REFORME ELECTORALE
Messieurs ,
Une participation toujours plus large des peuples à la direction de leurs destinées est un des traits les plus caracléristiques du développement de la civilisation moderne. Sauf la rare exception de très-petits Etats souverains, ce développement de la liberté politique ne peut avoir lieu que par le moyen du système représentatif. La tentative d’établir la démocratie directe dans un pays de quelque étendue, soit l’extension du régime des plébiscites, est un mirage qui a l’erreur pour principe et la déception pour résultat; l’expérience l’a montré, le montre et le montrera.il en résulte que l'élection représentative est, dans les conditions de la société moderne, l'acte fondamental de la vie politique.
Nous signalons dans le système électoral généralement adopté une erreur capitale : la loi de la majorité, qui est celle des décisions, substituée à la proportionnalité qui doit être la base de la représentation, erreur qui vicie la vie politique à sa source même et ajoute des maux artificiels créés par la législation aux maux naturels qui résultent de la présence des passions humaines. Sans nous bercer d'illusions décevantes, sans croire qu’une réforme politique puisse remplacer les réformes de l’ordre moral , sans lesquelles toutes les autres demeurent stériles, nous affirmons, avec un grand nombre des publicistes les plus estimés de l’Europe et de l’Amérique, que notre cause est grande, l’une des plus grandes qui puissent être plaidées dans l’ordre des institutions légales et constitutionnelles.
Si notre cause est grande, elle est noble aussi. Non-seulement notre œuvre est pure de tout intérêt privé (c’est un soupçon qui ne saurait pas même nous effleurer), mais elle est étrangère à tout esprit de parti , indépendante de tout attachement à des opinions particulières. Sans sacrifier aucune de nos convictions diverses, nous travaillons en commun à rétablissement de la justice, qui seule peut offrir un fondement convenable aux sociétés humaines. Cela est si apparent que les adversaires de notre idée peuvent bien nous accuser de courir après des utopies, mais qu’ils s’accordent à reconnaître que le principe que nous défendons est juste en lui-
même, ou a, du moins, toutes les apparences de la justice.
Oui, notre cause est une cause de justice ; et ce n’est pas seulement une cause de justice, mais, dans la mesure où agissent les institutions politiques, c’est une cause de vérité et un principe de paix. Justice, vérité, paix, ce sont là les marques certaines de la victoire. Le monde, en effet, ne marche point au hasard. L’injustice, l’erreur et la discorde ont une large part dans les affaires d’ici-bas; le bien est fréquemment vaincu; mais, à la longue, c’est pourtant le bien qui l’emporte ; il triomphe en définitive, et sa destinée est le plus souvent de triompher par une série de défaites. Telles sont les voies de Dieu manifestées dans l’histoire. Le progrès ne se réalise pas au gré de nos impatiences ; il est des époques, il est des pays, où la marche des affaires suit une direction contraire au développement de la justice el de la paix; mais les remous d’un fleuve ne changent pas la direction générale de ses eaux. Gardons-nous, Messieurs, des découragements qui naissent de l’impatience, et rappelons-nous que, dans le domaine des idées et des institutions comme dans l’ordre de la nature, le temps des semailles n'est pas le temps de la moisson.
Une juste confiance dans l’avenir de notre cause doit ainsi résulter pour nous de la nature même de cette cause; tout découragement serait de notre part une faiblesse et une faute. Cette confiance se
trouve d'ailleurs grandement confirmée par les progrès que fait dans le monde l’œuvre à laquelle nous sommes attachés. Ces progrès sont considérables ; et si vous vous rendez attentifs au poids énorme de préjugés et d’habitudes que nous avons à soulever, vous reconnaîtrez que ces progrès sont rapides. Reportez-vous pour un instant, par la pensée, à l’état des choses lorsque, le 15 Janvier 1865, sept citoyens genevois fondèrent notre association réformiste. Il existait en Danemark, par l’heureuse initiative de M. Andrae, une application pratique de la représentation proportionnelle; mais cette application était partielle et peu connue. L’ouvrage de M. Thomas Hare, par sa propre valeur et grâce au puissant appui de M. Stuart Mill, avait eu une grande influence dans les pays de langue anglaise, mais il n’avait pas encore attiré sérieusement l’attention dans le reste du monde. La cause avait été introduite dans quelques débats législatifs, en Australie et à Francfort, mais ces délibérations n’avaient pas eu de retentissement. Aucune société n’était fondée pour l’étude collective et la divulgation de l’idée nouvelle. En résumé, notre cause n’avait alors en sa faveur qu’une expérience généralement ignorée et des penseurs isolés. Rappelez-vous le premier accueil fait à nos idées, et la manière dont la presse périodique de Genève, grande et petite, crut nous écraser en qualifiant nos pensées de spéculations de cabinet et notre quotient de philosophique, en nous pré-
sentant, en un mot, comme des rêveurs honnêtes, mais dont les propositions ne pouvaient avoir aucune portée pratique. La semence de la réforme était pleine de vie, mais elle ne portait encore ni feuilles ni fruits.
