissance et du peu de conscience de la plupart des surveillants.

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Je ne quitterai point cette peinture du collège de Pont-à- Mousson sans dire un mot d'un parfait original qui y avait été, lorsque j'étais tout jeune, professeur de mathématiques et collègue du Père Laliette. Ses études élémentaires terminées, il avait fait à pied le chemin de Pont-à-Mousson à Paris, pour y étudier les sciences sous des maîtres habiles. De retour au pays, il y enseigna longtemps. Comme le bon sens était loin d'être toujours son fait, on lui donna sa retraite un peu plus tôt qu'il n'aurait voulu. Il en accusa tous ses collègues, et, quand U rencontrait mon excellent père sur le pont de la Moselle, il détournait la tête et crachait dans la rivière pour ne point le saluer. Je vois encore, dans ma mémoire, les lunettes qui couvraient ses yeux mécontents et l'air de déû avec lequel il rejetait sa tète en arrière.

Quand il fut près de mourir, il appela mon père pour lui serrer la main, en signe d'amitié. Il avait demandé à être inhumé dans son viUage natal, à quelques lieues de Pont-à- Mousson. Après la messe qui fut dite pour lui à St-Martin, les parents, les amis, les élèves le conduisirent avec le clergé jusqu'à une charrette qui reçut son cercueil en guise de corbillard, et le curé de la paroisse lui adressa, en latin, le dernier adieu. Tout enfant que j'étais, j'ai retenu quelques mots de cette harangue adressée par le prêtre au nom de Dieu.

J'appris la philosophie sous la direction de mon père. A ma sortie de classe, après avoir joui de mes vacances, je partis, pour Metz et pour la gloire, en compagnie de ma mère. Je dis « pour la gloire », car je ne rêvais qu'épaulettes et batailles ; j'avais d'ailleurs, je pense, l'âme d'un soldat, et j'aurais fait bonne figure d'officier, si, pour entrer à St-Cyr, il eût suffi d'être un littérateur.

Mais de tous les tableaux noirs couverts de figures géométriques ou de signes algébriques, j'avais une pro-

fonde horreur ; même les voir m'était antipathique. En vain mon oncle maternel, alors malade et domicilié à Metz, me témoignait toute l'amitié possible, et me donnait, de son lit, des répétitions joumaUères; à peine avais-je compris un point particulier, que sa Uaison avec le point précédent m'échappait. J'avais aussi peu de succès chez mes professeurs de dessin et d'allemand.

Je n'avais de goût, avec un peu de joie, qu'au cours de littérature française. Notre professeur, assez fort d'apparence, était un ancien élève de mon père. Je fus placé second en narration, sur le sujet « Départ des petits Savoyards », pendant que mon professeur de mathématiques, l'œil froidement railleur derrière ses lunettes, constatait devant tous, au tableau noir, mon insuffisance sur le chapitre des sciences exactes.

Du coup, mon parti fut pris. Profitant d'un congé que je passais à Pont-à-Mousson, sans rien dire à mon oncle dont l'œil avait surpris mon air inquiet, je rentrai chez mes parents, et leur dis que je renonçais à S^-C}^', à l'épaulette, â tous mes rêves, et que mon épée serait une plume. Mon père eut beau chercher à ébranler ma résolution, et accumuler, pour me faire retourner à Metz, les plus beaux, les plus justes motifs. Tout fut inutile.

Je me remis au travail pour conquérir le baccalauréat, interrompant de temps à autre mon étude pour faire à mon frère aîné Charles, alors de retour de Paris et convalescent, des lectures grecques, latines ou françaises qui, depuis, du reste, m'ont été avantageuses. Le 19 juillet, j'emportais de Nancy la promesse écrite du parchemin qui devait faire de moi, un jour ou l'autre, un professeur dispensé du service militaire par l'engagement de demeurer dix ans au service pacifique de l'Université de France. Ni officier, ni soldat, j'allais être maître d'étude.

