‹ Le professeur Diodati notice biographiqueChapitre 29 sur 44 · OCTOBRE 1 8 G · texte numérisé non relu

OCTOBRE 1 8 G

INTRODUCTION

Henri Sarasin a connu Tardent amour de l’étude et la passion de la gloire. Il est mort sans avoir écrit une de ces pages qui sauvent un nom de l’oubli ; ses travaux ne laisseront aucune trace dans les produits de l’intelligence humaine : Dieu Ta voulu ainsi.

On n’appelle pas des jugements de Dieu. Un jeune homme a conçu de hautes espérances; il a réussi à les

faire partager; les chefs de la science considèrent sa

mort comme une perte ; des regrets profonds témoignent qu’on attendait beaucoup de lui : tout cela ne suffit pas à donner à son nom une place dans la mémoire des hommes. On ne tresse pas avec des espérances déçues les couronnes de la renommée. Si Ton regardait

aux succès du monde, il n’y aurait donc qu’à se taire, et à rester, en présence d’une famille en deuil, dans le silence du respect. Mais Henri Sarasin , en avançant dans sa rapide carrière, a conçu une ambition plus haute que celle de la science, et plus pure que celle de la gloire; il a désiré servir, selon ses forces, les intérêts spirituels de l’humanité dans la pratique du bien et la propagation de la foi chrétienne. Ce souhait, il ne lui a pas été donné de l’accomplir pendant sa vie; ne pourrait-on point, après sa mort, le réaliser, en quelque mesure, pour lui et par lui ? Il laisse une mémoire parfaitement pure, la trace n’en serait-elle pas bienfaisanté? Au lieu de figurer son destin par une de ces colonnes brisées symbolisant les mécomptes et les amertumes de la terre, ne faut-il pas marquer sa tombe d’un de ccs signes d’espérance et de foi qui donnent au sépulcre une parole d’avertissement, et font de la mort la grande leçon de la vie ?

Les pages de cet écrit sont nées de ces sentiments. Laisserons-nous perdre un tel souvenir? se sont demandé plusieurs personnes à la fois. La première émotion passée, ne subsistcra-t-il aucune trace de cette existence, en dehors des cœurs qui la repasseront silencieusement, jusqu’à la fin de leur pèlerinage ici-bas?

Appelé à donner une expression à ce désir commun, j’ai feuilleté des lettres, consulté des souvenirs; et, dans

INTRODUCTION

cette recherche, le sentiment de l’importance de ma tache a grandi. Je savais qu’Henri Sarasin fut un jeune homme de bon exemple dans la plus sérieuse acception de ces termes. Arriver à vingt-trois ans dans une entière pureté de mœurs, après avoir fréquenté le monde des grandes villes; c’était quelque chose. Suivre des études longues et difficiles avec une indomptable persévérance, dans une position où tant d’autres succombent aux séductions du bien-être et de l’oisiveté; rester fixe dans ses principes et ferme dans ses convictions, en sentant passer autour de soi le souffle du doute et de l’incrédulité; c’était beaucoup. Tout cela se révélait au premier coup d’œil jeté sur la courte vie dont j’avais à faire le récit. Un examen plus attentif, sans me révéler rien de précisément nouveau , a grossi les objets qui s’offraient ainsi à première vue. J’ai vu le bien grandir dans cette jeune àme, grandir par le triomphe sur des défauts caractérisés. J’ai vu le cœur et l’intelligence s’épanouir dans toutes les directions; la voix de la conscience se faire entendre toujours plus distinctement. En sondant les dangers qu’a courus cette existence si courte et pourtant si pleine, il m’a paru que peu de vies ont été plus remarquablement gardées, que peu d’àmcs ont été plus manifestement préparées au départ. Pour une famille, pour des amis, une telle perte sans doute est un affreux déchirement; mais de

HENRI SARASIN

semblables amertumes sont pleines de consolations.

Lorsqu’en voyant ce qui se passe sous le soleil, on se •

demande ce qu’il en advient au delà de la tombe, on

porte presque un regard d’envie sur la situation de ces ' cœurs brisés , mais accablés par la douleur sans être torturés par l’angoisse.

Cette notice n’est point destinée à une publicité proprement dite. Sans demeurer secrète, elle conserve un caractère ^privé. On place dans un musée ouvert au public les portraits des hommes célèbres; on garde dans un écrin fermé l’image d’êtres ravis à des affections trop intimes pour ne pas redouter les regards de l’indifférence; il est aussi des portraits qu’une famille suspend aux parois de sa demeure. Si l’une de ces figures porte l’empreinte de la noblesse ou de la pureté, les amis de la maison en jouissent, et l’étranger même, admis à la contempler en passant, en conserve une impression douce et salutaire. Les pages que le lecteur a sous les yeux sont un de ces portraits de famille; elle n’ont point d’autre caractère et point d’autre prétention.

GENÈVE

Henri vint au monde avec une constitution débile. Jusqu’à l’âge de six ans (il était né le 4 août 1838) la délicatesse de sa santé inspira des inquiétudes et réclama des soins. Dans ce corps frêle, les facultés de l’intelligence en général, et la mémoire en particulier, offrirent un développement précoce. A deux ans, l’enfant récitait des fables, contait des histoires et causait incessamment. À trois ans, il retenait des vers pour les avoir entendus deux ou trois fois. Il était grand questionneur, questionneur parfois embarrassant, jnais sans tomber dans le babil de ces petits êtres qui semblent considérer l’exercice de la parole comme une simple gymnastique de la langue. Il voulait des réponses, les

HENRI SARASIN

répétait à demi-voix, quand il les avait obtenues, et revenait souvent sur un sujet antérieur de conversation, de manière à prouver que sa pensée avait travaillé dans l’intervalle. Il était tendre et caressant et pleurait s’il voyait pleurer ou souffrir.

Dès l’ûge de deux ans, Henri fut remis, sous l’œil de sa mère, aux soins d’une bonne allemande1. Cette femme intelligente et pieuse s’appliquait à mettre et à maintenir son élève sous le regard de Dieu, et non à surcharger sa mémoire enfantine de phrases de dévotion. Douée d’un vif sentiment des beautés de la nature, elle aimait à citer à l’enfant remis à sa garde une parole qu’elle avait recueillie elle-même de la

' C’était un peu tôt. Une dissertation pédagogique serait ici déplacée. Je me sens obligé toutefois de rappeler, pour l’honneur des principes, que l’usage toujours plus répandu de faire apprendre aux enfants en bas âge deux langues à la fois est condamné par des autorités fort respectables, et, je le crois, par pne saine psychologie. Le rapport de la pensée à la parole est très intime; et il y a péril à troubler le premier développement de l'intelligence, en lui offrant deux instruments à la fois. On sacrifie en général, dans la solution pratique de cette question, les résultats d’une étude réfléchie de la nature humaine à des considérations d’utilité, assez contestables d’ailleurs. Un enfant ne doit apprendre une langue étrangère que lorsque son intelligence s’est reconnue dans sa langue maternelle. Ce moment ne peut être fixé d’une manière absolue. Tel enfant peut aborder sans inconvénient l’étude d’une langue nouvelle à quatre ou cinq ans. Tel autre à sept ou huit ans n’a pas encore la pensée assez assise pour qu’il convienne de l’embarrasser d’un nouveau dictionnaire et d’une syntaxe nouvelle.

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bouche de sa mère : « Si notre demeure terrestre est » si belle, combien sera plus belle encore celle qui » nous attend dans les deux ! » Ces premières impressions furent des germes dont le développement devait commencer de suite et continuer toujours.

Henri n’aimait pas les jeux et la société des petits garçons de son âge ; sa faiblesse physique entrait sans doute pour beaucoup dans cette disposition. L’éloignement où il vivait des passe-temps ordinaires des petits écoliers et des préoccupations qui s’y associent favorisa chez lui la culture précoce des tendances élevées et délicates de l’âme. Comme tous les enfants, il aimait à voir des images; mais sa préférence, au lieu de s’arrêter aux représentations frappantes pour l’œil , se fixait sur les gravures fines et belles, dont il observait et faisait remarquer les moindres détails. À l’âge de dix ans, un voyage en Suisse, qu’il fit avec sa famille, donna l’occasion de constater en lui le sentiment naissant des beautés de la nature. Dans cette même excursion, il entendit les célèbres orgues de Fribourg. L’impression fut si vive qu’il se trouva mal ; il fallut l’emmener. Ce n’était pas un accident fortuit; quelques années plus tard, le même fait se produisit de nouveau, dans les mêmes circonstances.

La conscience d’Henri intervint de très bonne heure dans l’habitude de la prière, contractée dès le berceau,

HENRI SARASIN

pour en faire un besoin personnel et un acte sérieux. Pendant longtemps il priait à haute voix; on l’entendait s’accuser de ses fautes, et demander le secours de Dieu, pour ne pas y retomber. Avait-il eu quelque tort à l’égard de ses parents? il éprouvait le besoin d’obtenir leur pardon avant de demander celui de Dieu. Parfois il attendait sa mère, dans ce but, se tenant éveillé, jusqu’au moment de son passage ; parfois aussi on le voyait ouvrir, à moitié vêtu, la porte du salon, et venir témoigner ses regrets de sa faute, avant de s’endormir. Souvenirs tendres et bénis, lorsque rien dans la suite n’est venu tristement démentir les premières et touchantes manifestations d’une piété enfantine ! Il lut la Bible de bonne heure et avec amour. Les grands faits

de l’Histoire sainte l’enchantaient; l’histoire d’IIénoc,

en particulier, l’avait vivement frappé; on l’a souvent entendu dire, que lui aussi voulait marcher avec Dieu, afin que Dieu le prît.

On ne peut pas dire qu’Ilenri fût gai. La tournure de son esprit était sérieuse, mélancolique même. À dix ans, il lui arrivait de parler de la tristesse et du désenchantement de la vie. Il était pourtant très capable de joie, et de joies vives. Il avait le rire facile et la moindre chose l’amenait sur ses lèvres. Jeune homme, et jusqu’à la fin, il a conservé ce rire franc et joyeux, ce

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vrai rire d’enfant que rien ne garde et ne maintient comme la pureté de la vie.

Ses études commencèrent à la maison ; sa mère fut sa première institutrice. Il lisait avec passion, et son livre l’absorbait; on pouvait parler autour de lui, et lui parler, sans qu’il s’en aperçût. De six à treize ans , il reçut l’enseignement successif de trois institutions privées. Il manifesta de suite l’intention d’égaler ses camarades, et conçut très vite le désir ardent de les surpasser et d’être le premier.

Entré en 1851 dans la seconde classe du collège public, il jouit de sa situation nouvelle. L’émulation naturelle, née d’un travail fait en commun avec des camarades nombreux, un enseignement animé, la perspective d’un but bien déterminé à atteindre, tous ces précieux excitants de l’instruction publique agirent facilement sur une nature prédisposée à en subir l’influence. Son amour du travail fut développé ; les germes de son ambition naissante le furent aussi. Il subit le système de cette émulation factice qui, pour combattre la paresse , fait sans scrupule appel à la vanité. Il eut devant lui des prix à obtenir, à côté de lui des concurrents à distancer et des rivaux à vaincre. Son désir d’être le prfemier s’en accrut, et l’un des principaux obstacles qui devaient contrarier son développement spirituel acquit ainsi de nouvelles forces. Ses succès au

collège furent réels, sans atteindre toutefois à la hauteur de ses désirs; il eut des prix à chaque promotion, mais ces prix ne furent pas les plus importants.

