‹ Le Professeur Auguste Charaux, 1832-1912Chapitre 17 sur 18 · DEUXIÈME PARTIE Complément des Mémoires · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE Complément des Mémoires

Les Mémoires de M. Auguste Charaux s'arrêtent ici : Ils sont visiblement inachevés ; une maladie subite, qui emporta l'auteur en huit jours, ne lui a pas permis d'y mettre la dernière main. D'ailleurs, il y a des détails qu'un homme intelligent comme lui ne voulait pas ou ne pouvait pas donner sur sa propre personne. Le lecteur ne trouvera donc pas étrange qu'à tout ce qui précède on ajoute quelques pages sur M. Charaux professeur, écrivain, chrétien et royaliste. On aura soin, d'ailleurs, de les emprunter à ceux qui l'ont particulièrement connu, notamment à M, le chanoine Lecigne, son élève, puis son collègue, enlevé trop tôt à l'Université cathohque de Lille et aux lettres françaises.

« M. Charaux, écrit M. Lecigne dans la Semaine littéraire, fut un vigoureux éducateur, im excellent é veilleur d'esprits. On se le représente sous l'image des professeurs d'autrefois. Il est en toge ; il a au moins la cravate doctrinaire. Il s'échauffe, il s'exalte même. Sa phrase est d'une impeccable tenue Uttéraire ; de temps à autre, elle s'accorde même une minute de vol Ijnique. M. Charaux est un Nisard plus catholique, moins froid, moins compassé, et qui ne refuse pas à son cœur le droit d'intervenir dans ses jugements.

Mais il est un autre M. Charaux que ses disciples seuls ont connu et qu'ils n'oubheront jamais. Ils avaient dix-huit

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ans ; ils se croyaient de grands écrivains, pour avoir décroché, en rhétor que, un prix ou seulement un accessit de discours français. Ils avaient le don, peut-être ; ils ignoraient l'art, et même qu'il y eût un art d'écrire.

Un jour, ils apportèrent à M. Charaux leur première composition française. Ils ne tremblaient point, certes ; ils étaient sûrs de leur chef-d'œuvre et que le verdict ne serait qu'une louange. Ils se trompaient, hélas ! Une semaine se passe, et M. Charaux a lu, médité, annoté les pages immortelles. Il les tient à la main ; il a l'air d'un sacrificateur qui jette un regard de pitié sur la victime sanglante.

Que de coups de plume, grand Dieu ! Les marges en sont couvertes, les interlignes en sont remphs. Du texte primitif, il ne reste que de vagues fragments, raturés, tailladés. Ici un terme impropre, là une faute de goût, plus loin une mauvaise construction. M. Charaux a tout pesé dans ses justes balances, Il censure l'image qui n'ajoute rien à la pensée, la vieille métaphore à cheveux blancs, la petite fleur au parfum ranci ; il ne laisse rien passer, rien, pas même la faute d'orthographe. C'est un massacre d'innocents. Et le cœur a beau crier, implorer grâce pour le premier-né ; M. Charaux n'écoute point. Il dit « apprenez à penser ; ayez le culte de l'ordre ; il faut être simple, très simple ; on ne l'est jamais assez ». Il prétend que ce n'est pas clair, il croit que ce n'est pas juste. Il conclut que vous avez des ressources, que vous pouvez aboutir, mais qu'il faudra travailler, corriger, sacrifier. Et il vous remet entre les mains les restes de l'holocauste.

Mais, après cela, paix à la bonne volonté, à l'effort qui se révèle, au progrès qui s'affirme. Il dit : « Il y a quelques bonnes hgnes dans vos quatre pages ». A un malheureux qui semble voué au nuage impénétrable, il adresse cet éloge : « Je commence à comprendre ce que vous voulez

M. DIDIOT

Le professeur Auguste Charatix.

dire ». L'esprit lui plaît ; il tressaille en face d'une vocation littéraire qui se dessine ; il ne veut pourtant pas que nous soyons épris de nous-mêmes, et c'est avec des tremblements dans la voix qu'il dit à quelqu'un : « Vous ! vous êtes un Athénien ». Et on l'aime, parce qu'on se sent aimé par lui.

Car il aime ses élèves. Il n'a aucune peine à se rajeunir sans cesse parmi eux. Avec quelle affectueuse sollicitude il se penche vers les étourdis, les ignorants, les esprits lents ou tardifs à s'éveiller ! Il craint toujours de n'avoir pas été compris, de n'avoir pas été assez précis ou assez clair ; à tout prix, il veut pénétrer, à travers l'enveloppe, jusqu'à l'intelhgence et jusqu'au cœur. Ah ! c'était un maître excellent. Il nous apprit à nous défier de nous-mêmes, à nous surveiller, à nous renoncer. Une page de français, il voulait que ce fût quelque chose d'irréprochable, sans un nuage sur la pensée, sans la moindre faute de vocabulaire et de syntaxe. Il ne transigeait pas plus sur ce point que sur le point de la vérité.