Maître d'étude à Rambervillers (1851-1852)

Le 19 octobre 1851, à dix neuf ans, j'arrivais à Nancy vers dix heures du matin. Il faisait un petit froid piquant, un temps de vendange. A quelques pas de la porte St-Nicolas, je descendis avec toute ma fortune, renfermée dans une malle qui m'a servi pendant toute ma vie, après avoir plusieurs fois traversé la France en long et en large. Je ne la regarde jamais sans une certaine sj^mpathie. A cette époque, il y avait encore des malles et des caractères solides ; les commerçants étaient de braves gens. Trente ans après, d'autres malles, en pure camelote, se vendaient plus cher : la conscience des marchands s'était élargie.

J'avais, le matin, embrassé ma mère et ma petite sœur ; celle-ci ne savait pas trop ce que signifiait mon départ. Mon père vint me rejoindre vers onze heures, et m'emmena déjeuner à la « Poire d'or », près du grand séminaire, chez un aubergiste qui avait la clientèle du clergé et une honnêteté proverbiale, mais qui ne fit pas fortune. Ce fut mon dernier repas d'homme libre ; le suivant allait être celui d'un fonctionnaire. Après plus de cinquante ans, j'en sens encore, au fond de mon cœur, comme une impression glaciale d'esclavage. Dieu me mettait, pour commencer, dans un moule bien dur ; il savait mieux que moi ce qui me convenait, et je l'en remercie.

C'est à Nancy que mon père se proposait de me quitter, me laissant seul achever le voyage. Il m'entretint quelque temps de mes devoirs, me prêta ce qu'il put de son expérience et me conseilla d'être à la fois doux et ferme. La voiture, la patache, pour mieux dire, arrivait ; après un dernier embrassement, j'y montai. EUe partit.

Jusqu'à la porte St-Nicolas, je ne quittai jamais mon père du regard ; son ombre se dessinait dans le brouillard d'octobre. La porte dépassée, je ne le vis plus.

Un grand monsieur, qui était assis dans la diligence vis-à-vis de moi et voyait ma tristesse, devina qui j'étais : a vous êtes peut-être, me dit-il, le nouveau maître d'étude qu'attend le principal du collège de Rambervillers, le fils de M. Charaux, si avantageusement connu dans le pays.

— Oui, lui répondis-je, à demi pleurant.

— Eh bien, alors, reprit-il, faites-moi le plaisir, quand vous aurez quelque temps libre, de venir me voir au faubourg d'Épinal, où j'habite. Ma femme et moi, nous serons heureux de vous recevoir ».

Ce fut un peu de baume jeté sur ma douleur. Bientôt du reste, le brouillard se dissipa, et le soleil d'une splendide journée d'automne vint à son tour me consoler. Quant à la compagnie, à part le monsieur du faubourg d'Epinal, elle n'était pas merveilleuse, et je n'ai pas oubhé les plaisanteries vulgaires et cyniques d'un négociant qui allait, comme nous, à Rambervillers ; c'était encore, dans un bourgeois de 1830, le reflet grossier de Voltaire.

Il faisadt nuit noire quand la voiture me débarqua, à deux pas de la passerelle qu'on a construite pour donner accès à l'ancien couvent de Bénédictins qui sert actuellement de collège. Le cocher postillon, qui m'avait accompagné jusque-là, me réclamant plus que je ne lui devais, nous eûmes ensemble une altercation. Dans ce silence, ces ténèbres et cette soUtude, il aurait pu me faire un mauvais parti ; l'affaire ne s'envenima point : mon ange me gardait.

Une minute après, je pénétrais dans le collège. Le principal m'attendait, ainsi que sa dame et son neveu, pauvre orphelin laid et peu doué.

Mon chef était assez grand et très chauve ; Normand de

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naissance, il était presque toujours enveloppé dans sa robe de chambre. Malgré son air irascible, il était, au fond, bon homme et plutôt chrétien qu'autre chose.