C’est dans cette période de ses études qu’il vit poindre à l’horizon l’aurore de sa carrière future, « Je me i> rappelle toujours, écrit-il plus tard (7 février 1858), » l’impression que me fit la première leçon d’histoire » grecque que j’appris au collège. Il était question des » Pélasges, et en général des peuplades primitives de » la Grèce. C’est là que, pour la première fois, j’en- » tendis parler de la parenté qui relie entre elles les » nations et les langues de l’Inde à celles de l’Europe. )' Je ne sentis naturellement pas toute la portée de » cette grande idée, mais néanmoins l’effet qu’elle pro- » duisil sur moi ne s’est jamais effacé de mon souj> venir. » Tout son avenir en effet se rattache à cette première impression. L’antiquité classique et les lettres grecques et latines le captivèrent au début; l’Inde devait venir ensuite.

Dès le collège, il éprouvait le besoin de franchir les barrières de l’enseignement commun. Tout en se plongeant dans Homère, il voulut apprendre l’hébreu, dans la pensée d’aborder peut-être un jour les études théologiques. Ce projet, gardé secret pour ménager une surprise à sa famille, reçut un commencement d’exécution. Il pouvait déjà lire et écrire quelque peu la langue

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de l’Ancien Testament, lorsque ses parents, informés enfin de ses nouvelles connaissances, crurent sage de le faire renoncer à cette étude de luxe, pour le confirmer d’abord dans le savoir nécessaire.

Dans l’été de 1853 , Henri sortait de la classe supérieure du collège. Où devait-il poursuivre ses études ? On pouvait alors poser à cet égard une question supprimée aujourd’hui.

Les petits pays ont d’immenses prérogatives ; mais ces prérogatives se paient. Les révolutions politiques y atteignent, bien plus que dans les vastes états, les dernières ramifications de l’arbre social. À Genève donc, après la révolution de 1 846, on avait remanié tout le personnel de l’instruction publique, et mis de côté, avec la plupart des hommes notés pour leur participation aux affaires générales du pays, tous les professeurs dont l’enseignement pouvait contrarier les vues du nouveau gouvernement. La Faculté des lettres en particulier fut presque entièrement expurgée . Des mesures aussi radicales, et aussi clairement dirigées contre les traditions, les croyances, les idées de la vieille société genevoise, préoccupèrent un certain nombre de pères de famille. Leur devoir civique les obligeait-il à laisser leurs enfants soumis à l’impulsion que le pouvoir nouveau voulait donner à la jeunesse? Citoyens d’un pays libre, ne pouvaient-ils pas, ne de-

HENRI SARASIN

vaient-ils pas user de leur liberté pour faire élever leurs fils selon leurs vues et leurs convictions ?

Ils avaient le droit de le faire; on leur en offrit les moyens. Un établissement, privé quant à son caractère légal mais public quant à sa destination, fut ouvert aux jeunes gens de seize à dix-neuf ans environ. Cet établissement fut habituellement désigné sous le nom de Gymnase libre . Les chefs naturels de la vieille Genève, dans l’ordre des études et de l’enseignement, furent placés à sa tète. Le père d’Henri avait été, dès le principe, et fut jusqu’à la fin un des soutiens de cette institution éphémère, qui devait succomber, au bout de quelques années, sous l’action de 'Causes dont l’énumération et l’examen seraient ici déplacés.

Henri entra donc au Gymnase libre, en 1853. Il en sortit, en 1856, ses cours achevés. Il n’avait plus de prix à remporter, mais son zèle pour l’étude n’avait nul besoin de cette excitation factice. Ses examens reçurent presque tous le maximum des bonnes notes ; et pour la mémoire, l’intelligence, l’amour du. travail et les résultats obtenus, il fut classé par ses professeurs au nombre des élèves les plus distingués. Il joignit à ses cours des leçons particulières de grec et de latin, et s’adressa dans ce but à un jeune professeur qui lui inspira, avec un grand attachement pour sa personne,

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un zèle plus vif encore pour la science et un culte enthousiaste du beau.

En 1855, une violente crise de maux d’yeux rappela péniblement la délicatesse de son système nerveux, et nécessita un repos absolu et une cure de bains de mer. Les organes extérieurs de la vue n’étaient pas seuls atteints, car, au plus fort de la crise, il ne pouvait entendre lire ou dicter, sans être saisi de fatigue. Son caractère se ressentit de cette épreuve. 11 se croyait privé pour toujours de ses études favorites, et cette crainte le rendait mécontent , chagrin , irritable. L’épreuve ne fut pas longue. Au bout de quelques mois, il put reprendre ses travaux avec une nouvelle ardeur, et cet incident ne semble pas avoir laissé des traces profondes dans son existence. Il obtint le grade

de bachelier ès lettres dans l’automne de 1856.

Il avait été admis à la sainte-cène à Pâques de la même année, après une instruction religieuse que son état maladif avait prolongée pendant dix-huit mois. Quelques feuilles volantes conservent la trace de ses pensées de cette époque. J’en extrais les lignes suivantes :

Genève, 13 février 1856. « Bien des jours s’écoulent » dans un oubli complet de Dieu et de la religion. Dans » ces jours-là, je vis d’une vie animale et intellectuelle ;

* x> mon organisme et mon esprit sont actifs, mais mon

HENRI SARASIN

» cœur ne l’est pas; je n’interviens que passivement » dans les pratiques religieuses. Je veux désormais agir » autrement; je veux choisir chaque jour, dans ce que » j’aurai lu des saintes Ecritures, un passage que je » méditerai dans la journée, en y rapportant mes difféd rentes actions. De cette façon, et avec le secours de » l’Esprit, il ne s’écoulera plus de ces jours où je vis » plongé dans une complète torpeur à l’endroit de ma

vie spirituelle. Puisse-t-il en être ainsi de tous les » jours de cette année!

» Celui qui fait le bien est en Dieu , mais celui qui D fait le mal n’est point en Dieu. (St. Jean.)

» Quelle plus grande exhortation à la vertu que celle- » ci, qui nous fait considérer non point comme devant » arriver, mais comme s’étant déjà réalisées, les peines d et les récompenses qui couronneront infailliblement » notre vie! Celui qui fait le bien est en Dieu, dit d l’apôtre, c’est-à-dire que dès à présent celui qui » observe ses commandements vit en lui et par lui et » pour lui. Que telle soit la devise de tous les jours! » Faisons tout par lui et en son nom; et alors, dans » cette communion intime avec lui, notre joie intérieure » sera un avant-goût des béatitudes infinies de la vie » à venir, »

Ces lignes étaient le commencement d’une espèce de Journal intime promptement interrompu, recommencé,

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semble-t-il, à Paris, pour peu de jours et définitivement abandonné. Le motif de cet abandon est digne d’être connu. « En écrivant trop, on prend l’habitude y> de se regarder complaisamment soi-même, et de y> s’admirer sur le papier. Rien n’est plus mauvais. » (30 mai 4859.) Cette remarque d’un jeune homme de vingt ans est le résumé des réflexions qu’inspirait à Maine de Biran, dans la maturité de sa vie, une longue habitude des écritures auto-biographiques1.

Henri avait besoin moins qu’un autre du secours d’une rédaction écrite pour prendre l’habitude de la vigilance et de l’examen. La parfaite candeur avec laquelle il faisait l’aveu de ses torts et recevait des observations sur sa conduite montrait bien qu’il était sincère vis-à-vis de lui-même et disposé à s’observer avec attention.

Son instruction religieuse, malgré les bonnes dispositions dont on vient de voir la preuve, ne rendit pas ce qu’on pouvait attendre et du maître et de l’élève. 11 avait des croyances fermes : aucune des semences de foi déposées dans sa jeune àme n’avait été étouffée. Il avait des mœurs irréprochables, des habitudes de piété; tout semblait en faire un cathécumène accompli ; et toutefois le but n’était pas atteint. La simplicité du cœur avait fait place à la curiosité de l’esprit; il avait plus

1 Voir Maine de Biran , sa vie et ses pensées, page 345.

HENRI SARAS1N.

d’ardeur de savoir que de besoin de sanctification. Il désirait une instruction spéciale et forte, il dut subir l’enseignement ordinaire. 11 cherchait surtout dans la religion le côté scientifique ; son pasteur s’appliqua toujours à le rendre attentif aux éléments pratiques de l’Evangile, à lui présenter la commune nourriture des chrétiens. Henri a souvent reconnu, plus tard, qu’il avait mal profité des ressources qui lui furent offertes, à cette époque.

Il participa donc à la communion, très sincèrement sans doute et dans des conditions enviables pour bien d’autres, mais son cœur renfermait une lacune, ou plutôt une révolte. Il avait un souverain mépris pour la pratique. Tout ce qui n’était pas étude, science, hommes distingués, lui semblait indigne d’attention. Son œil paraissait armé d’une lunette, ne se posant jamais que sur des bibliothèques et des savants ; il vivait par l’intelligence et pour l’intelligence. Le premier devoir pour chacun est sans doute de remplir convenablement sa vocation; la première des bonnes œuvres est d’être fidèle dans l’exercice des fonctions dont on se trouve chargé pour le bien général. Mais cette vue juste, trop souvent oubliée dans des vies honnêtement ou même religieusement dispersées, n’était pas ce qui dirigeait Henri. Il n’obéissait pas au désir légitime d’organiser sa vie en vue d’un but prédominant, mais à un senti-

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ment exclusif, absolu, presque hautain : le mépris du lettré pour les profanes occupations du vulgaire. Le préjugé aristocratique venait encore s’ajouter à l’orgueil de l’esprit. J1 laissait voir trop clairement le sentiment de sa supériorité, et la pensée de se rendre humblement utile dans la pratique de quelque bonne œuvre soulevait presque son indignation. Rien ne devait le détourner de la voie où il cherchait la science et l’illustration. Il s’emporta un jour, provoqué il est vrai par la contradiction, jusqu’à déclarer que la carrière d’un savant incrédule et fameux était préférable à ses yeux à celle d’un chrétien accomplissant avec fidélité une vocation sérieusement utile, mais sans éclat. L’exclusisme était en tout. le caractère de son esprit, et son défaut dominant. Entier dans ses idées, aimant la discussion et suivant en tout sa propre voie, il laissait les qualités excellentes de sa nature se recouvrir d’un vernis prononcé d’égoïsme.

L’esprit exclusif apparaissait même dans sa conception de la science. La philologie était sa passion et il semblait avoir parfois de cette noble étude une conception étroite, ce Le résultat de ta vie sera de produire un dictionnaire, » lui dit un jour un camarade. Il se récria; et il devait prouver en effet que son esprit avait une étoffe plus ample que certaines apparences ne pouvaient le faire supposer.

IIKNRI SARASIN.

Pondant l’annéo scolaire 1857-1858, il fréquenta les cours de l’académie en qualité d’auditeur externe. Son horizon s’élargit. Il apprécia vivement les leçons de langues classiques de M. le professeur Cherbuliez. Mais, tout en suivant à ce qui était dès lors sa spécialité, il entendit avec un sérieux intérêt l’enseignement historique de M. Gaullieur et les leçons d’histoire naturelle de MM. Yogt et Pictet de la Rive. 11 écrit, le 22 janvier 1858, que de tous les cours qu’il avait suivis dans sa vie, sciences ou lettres, le cours d’anatomie comparée de M. Pictet était celui dont il avait retiré le plus de fruit pour l’élargissement de ses vues et l’intelligence des bonnes méthodes. Il sentit vivement le charme de la science de la nature, et prouva d’autant mieux, en résistant à scs attraits, le caractère sérieux de sa vocation littéraire.

