‹ Le Professeur Auguste Charaux, 1832-1912Chapitre 16 sur 18 · M. A. DE MARGERIE, DOYEN DES LETTRES, A LILLE · texte numérisé non relu

M. A. DE MARGERIE, DOYEN DES LETTRES, A LILLE

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La Faculté des Lettres.

Il m'est impossible de signaler, dans des Mémoires comme ceux que je laisse, tous les collègues, prêtres ou laïques, qui ont enseigné plus ou moins longtemps à nos côtés. Ils sont trop nombreux, et un certain nombre vivent encore à l'époque où j'écris. Mais je tiens à parler de ceux qui nous ont quittés pour un monde meilleur, ou tout au moins des principaux d'entre eux.

A tout seigneur, tout honneur. Je vous présente tout d'abord M. de Margerie qui, au début, était doyen de la Faculté des lettres. Petit, chauve, ancien blond, œil bleu, c'était un philosophe fin, ingénieux, mais un peu froid et dénué d'enthousiasme. Toujours clair, très clair, translucide, comme disait un de ses auditeurs, il avait ime dialectique serrée et possédait son cours à fond. Plus professeur qu'écrivain, il enseignait on ne peut mieux, et interrogeait avec un art, une clarté, une bienveillance qui encourageaient. Maître sans pédantisme, aimable homme du monde, il ne cherchait pas à briller ; il aurait plutôt fait briller les autres.

Il venait de Nancy, où il avait enseigné la philosophie, pendant plus de vingt ans, à la Faculté de l'État. C'était l'époque où Mgr Menjaud, évêque de Nancy, usait de son influence à la cour impériale pour rassembler autour de lui un choix de professeurs chrétiens, comme MM. Benoît, de Margerie, Chautard et Renard. Utihser leur foi et leur talent pour la fondation d'une Université cathoUque, n'était-ce pas chose absolument naturelle et logique ? Le comité fondateur le crut et fit au philosophe chrétien de belles propositions, qui furent acceptées.

Comme administrateur et doyen de la Faculté, mettons en particuher à l'actif de M. de Margerie son idée très juste d'embrasser l'histoire des trois grandes Uttératures,

grecque, latine et française, dans les soixante-dix cours que comporte la préparation à la licence. Certes, ce plan exigeait, de la part du maître, un long et dur travail ; mais il produisait de beaux résultats. Aussi l'ai-je suivi pendant trente et un ans sans en démordre ; et, ma foi, je n'en suis pas mort.

Nous avions, chaque mois, une réunion des professeurs de lettres. M. de Margerie nous présidait avec beaucoup de tact et de modération. Lorsque parut le décret ministériel donnant à chaque Faculté le libre choix de ses programmes, notre doyen fit, avec ceux des autres Facultés libres de lettres, une démarche pour nous assurer, à nous aussi, le même privilège ; mais le ministre, très courtois du reste, se déroba et nous renvoya au directeur protestant de l'enseignement. Celui-ci demanda un mémoire explicatif, qu'on lui envoya, mais auquel il ne répondit jamais. Il nous fallut donc continuer à suivre les programmes officiels, qui tournaient de plus en plus à l'impiété. Malgré tout, les plus beaux succès récompensèrent partout le travail de nos jeunes gens. La Providence n'abandonne pas ceux qui la servent dans l'enseignement chrétien.

Les cours publics du soir donnés par M. de Margerie pendant l'hiver eurent peu de succès. Ils étaient cependant très intéressants, lus et très bien lus, par un professeur complet, avec des détails parfois délicieux ; mais il y manquait l'émotion, le feu sacré, en un mot l'éloquence.

Outre des brochures nombreuses, dont une charmante sur Lafontaine, notre doyen a laissé deux ouvrages plus importants, le premier sur la Restauration morale et chrétienne par la famille, l'autre sur le philosophe Taine.

