‹ Le professeur Diodati notice biographiqueChapitre 17 sur 44 · ESQUISSE · texte numérisé non relu

ESQUISSE

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE

INTRODUCTION

Voici ce qu’on me disait naguère 1 :

« Madame Swetchine était une excellente femme, mais on fait trop de bruit autour de son nom. Rien, dans son existence, ne justifie le degré d’enthousiasme qu’elle inspire à ses admirateurs, et l’espèce de culte dont on veut entourer sa mémoire. Point de luttes violentes, point de ces combats où la vertu triomphe dans les déchirements du cœur. Madame Swetchine a eu quelques moments difficiles en Russie; mais combien de femmes dont on ne parle pas ont à traverser de plus rudes épreuves ! A Paris, elle a mené la vie la plus douce du monde. Entourée de

1 Ces lignes sont le récit d’un fait, et non un artifice littéraire.

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la meilleure compagnie de France, accueillie, fêtée, et, pour tout dire, adulée par l’élite du monde parisien, il

lui était facile d’être contente de son sort: qui ne serait

pieux et bon dans des conditions si douces? Quand au talent littéraire, elle n’en manque pas. On trouve dans ses lettres des traits heureux; mais, à tout prendre, bien des correspondances qu’on ne livre pas au public sont plus riches que la sienne. En deux mots : on pose cette dame russe sur un piédestal trop haut pour elle, et on lui tresse à trop peu de frais une couronne de sainte. »

Ce discours sort de plusieurs bouches. Se borner à dire qu’il rappelle un peu les propos des Athéniens fatigués d’entendre louer Aristide, serait en apprécier trop sommairement la valeur et la portée.

Je n'ai jamais eu l’honneur de rencontrer madame Swctchine, et, tant qu’elle a vécu, j’ai ignoré son existence. Aucun souvenir personnel ne saurait donc influencer mes pensées à son égard. Appelé à rendre compte des publications deM. de Falloux, je n’ai connu que par la conversation d’autrui, et par le froid intermédiaire des livres, une femme qui parait avoir possédé, dans les relations directes de la vie, une grande puissance d’action. Mes impressions ont varié. Un premier coup d’œil jeté sur les volumes de M. de Falloux m’a mis sous le charme. Une lecture plus étendue a refroidi ce premier sentiment. Une lecture plus étendue encore l’a ranimé et même redoublé.

Me basant sur cette expérience personnelle, je pense que la diversité des jugements portés sur madame Swe- Icliine ne tient pas seulement aux préoccupations diverses

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des lecteurs, et aux passions contraires qui les agitent, mais aussi à la variété des points de \ue auxquels ils se placent pour apprécier ses œuvres. Les ouvre-t-on comme un livre de lecture courante? On doit y trouver des longueurs et de la monotonie. L’impression change, si on les considère, non comme des œuvres littéraires, mais comme un dossier de pièces à consulter pour acquérir la connaissance d une personne. Or, c’est bien là le vrai caractère de ces publications. Si l’on excepte (exception notable) la vie rédigée par M. de Falloux, les autres volumes ne sont nullement des travaux préparés pour l’impression, mais des lettres écrites au courant de la plume, de simples notes, souvent jetées au crayon sur des carnets, des fragments où s’épanchent, sans aucun regard dirigé vers le public, les émotions spontanées du cœur, ou les premiers aperçus de la pensée. M. de Falloux nous a livré madame Swetchine, toute vivante, et dans la dernière intimité de son existence intellectuelle et morale. Pour bien apprécier ces volumes, il faut oublier qu’on lit un texte imprimé; il faut déchiffrer soi-même, en imagination, ces notes éparses, feuilleter ces liasses de correspondance, saisir le fil d’une pensée et le suivre d’une note à une lettre et d’une lettre à une autre note, chercher la trace d’un môme mouvement du cœur dans divers documents librement rapprochés. Il faut, en un mot, non pas lire simplement, mais, à l’aide de documents écrits, chercher, découvrir, reconstruire, si j’ose le dire, madame Swetchine, c’est-à-dire une pensée haute et délicate, une conscience droite et un noble cœur. Et pour se donner la joie d’une illusion permise, il faut ou-

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blier, si on le peut, que ces documents intimes passent sous les regards de tout un public, souvent indifférent, hostile, distrait et léger, et se représenter qu on fait ces découvertes seul, ou dans la société restreinte de quelques amis bien disposés. Ainsi ai-je fait, ou, pour mieux dire, ainsi fais-je, en poursuivant une étude inachevée, car une telle œuvre demande non-seulement du temps, mais une disposition particulière de la pensée. On peut tou jours, avec la Fontaine, prendre un plaisir extrême à l'histoire de Peau-d’Anc; mais pour comprendre sérieusement une âme sérieuse et profiler de son commerce, toutes les conjonctures ne sont pas également propices.

En étudiant ainsi madame Swetchine, j’ai senti jaillir, à chaque moment, de nouvelles et fécondes sources d’idées; et, dépassant ainsi le but fixé, je me suis trouvé en chemin d’amasser les matériaux d’une sorte de livre, plutôt que ceux d’un simple compte rendu. C’est là ma réponse au discours rapporté au début de ces lignes. L’étude des documents publiés par M. de Falloux (je dis Pétudeet non la simple lecture) me parait une mine si riche de bonnes et utiles pensées que j’en conclus, avec une certaine assurance, que madame Swetchine est une grande figure, et que ne pas lui accorder une attention particulière, c’est perdre une excellente occasion d’enrichir son esprit et d’élever son âme. Je parle ici pour la classe nombreuse de lecteurs qui cherchent la nouveauté, et aiment à se tenir au courant des publications contemporaines. A ceux qui puisent de préférence l’aliment de leur vie intellectuelle et morale dans les sources séculaires des grandes pensées d’autrefois, je n’ai rien à dire.

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