Des éludes privées continuaient à compléter pour lui l’enseignement public, et il les dirigeait un peu trop parfois avec cet esprit entier et absolu qui le caractérisait. Il vint un jour réclamer les conseils d’un de ses anciens professeurs du gymnase. « Monsieur, lui » dit-il, j’ai résolu d’étudier plus à fond la philosophie; » me conseillez-vous de commencer par Kant? 3> Son professeur lui répondit qu’il ne saurait lui donner ce conseil , et lui exposa que Kant étant dans riiistoire de la philosophie l’auteur d’une grande réaction, il

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était impossible de comprendre son œuvre détachée des antécédents qui l’avaient provoquée et seuls pouvaient l’expliquer. Ce n’était donc pas un commencement convenable. Tout cela longuement expliqué, le jeune consultant reprit : « Mais, monsieur, je suis décidé à commencer par Kant. » Combien d’hommes mûrs consultent avec des dispositions semblables!

La vie d’étudiant fut complétée pour Ilcnri par la fréquentation de la Société de Zofingue. Cette institution est unique en Europe , comme l’organisation politique du pays dont elle reproduit l’image. Les établissements d’instruction étant disséminés sur toute la surface du sol helvétique, les étudiants suisses, pour le plus grand nombre, s’ils n’appartiennent pas à la ville même où se^ font leurs études, y possèdent au moins des relations de famille ou d’amitié. Ils sont donc beaucoup moins que les jeunes gens des grands pays subitement arrachés aux conditions premières de leur existence. La vie de famille subsiste longtemps pour eux, et se prolonge pendant l’époque où ils font l’apprentissage des luttes de la vie publique et des conditions de l’existence républicaine. L’initiation à la vie sociale se trouve ainsi placée sous la sauve-garde persistante du foyer domestique; combinaison bienfaisante autant qu’exceptionnelle.

l^a Société de Zofingue tire son nom d’une petite ville du canton d’Argovie où elle tient ses assemblées

HE^RI SAIUSIN.

annuelles. Elle a des sections dans la plupart des cantons. Des travaux littéraires, ayant le plus souvent une tendance patriotique, des correspondances avec les sections sœurs sont l’occasion et l’aliment de réunions où se rencontrent, dans un commun sentiment de bienveillance, des étudiants de toutes les facultés, de tous les âges et de toutes les conditions. Là se forme dans de jeunes cœurs la conception d’une Suisse heureuse de sa liberté et forte de son respect du droit, conception idéale sans doute, fraîche poésie rudement atteinte plus tard par la rencontre des réalités, mais dont il reste pourtant d’heureuses traces. Le rapprochement des étudiants des divers cantons porte ses fruits; il prépare un esprit d’attachement commun à la patrie commune, sentiment dont on abuse lorsqu’on le fait servir à favoriser une centralisation politique pleine de périls. Des liens d’affection se forment entre des jeunes gens qu’aucune autre circonstance n’aurait rapprochés; et plus d’un homme fait attribue aujourd’hui avec gratitude à ces réunions de jeunesse de longues amitiés qui ont fait le charme de sa vie.

Sarasin fut donc inscrit sur le rôle des membres de la Société de Zofingue. Bien qu’il n’y soit resté qu’une année, il trouva moyen d’y marquer honorablement sa place. Sa connaissance de l’allemand le rendit utile pour la correspondance. 11 goûta beaucoup cette vie

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où les travaux de l’esprit et le charme de l’amitié sont placés sous l’invocation de la patrie. Dans l’automne de 1856, il se rendit à la réunion générale.

Les chemins de fer permettent aujourd’hui aux étudiants de toutes les extrémités de la Suisse d’arriver à Zofingue en un seul jour, et de regagner leurs foyers en un seul jour aussi. Il n’en était pas de môme au temps de ma jeunesse. La route était longue, et la joie de l’arrivée grandissait, en se faisant acheter. Plusieurs jours avant la date fixée pour la réunion, l’étudiant genevois montait, le sac au dos, sur l’avant du bateau à vapeur. Après une traversée qui paraîtrait longue aujourd’hui, il était reçu au port d’Ouchy par les étudiants vaudois, et une promenade dans Lausanne terminait la journée. Le lendemain, Vaudois et Genevois réunis quittaient Lausanne de grand matin, et s’avançaient à pied vers la vieille cité fribourgeoise qu’on atteignait à la nuit close, et parfois en abrégeant la fin de la route sur un char à échelles loué dans un village. Le jour suivant, après quelques heures de marche, on rencontrait la section de Berne, se portant au-devant des amis de la Suisse française. La troupe grossissait ainsi en avançant, et lorsque toutes les sections se trouvaient enfin au rendez-vous assigné, on avait porté le poids du jour et la fatigue de la marche. Les chaussures étaient couvertes de la poussière du chemin, et

HENRI SARASIN

les visages halés déjà par les rayons du soleil , lorsque la troupe joyeuse, se formant en longues colonnes, entonnait un chant patriotique, et faisait enfin son entrée dans Zofingue, la ville sainte .

La rapidité des communications modernes fait payer ses avantages à l’imagination. Les jouissances de l’art et de la nature ne dépendent pas seulement des objets, mais beaucoup aussi des impressions du spectateur. En partant de Genève, nous atteignons aujourd’hui en deux heures la baie de Clarens et les rives de Montreux. Les Alpes, le lac et ses rivages ont bien les mêmes contours et les mêmes couleurs qu’autrefois, mais ces beaux lieux, en se rapprochant, ont perdu quelque chose de leur prestige. Ils ne sont plus tout ce qu’ils étaient, lorsqu’au terme d’une longue traversée, après la chaleur du midi, et la fatigue même d’une admiration continue, on arrivait, ranimé par la fraîcheur du soir, au moment où les eaux et les montagnes revêtent l’incomparable poésie de la chute du jour.

Lorsque Zofingue était loin de Genève, le retour était naturellement long. Pour aller, on avait suivi les plaines, où d’étape en étape attendaient des cités amies. Pour revenir, chacun traçait son itinéraire par les montagnes et les hautes vallées. Le voyage pédestre est la distraction préférée de l’étudiant suisse. Henri en usa largement. Sans parler de ses courses de simple écolier,

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on le trouve clans les montagnes, avec sa famille, ou en société de camarades, dans les étés de 1856, 1857, 1858, 1850 et 1861 . 11 explora, dans ces diverses excursions, une partie considérable des Alpes. Il sentait la nature et par conséquent l’aimait; mais les beautés de la création et les incidents de la route ne réussissaient pas à le distraire de ses pensées favorites. En toute chose il lui fallait quelque retour aux livres; sans un •regard tourné vers l’antiquité il ne connaissait pas de joie complète. L’étudiant voyageur avait dans sa poche, avec la sainte Ecriture, un volume d’Euripide, ou tel autre analogue. En 1856, il invite un de ses amis à devenir son compagnon de route, et lui fait valoir la possibilité de recueillir en chemin des notions sur l’économie rurale, « dans le but de mieux entendre le poème d d’Hésiode, »

L’année d’étude à l’académie de Genève laissa d’heureux souvenirs à Henri. Elle fut cependant marquée par une crise douloureuse. On remarqua en lui de fortes inégalités d’humeur. Tantôt ardent, enthousiaste, la vie et le bonheur débordaient autour de lui ; tantôt mélancolique et morose, il était acerbe, dur, méprisant. Que se passait-il dans son âme? Une lutte assez vive pour se trahir au dehors. L’étude et la soif de la distinction scientifique avaient acquis dans son cœur tout l’empire d’une passion; et, avec une admirable sincé-

HENRI SARASIN

rité,' il reconnaissait que cette passion prenait une place que Dieu seul avait le droit d’occuper. Il écrit, le 8 février 1857 : « Une cause qui tend à me faire du mal » au point de vue religieux, c’est ma passion pour 1*6-

» tude. Aux cours, j’avale la parole du professeur. Je

» travaille toute la journée, et je pense encore en me » promenant, en mangeant, en jouant du piano, et jusque » dans mes rêves, à mes sujets favoris d’étude. Tu comj> prends avec cela comment j’observe le sommaire de » la loi: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton » cœur, de toute ton âme , de toute ta pensée. »

Il écrit encore le 28 mars de la même année : oc La » philologie me crie que la vie est courte et la carrière » bien longue ; qu’il faut donc travailler sans relâche pour » en parcourir le plus long espace possible. La conscience » me crie d’autre part que la vie est courte et qu’il faut » s’y préparer dès maintenant pour le ciel. Je dois dire » que jusqu’ici la philologie l’a emporté et qu’elle l’em- » porte encore maintenant. » Son cœur et sa conscience lui reprochaient donc l’énergique ambition de sa riche nature, et son âme était troublée.

Des idées d’incrédulité, puisées soit dans ses livres, soit peut-être dans tel de ses cours académiques, fermentèrent dans sa tête, et, entrant en lutte avec sa foi, vinrent aggraver sa situation. Il se sentait entraîné par . sa passion de science et de gloire hors de l’équilibre

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de la conscience; et en même temps le point d’appui de ses convictions vacillait. La crise fut courte. Du côté des idées elle ne dura que peu de mois ; dans l’été de 1857, il avait trouvé le repos de l’esprit dans ses croyances raffermies. Ses désirs ambitieux mirent plus de temps à se ranger sous le joug de l’Evangile. Mais il était sincère; le but se montrait clairement à ses regards, et ne se voila jamais profondément sous des nuages de sophismes. Nous ne possédons du reste aucun renseignement sur la nature spéciale des doutes qu’il conçut à cette époque, ni sur les causes qui vinrent les dissiper; mais sa correspondance, pleinement confirmée par les souvenirs de sa famille, indique positivement la crise qu’il eut alors à traverser.

Un incident pénible marqua la fin de cette année scolaire passée à l’académie. Sarasin se présenta aux examens annuels, dans l’été de 1857. Au grand étonnement de ses juges, les questions qu’on lui adressa le laissèrent silencieux. Il avait travaillé avec ardeur. La veille de l’examen, il se sentit atteint d’une fatigue si grande que sa mémoire disparut complètement ; le vide se fit dans sa tête. Il voulut néanmoins subir ses épreuves ; mais il ne put répondre un seul mot sur les sujets qu’il possédait le mieux peu de jours auparavant. Cet échec lui fut pénible. Il se croyait sûr d’un brillant succès et

HENRI SARASIN

s’en promettait une vraie jouissance. Son amour-propre fut humilié; qu’en résulta-t-il pour son développement intérieur? Ses parents soupçonnèrent que la leçon avait profité, et que l’étudiant ambitieux, trompé dans ses espérances les plus naturelles, avait appris à moins compter sur sa force, et commencé à comprendre que l’homme ne saurait trouver un sûr appui dans ces facultés intellectuelles dont le moindre dérangement du corps peut paralyser l’exercice. Ce soupçon était fondé. Henri écrivait, en décembre 1857: et Je » considérais trop la religion comme une chose dont il » est bon de s’occuper par moments, à la condition qu’on » ne veuille pas la mêler à la vie elle-même. Je n’ai plus » maintenant ces sentiments ; et c’est certainement la d plus grande grâce que Dieu m’ait faite, depuis que je » suis au monde, que de m’amener à comprendre et à y> accepter son Evangile. Sans doute, j’ai encore énor- » mérnent à faire, pour être changé comme je dois l’être. » Je me sens retomber chaque jour; mais ce sont des d chutes bien différentes de celles que je faisais aupay> ravant. Je sens, en un mot, qu’une nouvelle vie a coin- » mencé pour moi , depuis environ six mois . » Ces lignes sont datées du 7 décembre 1857. Elles se placent environ six mois après les travaux de la fin de l’année scolaire. La tète fatiguée du jeune étudiant et son

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examen manqué furent donc le point de départ d’un progrès religieux.