Mais qui n'a pas vu M, Charaux dans sa chaire ne l'a point connu tout entier. Il a fait un grand signe de croix et récité la prière. La serviette se dégonfle soudain des livres et des notes. Le maître parle ; ses premières phrases sont lentes. Il a tout écrit ; il nous apporte le travail de ses journées et de ses veilles consciencieuses, et l'on dirait cependant qu'il cherche ses mots. Peu à peu, il s'anime ; il ne se refuse ni le ton, ni le geste de l'orateur ; si Corneille est en jeu, il va jusqu'au l5nisme. Sur les bancs il y a d'abord quelques sourires malicieux ; et puis, on se laisse prendre à ces admirations raisonnées et communicatives, à cette science précise, soucieuse du détail, du titre exact, de la date pointée. On ne sourit plus ; on écoute, on prend des notes, car M. Charaux déteste l'attention oisive, et, tout à l'heure, il poussera le scrupule jusqu'à contrôler

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notre sténographie d'étudiants. L'heure passe ; M. Charaux ne s'en aperçoit point ; il n'est pas fatigué. Quelle belle jeunesse dans cet esprit, déjà vieux par le labeur et par la science ! Quel enthousiasme dans ce cœur, que les grandes pensées et les grands sentiments exaltent et passionnent !

L'écrivain,

Les leçons qu'il semait à pleines mains à ses élèves, écrit Mgr Masquelier, rédacteur en chef de la Croix du Nord, M. Charaux voulut les jeter aussi dans un champ plus vaste, celui du grand pubhc. Sa production fut extrêmement active et féconde.

En 1878, il fait paraître la première partie de ses études sur Corneille (ce sont ses cours de 1877) ; l'année suivante, deuxième volume sur le même poète.

En 1881, il donne ses deux volumes sur Racine.

MoHère passe ensuite au crible sévère, mais juste, de sa critique idéale et catholique, c'est-à-dire du jugement que la foi porte sur la littérature.

Puis, c'est L'Esprit de Montesquieu, sa vie et ses principaux ouvrages, où il remet à sa place, comme le lui écrivait l'illustre Père Félix, cet homme singuhèrement surfait par ses admirateurs systématiques.

Citons encore une Histoire abrégée de la Littérature française depuis ses origines jusqu'à nos jours.

Signalons en outre de belles études sur le Père Marquigny, sur le poète lorrain Gilbert, sur S. Avite, sur la Bretagne contemporaine, et une quantité d'articles publiés dans les revues et los journaux.

Poète à ses heures, le littérateur a réuni dans France et Lorraine les fleurs d'émotion cueillies çà et là au cours de ses voyages et de ses villégiatures.

Deux grands ouvrages encadrent, pour ainsi dire, toute cette production ; ils sont intitulés L' Histoire et l'Esprit de la Littérature française au moyen-âge et La Renaissance littéraire en France au seizième siècle. Le dernier surtout souleva une véritable admiration. « Voilà, écrivait une plume experte dans le grand journal L'Univers, voilà un ouvrage curieux et original ». Et elle louait chez l'auteur la sûreté du jugement, la finesse du goût et la langue élégante, colorée, abondante en mots imagés et ea termes expressifs.

La revue Les Études formulait de son côté une appréciation non moins flatteuse. «Rien de moins banal, de moins déjà lu, de plus indépendant à l'égard de toute convention, que la critique de M. Auguste Charaux. Il est catholique, catholique intégral ; sa critique sera catholique, et d'un cathohcisme intégral. L'Évangile est la règle idéale, le type de perfection d'après lequel sont ici jugés les hommes et leurs œuvres. S'il est parfois déconcertant, le livre est bon par sa franchise, ses vérités mâles, même ses rudesses ».

L'auteur avait eu précédemment, du reste, le bonheur et la légitime fierté de pubHer une lettre très élogieuse que lui avait adressée Léon XIII ; Pie X la confirma par ses encouragements.