Un des ouvriers de la première heure, à Lille, ce fut M. Montée. Il n'était pas possible d'être plus sérieux, plus sympathique, plus dévoué que lui. Classique jusqu'à la moelle des os, il ne parlait jamais dés grands auteurs de la

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Grèce et de Rome sans accoler à leur nom, avec un accent d'une rare candeur, quelque épithète élogieuse ; c'étaient le sublime Homère et le divin Virgile. Du reste, travailleur infatigable, il gagna vite, par sa conscience scrupuleuse, la confiance absolue des élèves et l'estime affectueuse de notre Recteur. Malheureusement, nous n'eûmes pas la joie de le conserver longtemps : il mourut à Douai en 1879, de l'effort qu'il avait imposé à sa frêle nature pour entreprendre une nouvelle carrière. S'il y a un champ de bataille où l'on meurt pour son pays dans un rayon de gloire mihtaire, il y en a un autre où l'on meurt pour Dieu dans l'héroïsme d'im devoir modestement accompli.

Esquissons maintenant le portrait de M. l'abbé, plus tard Mgr Baunard. De moyenne taille, la voix d'ordinaire un peu lente, il avait le regard chargé de douceur, avec ime fine lumière de raillerie. Le front était vaste et allait s'élargissant jusqu'au sommet de la tête semée de rares cheveux gris. Le teint plutôt bistré, les yeux noirs et malins accusaient presque une origine itahenne. La démarche, irrégulière et un peu distraite, se ressentait des préoccupations de l'auteur.

Car Mgr Baunard était un écrivain d'un admirable talent, d'une doctrine sûre, d'une rare impartialité, d'un goût et d'un style qui allaient en progressant d'un hvre à l'autre, l'âge ne paraissant avoir aucune prise sur cette magnifique intelligence. Il a beaucoup écrit, et ses ouvrages sont extrêmement connus. La plupart donnent la palme à sa Vie du général de Sortis ; j'avoue que je lui préfère Un siècle de l'Église de France, qui me paraît être son chef-d'œuvre.

A tous ces Uvres, rien ne manque, sauf peut-être la sobriété. L'auteur enfile, avec une rare suite d'idées, avec im art et une méthode impeccables, tous les documents qu'il a pu réunir sur un sujet ; mais c'est ordinairement

long, et, dès lors, languissant. Notre société moderne court sur les rails et vole dans les airs ; elle aime le livre court et substantiel, la vie intense et le ton familier.

Comme causeur, Mgr Baunard était surprenant. Dans les réunions, ses toasts étaient merveilleux de douceur, d'aisance, de correction, de naturel et de goût ; il improvisait, mais avec un tel bonheur qu'on aurait cm qu'il avait écrit d'avance et appris par cœur ; on pouvait envoyer son petit discours à l'imprimerie sans y changer un mot.

Le prélat Usait bien plus qu'il ne parlait. Il avait des" mots heureux qu'il savait mettre en relief. Ainsi, dans une séance solennelle, faisant allusion à son âge qui approchait de quatre-vingts ans. « J'ai de la terre jusqu'aux genoux », disait-il. Chaque année, son discours de rentrée était un triomphe. Quand il défendait l'Université contre ses adversaires ou qu'il traitait de questions élevées, il atteignait à l'éloquence supérieure ; et sur les terrains modestes, il disait les choses avec tant de finesse et de simplicité en même temps, qu'il inspirait la confiance et soulevait les applaudissements.

Quand il parlait, il apprenait par cœur et ne disait rien qu'il n'eût écrit C'était bien pensé, bien classé, bien divisé, bien développé ; mais la parole aurait pu avoir plus de force, plus d'âme, et eUe était plus édifiante qu'entraînante.

Après avoir enseigné l'éloquence sacrée, Mgr Baunard succéda comme recteur à Mgr Hautcœur. Il exerça cette charge pendant vingt ans, après quoi il se retira aux environs de Lille ; U y mourut paisiblement.

Je n'ai encore rien dit de M. Canet, qui, après avoir soutenu à Montpellier ses thèses de doctorat, vint à Lille en 1877. C'était im homme de haute taille, sérieux et digne.

qui arrivait à son cours précédé d'un appariteur, avec une démarche solennelle plus conforme aux temps anciens qu'à nos mœurs démocratiques. Sans notes, sans livres, sans serviette, il montait en chaire, et, la prière dite, faisait sa leçon, parlant d'abondance avec une mémoire impeccable et une aisance sans pareille. Comme préparation, il se contentait de rehre un des nombreux cahiers où il entassait le fruit de ses lectures et qu'il compléta jusqu'à son dernier jour.