En constatant ce fait, il ne faudrait pas en exagérer la portée. 11 ne paraît pas y avoir jamais eu dans l’âme d’Henri une de ces crises violentes, arrachant Y âme à sa direction antérieure pour la jeter brusquement dans une direction nouvelle. Sa carrière présente plutôt le développement graduel des bons germes qui , déposés dans son cœur dès le berceau, triomphèrent par leur propre épanouissement des éléments fâcheux de sa nature. On rencontre dans les montagnes des terrains entièrement couverts, semble-t-il, de ronces et d’épines. Il n’est pas toujours nécessaire de détruire par le fer et le feu cette végétation nuisible. De jeunes arbres vigoureux sont-ils cachés dans ces broussailles? en peu d’années ils s’élancent, et, balançant au soleil leurs jeunes rameaux humectés de la rosée du matin, ils étouffent, par leur propre vitalité, les arbustes sans valeur qui semblaient les maîtres du sol.

Sarasin ne refit pas ses examens. Il possédait son diplôme de bachelier, et le succès de ses nouvelles épreuves n’était pas nécessaire à la suite de ses études. On lui conseilla de renoncer à une tentative dont la fatigue aurait surpassé de beaucoup les avantages. L’occasion de se relever à ses propres yeux et à ceux des autres ne devait pas lui manquer.

HENRI SARASIN

Ses plans d’avenir étaient désormais irrévocablement fixés: il se vouait aux lettres. Une vocation aussi déclarée était dans sa situation un don précieux de la Providence. Cette situation était en effet périlleuse. Les antécédents immédiats de sa famille lui indiquaient les carrières delà magistrature et de l’administration. Son père avait siégé, entouré d’estime et d’affection, dans les tribunaux et les conseils de la république. Le syndic Rigaud, son grand-père maternel, avait représenté, avec toute la dignité et tout le désintéressement d’une époque qui appartient à l’histoire, ces magistrats de la vieille Genève, dont le souvenir, lorsqu’on le contemple du sein de l’atmosphère politique qui nous enveloppe, apparaît tout entouré d’une lumineuse auréole. Henri éprouvait pour le caractère et la carrière de son aïeul une vénération pleine de tendresse. Les circonstances semblaient donc le pousser dans des voies sans issue pour lui ; car il était du nombre de ces jeunes hommes auxquels la moderne Genève Ant expier par une totale exclusion des places officielles l’influence exercée par leurs ancêtres dans l’ancienne république. En de telles conjonctures, et dans la position de fortune qui l’attendait, un goût prononcé lui ouvrant une carrière indépendante de la politique était un insigne bonheur. Sans cela, il risquait de grossir le nombre de ces jeunes gens dont la vie privée d’aliment se resserre

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et s’appauvrit dans la seule recherche du bien-être et delà jouissance; et qui, déshonorant les classes supérieures par les vices nés de l’oisiveté, déconsidérant la propriété par le mauvais emploi de la fortune, deviennent à la lettre une des classes dangereuses de la société.

Henri n’avait pas seulement le goût du travail, mais le sentiment que le travail est un devoir. Le spectacle d’une jeunesse oisive lui était une sensible affliction. <r Nous sommes perdus, disait-il parfois, nosjeunes gens j> ne font rien, » et dans sa pensée ne rien faire et faire mal étaient deux termes synonymes. Pour lui, il avait beaucoup à faire; il était philologue, et la philologie offrait un vaste champ à parcourir. Livré à ses seuls penchants, il se serait jeté de suite dans des études très spéciales. Il fallut beaucoup de peînes et de persévérance pour l’empêcher de sacrifier à la grammaire

tout autre travail, et même la culture de la musique,

pour laquelle il avait cependant un goût très prononcé. La sagesse de ses parents le préserva de l’écueil vers lequel il s’avançait. On lui fit comprendre peut-être et en tout cas accepter la nécessité d’une culture littéraire générale comme l’utile introduction à une spécialité.

Il eut à soutenir à cet égard des luttes dont on retrouve la trace dans des lignes où il affirme, avec une

HENRI SARASIN

certaine vivacité, que « le philologue n’est pas un éplud cheur de syllabes seulement, mais qu’il sait bien aussi » s’élever à des considérations générales et dégager » l’esprit de la lettre morte qui le recouvre1, » II savait en effet dégager l’esprit de la lettre, comme le démontre une défense de ses études qu’il adressa à sa famille, le 22 janvier 1858. On lui avait posé une question trahissant une médiocre estime pour les études grammaticales. Il répondit par une épître longue, motivée, pleine à la fois de raison et d’ardeur juvénile, un vrai plaidoyer, dont voici les principaux arguments : La grammaire, généralement taxée de sécheresse et d’ennui, est en réalité une source féconde fertilisant de ses eaux presque toutes les branches du savoir humain. Indépendamment de sa valeur propre, comme science de la parole, elle est indispensable à la critique des textes et à leur interprétation, et se place ainsi à la base même do la connaissance des documents de l’antiquité. Il y a plus: la philologie comparée, création de notre siècle, remontant à la constitution primitive du langage et étudiant ses variétés, devient un fil conducteur pour l’étude des époques anté-historiques. La science grammaticale réputée aride est donc en réalité l’un des fondements des plus nobles travaux de

1 Les Origines indo-européennes, dans la Bibliothèque universelle de Septembre 1860.

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l’esprit. En développant ces pensées, le jeune écrivain s’anime et fait un retour sur lui-même, <c II n’y d a de vrai travail que celui qui est le fruit d’un labeur t> pénible. Quand on veut faire quelque chose de bien, y> la tâche est toujours rude, mais la récompense est x> d’autant plus précieuse. C’est la découverte du vrai y> qui est au bout, et l’espérance d’y arriver nous fait » passer par-dessus tous les labeurs. C’est là que ten- » dent tous mes efforts. Je ne sacrifie point à l’idole du d jour; je n’ai point embrassé une profession lucrative; d j’ai préféré suivre une route où les obstacles abondent » et où les distinctions sont difficiles à acquérir. Mais » peu m’importe. J’aime la science avant tout pour d elle-même, et non pour les avantages qu’elle peut d me procurer. Cette idée me soutiendra, j’espère, toud jours; et comme il faut un flambeau pour guider j> mes premiers pas, j’aurai sans cesse sous les yeux

d les grands modèles que notre siècle me présente

d J’ai toujours cru que Dieu, en nous mettant au cœur » le désir de faire de grandes choses, nous donnait en » même temps une sorte d’intuition des moyens à emd ployer pour y parvenir. J’ai la passion de devenir » illustre et de faire avancer la science, et j’ai foi en T> cette intuition, pourvu qu’elle soit bien interprétée. » Les vues d’Henri sur l’importance de la grammaire étaient justes. Il est certain toutefois qu’il était trop

HENRI SARASIN

tôt, à dix-neuf ans, pour terminer ses études générales. L’ajournement de la spécialité devait être, dans l’avenir, une force de plus au service de cette spécialité même.

Un autre point encore devint un objet de contestation; il voulait aller en Allemagne. L’Allemagne, la science allemande, les savants allemands, nageaient h ses regards dans les brumes dorées de l’enthousiasme; et comme l’équilibre n’était pas son fait, cet enthousiasme germanisant se traduisait en un plein mépris pour la France. Il tenait pour un malheur le fait d’être né dans un pays de langue française, et vint un jour confier ce sentiment à l’un de ses compatriotes qui prenait assez bien son parti d’appartenir à la division de la république des lettres qui, avec Corneille, Molière et Racine, a donné au monde Descartes, Pascal et Bossuet. La conversation d’Henri ne donnait pas toujours du reste l’exacte mesure de sa pensée, parce que, l’esprit de contradiction ne lui étant pas étranger, la discussion le faisait abonder dans son sens. A la même époque où il tenait le propos qu’on vient de lire, ils discutait avec un Bernois, en qualité de correspondant de la société de Zofingue, sur la valeur comparative de la langue française et de la langue allemande. Le Bernois, à ce qu’il paraît, avait déclaré la littérature française incurablement frivole et superficielle. Sa-

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rasin lui répondit avec beaucoup de sens et de mesure. En faisant largement la part de l’adversaire, il défendit la littérature scientifique de la France moderne, et rappela que l’éloquence des Allemands n’a pas encore éclipsé la gloire des grands orateurs religieux et politiques de la patrie de Bossuet et de Mirabeau. La passion ne l’aveuglait<lonc pas; mais c’était pourtant avec une vraie passion qu’il portait au delà du Rhin ses regards et ses espérances.

Cet entraînement vers l’Allemagne était une preuve certaine que ce n’était pas là qu’il convenait de le diriger. L’attraction qui le portait de ce côté, provenait en effet de qualités dont il fallait combattre l’excès, et non favoriser le développement. Il n’avait pas besoin de trouver des modèles de labeur patient et de vie exclusivement consacrée à la science; il avait besoin d’élargir ses idées, d’équilibrer son esprit, de perfectionner son extérieur sous divers rapports, et spécialement sous le rapport de son élocution indistincte et embarrassée. Il lui fallait une vie sociale assez intense pour faire contre-poids au goût exclusif de l’étude et à la solitude du cabinet, un courant d’idées puissant, et un but très déterminé à atteindre. Ses parents jugèrent que Paris lui offrirait ces avantages, et que le grade de licencié ès lettres lui fournirait une excellente oc-

HENRI SARASIN

casion de poursuivre quelque temps encore les études littéraires dans leur généralité.

* Henri subit cette volonté sage, et partit pour Paris par un motif d’obéissance; c’était dans l’automne de 1857. Au moment du départ, ses camarades, conduits par l’affection et l’estime, vinrent en grand nombre lui dire leurs adieux et leurs souhaits cte bon voyage.

PARIS

Allons faire fortune à Paris ! Le talent mis au service de la charité a inscrit ces mots au titre d’un petit volume qu’on ne lit pas sans en garder un long souvenir. C’est la saisissante histoire des déceptions et des misères d’un honnête artisan, venant chercher la richesse dans la grande ville, et s’éveillant peu à peu de ses songes, dans les inquiétudes d’abord, puis dans les poignantes angoisses de la misère. Une plume exercée pourrait retracer aussi, dans des pages non moins utiles et non moins saisissantes, la triste destinée que Paris réserve à nombre de jeunes gens des classes aisées. Ils quittent la province ou l’étranger, le pays natal et la famille, pour arriver dans la capitale avec le senti-

HENRI SARAS1N.

ment périlleux d’une liberté nouvelle. Leur imagination est éblouie par des nuages brillants où flottent ensemble et les joies permises et les plaisirs coupables; et, s’ils entrent dans l’immense cité par une mauvaise porte, les voies en sont dangereuses et le pavé glissant. Des spectacles propres à exciter la sensualité, des conversations légères faites pour émousser le sens moral, des exemples trop réels de corruption, et la corruption soupçonnée là où elle n’existe pas, par une opinion intéressée à grossir le nombre des coupables, les facilités offertes à tous les degrés du mal, depuis la débauche grossière jusqu’au vice élégant; le tumulte d’une cité populeuse étouffant les accents graves et purs de la conscience : tout concourt à faire de Paris, pour le jeune homme qui l’aborde avec des dispositions légères et sans des résolutions fermes, ce qu’il était aux yeux d’Alceste :

Un gouffre où triomphent les vices.

Et l’abîme attire; les souvenirs de la famille, les

germes de foi et de piété, apportés souvent du foyer domestique, succombent devant des séductions sans nombre. Des mœurs perdues, des convictions détruites, une santé compromise : tel est l’épouvantable salaire dont un trop grand nombre de jeunes gens payent les leçons, les études, les ressources de la capitale.