Sa femme était une ancienne institutrice, sèche, précieuse, assez laide, qui avait uni ses quarante-quatre printemps aux quarante-quatre hivers de celui qui avait l'honneur d'être son époux. Elle avait recueiUi chez elle son père, vénérable vieillard de 76 ans, et ancien volontaire des guerres de la première Répubhque. Bien des fois, il me conta ses vieux souvenirs, entre autres le passage de Voltaire à Rambervillers. Le philosophe y avait séjourné une nuit chez un bourgeois, nommé Boileau ; quand il le quitta au matin pour reprendre sa berhne, faisant aUusion au poète du XVIIe siècle, il lui tendit la main en disant : « De Boileau à Voltaire, on ne peut que se serrer la main )\

Mon premier repas officiel fut assez triste. A la même table mangeaient, avec la famille du principal, deux pensionnaires ayant un peu dépassé l'adolescence. Le plus âgé mourut, à quelques années de là, sous les murs de Sébastopol ; c'était un assez pauvre sire, d'une précocité qu'il eût mieux valu ne pas avoir. L'autre se lança, et se ruina dans l'industrie.

Le lendemain de mon arrivée, je faisais visite, avec mon principal, au maire républicain de l'endroit, et le surlendemain je montais dans ma chaire de maître d'étude. Mes trente à quarante élèves, qui avaient de six à dix-huit ans, durent voir avec étonnement des larmes couler de mes yeux. Eh ! oui, je pleurais. Je n'avais que dix-neuf ans ; je n'avais jamais connu que la vie de famille, et il m'avait fallu être séparé de mes parents pour sentir combien vivement je les aimais. Si l'on m'avadt transporté en Sibérie, je n'aurais pas eu plus froid au cœur. Un instant mon principal crut qu'il devrait me rendre à ma famille, à la-

quelle j'écrivais les lettres les plus douloureuses qu'il fût possible d'imaginer.

Mais les réponses de mon père étaient pleines de fermeté autant que de tendresse. Je repris courage. Je me mis à compter les jours qui me séparaient des vacances de Pâques ; je les écrivis, un par un, ces jours de malheur, sur une feuille de papier, et chaque semaine je me donnai la joie d'en effacer sept d'un trait.

Et puis, nous eûmes quatre jours de congé au nouvel an. Il faisait un froid de loup. Je n'en pris pas moins le coche à 5 heures du matin. Quand j'arrivai à Gerbevillers, j'étais à moitié mort de froid. Une burahste compatissante, me voyant si glacé, me conseilla d'ôter mes bottes et de me chauffer auprès de son poêle. Je profitai de son offre, et, sorti de mon engourdissement, je pus remonter en voiture, arriver à Nancy à ii heures, me réconforter près du séminaire à la « Poire d'or », prendre la diligence et débarquer à Pont-à-Mousson à six heures du soir. J'y passai quarantehuit heures, et, le quatrième jour, je rentrai à RambervUlers. En plein hiver, voyager deux jours sur quatre pour voir ses parents l'espace d'un éclair, c'était rude ; je ne le regrettai pas : rien n'est bon comme la vie de famille.

Date mémorable ! C'est pendant ce rapide congé que, de mes deniers, d'un prélèvement de trente-six francs sur les quatre cents auxquels se montait mon traitement, j'achetai ma première montre.

Je repris mes fonctions, un peu moins désorienté qu'auparavant. Ma nostalgie des premières semaines m'avait inspiré mes premiers vers, où je disais :

L'heure présente est bien arrière ; Mais une voix me ait : « Espère, Tu ne dois pas toujours gémir ».

Un de mes collègues, qui les trouva sur mon pupitre, en

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parut satisfait. Il avait, quoique licencié es lettres, une singulière figure, avec un nez de travers et des yeux de risquetout. Il passait pour aimer assez la dive bouteille, et alors il se montrait, en paroles, bien imprudent, pour ne pas dire impudent.