L'admiration de l'appariteur qui le conduisait à sa chaire était grande pour cet homme qui était de force à parler une heure sans aucun arrêt et sans que le moindre bout de papier fît mine de servir sa mémoire. Les élèves, eux aussi, rendaient justice à leur maître, à ses vues élevées et chrétiennes, mais sans aperçus bien nouveaux ni grande émotion.

La conférence achevée, M. Canet allait à quelque autre travail ; car il était, avant tout et par dessus tout, un homme d'œuvres ; et ce qui le caractérisait, c'était le calme, la placidité avec laquelle il passait, pour ainsi dire, d'une profession à l'autre. Il m'aborda même un jour pour m'entraîner dans la voie des œuvres plus loin que je ne désirais. Je lui fis comprendre que je faisais déjà partie de beaucoup de groupements et que mon devoir d'état, c'était l'enseignement de la Uttérature, enseignement plus chargé du reste que celui de l'histoire. Il est vraisemblable qu'en cette occasion mon collègue n'était que le messager de M. Vrau, qui, venu chez moi peu de temps auparavant, avait insisté en peu de mots, mais avec force, sur la nécessité de s'employer activement aux œuvres. Quelques-uns de nos bons fondateurs semblaient n'avoir pas compris que si un professeur veut assurer le succès des étudiants dont il a, pour ainsi dire, en main l'intelligence et le cœur, il a suffisamment de quoi s'occuper.

L'activité de mon collègue Canet, en dehors de sa chaire, se traduisit encore par des ouvrages de réelle importance, entre autres par une Vie de Jeanne d'Arc qui eut xme vogue bien méritée.

Mais il me tarde de revoir par le cœur, en quelque sorte, l'excellent chanoine Cliquennois, du diocèse de Cambrai. Ce qui le caractérisait principalement, c'était la solidité d'un esprit judicieux et positif. A l'extérieur, un visage doux et sympathique, un teint coloré, un œil bleu et paisible faisaient oublier de trop rares cheveux blonds.

C'est la grammaire qu'il vint enseigner dans notre Faculté des Lettres. Il s'était préparé seul à la licence, chose rare et difficile, et l'avait conquise à Paris. Comme professeur, il avait une science plus que suffisante, et une méthode dont la clarté m'a souvent frappé. Il interrogeait les étudiants avec une douceur et un calme qui les encourageait, avec une simplicité qui les aidait. C'était d'ailleurs le plus modeste des hommes et le meilleur des collègues.

Avant de mourir, il a donné un spécimen de son enseignement dans un livre intitulé Le latin et le grec. C'est très savant et bien au-dessus des études qui préparent à la licence.

Encore un mot sur M. Cliquennois. Il écrivait bien, dans une langue pure, aisée, classique et naturelle, et si sa thèse pour le doctorat ne fut pas acceptée à la Faculté de Toulouse, c'est parce que, portant sur un sujet neuf {La Croisade des enfants, d'après Lope de Vega), elle mettait les professeurs de l'État dans l'obligation d'étudier beaucoup pour arriver au niveau de notre savant collègue ; ils se dérobèrent sous un prétexte quelconque.

M. l'abbé Hiver nous arriva, en 1878, du petit séminaire de Pont-à-Mousson, où Mgr Lavigerie, alors évêque de Nancy, l'avait remarqué, aimé et poussé à subir les examens de licence. C'était, en effet, un prêtre fort intelligent,

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mais sans esprit de suite, assez irrégulier dans ses leçons, et passionné pour l'archéologie aux dépens du reste. Il avait promis, il s'était promis de préparer son doctorat ; mais il échoua, son sujet n'ayant pas été assez travaillé. C'était, au surplus, un excellent cœur, un prêtre plein de foi, et un homme dont la simphcité naïve paraissait ignorer ce que le monde appelle tact, usage et convenances.