PARIS

Henri Sarasin parut à peine se douter de ces périls. Le Paris du vice et du désordre fut pour lui comme une ville étrangère. Tout, à la vérité, lui était une sauvegarde; coupable, il l’aurait été plus que bien d’autres. Il ne connut pas cet isolement qui, par la voie de l’ennui, conduit souvent à de tristes chutes. Reçu dans une maison particulière, il y rencontra non-seulement un foyer domestique et une société de tous les jours, mais une direction morale pleine d’affection et de sollicitude, des ressources précieuses pour le développement de son esprit, de sa conscience et de son cœur, et, par surcroît, la satisfaction de ses goûts artistiques. Le souvenir de la famille était vivant dans son àme; les liens d’une douce et pieuse tendresse l’unissaient à trois générations successives, et une correspondance fréquente empêchait ces liens de se relâcher. Le goût du beau et du pur le préservait des tentations grossières; la passion de l’étude fermait son àme à bien des séductions. Le sentiment de la présence de Dieu lui donnait enfin contre le mal un rempart sans lequel, dans bien des cas, tous les autres restent impuissants. Il était donc prémuni de toutes manières contre la corruption des mœurs. Peut-être faut-il dire en effet prémuni plutôt qu’armé pour le combat. Il est des secrets que le regard de Dieu seul perce d’une manière sûre; mais il semble que les luttes où tant de

HENRI SARASIN

jeunes gens échouent, et dont d’autres sortent vainqueurs mais tout meurtris, ont été épargnées à Henri, dans les limites où elles peuvent l’être à un jeune homme de son âge. Il atteignit le terme de ses jours dans une entière pureté. Ses camarades les plus familiers, ses amis les plus intimes, conservent à cet égard une inébranlable persuasion; aussi lui avaient-ils voué cette sorte d’affection mêlée de respect qui, entre camarades, revêt un caractère bien touchant.

Paris lui était déjà connu. Il l’avait visité deux fois: en 1853, dans un voyage au Havre et à Trouville, en 1855, en revenant de Biarritz, où il avait pris les bains de mer. Lorsqu’il vint s’y fixer, ses premiers jugements furent sévères. L’Allemagne, pensait-il, était sa vraie place; on l’avait dépaysé; on avait troublé le cours naturel de ses études. Puis, il était pour la première fois séparé de son pays, de la maison paternelle ; et les jeunes cœurs, comme les jeunes arbres, ne se transplantent pas, même dans les meilleures conditions, sans souftrir un peu. Le sentiment de l’absence ne dispose pas favorablement pour le lieu qui le fait éprouver. Henri reconnut donc avec l’instinct du mécontentement les côtés défectueux des études et de la vie parisienne, et les signala avec une vivacité un peu dure. La science est faible; sans quelques Allemands établis dans la capitale «de la France la philologie y

PARIS

serait nulle. Les cours publics sont en général des discours de rhétorique, cherchant plus les applaudissements que l’instruction des auditeurs, de vrais cours de demoiselles. Point de camaraderie entre les étudiants, plus rien de la bonne vie de Zofingue. Le Paris religieux n’est pas mieux traité. Il est bruyant et démonstratif, en même temps que froid et indifférent au fond. L’empressement de la foule remplace la piété, et la dévotion cède la place à des sentiments mondains. Les gestes et la voix des prédicateurs rappellent trop le ^théâtre, et le fond des discours est plus littéraire que religieux. Ces jugements étaient sinon faux, du moins sévères, et la conclusion en était ou un regret : Genève! ou le cri d’un espoir trompé : l’Allemagne !

De puissantes consolations étaient du reste à la portée de notre jeune mécontent, et l’étude en première ligne. La soif de la science était toujours intimement unie dans son àme au désir de la renommée. « L’a- » mour de l’immortalité me dévore, écrit- il à un » ami (8 novembre 1857). Je ne passe pas une fois y> devant l’Institut sans jeter un regard d’envie sur les d portes de ce sanctuaire de la science, et sans tresi saillir à la pensée qu’elles s’ouvriront un jour peut-être ï> pour moi. » Sous l’empire de ces excitations puissantes, il se fit une vie régulière, austèrement laborieuse. Il subissait toutes les oscillations d’une nature riche et

HENRI SARASIN

ardente , et d’un tempérament mobile. Tantôt les joies de l’étude atteignent les limites de l’exaltation ; tantôt des accès de mélancolie le portent à se dépeindre comme pessimiste et misanthrope. Mais ces mouvements violents et contraires n’attaquèrent jamais la règle de sa vie ; le travail continua toujours régulier, ininterrompu , comme la base ferme de son existence.

Sa passion exclusive, et, pour tout dire, son idolâtrie de la science continuait à être combattue par les réclamations d’une conscience formée à l’école de l’Evangile. Quelques appels du dehors vinrent en aide à la voix intérieure. 11 apprend la mort de plusieurs jeunes gens de sa connaissance ; la perspective de sa propre fin s’oflre vivement à sa pensée et il écrit (15 décembre 1858) : « À quoi me servira d’avoir été fort » sur le grec, si j’ai laissé perdre mon âme? » Un autre sentiment sérieux l’aborde aussi. Loin des siens, il repasse dans sa mémoire les jours de son adolescence, les souvenirs de la famille, et, de môme que le petit enfant ne s’endormait pas sans avoir sollicité le pardon de quelque faute , le jeune homme éprouve le besoin de s’accuser. 11 s’accuse d’avoir chagriné ses parents par les défauts de son caractère; il s’accuse d’avoir souvent pris plaisir à causer de la peine aux autres. Ces pensées se reproduisent plus d’une fois

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dans sa correspondance. Il voudrait recommencer la vie, non pour vivre deux fois sa jeunesse dans un sentiment égoïste , mais pour mieux réaliser l’idéal qui se montre toujours plus clairement à ses yeux. La lutte était nettement engagée entre la voix de sa conscience et les entraînements de sa nature. Les défauts qu’il signale dans son passé subsistaient encore, et frappaient les regards de ses amis de Paris. Il était impossible de ne pas s’attacher à ce jeune homme si ardent et si candide à la fois, élevé par l’élan de sa pensée au-dessus de toutes les préoccupations mesquines de la vie, et toujours prêt à ouvrir son cœur avec une simplicité d’enfant. Mais plus on l’aimait, plus on découvrait en lui, avec chagrin, une disposition égoïste et une satisfaction mauvaise des sentiments pénibles que ses paroles pouvaient éveiller chez autrui. La lutte lui plaisait, la lutte môme violente et amère. Lorsqu’il rencontrait dans ses lectures ces querelles de savants, où se montrent avec abondance l’animosité et le plaisir de terrasser un adversaire, il en éprouvait et en manifestait de la joie. La bienveillance fit peu à peu la conquête de son àme , mais ce n’est que plus de trois années après son établissement à Paris qu’il put écrire de Berlin (27 mai 1861) : « Je suis maintenant devenu » définitivement bon; je puis dire, en toute con-

HENRI SARASIN

» science, que je n’éprouve plus aucun malin plaisir à » dire des choses pénibles à autrui. »

Henri n’utilisa que peu les cours publics de la Faculté des lettres. Il apprécia davantage les conférences de Sainte-Barbe, et l’enseignement de M. Vacherot en particulier. Il n’usa toutefois de ce secours que temporairement. Son travail principal se fit sous la direction d’un professeur particulier. Toujours entier dans ses idées et difficile à conduire , il dirigeait ses études un peu trop selon ses vues personnelles, et trop peu selon le programme universitaire. Quelques-unes des branches de l’examen étaient de sa part l’objet d’une médiocre estime, et il les négligeait. Cette négligence porta ses fruits. Dans l’automne de 1858, il se présenta pour la licence et il fut refusé , revers trop fréquent du reste, à une première épreuve, pour avoir un caractère humiliant. Les vers latins auxquels la Faculté des lettres de Paris donne beaucoup d’importance furent la principale cause de sa défaite. Sa composition française fut, au contraire, l’objet d’une appréciation très favorable. La question posée, était : « Pourquoi les chœurs de la tragédie grecque, malgré o quelques essais, ont-ils paru moins convenir à la » tragédie française? » La réponse fut celle-ci: <a L’inspiration religieuse est l’àme . des chœurs ; » c’est elle qui les a dictés dans les premiers âges;

PARIS

» c’est elle aussi qui les a soutenus, aussi longtemps » que subsista le sentiment religieux lui-même. Chez d les modernes, les tentatives qui ont été faites, à plu- » sieurs reprises, pour les réintroduire dans la tragédie, » ont tantôt réussi, tantôt échoué; échoué quand on a » voulu les introduire dans un sujet emprunté à l’and tiquité, dans un siècle où la source de toute vraie » inspiration religieuse était tarie; réussi au con- » traire, lorsqu’on les a appliqués à un sujet chréd tien, dans un siècle de foi. A cette condition, mais à » cette condition seulement , de semblables tentatives » réussiront dans l’avenir, et les chœurs pourront être d ramenés avec succès dans la tragédie. Mais il fau- » drait un Racine pour les écrire et un XVIIe siècle » pour les écouter. » Cette conclusion était précédée de développements lucides, témoignant surtout d’une connaissance sérieuse de l’antiquité grecque. L’inspiration religieuse des chœurs était montrée puissante dans Eschyle , réelle encore dans Sophocle , très affaiblie dans les drames purement humains d’Euripide.

Après un nouvel hiver de travail, Henri obtint son grade au printemps de 1859, et revint à Genève enrichi de connaissances solides et licencié ès lettres. Deux fois , dans le courant de l’année précédente , il avait visité sa famille. Le but de ses études en France était atteint. L’Allemagne lui était ouverte; il retourna à

HENRI S ARA S IN

Paris, dans l’automne de 1859; il y retourna de plein gré, avec entraînement et presque avec passion. Qu’était-il advenu?

Il avait senti le charme de la grande ville, de son Paris, le Paris des ressources intellectuelles et sociales. Ses impressions premières avaient disparu peu à peu; l’enthousiasme avait succédé au dénigrement.

Les ressources des Bibliothèques publiques l’avaient frappé de suite; et il acquit un sentiment toujours plus fort de la valeur de ces immenses dépôts. La fréquentation de quelques maisons de librairie , de celles de MM. Labitte et Duprat, en particulier, lui offrait aussi des ressources vivement appréciées. Il avait rencontré là des hommes distingués, entendu des conversations intéressantes, et formé avec les chefs de ces établissements des relations affectueuses. Les ventes publiques de livres venaient encore le séduire. Il aimait avec passion ces immenses marchés, chers aux bibliophiles, et qui sont le monopole des capitales. Quand l’époque des ventes principales approchait, il prenait une sorte de fièvre, oc On est entré dans la période des » ventes de livres, écrit - il , le 17 février 1858. » C’est une crise pendant laquelle je suis comme tor- » turé par la tentation. Je ferai mon possible pour ne * pas trop m’y laisser aller, mais on commanderait » plutôt à un fleuve de remonter vers sa source qu’à un

PARIS

» bibliophile de renoncer à acheter des livres. » Il cédait en effet à la tentation. Tout son argent trouvait là son emploi. Il se refusait toute autre fantaisie; et, ce qui est moins digne d’éloge, il n’entendait pas que * l’exercice de la bienfaisance vînt distraire une partie des deniers dout les acquisitions scientifiques réclamaient le tout. Ce détail est précieux à conserver pour l’appréciation complète des progrès qui devaient s’accomplir dans son àme.

Un jour, à l’occasion d’un livre, il fit preuve de cette concentration de la pensée que la langue française désigne, en même temps que la légèreté de l’esprit, sous le terme commun de distraction. Il avait misé et obtenu un Aristote, in-folio. Au sortir de la vente, il monte sur un omnibus, feuillette son acquisition, et s’y absorbe si bien, que, la voiture venant à s’arrêter, il se trouve bien loin de sa demeure, tout à l’extrémité de Paris, avec son Aristote sur les bras.

Il mettait une certaine importance à ne pas être confondu, en sa qualité de bibliophile, avec les bibliomanes. Ses acquisitions en effet étaient réglées par la valeur intrinsèque des ouvrages, et non par cette fantaisie qui s’attache aux caractères extérieurs d’un livre, sans nul souci de son contenu. Aussi a-t-il laissé une collection bien choisie de 2500 volumes environ. La

littérature grecque et la littérature sanscrite, la philo-

HENRI SARASIN

logie comparée, la mythologie et l’histoire de l’art en forment le fond. C’est une bibliothèque précieuse renfermant maint volume difficile à se procurer.

