MGR DUPONT DES LOGES, ÉVÊQUE DE METZ
Le professeur Auj,Uî^le C'naraux.
Maître d'étude à St-Dié (1852-1853)
J'avais été le dernier maître d'étude du collège communal de Rambervillers. A la rentrée de 1852, il passait entre les mains de professeurs prêtres, c'est-à-dire dans le domaine de l'Église. Et moi, je passais de Rambervillers à St-Dié, avec 550 francs au lieu de 400 et six heures, au moins, de liberté par semaine.
Mon principal était un brave homme. Il professait la philosophie dans son collège, après avoir renoncé à l'agrégation pour raison de santé. C'était un esprit un peu sec, qui se prétendait sans illusions ; il le montra en 1859, quand éclata la guerre d'Itahe ; je le rencontrai à cette époque, et, comme un homme qui avait compris la marche de la Révolution, il jeta sur mon enthousiasme la glace de sa raison. Toutefois, universitaire en diable, il ne pénétra jamais la nécessité des Universités cathoUques, auxquelles il ut même de l'opposition. Il voulait exclusivement pour la jeunesse, des institutions de l'État, que nous avions, disait-il, grand tort d'abandonner. Mais faUait-il abandonner la France ? Et pourquoi ne pas profiter de cette loi pleine de promesses qui avait été votée après la guerre de 1870, loi qui a permis à des cathoUques formés ou perfectionnés par les Universités Hbres de jouer au Parlement le rôle que l'on sait au profit du droit et de la rehgion ?
Ce fut pour moi une année cruelle que cette année scolaire, où, à la veille de la conscription, je m'engageai pour dix ans dans l'Université. J'enseignais alors l'histoire au cours primaire ou professionnel. Or, dans le courant de février, mon principal, atteint d'une mauvaise grippe, demeura longtemps au Ht, et sa femme, à la même époque, faillit mourir d'une fluxion de poitrine. Je me trouvai
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donc, à vingt ans, à la tête du collège, composé de Lorrains et d'Alsaciens auxquels se joignaient un Badois et un Wurtembergeois.
Un jour qu'un de mes collègues, me remplaçant, conduisait la division des grands à la cathédrale, le Wurtembergeois profita d'un moment d'inattention du surveillant pour s'échapper, et, redoutant sans doute le fouet paternel en usage dans toutes les familles allemandes, il n'osa rentrer chez lui et passa une année entière sans donner de ses nouvelles. C'était un petit trapu, qui pouvait avoir quinze ans et dont les yeux rouges ne disaient rien de bon ; je l'avais traité sévèrement, et la responsabihté de son équipée m'incombait jusqu'à un certain point. Il faut convenir, du reste, qu'il était ridicule de confier à un imberbe, comme je l'étais alors, la direction de tout un bataillon d'enfants et d'adolescents. Il y eût fallu l'expérience d'un homme mûr et patient ; pour moi, je faisais ce que je pouvais.
Parmi ces enfants dont la plupart étaient peu ouverts, mal élevés, grossiers, têtus, se signalait un petit Alsacien d'une obstination peu commune. Un jour que j'essayais de le faire sortir de force de son banc pour l'envoyer chez le principal, il préféra laisser entre mes mains une partie de son vêtement plutôt que de m'obéir.
Un seul formait contraste avec le reste de la troupe : c'était un bel enfant, ayant des yeux d'un bleu limpide, et qui ne témoigna jamais à son maître que respect et cordiaUté. Il parcourut, depuis, une longue et brillante carrière médicale.
J'étais vert, très vert, et mon ardeur de jeune maître m'attira, un dimanche où je commis l'imprudence de souffleter un grand élève, une révolte de tous les internes. Elle éclata pendant la promenade. Je ramenai, comme je pus, la bande de brigands au collège.
MAITRE d'Étude a saint-die 39
Le Westphalien, l'Alsacien, la révolte des pensionnaires envenimaient ma vie. Pendant ces jours d'infortune, dont le souvenir, présent à ma mémoire comme si c'était hier, fait encore tressaillir douloureusement mon cœur, un bienveillant professeur vint parfois me remplacer, ici et là, pour me permettre de me reposer un peu. Je n'en continuai pas moins à tenir bon, envers et contre tout, jusqu'à ce que le principal, enfin guéri, revînt et fît le tour de l'étude en me demandant mon avis sur chaque élève. Il était bien temps !
La corde vme fois détendue, mon énergie se relâcha jusqu'au dégoût, et je parlai de me retirer. On m'en détourna pour d'excellentes raisons, et je repris courage, surtout quand j 'eus reconquis ma montre ; car un domestique de dortoir, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, me l'ayant volée et l'ayant provisoirement cachée dans la paillasse de mon ht, je la lui fis retrouver de force où il l'avait mise, si bien que le voleur fut volé.
Mais en voilà assez sur les élèves et le domestique. Disons un mot des maîtres.
Je n'ai guère eu de rapports, au collège de St-Dié, qu'avec mon principal et avec sa dame, maîtresse de maison s'il en fut, très digne et très ordonnée. Mais j'ai gardé mémoire de quelques collègues.
Un type inoubliable, ':'était le professeur de l'enseignement primaire. Droit et consciencieux, avec une figure imposante, il tenait admirablement sa classe, où, suivant le mot connu, tout était réglé comme un papier de musique. A St-Dié et ailleurs, c'est chez ces maîtres modestes que j'ai vu le plus d'ardeur, d'ordre, de méthode, de conscience et d'amour de la profession. Les professeurs qui étaient, au contraire, bachehers ou hcenciés, en prenaient trop souvent à leur aise, et il n'était pas rare de les entendre dire qu'ils en faisaient sûrement assez pour le maigre traite-
ment que leur servait leur avare nourricière, l'Université de France.
Un ancien élève de l'école normale supérieure, frondeur et satirique, bien que grisonnant, constituait à lui seul comme l'aristocratie du collège ; j'entends, au point de vue intellectuel, car c'était le plus simple des hommes, et je le voyais quelquefois.
Je serais un ingrat si je ne rappelais ici mon cousin et sa femme. Ils habitaient St-Dié, et me comblèrent d'attentions pendant mon court séjour dans cette ville, aimant à me voir, après de si humbles commencements, devenir peu à peu quelque chose. Ils sont morts l'un et l'autre, après avoir, par la mort d'un de leurs fils, payé leur tribut au malheur.
Rien n'est durable comme la douleur d'une mère. La raison n'y peut rien. Quand meurt l'enfant sur qui reposaient ses espérances, il semble qu'elle meure avec lui en ce sens que, sur toutes les joies possibles, passe dans son cœur endolori l'ombre de celui qui a disparu. Il en fut ainsi pour ma cousine.
Le principal et moi, nous nous séparâmes en bons termes ; c'était définitif, car mon déplacement était décidé. Dans ma visite d'adieu, sa dame ne cessa de causer politique. On avait annoncé depuis peu que Napoléon III allait épouser la comtesse de Montijo, et la dame du principal plaignait beaucoup la future souveraine, car elle avait, sur le nouvel empereur, tous les préjugés des royalistes. EUe ignorait sans doute, que le prince utopiste, l'homme des nationalités quand même, le franc-maçon étroitement lié avec les pires ennemis de la France et de l'Église, était au demeurant, dans sa vie privée, un homme doux, affectueux et constant dans ses amitiés, un mari aimant son intérieur, sa femme et son fils. Il faut être vrai et dire le bien comme le mal.