Son successeur à la chaire de Uttérature latine fut M. l'abbé Variot, docteur ès-lettres. Avec la t:aille d'un athlète, il avait, à cause d'une néphrite, une santé irrégulière. Professeur actif, consciencieux, autoritaire, il avait un esprit sarcastique qui le faisait craindre. N'est-ce pas lui qui disait d'un jeune homme très maigre : « Sans le voir, on sait qu'il arrive : on entend le chquetis de ses os ? » Malgré cela, je n'ai pas remarqué qu'il fût pris en aversion par ses élèves : ils riaient de ses sailUes, et, au fond, lui étaient reconnaissants de son exactitude, de son dévouement et de l'intérêt qu'il leur portait, '- Il a laissé des notes savantes et nombreuses, recueillies en vue de ses conférences ; elles ont servi à ses successeurs

Cependant sa fin approchait ; homme de foi profonde, M. Variot en avait le pressentiment ; de là un grand et visible effort pour s'améhorer.

Le jour de l'Ascension 1891, prêchant aux vêpres, dans l'éghse du Sacré-Cœur, à LUle, il se trouva mal, déclara qu'il se sentait partir pour l'éternité et convia ses auditeurs à vivre tous de manière à le revoir au ciel. Beaucoup n'y prirent pas garde ; d'autres s'étonnèrent ; quelques-ims cependant, voyant la pâleur de son visage, comprirent qu'il était très malade. Enfin, la lumière se fit ; on courut à la chaire ; on l'en descendit ; on le transporta chez lui. Il avait presque entièrement perdu l'usage de la parole ; mais il gardait sa connaissance, et bégayait sans relâche :

MGR CARTUYVELS, VICE-RliCTEUR DE LOUVAIN

Le professeur Auguste Ch*iau.\

« Sacrements ! sacrements ! » On l'administra, et il mourut dans la nuit.

De ceux de mes élèves qui devinrent ensuite mes collègues, je ne veux guère parler, parce que la plupart sont encore vivants. Mais il me faut m'arrêter quelque temps devant l'abbé Ram bure et l'abbé Lecigne, déjà partis pour l'autre monde.

L'abbé Rambure était d'une famille aisée d'Arras. Élève au Collège St- Joseph, il y devint, après avoir préparé chez nous sa licence es lettres, professeur de philosophie et directeur des études. Caractère aimable et un peu espiègle, mine souriante, esprit fin et déhcat, c'était un homme de goût et un véritable Grec d'autrefois, pour la pureté du langage.

Il succéda à M. Variot dans la chaire de littérature latine. Il avait songé à préparer son doctorat ; sa thèse française, sur le poète Lucain, était presque achevée ; sa thèse latine, sur la tragédie de Sénèque intitulée Octavie, était projetée depuis longtemps ; mais son goût très prononcé pour des travaux Httéraires particuUers et pour certaines études d'art, l'amenèrent à différer beaucoup ; puis, quand en 1903 Mgr Baunard désira ne plus s'occuper que des affaires importantes et se faire suppléer pour les détails administratifs, c'est lui qui fut choisi pour devenir pro-recteur. Du même coup, les thèses s'évanouirent et le doctorat devint une chimère.

Pendant six ans, M. le Chanoine Rambure procura à son recteur titulaire la douceur d'une vie honorée et paisible. Il résolvait avec beaucoup d'adresse mille difficultés de détail, présidait le sénat académique, assistait au conseil d'administration, trottait à droite et à gauche, et, tout en continuant ses fonctions de professeur, traînait derrière lui tout l'attirail des plus minutieuses affaires de l'administration. Il en fut ainsi jusqu'à la nomination d'un

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nouveau recteur. M. Rambure devint alors curé de St-Nicolas, à Boulogne-sur-mer ; on le croyait réservé pour l'épiscopat ; mais il mourut à son poste de curé-doyen, dans la force de l'âge.

L'abbé Lecigne fut notre élève de 1888 à 1890. Grand, chauve avant l'âge, d'une physionomie ouverte, voilà l'extérieur. De ses dispositions littéraires, je n'ai pas de souvenirs précis, et je ne me rappelle pas avoir pu pressentir, dans l'étudiant, l'écrivain distingué qu'il devint plus tard. Élève d'une attention un peu distraite, il n'en doubla pas moins, du premier coup, le cap de la licence. Il enseigna alors la rhétorique dans un collège du Pas-de-Calais ; entretemps, il commençait à écrire des articles httéraires, notamment sur le poète Brizeux, dont U fit plus tard l'objet de sa thèse française de doctorat.