Les hommes plus encore que les livres, et c’est beaucoup dire, lui inspirèrent un amour croissant pour la ville qu’il avait mésestimée au début. A mesure qu’il s’orienta dans le monde parisien, il découvrit des savants sérieux en môme temps qu’aimables, unissant les grâces de la forme à la solidité du fond. Sa correspondance abonde en témoignages de gratitude pour les professeurs et les hommes de lettres qui mirent à son service, avec une inépuisable complaisance, leur savoir, leur temps, leurs livres, leurs ressources de toute espèce. Il s’agit de noms que la position et la renommée de ceux qui les portent rendent assez connus pour que les lois de la discrétion la plus sévère permettent de les écrire ici. Après MM. Régnier et Hase, il faut nommer MM. Renan, Egger, Dubner, Mohl.... Ces hommes éminents se rappellent peut-être Tardent jeune homme suspendu à leur parole; ils ignorent sans doute tout ce qui s’amassait dans ce jeune cœur d’admiration pour leurs personnes et leurs travaux, de reconnaissance émue pour leurs bontés à son égard. Deux savants maintenant retirés de ce monde, le baron d’Eckstein et M. Bunsen, jouèrent aussi un rôle considérable dans la pensée, le cœur et l’imagination d’Henri.

PARIS

D’immenses ressources scientifiques s’étaient montrées à son regard; mais ce qui le captivait surtout dans la vie parisiennne, c’était ce courant d’idées qu’il . rencontrait dans les visites de la journée, ou, le soir, dans les salons où il était admis, et dont l’un surtout lui avait laissé les plus vifs souvenirs. Ce qui le rem- ' plissait d’une joie débordante, c’était ce quelque chose qui n’est pas la science et qui est moins encore la frivolité (je rédige ses impressions) : la conversation française. Un jour (c’est lui qui nous l’apprend), au sortir d’une visite qui l’avait particulièrement intéressé, il dansa de joie tout le long de l’escalier, au risque de se rompre le cou sur les marches polies. Une autre fois, il quitte une conversation chez M. Bunsen : ce J’avais, b dit-il, la vue troublée' et la démarche un peu chanb celante, comme si je m’étais enivré. b Il court sans s’arrêter de l’hôtel du Louvres jusqu’à son domicile, distant d’un grand quart de lieue. « C’est de l’élixir » de longue vie ! b écrit-il à cette occasion. (22 novembre 1859.) Il voyait plus juste, lorsqu’il écrivait deux années auparavant (18 novembre 1857.): b Je crois que b je ne vivrai pas bien longtemps, parce que le travail b me consume par l’ardeur que j’y mets. . . Je ne sais pas b le temps qui m’est mesuré , mais je crains qu’il ne b soit plus bien long, b

Son admiration pour Paris ne réussissait pas toute-

HENRI SARASIN

fois à l’aveugler sur les misères de ce monde lettré dont il faisait ses délices. Les flatteries et les bassesses auxquelles il voyait recourir des hommes en crédit, pour parvenir à des places ou accroître leur influence, révoltaient la délicatesse de son sens moral, et froissaient douloureusement son cœur. Un jugement sévère reparaissait alors dans son esprit et sous sa plume ; mais le courant admiratif l’emportait, et il s’attachait avec passion à Paris, « ce foyer incomparable de luy> mières et d’idées. » Il faut l’entendre lui-même. <c Le » sanscrit m’enthousiasme, MM. Régnier, Mohl, Re- » nan, Egger etc. aussi, le Grec aussi, la bibliothèque » aussi, Damascius aussi, les livres aussi et tout le » reste. Je n’ai jamais été dans un état semblable, et » je n’aurais jamais cru qu’il fût possible d’y être » et surtout d’y rester. Notez que cela dure depuis le » mois de janvier et va en augmentant tous les jours.

» Je ne puis pas du tout prévoir où cela s’arrêrera. » (14 juin 1859.)

Six mois plus tard, c’est quelque chose de mieux encore que l’enthousiasme : la plénitude de la joie.

« Tous les instants de ma vie sont tellement inondés de » bonheur que j’ai de la peine à me figurer quelque » chose de plus de ce côté - lù. Je me trompe, la » gamme monte tous les jours plus haut, et je ne sais . » vraiment où elle sera arrivée quand l’heure du dé-

TARIS

» part sonnera. C’est un immense don qui m’a été fait; » mais si mes pensées ne s’élevaient pas du don lui- » meme à son auteur, le bonheur ne serait pas réel. » (21 janvier 1860.)

Henri avait contracté, à l’égard de la capitale de la France, une dette de légitime reconnaissance. Il fut heureux à Paris, et heureux d’une bonne joie, car cette joie coïncide avec une série de progrès véritables. La fréquentation d’une société distinguée étendit son horizon; il apprit à s’intéresser à tout ce qui est vraiment digne d’intérêt. Le philologue étroit avait fait place à un esprit ouvert et s’élargissant tous les jours. 11 s’étonna lui-même de prendre goût à un traité d’agriculture (non plus cette fois pour entendre Hésiode ï, et ceux qui le connaissaient s’en seraient étonnés aussi s’ils n’avaient reconnu déjà à bien d’autres signes l’épanouissement générai de son intelligence. Il avait acquis plus d’équilibre dans la pensée, et plus d’égalité dans l’humeur; Paris, en un mot, lui avait admirablement profité.

A cette modification générale, se joignit un changement dans la direction de ses études; il resta philologue, mais il devint orientaliste.

Les préparations pour l’examen de la licence avaient absorbé pour un temps toute son activité. Lorsqu’il put aborder des études librement choisies, il débuta

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par le grec. Il entreprit et exécuta des travaux de quelque importance en vue de la publication des lettres de Gennadius, et d’une œuvre inédite du philosophe Damascius. Ces plans , dans lesquels il était encouragé par ses directeurs naturels, en particulier par MM. Hase et Renan, à Paris, et par M. Adert, à Genève, ne reçurent que des commencements d’exécution. Il avait aussi pensé à une grammaire de la langue du Nouveau Testament; mais ce ne fut qu’un projet. En 1859, il aborda le sanscrit, sous la direction du professeur aimé, qu’il appelait « l’incomparable Régnier. » Il abandonna Damascius pour les lois de Manou, et peu à peu les études orientales le captivèrent tout à fait. Dans ce champ relativement inexploré, il rencontrait à la fois les séductions de la philologie, et l’attrait qu’a pour l’imagination la tentative de reconstruire des civilisations disparues. Dès le mois de juin 1860, il se tient pour un orientaliste de profession, et déclare ne plus user du grec qu’en amateur, sans pour cela en jouir moins. Engagé dans cette voie, il s’empressa de rendre un légitime hommage au savant qui honore le plus Genève, dans l’ordre de la haute culture philologique et littéraire, en donnant à la Bibliothèque universelle (septembre 1860) un compte-rendu de l’ouvrage de M. Adolphe Pictet sur les Aryas primitifs. Il avait déjà comrpuniqué au même recueil deux

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notices : l’une relative à Caius Grains Licinianus, historien latin (avril 1858), l’autre à la Bibliothèque Arménienne de Dulaurier (décembre 1859). Ces notices étant de simples recensions bibliographiques, l’article sur les Aryas primitifs fut véritablement le début du jeune auteur, et ce début faisait concevoir de légitimes espérances.

Je dois maintenant signaler dans la vie d’Henri une dispensation de la Providence, profondément miséricordieuse, et dont la grandeur m’est devenue de plus en plus manifeste, à mesure que j’y ai réfléchi davantage; je veux parler du maintien et du développement de sa foi. Rendons-nous bien compte des périls dont il était entouré, et, pour tout dire, des abîmes au bord desquels il marchait.

Les croyances religieuses pénètrent dans les âmes sous la forme d’une tradition acceptée avec une confiance enfantine. Mais cet état de réceptivité passive ne peut durer longtemps lorsque l’homme se développe selon les lois de sa nature. Pour prendre le caractère d’une foi capable de nourrir l’âme, les croyances héréditaires ne doivent pas être simplement reçues, mais librement acceptées. C’est alors seulement que la semence divine lève au fond du cœur et porte ses fruits. Ce développement revêt des formes différentes; les phénomènes spirituels n’offrant pas l’uniformité

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qu’on leur suppose souvent, pour en faciliter la théorie. Il est des âmes d’enfants, où la parole divine jette, au moment même où elle est semée , des racines qui vont toujours s’affermissant, sans être jamais ébranlées. Cette parole, goûtée en même temps que reçue, pénètre aussitôt dans les profondeurs du cœur et de la conscience. La vie religieuse se développe sans secousse; la jeunesse ne fait que rendre plus ardentes ces convictions de l’enfance, où l’âge mûr trouvera sa force, et la vieillesse sa couronne et sa consolation. Cette destinée est rare. Le plus souvent, la transition de l’enfance à la virilité de la pensée amène un travail intérieur. Dans les natures réfléchies, et chez les hommes d’étude surtout, ce travail produit à l’ordinaire une crise proprement dite. L’intelligence réclame ses droits; les questions surgissent, l’âme se pose en face de ses croyances, et leur demande leurs titres. Pour parler la langue de Platon, l’opinion s’ébranle, et la science demande à paraître. Ce moment est périlleux. Sans parler ici de l'entraînement des passions impatientes du joug, des tentations subtiles assiègent le cœur et l’intelligence. Le besoin aveugle d’une émancipation absolue se substitue facilement au désir légitime de soumettre ses croyances à l’épreuve de la réflexion. La nouveauté séduit. La religion, c’est la maison paternelle ; les croyances séculaires, c’est le do-

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maine connu. S’en affranchir ne serait-il pas un acte de liberté", et une preuve de force? Alors la vue de • l’intelligence se trouble; le doute paraît une puissance et la négation une supériorité. La vraie force sans doute est dans la soumission; la liberté n’existe pour une créature que dans les voies de l’obéissance, et la passion d’une liberté sans règle n’est jamais qu’une servitude déguisée. Cela est profondément vrai, mais difficile à entendre dans l’ardeur de la jeunesse. On s’égare facilement alors dans des sentiers sans issue ; et l’on croit le soleil éteint quand les vapeurs montant

du fond de l’âme en voilent un moment la clarté.

J’ai dit que je niais, croyant avoir douté,

Et j’ai pris devant moi pour une nuit profonde Mon ombre qui passait, pleine de vanité,

a dit un poète qui, au milieu des souillures de son imagination et des désordres de sa vie, semble avoir gardé toujours un besoin assez vif du bon et du vrai, pour pouvoir rendre témoignage contre lui-même.

Cette confession renferme l’aveu d’un danger permanent; mais c’est bien surtout la confession d’un enfant du XIXe siècle. De grands écrivains de nos jours ont jeté le manteau doré de la poésie sur la nudité du doute , et coloré des reflets brillants de l’idéal la triste maladie de l’incrédulité. Dans l’ordre de la science et de la philosophie, à côté de voix fermes et

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généreuses, se font entendre des paroles propres à accroître tous les périls des âmes travaillées. « Où sont ceux qui aiment la pensée libre et forte? » crient à la jeunesse des hommes dont l’àme est vide de toute foi, « qu’ils viennent à nous! nous les conduirons loin de la foule aveuglée dans le séjour de la lumière. Au-dessus des brouillards des préjugés, sur de sereines hauteurs, nous avons construit, au fond du temple de la sagesse, le sanctuaire de l’intelligence. De telles paroles abondent dans notre siècle, mais notre siècle n’en a pas le monopole. C’est ainsi qu’ont parlé, dans tous les Ages, les hommes arrachés du sol où germent et s’enracinent les croyances religieuses. Leur confiance risque d’éblouir de jeunes esprits; car ils éprouvent le besoin de dominer, par la hauteur de leur ton , la voix calme et grave de la conscience humaine , et de compenser par l’excès de leur assurance l’isolement relatif dans lequel ils se trouvent. Les Epicuriens enseignaient déjà, avec une arrogance signalée par Cicéron, la science qui affranchit des craintes de la mort et des terreurs de la religion. La distinction des hommes en deux classes, le profane vulgaire et la petite élite des penseurs , est fortement exprimée par Voltaire, qui, comme on sait, ménageait peu ses termes.