Neuf années ont passé ; voyez où nous en sommes aujourd’hui. La question est connue dans tous les Etats civilisés; on formerait une bibliothèque entière des écrits relatifs à cet objet. Sept associations réformistes, à Londres, New- York, Chicago, Rome, Zurich, Neuchâtel et Genève, s’occupent de l’étude collective du principe nouveau et des moyens d’en répandre de plus en plus la connaissance. Ailleurs, à Athènes, par exemple, des groupes d’hommes travaillent à la môme œuvre sans s’être organisés en associations proprement dites. Des débats législatifs relatifs à la représentation proportionnelle ont eu lieu dans un grand nombre de pays; ils ont eu des résultats divers; mais une proposition parlementaire, même lorsqu’elle est repous-
sée, est un succès pour notre cause sous la seule condition d’avoir été sérieusement discutée. La première proposition de cette nature, faite en 1842, n’eut pour résultat que le sourire d’une assemblée; aujourd’hui l’on ne sourit plus, l’on discute; n’estil pas permis de dire, sans optimisme exagéré, que c’est là un progrès? Le principe nouveau a été adopté dans plusieurs Etats; il a été mis en pratique en Angleterre sous deux formes différentes, en Amé-
Tique pour les élections de législatures et de muni cipalités. Il y a là une base d’observation pratique qui s’élargit tout les jours. Tout cela s’est accompli dans l’espace relativement court de neuf années. Le passé et le présent nous sont le gage de l’avenir, et ce n’est pas user d’une image trop ambitieuse que de considérer le développement de la justice électorale, comme une marée qui monte et couvrira l’Europe et l’Amériqne de ses ondes bienfaisantes.
Ce sont les progrès de notre cause dans l’année 1873 qui vont nous occuper aujourd'hui. Nous avons des succès réels à enregistrer, mais permettez moi d’attirer d’abord votre attention sur deux pertes bien sensibles.
M. Stuart Mill est mort, le 9 mai 1873, laissant une grande réputation dans le domaine des sciences économiques et philosophiques. Il était le plus illustre défenseur de notre cause dans les pays de langue anglaise, et il surfit de parcourir les publica* lions de la Grande-Bretagne et de l’Amérique pour savoir combien son influence sous ce rapport a été grande.Je n’ai jamais rencontré personnellement M. Stuart Mill, mais j’ai échangé avec lui quelques paroles écrites. Nous étions en plein désaccord sur des questions philosophiques et religieuses de la plus haute importance; je me suis réjoui d’autant plus de me sentir en parfaite harmonie avec lui sur une question concernant la justice et le bien de l’humanité, et il m’a exprimé les mêmes sentiments à mon
égard avec une cordialité dont je conserve un souvenir reconnaissant.
La mort de M. Henri Jacottet de Neuchâtel nous a frappés, plus directement encore, en retirant à notre œuvre, en Suisse, un de ses ouvriers les plus résolus, les plus actifs et les plus influents. Il est à peine nécessaire de rappeler ici son excellent rapport à la suite duquel le Grand Conseil neuchâtelois prit en considération un projet de loi électorale qui, malheureusement pour le bien de ce canton et pour le bien de la Suisse, n’est pas devenu une loi. Nous ne pouvions pas faire, dans notre pays, de perte plus * considérable, et j’avais la certitude de n’ètre désavoué par aucun de vous en adressant à la veuve de M. Jacottet un juste témoignage de regret et de sympathie.
Ces deux champions de notre cause ont disparu de la terre où nous sommes ; mais ils survivent, même ici-bas, par leur influence sur une œuvre bonne, dont j’ai à vous dire les progrès pendant l’année qui vient de finir. Nous passerons en revue, sur les deux rives de l’Atlantique, les differents pays qui réclament notre attention.