Quand il l'eut passée, iï fut appelé à enseigner dans notre Faculté. Il ne s'en contenta pas, et prodigua dans le Nord, en Belgique et jusqu'en HoUande, son abondante et brillante parole, avec un zèle qui alla, pour un temps, jusqu'à compromettre sa santé. Ce que tout le monde admirait en lui, c'était une aisance incomparable, une imagination briUante et poétique, une myriade d'étincelles qui éblouissaient le regard, et une véritable résurrection des personnages qu'il enrichissait de son pinceau. S'il avait vécu plus longtemps, il aurait sans doute corrigé l'intempérance d'un développement littéraire qui ne sait point s'arrêter, et, son imagination se laissant guider par la raison et par les faits, il serait devenu moins indulgent pour les adversaires du christianisme ou pour ceux qu'on appelle trop facilement des convertis.

Enfin je ne puis passer sous silence M. l'abbé Lesne. Il nous arriva comme un grand jeune homme, timide et modeste à l'excès. Une fois sa licence conquise et sa théologie achevée, il se rendit à Paris et y prépara si parfaitement

l'agrégation d'histoire, qu'il y fut reçu le premier sans que sa lointaine parenté avec l'illustre Fustel de Coulanges y fût pour rien. Puis il se fit recevoir docteur es lettres à la Faculté de Paris, devant laquelle il se présentait avec une thèse française sur La propriété ecclésiastique en France aux époques romaine et mérovingienne. C'est très savant, absolument impartial, conforme aux exigences les plus tyranniques du criticisme moderne, par là même un peu froid, mais sans exagération d'indifférence et d'impassibilité. L'auteur se propose, il est bon de le dire, de compléter son travail en écrivant l'histoire de la propriété ecclésiastique en France aux époques moins éloignées de nous.

Devenu professeur à notre Faculté libre, M. Lesne a su inspirer aux étudiants l'amour de l'histoire, et leur faire remporter aux examens les plus brillants succès ^.

La Faculté de théologie.

On avait, au début, songé à mettre cette Faculté tout entière entre les mains des Pères jésuites, comme on l'a fait dans quelques pays.

Mais on se ravisa : les nuages commençaient à poindre à l'horizon politique et religieux. On prit des théologiens moins menacés et plus sûrs de l'avenir.

Aux grandes institutions naissantes. Dieu envoie les hommes de son choix ; c'est ce qu'il fit pour notre Université catholique en lui réservant une pléiade d'éhte qu'un homme d'esprit appelait le nouveau siècle de Louis XIV. M. le chanoine Didiot qui, en 1877, vint organiser notre Faculté de théologie, était de cette pléiade.

1. Depuis l'époque où M. Charaiix écrivait ces lignes, M. Lesne est devenu recteur de l'Université en même temps que prélat romain. C'est même lui qui a pris la parole au nom de ses collègues sur la tombe de M. Charaux, le jour des funérailles.

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Fils d'un honnête instituteur de la Meuse, il fut, après de brillantes études au petit séminaire de Verdun, envoyé au séminaire français, à Rome. Il y eut les plus beaux succès, et fut remarqué et couronné par Pie IX à plusieurs reprises. Ses études finies, il rentra en France, fut ordonné prêtre, et devint professeur de théologie, puis archiviste à Verdun. C'est là que Mgr Hautcœur alla le prendre. C'était alors un prêtre de taille à peine moyenne, de bonne mine et de belle carrure. L'œil était vif et gaulois, avec une nuance de gaîté sarcastique sous le sérieux sacerdotal. L'air grave, l'attitude noble, portant, pour ainsi dire, sous son front puissant la science qu'il enseignait, il vivait seul, comme un savant, même comme un moine, avec un caractère quelque peu bizarre et une humeur assez ombrageuse.

Ses livres resteront, disent les connaisseurs ; ce sont de vrais monuments élevés à la vérité ; ils font honneur à la France et à l'Université cathoUque de LiUe. Je ne suis pas compétent pour en juger le fond, mais je puis en apprécier la méthode, ayant assisté à quelques cours plutôt destinés aux profanes. Sa manière était d'une rare simplicité. Avec des comparaisons et des images, si naturelles qu'elles pouvaient être saisies par des enfants, il aUait pas à pas, sans laisser en arrière rien qui pût arrêter l'esprit ou le faire hésiter. A sa prose d'une clarté sans égale et qui, par d'habiles transitions, faisait passer sans fatigue d'un objet à l'autre, il ajoutait parfois un trait de gaîté française qui ne nuisait en rien au sérieux du fond.