Henri Sarasin fut exposé à tous ces dangers. Ce

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n'est pas qu’il ait jamais été l’objet d’un prosélytisme d’incrédulité. Ses déclarations à cet égard sont positives; il ne rencontra pour ses convictions, dans ses relations avec les savants de Paris, que le respect ou le silence. Mais le danger naissait de l’atmosphère intellectuelle qu’il respirait, et de sa propre nature. Il était enclin à mettre la pensée au-dessus de tous les autres éléments de notre être. Il avait la soif de l’étude, la passion de la renommée, et le dédain n’était point un sentiment étranger à son cœur. Il avait éprouvé cet éveil de l’intelligence demandant à sonder les b.ases de la foi. C’est enfin dans ses études favorites que l’incrédulité moderne essaie d’établir une de ses places fortes. À son âge, au temps où il vivait, dans la voie où il était engagé, et dans la ville où il poursuivait ses études, que lui manquait -il pour tomber?

Il ne tomba pas. La disposition dédaigneuse de certains auteurs en crédit eut bien quelque action sur son âme. Il se complut, par moments au moins, dans la division des hommes en deux catégories : les esprits faibles et la petite aristocratie des sages. Mais, dans le temps même où il subissait ces influences pernicieuses, ses croyances demeurèrent fermes ; il ne fut pas ébranlé ; il affirmait ne pouvoir l’être avec une sécurité presque alarmante. La crise traversée à l’Académie de Genève ne se reproduisit pas à Paris, où elle aurait risqué de

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prendre des proportions plus dangereuses; il avait reçu, avant le départ, comme une inoculation bénigne destinée à le préserver de la contagion. Après avoir traversé trois années d’études, dans des circonstances pleines de périls, il pouvait dire avec l’apôtre : « J’ai gardé la foi. »

Sur quelles bases reposaient ces inébranlables croyances? La foi avait été semée dans son jeune cœur, dès le berceau. Il conserva toujours l’habitude de la prière; il priait à genoux , souvent dans le courant de la journée; et, s’il était surpris dans ce pieux exercice, ce qui lui arriva encore dans son dernier séjour à Genève, nulle fausse honte ne se trahissait chez l’enfant devenu jeune homme. Les saintes Ecritures lui étaient familières. Il appréciait surtout, dans le volume sacré, les derniers discours du Seigneur dans l’Evangile de St. Jean, et la simple et grande poésie de la Genèse. Au fond de ces pieuses habitudes, se trouvait un sentiment profond : le bonheur de la foi. « Je me trouve trop d heureux des convictions que j’ai , pour pouvoir être » tenté de les changer jamais contre d’autres qui ne i> me donneraient pas, je le crains, la même paix, » écrivait-il, le 20 mars 1859. C’était sa réponse aux inquiétudes qu’on pouvait concevoir sur son compte. Il était heureux de la possession de l’Evangile, heureux pour l’éternité et heureux pour la vie du temps dont

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tous les éléments purs lui paraissaient éternels. « Crois-tu , dit-il un jour à un ami avec lequel il en- » tretenait des relations intimes dans une communauté » de foi et d’espérance, crois- tu que les légitimes » jouissances que nous goûtons ici-bas se retrouveront » dans le ciel? — Oui , purifiées et sanctifiées. — J’ai d besoin de le croire. Je ne comprendrais pas le bon- » heur du ciel, sans toutes les affections dont nous » sommes entourés; les joies du cœur et de l’esprit » ont quelque chose d’éternel, elles sont trop belles d pour que Dieu les détruise dans la vie à vehir. »

11 sentait que l’Evangile était fait pour son âme et son âme pour l’Evangile : c’était le fondement de ses croyances, et c’était aussi sa règle pour la propagation de la vérité évangélique, a Lorsque j’ai cherché une î base solide pour amener une âme à l’Evangile, écrit- » il le 27 mai 1860, je ne l’ai jamais rencontrée que i> dans notre propre cœur, c’est-à-dire en prenant l’E- » vangile, et en montrant qu’il cadre admirablement d avec les besoins et les aspirations qui sont au fond d de nous-mêmes, comme les restes d’un état meil- » leur. 11 me semble que cette base-là est ferme, car » chacun de nous la trouve au-dedans de soi, et son » existence ne dépend pas du bon vouloir de quelque & théologien. Je suppose un douteur de bonne foi, d connaissant que notre nature est corrompue , et dé-

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a sirant s’affranchir de cette corruption ; je lui mon- » tre l’Evangile, dans lequel, avec la peinture du mal d dans tous ses détails, Dieu a placé le remède. Mon d douteur prend cet Evangile; et, à mesure qu’il le » sonde dans un esprit de droiture , la lumière se fait » dans son âme et il arrive enfin à adresser à Jésus d cette demande du geôlier de l’Ecriture : Que faut-il d que je fasse pour être sauvé ? Du reste, je ne suis » nullement théologien, ni philosophe, mais toutsimy> plement un orientaliste qui, tout pénétré pour lui- » môme de la divinité des Ecritures et de leur puis- » sance pour sauver les âmes, voudrait faire pénétrer d cette conviction dans d’autres esprits. » Henri s’expliquait un jour dans le même sens avec un de ses amis destiné aux fonctions du ministère ecclésiastique : « Notre religion n’est pas seulement une religion d’ind telligence, c’est surtout le cœur qu’elle veut gagner. » Elle se montre comme seule capable de satisfaire à » nos besoins et de nous donner le bonheur après les> quel nous soupirons. Montrer cet accord entre l’E- » vangile et les aspirations secrètes de notre âme, » voilà la grande lâche du prédicateur chrétien. »

Il ne faut pas oublier que celui qui parle ainsi, est le jeune homme naguère enivré des joies de la pensée pure, jusqu’à mépriser tout le reste. Telles avaient été pour lui les leçons de l’expérience.

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Le spectacle de douleurs privées d’espérances chrétiennes le confirma dans sa voie. La vue des déchirements du cœur, dans les maisons de deuil où manquent les consolations religieuses, lui fit toujours plus sentir la valeur du trésor qu’il avait reçu.

La foi étant avant tout pour lui un bonheur, il lui fut plus facile qu’à un autre de ne pas s’en faire un mérite. Aussi, le ton tranchant, les airs de supériorité, l’orgueil spirituel sous toutes ses formes disparurent entièrement de ses manifestations religieuses, malgré l’appui offert à ces dispositions par sa nature primitive. 11 possédait cette vertu qu’on nomme à tort la tolérance (puisque l’idée de tolérer suppose le droit de ne pas le faire) , et qui est le légitime respect de la conscience d’autrui. Discutait -il avec un ami ne partageant pas ses vues? il le faisait avec conviction, mais sans violence et sans hauteur. 11 n’avait pas besoin de cet appui qu’une secrète faiblesse nous fait trop souvent chercher dans notre vivacité contre les personnes. L’indignation contre les adversaires de notre foi n’est le plus souvent en effet' qu’une crainte déguisée. 11 faut à l’ordinaire bien du temps et des réflexions pour arriver à maintenir le calme du cœur dans la fermeté de la pensée, à plaindre ceux qui attaquent nos convictions les plus chères, sans jamais les maudire. Henri, tout jeune encore, atteignit ce résultat;, il

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trouva le calme dans la force et la sincérité de sa foi.

11 redoutait beaucoup l’excès des démonstrations religieuses, craignait les phrases, et avait une sainte horreur de l’hypocrisie. 11 n’abordait pas facilement les sujets de piété avec les personnes étrangères; mais si ses convictions étaient ouvertement attaquées , rien ne l’arrêtait, il prenait la défense de l’Evangile avec un entrainement qui le faisait presque atteindre à l’éloquence. 11 ne cédait pas à ce respect humain qui, arrêtant les manifestations réelles de nos sentiments, laisse souvent le bien dans l’ombre, tandis que le mal s’étale au grand jour. Dans l’intimité, il parlait de sa foi avec un abandon, une fraîcheur, une naïveté propres à pénétrer l’àme.

Une religion assise sur de tels fondements était solidement posée. Henri se trouvait placé sur un terrain étranger aux contestations de détail, nées de la rencontre des documents de la révélation avec la science critique. Affermi, dans le centre même de l’Evangile, il pouvait assister, avec une indifférence relative, à des débats relégués par leur nature à la circonférence du domaine religieux. Aussi n’aperçoit- on dans sa correspondance aucune trace d’inquiétudes provoquées par le mouvement souvent destructeur de la science critique. Jésus- Christ et ses promesses pour raffermir et consoler son àme; son àme pour recevoir Jésus -Christ et ses

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promesses; tel était le monde intérieur où sa religion se développait et s’affermissait, à l’abri des clameurs de l’école et des querelles des théologiens.

Il est fort utile, sans doute (et, dans les temps actuels, cette utilité deviendra tous les jours plus manifeste), de reconnaître que les bases de la foi ne sont pas à la merci de la science, et que les recherches légitimes, et les inévitables débats auxquels donnent lieu les document^ historiques delà révélation, ne doivent pas troubler les rapports établis entre l’àme et Dieu par la parole évangélique. Il suffit d’un peu d’attention pour s’assurer que la science par elle-même n’élève ni ne renverse l’édifice de la foi. Depuis dixhuit siècles en effet l’histoire nous montre, dans la grande lutte soutenue par l’Evangile, une science souvent égale chez les soutiens de l’incrédulité et chez les défenseurs des vérités chrétiennes. On ne le conteste que sous l’influence de l’orgueil, ou dans l’emportement de la discussion. Les convictions se forment donc sur un terrain autre que celui de l’étude. Les théologiens les plus érudits croient au fond, lorsqu’ils croient, par les mêmes raisons que le peuple, et ces raisons ne sont pas puisées dans leur théologie. Cette réflexion m’a toujours paru avoir le double avantage d’être propre à rendre les théologiens modestes, et à rassurer les simples fidèles contre l’inquiétude que pour-

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raient leur inspirer ces prétentions à la science exclusive et au monopole de l’intelligence dont abuse l’incrédulité.

« L’accord entre l’Evangile et les aspirations secrètes de notre àme » est bien la vraie raison de croire pour tous ceux qui croient. Mais Henri portait cette vue à l’extrême, et la faussait en l’exagérant. Le péché, le pardon, la vie éternelle donnée en Jésus-Christ, tout cela sans doute reste au-dessus ' des atteintes d’une critique renfermée dans ses justes bornes; parce qu’en fait, la critique historique ne porte atteinte à ces grandes vérités que sous l’impulsion d’un esprit étranger à ses procédés légitimes. Mais cet esprit se manifeste; une critique destructive, dont l’impartialité prétendue n’est qu’un manteau troué laissant passer le parti-pris de la négation, arrache de l’histoire la substance même de l’Evangile, les faits avec lesquels les espérances des chrétiens demeurent ou succombent. Il ne peut dès lors plus être question, pour l’homme d’étude du moins, de s’enfermer dans la distinction de la foi et de la science, et de défendre, par les seules armes du sentiment, des vérités dont la nature réclame une défense historique. C’est pourquoi la critique et la foi finissent par se trouver en conflit; et ce n’est pas sans du temps, , de la réflexion, et souvent des combats intérieurs pleins d’angoisse que la foi surmonte l’obstacle ainsi jeté sur

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son chemin. Henri paraît n’avoir senti, en aucune mesure, les périls d’une situation où les problèmes de cet ordre étaient le résultat direct de ses études. Lisait-il des ouvrages où ces problèmes étaient tranchés dans le sens de l’incrédulité? il y remarquait l’absence de religion, comme une regrettable lacune; mais la portée entièrement destructive d’un certain ordre de travaux lui échappait plus ou moins.