C'était d'ailleurs un point qui caractérisait les professeurs de l'enseignement officiel d'alors. Même parmi ceux dont la vie valait mieux que le langage, il y avait un ton gouailleur et un laisser-aller d'habitudes qui faisaient mauvais effet, et donnaient à l'Université d'État quelque chose d'une Bohême recouverte d'un certain vernis. Comme dans les théâtres forains, il y a de tout, même d'honnêtes gens et de bons chrétiens, de même dans les collèges et lycées d'alors, parmi la foule des indifférents, plutôt irréligieux, prosternés en contemplation davant les anges qui tombaient du ciel de l'École normale supérieure, on trouvait, ici et là, quelques chrétiens convaincus, mais généralement voilés d'une ombre de libéralisme qui leur faisait envisager Rome et le Pape avec plus de défiance que d'amour.

Ces derniers, on s'en servait, de mon temps, comme d'enseignes pour attirer ou retenir les familles chrétiennes dont on avait la chentèle. C'est pour le même motif qu'on pratiquait un catholicisme à part que je nommerais volontiers catholicisme administratif. J'ai vu, en effet, un jour de première communion, un inspecteur sans foi et un proviseur irréUgieux, respectueux de la forme jusqu'à la superstition, tenir les deux bouts de la nappe qui servait de Table Sainte, et suivre, à notre tête, par décence, par convenance (c'était le mot d'ordre), la procession du Saint- Sacrement.

Parfois, quelque scandale éclatait : un professeur juif ou impie faisait trop parler, dans les journaux, de son inconduite ou de son attitude anti-rehgieuse. Alors, vite, on s'empressait de quérir un onguent qui cachât le mal

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pour un temps, sans le guérir. Cet onguent, c'était un maître chrétien. Il arrive. Bientôt l'évêque du diocèse, donnant la confirmation au lycée, est tout étonné de s'entendre adresser par un élève de rhétorique une harangue parfaitement chrétienne ; U s'en réjouit et en exprime sa joie pubUquement, à la chapelle.

Mais ce n'est pas tout. Le professeur érigé en enseigne est chargé du discours de distribution des prix. Il voudrait s'y soustraire ; impossible ! le proviseur lui fait comprendre qu'il faut obéir. Il obéit donc. Son discours, tout plein de la foi qu'il a reçue de ses parents, prononcé au théâtre devant un public nombreux et, au fond, encore chrétien, est applaudi à plusieurs reprises. A la sortie, le proviseur, honnête quoique timide, se range avec le public du côté de l'auteur ; les collègues seuls font grise mine.

Mais revenons à Rambervillers. Le collège comptait quatre professeurs. L'un d'entre eux réunissait dans sa classe les élèves de sixième, cinquième et quatrième. Il était grand, grave et bon, et j'ai gardé de lui un excellent souvenir.

Le professeur de sciences avait épousé ce qu'on appelait alors, à Paris, une grisette, c'est-à-dire une ouvrière aimable et déliée. Il était, lui, un garçon franc, bienveillant, bref, assez prompt à la riposte, et qui menait fort bien sa barque de professeur. On disait que dans l'émeute de juin 1846, il avait été blessé. Était-ce dans les rangs de la garde nationale ? Je l'espère, mais je n'en suis pas certain. Cet excellent homme, alors et depuis, ne m'a jamais témoigné que de l'affection. En France, les qualités naturelles abondent, même chez les adversaires de la rehgion ; c'est un reflet de la foi de leurs pères.

Le professeur des classes de troisième, seconde et rhétorique, c'était notre principal. Il enseignait dans notre salle d'études, et moi dans une petite salle à côté ; une simple porte nous séparait. J'apprenais aux plus jeunes enfants à lire et à écrire. On doit conclure que j'étais bien occupé. C'est exact : je faisais, pour mes quatre cents francs de traitement, vingt-quatre heures de travail chaque jour, vingt-quatre heures, puisque, même pour la nuit, je ne me séparais pas de nos trois pensionnaires.