Mais c'est surtout aux soutenances de thèses qu'il montrait sa piquante originalité. Il interrogeait le candidat, tantôt en français, tantôt en latin, il le contrariait, l'accusait d'hérésie, lançait des pointes, avait des saillies qui faisaient rire tout le monde, et savait rendre aimable la théologie et jusqu'au bonnet des théologiens.

Cet homme, qui ne fut jamais ni évêque, ni recteur, ni même prélat, et qui était si capable de l'être, dirigea longtemps la Revue des Sciences ecclésiastiques, fut membre de quantité d'œuvres, et donna une puissante impulsion à sa préférée, celle des congrès eucharistiques. Il mourut d'albuminerie à soixante-quatre ans.

J'ai dit un mot de l'abbé, plus tard Mgr Fuzet. Il était, chez nous, secrétaire général et professeur d'Écriture sainte. Très intelligent et amateur d'art comme im vrai Gallo-romain, il aurait dépensé une fortune pour satisfaire ses goûts d'artiste. Il publia sur le Jansénisme un volume richement documenté et plein de révélations piquantes ; un autre,' très agréable à lire, sur le poète Pétrarque. Il devint, dans la suite, évêque de St-Denis (île de la Réunion), puis évêque de Beauvais et enfin archevêque de Rouen.

Je me contente de signaler, sans appuyer, le chanoine Mouraux, longtemps doyen de théologie, qui enseignait avec une science aussi vaste que consciencieuse et administrait avec vigilance et habileté — le chanoine Rohart, professeur d'exégèse, plein de vivacité, de verve et de gaîté — et MM. Quilliet, professeur de dogme, et Chollet, professeur de morale, qui sont devenus, le premier, évêque de Lille, le second, archevêque de Cambrai

Facultés de Droit, de Médecine, des Sciences.

Qui n'a connu le doyen de notre Faculté de droit, M. le marquis de Vareilles-Sommières ? C'est une des plus belles intelligences que j'aie rencontrées, une des plus fines et des plus déhées. Un front vaste, j'allais dire immense, dominait un regard noir et pénétrant. L'humeur était douce, bienveillante, avec une pointe de gaîté où se mêlait une raillerie sans aigreur. De moyenne taille à peine, mince.

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tout un côté paralysé à la suite d'une maladie d'enfance, sa physionomie, l'ensemble de sa personne et jusqu'à l'embarras de sa démarche inspiraient surtout la sympathie. On se sentait en présence d'une nature privilégiée, malgré la disgrâce de l'apparence, qui d'ailleurs ajoutait à la sympathie une délicate compassion.

Avant d'entrer dans notre Université catholique, M. de Vareilles avait été, en quahté d'agrégé, professeur de droit aux Facultés of&cielles de Poitiers et de Douai. Il avait laissé dans ces deux villes un excellent souvenir, et son savoir, sa distinction et sa foi de chrétien pratiquant appelaient naturellement sur lui le regard de nos fondateurs. Il organisa la Faculté cathoHque de droit, à la toute première heure, avec quelques autres, jeunes comme lui. Jamais je n'ai connu personne qui ait pris sur ses collègues une aussi puissante influence.

Ses rapports et discours étaient écrits avec beaucoup d'esprit et de finesse et semés de piquantes railleries, soit à l'endroit des adversaires, soit aux dépens des étudiants paresseux II est l'auteur de plusieurs ouvrages qui témoignent d'une science profonde. Il est mort subitement dans son château de Vareilles, en 1906.

Parmi nos professeurs de droit, il en est un autre dont la mémoire vivra dans toute la France ; c'est M. Groussau. Petit, délicat, mais alerte et, au fond, robuste, il a soutenu partout et toujours, mais surtout au Parlement français, la cause de la justice et de Dieu. Que le Ciel le conserve longtemps encore !