« En résumé, ajoute le chanoine Lecigne, il était chrétien avant tout, et, toute sa vie, il monta la garde sur la frontière de la vérité cathohque intégrale. Franchement, hardiment, sans se préoccuper des sourires et des ironies du monde, il fit de sa foi rehgieuse la pierre de touche des hommes et des œuvres. Il fut implacable. Je me souviens qu'une fois, je le rencontrai sur le boulevard, plus affairé que de coutume. La serviette sous le bras, il se dirigeait vers sa salle de cours, nmrmurant entre ses dents des paroles indignées. Il m'arrêta : « Figurez-vous, cher arni.

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que les Jansénistes ont osé toucher au Salve regina ; au lieu de vita, dulcedo (Marie est vie et douceur), ils voulaient que l'on chantât vitae dulcedo (elle est la douceur de la vie) t. Il n'attendit pas mon avis, mais je sus le lendemain que les Jansénistes avaient passé un bien mauvais quart d'heure devant les étudiants.

Il n'eut pas un ennemi parmi ses contemporains, car il était aussi doux pour les hommes qu'impitoyable pour les erreurs. Mais il en eut d'irréconciliables dans le passé. Il disait de Molière : « C'est un mauvais génie, un fils de Rabelais, un ancêtre de Rousseau, un précurseur de Voltaire ». Il exécrait Rousseau, Montesquieu, Voltaire, Buffon lui-même ; il en voulait à tous ces philosophes « d'avoir ouvert la route à toutes les fohes de la raison dépravée », Si l'on s'étonnait de le voir, lui si bon et si doux, se répandre en anathèmes contre ces hommes, il répondait : « Ils n'ont plus besoin de la charité ; mais le siècle, le lecteur, le peuple qui va à la remorque des lettrés et des écrivains, tous ont besoin de la vérité », Et il fonçait contre les idoles avec de magnifiques fureurs, dévoilant l'impudeur du cabotin, la mauvaise foi du sophiste, et ne se lassant^point de dénoncer à la jeunesse « le libérahsme qui nous dévore ».

Il se reposait de ces exécutions sommaires dans le culte de Corneille, Il en eût fait un saint, s'il n'avait eu peur de devancer les décisions de l'Église. Cette morale hautaine de la volonté maîtresse d'elle-même le jetait en de véritables ivresses.

Le Chrétien.

Que M, Charaux ait été un chrétien convaincu et pratiquant, personne n'en a jamais douté, La foi profonde qu'il avait reçue de ses excellents parents, non seulement il ne la

renia pas, même aux époques les plus difficiles de sa vie, mais il la défendit, la fortifia, la montra à tous avec courage, j'allais dire avec ostentation. Ce fut elle qui lui attira les difficultés et les disgrâces dans l'Université de l'État et qui lui fit accueillir avec enthousiasme la perspective de l'enseignement catholique.

Elle était, dans son âme, d'une intransigeance absolue, et quand il avait à étudier une question, c'était toujours au point de vue franchement chrétien qu'il la posait, la discutait et la résolvait. « J'eus un jour, raconte-t-il, une discussion qui failht tourner mal, avec deux cathohques hbéraux, sur le point de savoir jusqu'où on pouvait porter la complaisance à l'égard des écoles dites neutres, c'est-à-dire athées. J'étais radicalement contre ; cela me paraissait une simple question de bon sens chrétien ». Pour le même motif, dans les épisodes variés qui marquèrent sa vie, il envisageait constamment la volonté ou la permission providentielle. C'est sous cette impression qu'il écrivait im jour : « Partout où j'ai été, fût-ce dans les commencements si pénibles de ma carrière. Dieu a fait surgir à mes côtés quelqu'un pour me consoler, me protéger, soutenir ma faiblesse, et me faire arriver, autant que possible sans découragement, à la place définitive qu'il m'avait assignée »,

Des sentiments éminemment chrétiens et des vertus journalières de cet homme de devoir, nous trouvons le témoignage unanime et sans réserve dans les lettres de condoléances que reçut sa veuve. « Celui qui nous a quittés pour une patrie meilleure, écrivait M. Eugène Duthoit, professeur aux Facultés cathohques et président des Semaines sociales de France, a servi Dieu d'héroïque façon. Soixante années de travail ont passé tout entières au service du divin Maître. Il l'a aimé, a exalté son nom, a étendu son règne par l'enseignement, la prière, la pénitence, le culte des saints, des héros et des grands hommes. Il a été

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bon pour tous ceux qui l'approchèrent, mais plus spécialement pour les humbles et les petits. C'était un vrai disciple du pauvre d'Assise ».

« Le souvenir de votre cher mari, écrivait de son côté le recteur d'alors, Mgr Baunard, ne parle que religion, piété, charité, amour de Dieu et de l'Église, culte enthousiaste de tout ce qui était le beau, le vrai et le bien. Il avait l'exaltation de toutes ces grandes choses, et elle se faisait communicative sur ses lèvres comme dans ses pages ».