Heureusement, le bon professeur de mathématiques s'était chargé de donner à mes gamins, le vendredi, les premières notions d'arithmétique. Je jouissais ainsi de deux heures de hberté, et je les employais à faire une promenade mélancolique dans un petit bois de sapins qui touchait la ville. J'y rêvais, en lançant, d'une pipe neuve, de vagues bouffées de fumée de tabac, et j'anticipais, par l'imagination, sur les futures vacances ; après quoi je revenais, à dix heures, reprendre ma dignité de maître d'étude.

Tout cela n'était pas gai. Le moule oti Dieu m'enfermait était celui de l'expérience personnelle. J'ai pensé quelquefois qu'il en valait bien un autre. Du reste, j'avais, dans mon malheur, conservé l'appétit et le sommeil, deux trésors. Heureuse jeunesse !

Nous étions en 1851. Un soir, de décembre, notre principal entra fort affairé dans la salle à manger, où nous nous chauffions paisiblement au coin du feu. Son antique manteau était, selon la mode d'alors, relevé sur son épaule. Il nous annonça le coup d'État du 2 décembre.

Quelques jours après, grand branle-bas dans l'Université. Les seize académies d'autrefois étaient remplacées par autant d'académies qu'il y avait de départements ; le clérical M. Fortoul était ministre de l'Instruction pubUque, et un prêtre, nommé recteur à Épinal, venait

inspecter notre modeste collège, sans, du reste, en modifier l'esprit.

L'année se passa, tant bien que mal. Le dimanche et le jeudi, nous faisions des promenades dans la campagne, ayant parfois, en hiver, de la neige jusqu'aux genoux, et les regards assez tristement bornés par une montagne qui portait le nom du cercueil dont elle avait la forme. Un dimanche de printemps, on poussa cependant une pointe à travers bois jusqu'au vOlage de Ste-Hélène ; on mangea des sardines sur l'herbe où fleurissait le muguet, et, l'aprèsmidi, on assista, avant de revenir, aux vêpres de la petite paroisse.

A Rambervillers, nous fréquentions l'église ; souvenir plaisant, quoique reUgieux, le chantre, armé d'un long bâton peint de couleurs diverses, s'approchait du curé, aux vêpres, pour lui annoncer les antiennes. Figurait-il le peuple chrétien, en marche vers Celui que le prêtre représente ?

Le pasteur était un type accompli de l'ancien régime : grave, bon, charitable, et marchant à pas comptés, appuyé sur une canne solennelle. Il vécut dans cette paroisse jusqu'à quatre-vingts ans passés.

La veille de la distribution des prix, nous eûmes sur la promenade de la ville, à deux pas du collège, un cruel spectacle. On guillotinait un puisatier, coupable de plusieurs meurtres, et qui s'^^n confessa humblement à la foule des curieux accumulés sur le Ueu de l'exécution et jusque sur les toits. A la seconde fatale, je baissai la tête involontairement ; quant à la dame du principal, si durement sèche aux prières des pauvres, elle s'était presque évanouie en voyant passer la voiture cellulaire qui amenait le condamné.

Avant de partir en vacances, j 'allai dire adieu à quelques braves gens qui me témoignaient de l'attachement. Car,

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partout où j'ai été, fût-ce dans les commencements si pénibles de ma carrière, Dieu a fait surgir, à mes côtés, quelques bonnes âmes pour me consoler ou me protéger ; et il m'a fait arriver ainsi, sans trop de découragement, à la place définitive que me réservait sa Providence ; cette place, je m'y suis assis le jour où, parvenu à la perfection relative dont j'étais capable, je suis devenu, pour une période de trente et un ans, un maître de goût, et où j'ai remis à sa place, dans la littérature, Celui qui est le msutre de tout, du beau comme du reste.

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