Comme professeur de notre Faculté de médecine, je ne puis me dispenser de citer mon ami Bouchaud. Son visage respirait la bonté, et son cœur n'avait rien perdu de la candeur de ses premières années ; il ne connaissait de la vie que l'étude, la science, la famille et l'amitié. Professeur de thérapeutique interne, il ne voulut jamais être doyen :

MGR BAUNARD

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il en aurait perdu la paix et le sommeil. Il était en même temps directeur d'un asile d'aliénés appelé Lommelet, dans un faubourg de Lille, et il me fit un jour visiter le pavillon de ceux qu'il appelait par euphémisme « les malades agités ». J'y fus im instant, entouré d'une nuée d'aliénés enfermés dans leur camisole de force ; ils s'approchaient de moi, s'agitant, criant, riant aux éclats, me soufflant dans les oreilles avec des gestes aussi ridicules que variés. Pauvres gens ! Et il y en avait de jeunes, avec des mines intelligentes !

Il n'y a peut-être pas un médecin, en France, qui ait assemblé plus d'observations curieuses sur la foUe et qui ciit été à même de donner de meilleurs conseils à ses collègues aliénistes. J'aurais désiré que mon excellent ami pubhât un volume à ce sujet ; je ne pus l'obtenir de sa modestie ; pourtant il finit par avoir des loisirs, car un commencement de surdité le contraignit à abandonner le professorat.

Nous avions aussi, à la Médecine, un honune éminent, M. Duret. Chirurgien des hôpitaux de Paris, il avait été injustement refusé à l'agrégation : son concurrent avait été, au concours, l'objet d'une préférence si marquée, que les assistants avaient bruyamment manifesté leur désapprobation. Il en souffrit ; mais la souffrance lui fut bonne, et il vint à nous et fut une de nos gloires. Plusieurs fois doyen, nommé membre associé de l'Académie de médecine de Paris, on fut fier de saluer en lui un savant, un cathohque pratiquant et un homme de cœur. Avec les docteurs Desplat et Lavrand, il a été l'un des témoins les plus graves et les plus consciencieux des miracles de Lourdes, et a démontré qu'on ne pouvait les attribuer ni à un effort de la nature, ni à la suggestion, ni à aucune autre calembredaine.

Comme caractère, il était distrait, et, dit-on, un peu

brusque dans les opérations graves où il n'y a pas une minute à perdre. Comme chirurgien, il s'était, par son intelligence et son talent, créé une réputation et une situation que personne ne contestait. Combien de malades lillois sont allés se faire opérer à Paris, à qui les chirurgiens les plus éminents disaient sans détour. « Pourquoi n'avez-vous pas demandé cela à Duret ? Il était inutile de venir ici ».

Comme membres de notre Faculté des sciences, je tiens à mentionner M. Schmidt, professeur très distingué de chimie et pharmacien renommé, qui s'est trop dépensé et a succombé à la peine. — M. Witz, ancien élève de l'École centrale, petit, actif, agile, peinant sans relâche, professeur éminent et dévoué, membre correspondant de l'Institut de France — enfin le chanoine géologue Bourgeat et le chanoine botaniste Boulay.

Les conférenciers étrangers.

J'ai déjà parlé des cours publics donnés par les professeurs de l'Université cathohque sur les matières les plus diverses et les plus accessibles. Ce qui s'est dépensé là de talent et d'éloquence par l'inteUigence, le cœur et les lèvres de tant d'hommes instruits et dévoués est inimaginable. Chaque année, à l'Hôtel académique, à l'amphithéâtre des Facultés de Sciences et de Médecine, on a exposé toujours, approfondi souvent les sujets les plus variés: études sociales et économiques, géologie, pédagogie, morale, art, histoire et littérature ; si l'on réunissait tous ces travaux, on en ferait de nombreux volumes.