Et le pro-recteur M. Rambure complète le portrait en disant : « Il a été un modèle de dévouement, de charité, de fidélité au devoir. J'ai pu apprécier son respect de l'autorité, et la conscience avec laquelle il en usait lui-même pour le bien général. C'était un assidu de la table sainte, et c'est dans la communion qu'il allait chercher l'ardeur et l'entrain avec lesquels il défendait tout ce qui est vrai, bon et beau ».

Pour sceller en quelque sorte, sa résolution de vivre pour Dieu, avec Dieu et en Dieu, Auguste Charaux était entré dans le Tiers-Ordre de S. François, qui est excellemment la mise en pratique, dans le monde, des plus pures maximes de l'Évangile. Il fréquentait assidûment le couvent de la rue Mazagran, étabh dans le quartier Ullois de Wazemmes, où près de cinquante mille Belges, parlant le flamand, forment un groupe compact, grossièrement cathoUque, presque indiscipUnable, avec des enfants qui puUulent, une promiscuité sans vergogne et une ivrognerie très répandue. Et il avait fait son ami intime du Père Firmin, qu'il appelait « un saint populaire, disputant les âmes à la vermine morale, faisant tout au moins respecter Dieu et son Église au sein d'un peuple ignorant et désordonné, et, dans la boue, semant et moissonnant pour le ciel » C'était ce religieux qui à son tour définissait son disciple spirituel « un homme de travail et de dévouement ».

M. Charaux propagea beaucoup la milice franciscaine parmi les professeurs et étudiants de l'Université de Lille, surtout à l'époque où le P. Chrysostome, ex-provincial de l'Ordre, était gardien du couvent des Frères-mineurs de cette ville. Son zèle et son apostolat débordaient même l'agglomération lilloise ; c'est ainsi qu'il participa au congrès que tint le Tiers-Ordre à Limoges, en août 1895, et y présenta un remarquable rapport. Aussi crut-on convenable, au jour de ses funérailles, de mettre sur la bière à côté de la toge de soie du professeur, la robe de bure du tertiaire.

Le royaliste.

Né à une époque où l'on gardait encore très vivant le souvenir de Louis XVI et de sa famille, M. Charaux était légit'miste et partisan déclaré du comte de Chambord, prétendant au trône de France. Toutefois, comme un de ses amis, le célèbre P. Marquigny, de la Compagnie de Jésus, « il ne comprenait la royauté que dans une alliance étroite avec la papauté ; et il se serait séparé du roi, si celui-ci avait abandonné la conception politique d'après laquelle le souverain n'est que le lieutenant de Dieu pour le gouvernement temporel des peuples ».

Aussi ne pardonnait-il pas aux libéraux, comme les ducs de Broglie et d'Audiffret, d'avoir, par leurs intrigues, écarté du trône, après la guerre de 1870, celui qui, à ses yeux, aurait pu relever la France à tous points de vue.

« Quelque temps avant la mort du comte de Chambord, raconte-t-il, j'étais à Paris, et, dans quelques visites que je fis alors chez des membres de l'aristocratie royaliste, je dus me convaincre que certains personnages, aujourd'hui démasqués, étaient trop en faveur dans le miheu de la grande noblesse. J'écrivis mes impressions, avant de

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quitter Paris, à M. le marquis de Dreux-Brézé, un des types les plus achevés et les plus séduisants qu'on puisse voir, dans la simplicité distinguée de la vieille noblesse. Il me répondit de vive voix à quelque temps de là : « Il a manqué à Mgr le comte de Chambord, parmi ses partisans, une cinquantaine d'hommes énergiques et décidés comme vous Ce n'est pas la France, c'est son parti qui lui a manqué, c'est-à-dire les hommes qui, au parlement, pouvaient le faire acclamer et proclamer. Quand nous relèverons-nous, ajoutait-il, de ce désastre, dû à une intrigue où la faiblesse des uns le disputait à la perfidie et à l'égoïsme des autres?» « Les * parlementaires, cathoHques libéraux et autres, écrivait encore M. Charaux, étaient, après 1870, gens de petites cabales et d'étroites camaraderies ; ils confinaient le monde et la politique dans leurs fragiles combinaisons, mettant toute leur habileté à diminuer la part de Dieu pour donner quelque chose au diable. Pétris de bonnes intentions, ils ont fait au pays un mal incalculable et ont déchaîné sur lui l'enfer. Dans leur égoïste vanité, ils n'ont pas voulu de Henri V, que certains d'entre eux appelaient : « Monsieur de trop » et qui eût été un roi ; ils lui ont préféré Mac-Mahon, un homme de paiUe sous le nom duquel ils gouvernaient. C'était l'époque où l'un d'entre eux disait du comte de Chambord : « Il viendra, mais ficelé comme un saucisson ». Voilà qui peint bien, d'une façon triviale, mais saisissante, l'esprit de ces Hbéraux.