Mais, outre nos collègues, des conférenciers, étrangers à notre Université et même à notre ville, venaient de temps à autre écouler chez nous les riches produits de leur travail longtemps préparé. Dans la grande salle qui touche à la Faculté de théologie, et où, pendant bien des années, j*ai

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fait des cours et des conférences, j'entendis à plusieurs reprises M. Pierre de la Gorce débiter, debout et de mémoire, des pages historiques très intéressantes et nourries de faits bien choisis. Je me rappelle, entre autres choses, une suite de leçons sur Napoléon III ; elles mettaient à nu

M. LE COMTE THELLIER DE PONCHEVILLE

le conspirateur émérite qui, assez chrétien pendant quelques années, s'était fait ensuite, par peur ou par faiblesse, compHce des francs-maçons italiens désireux d'envahir les États pontificaux ; du reste, elles ne forçaient pas la note ; elles ne donnaient nullement à la pohtique de cet utopiste, moins criminel que chimérique, la méchanceté calculée et la haine méthodique qu'aurait imaginées un romancier ; elles montraient d'ailleurs dans l'homme privé, un prince

fidèle à ses amis, patient, reconnaissant, aimé des siens, en un mot bien différent du portrait tracé par Victor Hugo.

M. Lamy, fin causeur et malicieux critique, ami personnel de Léon XIII, vint aussi se faire entendre. Il y avait foule ces jours-là, et je me rappelle les réflexions d'un religieux bénédictin qui avait eu peine à trouver une place dans la salle bondée d'auditeurs. « Quelle foule, disait-il ! Quelle animation dans vos couloirs ! Quelle vie dans votre Université ! » Un de mes parents, religieux oblat, ressentait la même impression et ne jugeait pas autrement.

Faut-il parler de M. de Fonsegrive, le surabondant écrivain de la revue La Quinzaine ; du Père de Pascal, à la verve toute méridionale ; du comte Thellier de Poncheville, qui fit, sur les accidenta du travail et sur la responsabilité patronale, les conférences les plus intéressantes ; de M. Cochin, conteur trop attrayant des choses de la Renaissance et critique trop bienveillant de certains livres ; de M. de Meaux, l'ancien ministre, qui sous ses cheveux blancs gardait une si belle parole ; de René Bazin, le brillant romancier, grave et froid, à la tête et à l'accent académiques ; de M. Tavemier, rédacteur à l'Univers, écrivain d'im talent honnête, mais dépourvu de sobriété, et conférencier glacial ? Combien nous en avons vu défiler de ces renommées plus ou moins solides, et par conséquent plus ou moins durables 1

Mes conférences aux étudiants.

Après cette longue digression sur mes collègues ordina res ou occasionnels, je reviens à mon enseignement. Il avait duré douze années consécutives lorsque, au début du rectorat de Mgr Baunard, il fut question de l'interrompre. J'avais cinquante six ans ; beaucoup de professeurs, à cet âge, songent à prendre du repos. Mais, grâce à Dieu, ma

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santé demeura ou redevint robuste, et je pus continuer, pendant dix-neuf années encore, à servir dans notre Université la cause de Dieu et de l'Église.

Le nouveau recteur fut à même de s'assurer bientôt, personnellement, de mon état physique. Je donnai, en effet, devant lui, une coniérence, suivie d'une correction de devoir et de l'exposé du plan que l'étudiant, d'après moi, aurait dû suivre pour traiter parfaitement le sujet ; je terminai par une analyse de la pièce de Corneille intitulée Le Menteur. Mgr Baunard, le cours terminé, sortit en silence ; mais me rencontrant quelques jours après, il me dit que je lui avais paru n'avoir que quarante cinq ans. Je l'avoue, j'en fus heureux.

Voici comment je procédais d'habitude. Après la prière, j'allais et venais dans la saUe de cours, tenant à la main les devoirs qu'on m'avait remis. Je lisais, je corrigeais, je refaisais telle ou telle phrase, je louais ou je blâmais de vive voix ; chacun avait son tour. Puis, reportant les travaux sur la chaire, je reprenais mes allées et venues, et j'employais dix minutes, au moins, à exposer comment, à mon avis, il aurait fallu s'y prendre. Naturellement, de ces deux exercices jaillissaient des observations et des leçons de bon goût qui valaient mieux, je crois, que les plus belles théories.

Pour terminer, je remontais en chaire, et sans autre guide que l'auteur à étudier, sans autre secours que quelques notes, j'analysais les auteurs du programme : Montaigne, Corneille, Racine et les autres. J'y ajoutais, quand c'était possible, la lecture d'un passage choisi dans l'écrivain en question ; elle était toujours écoutée très attentivement. Le tout durait une heure et demie environ.

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