Dernières années et mort.

Le chef-d'œuvre de l'esprit, du cœur et de l'âme de M. Charaux c'était son fils Victor, « âme ardente, généreuse et qui s'ignorait dans sa simplicité ; modèle de piété filiale et de piété envers Dieu ». Cet enfant, dont Mgr Chollet a écrit la vie, et qui aurait voulu « que le jour de sa pre-

mière communion ne finît jamais », promettait de continuer les traditions familiales et de devenir un vrai maître. Il avait choisi l'histoire comme champ d'études, et déjà on saluait son jeune talent avec une respectueuse sympathie. « Ce qui nous semble, chez lui, caractériser l'historien, écrivait un connaisseur, c'est le sang-froid de l'esprit, la précision du style, la noblesse d'une âme chrétienne et française, l'élévation des vues politiques, un coup d'œil vif çt pénétrant, le cœur enfin pour faire revivre l'âme des générations disparues ».

La mort de ce jeune homme, qui préparait son doctorat et avait déjà professé l'histoire au collège de Roubaix, fut pour le père un coup terrible. Tant d'espérances fauchées, tant de tendresse ravie minèrent profondément ce chêne vigoureux sur lequel, jusqu'alors, les années paraissaient n'avoir pas eu de prise. M. Charaux, malade, résolut de donner sa démission et d'aller chercher, suivant l'expression de Mgr Baunard, au Heu de son berceau et auprès de tombes aimées, entre Dieu et ses livres, ce qui seul peut encore, sinon charmer la vie, du moins consoler de vivre.

Mais quel déchirement, lorsqu'il dit adieu à Lille. « Mon pauvre cœur écrivait-il, est partagé entre deux amours rivaux : Lille, où j'ai pris ma seconde naissance, où j'ai travaillé trente et un ans pour Dieu et pour cette sympathique jeunesse que j'aime de toutes les forces de mon âme, Lille où je me suis senti aimé, où j'ai tant de vieilles, chères et précieuses habitudes, où notre Université me paraît comme un être vivant dont je ne saurais me séparer et, d'autre part, ma vieille Lorraine, où deux de mes frères m'attendent, où m'attendent aussi la tombe de notre enfant et la maison paternelle. J'ai le cœur httéralement déchiré ».

Ne pouvant plus enseigner la jeunesse universitaire.

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sinon par la plume, il entreprit de vulgariser la littérature dans sa chère province, et il donna, à Pont-à-Mousson et à Nancy, des conférences captivantes. Rentré chez lui, après cette courte résurrection de ses fonctions professorales, il reprenait sa plume et ne la lâchait que bien tard, lorsque le soleil avait disparu derrière l'horizon. Le corps avait faibli, mais l'âme ne changeait pas. « S'il plaît à Dieu écrivait-il, de prolonger ma vie et la vigueur de ma pensée, que ce soit pour le servir encore, aider le sentiment du beau et du bien à refleurir dans les âmes, enfin faire aimer au-dessus de tout^ à notre jeunesse, l'Église et la France » Ce vieillard restait jeune par l'enthousiasme de son cœur et par ses indomptables énergies. Il disait, comme le héros des croisades.

Seigneur, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire. Mais il ne consentait ni à délacer sa cuirasse, ni à poser son épée La mort fondit sur lui avec impétuosité : le vendredi matin, lo mai 1912, paraissait dans la Croix un long article d'histoire signé de son nom ; le soir même se répandait à Lille la nouvelle de sa mort.

« Il est donc tombé la plume à la main, écrivait à ce propos le chanoine Lecigne. C'est sans doute ainsi qu'il avait rêvé de mourir, debout sur son champ de bataille, dans l'attitude héroïque qui fut ceUe de toute sa vie. Il n'est plus, ce bon et cher maître. On l'a pieusement enseveh dans la terre lorraine, en l'octave de Jeanne d'Arc, la sainte aimée de son cœur. Il nous regarde de là-haut, et, nous voyant tristes, inconsolables de son départ, il me semble qu'il nous répète les vers que Louis VeuiUot écrivait dans son testament :

Dites entre vous : « Il sommeille ; Son dur labeur est achevé »

Ou plutôt, dites : « Il s'éveiUe ; Il voit ce qu'il a tant rêvé ».

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