C’était là le résultat d’une disposition générale de son esprit qui n’était pas porté à saisir facilement les rapports généraux et lointains des idées. Il avait une forte mémoire, une ferme intelligence; ce qu’il savait, il le savait bien et nettement; il possédait une ardeur infatigable de s’instruire, cet amour des belles connaissances célébré par Platon ; sa pensée avait de l’indépendance et une originalité qui se manifestait à la fois dans les idées mêmes et dans leur expression ; sa sincérité parfaite lui* donnait enfin une véritable profondeur dans l’étude des questions morales: tel était son lot; il était certes grand, exceptionnellement riche. Mais les côtés spéculatifs de l’intelligence lui faisaient un peu défaut, ainsi qu’il le sentait et l’a observé luimême. Il pouvait donc saisir le sens direct, le résultat immédiat de certaines études, sans bien discerner la nature et la portée des éléments philosophiques qui s’y trouvaient mêlés. Aussi , en voyant très bien la

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distinction réelle de la foi el de la science, il apercevait moins clairement les rapports inévitables de ces deux faces du développement humain. Il en résulte que, en certaines matières, non-seulement il ne soupçonnait pas le mal, selon le précepte de la charité, mais il ne le voyait pas. En voici un exemple :

Le 15 janvier 1860, M. Renan publia, dans la Revue des deux mondes , un article fort remarqué, et digne en effet de faire sensation. ,On trouve dans ce travail curieux le projet d’une sorte de traité d’alliance entre les esprits délicats et les esprits scientifiques, à l’exclusion des grossiers béotiens. Les grossiers béotiens sont les hommes qui conservent les préjugés d’une foi religieuse. Que cette foi d’ailleurs soit celle de M. Jules Simon ou celle du père Gratry, peu importe; le temps est venu de renoncer aux prétentions de la philosophie, comme à celles de la théologie, pour confiner l’esprit humain dans la science de la nature et de l’histoire. Cette thèse est appuyée de développements ingénieux, riches, parfois très justes en eux-mêmes. Mais une lecture attentive de ces pages y révèle clairement, au milieu des contradictions les plus singulières, une négation positive de la réalité de Dieu. L’auteur termine par une invocation au Père céleste.

Que faut-il voir dans cette production étrange? La fantaisie d’un artiste jouant avec les idées les plus sain-

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tes? Il serait pénible de le croire, injuste peut-être de le supposer. L’état d’une âme où des tendances funestes sont tenues en échec par de meilleurs et plus nobles instincts? On aime à l’admettre. Quoi qu’il en soit, Henri ne se posa point ces questions. L’admiration mêlée d’une affectueuse reconnaissance qu’il éprouvait pour l’écrivain se trouvant favorisée par le peu de développement philosophique de sa pensée, il s’attacha presque exclusivement à la conclusion de l’article. À propos d’une manifestation dont le théisme est pour le moins fort équivoque, il signala de suite, et dans la joie de son cœur, le progrès accompli dans la pensée de M. Renan. M. Renan arrivait enfin à admettre la personnalité de Dieu , puisqu’il invoquait le Père céleste !

D’une manière générale, Henri ne voyait dans l’œuvre de ce littérateur habile que l’appel au développement des instincts supérieurs de l’âme, au culte de la pensée et de la beauté, appel réjouissant dans un siècle travaillé par des passions basses et des préoccupations matérielles. 11 ne comprenait pas le suprême danger d’une culture de l’esprit qui, au lieu d’attaquer la vérité du dehors, se place sur son terrain même pour la dissoudre ; et sous prétexte de conduire les âmes vers le temple de la vérité et des nobles jouissances, les éblouit par des nuages dorés que le vent balaie bientôt,

pour ne laisser à leur place que les ténèbres du doute et le froid du découragement. Dans sa pensée (et combien d’esprits plus mûrs, ou qui devraient l’être , partagent la même illusion î), M. Renan jetait les fondements du spiritualisme ; les chrétiens devaient accepter cette œuvre, et bâtir sur les fondements ainsi posés l’édifice dont M. Renan avait le malheur de ne pouvoir être lui-même l’architecte.

Lorsqu’il fut plus tard û Berlin, Henri s’appliquait avec un zèle égal à faire connaître autour de lui les œuvres de l’auteur des Etudes religieuses et celles de M. de Montalembert. À l’entendre, on aurait pu croire qu’il sacrifiait à cet éclectisme des gens de goût, pour lesquels l’unité du talent fait disparaître la diversité des croyances. Rien de plus éloigné de sa nature; mais, à ses yeux, M. Renan était un des degrés de l’échelle par ou l’on monte aux pensées plus hautes dont M. de Montalembert est l’éloquent interprète.

La portée proprement philosophique faisait donc un peu défaut à Henri. Sa grande puissance de concentration, en lui donnant une forte prise sur ses idées, lui permettait aussi de. ne pas tout entendre à demi mot, de ne pas entrer facilement dans des vues étrangères au courant intérieur de son esprit. Bien des allusions purent être perdues pour lui, dans les conversations parisiennes ; bien des traits indirects et délicats

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dirigés contre sa foi purent passer h côté de lui sans l’atteindre.

Les déficits de sa nature s’unissaient donc aux solides bases de ses convictions, pour le préserver des écueils au milieu desquels il s’avançait. Comme il se développait dans tous les sens,' ces lacunes se seraient peut-être comblées. S’il eût dû vivre pour le service de

la vérité Mais il devait mourir à vingt-trois ans;

pourquoi aurait-il vu des difficultés qu’il n’était pas appelé à résoudre? Des luttes intérieures, sans résultat pour l’avenir, lui furent épargnées; c’est un bienfait de Dieu.

Il garda donc sa foi ; il la garda, non comme un simple dépôt, mais comme un germe plein de vie et riche en développements. L’intelligence avait été d’abord à ses yeux la plus haute sphère de la vie, la seule dont il fit estime. La vérité se fait jour progressivement dans son esprit. En 1858, il reconnaît explicitement les droits de l’ordre moral et de la vie religieuse : « Je » comprends chaque jour davantage l’importance de » ces éléments religieux, sans lesquels l’homme et la » vie ne sont rien ; j’arrive à placer le cœur à côté de d l’esprit.... Sans cesser de poursuivre, autant qu’il » sera en mon pouvoir, la science humaine, et, s’il » m’est donné, la gloire humaine, j’espère un jour » être entièrement gagné à une cause plus relevée en-

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» core que celle-là : celle de l’Evangile. J’ai senti, en - » meme temps, qu’un christianisme tout spéculatif, et » quasi mystique, comme celui que se forgeait, que » se forge encore un peu mon imagination, ne pouvait » pas suffire, et je me sens amené à admettre peu à » peu, dans une certaine mesure, la pratique. C’est » pourquoi j’ai pris la résolution de faire quelque chose » pour la cause de l’Evangile, lorsque mes études m’au- » ront ramené à Genève. » (23 avril.)

Ici le cœur est à côté de l’esprit, la religion parallèle au reste de la vie. En 1860, le progrès est plus marqué. « Je reconnais tous les jours davantage qu’il » n’y a point d’affection vraie, si elle ne se rapporte à » Dieu ; et, d’une manière générale, je suis arrivé main- » tenant à une conception complète et inébranlable de » ce grand fait que le christianisme doit faire le cen- » tre, et pour ainsi dire le tout de notre existence. » (16 mai.)

C’est dans ces dispositions qu’il quitta Paris, et revint à Genève, au mois de juillet 1860. Dans le cours du printemps, il avait fait une excursion au delà de la Manche, visité Oxford, et pénétré dans les vastes dépôts de manuscrits orientaux que possède la ville de Londres.

Au moment de son retour, une fête brillante à laquelle l’annexion de la Savoie à l’empire français don-

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nait une signification spéciale, réunissait à Genève un grand nombre d’officiers suisses. Ce spectacle ranima dans l’àme d’Henri les étincelles d’un patriotisme un peu éteint par ses préoccupations scientifiques et son séjour à l’étranger. La lettre suivante garde le souvenir de ses impressions : <l J’ai été saisi et emporté, » comme beaucoup d’autres, par l’enthousiasme pa- » triotique. Vous avez peut-être vu quelque récit des » fêtes que nous avons eueg à Genève. En tout cas, » elles sont assez importantes dans les fastes de la réi> publique pour que je vous les raconte brièvement. » La réunion de la Société militaire fédérale est d’or- » dinalre une fête purement militaire, à laquelle les ci- » vils prennent peu ou point de part. Mais, cette an- » née-ci , à cause des circonstances particulières qu’a » traversées récemment la Suisse, et Genève en par- » ticulier, toute la population y a spontanément pris » part, et a donné ainsi à cette solennité le caractère » d’une fête nationale. J’aurais eu bien du plaisir à » vous avoir ici, et à vous montrer la cité de Calvin » sous son plus beau jour. L’arrivée surtout a été ma- » gnifique. Tous les quais et toutes les rues de la ville » étaient pavoisés. Tout ce qui avoisine le lac était » couvert d’une foule compacte; et, quand le bateau » à vapeur qui amenait environ huit cents officiers y> suisses, est entré dans notre port, il a été salué par

HENRI SARASIN

» des salves d’artillerie et par les houras de la foule, » auxquels répondaient un chant partant du bateau et » la musique militaire. Tout cela mêlé au son de toutes » les cloches de la ville, mises en branle comme aux » jours des grandes fêtes religieuses, a produit sur » l’âme des plus froids une impression profonde. Ce » n’était pas quelques centaines d’ofïiciers qu’on ac- » clamait ainsi. Non, le son des cloches et du canon, » les houras de la foule proclamaient hautement que » Genève se trouvait fière d’être suisse, et désirait se » rattacher à la Suisse plus étroitement encore, et le » chant de nos confédérés entonnant l’hymne natio- » nal, répondait au nom de la Suisse qu’elle aussi » était fière de nous avoir, et que nous pouvions compv ter sur son appui. » (27 août 1860.)

C’était du reste la patrie qui parlait au cœur d’Henri, et non la vue des uniformes à son imagination. La vie militaire lui était parfaitement antipathique*. Une seule fois il porta le fusil pour quelques jours. C’était en 1857, à l’époque où le roi de Prusse, souverain dépossédé de la principauté de Neuchâtel, menaçait de reconquérir, par la force des armes , les droits que lui avait ravis la violence des révolutions. Henri, qui n’avait pas atteint l’âge de la milice, entra dans un corps de jeunes volontaires. L’exercice et la manœuvre lui laissèrent des souvenirs peu séduisants. L’absence lui

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permit ensuite d’échapper à l’uniforme du soldat citoyen.

Son inclination l’aurait reconduit en France. Il ne renonçait pas à y retourner plus tard; mais la raison lui conseillait de voir d’autres lieux et de mettre à profit de nouvelles ressources. Il se décida pour Berlin. De môme que, trois années auparavant, il était allé à Paris par obéissance, il partit par raison pour cette terre d’Allemagne, objet des plus beaux rêves de sa jeunesse.

BERLIN

Le 10 septembre 4860, de nombreux voyageurs, gravissant un chemin rapide, s’avançaient vers le village d’Ober-Ammergau, en Bavière. On venait d’y représenter, la veille, et on devait y représenter encore ce jour-là, le mystère de la Passion. Des touristes, conduits par la curiosité, se rendaient à ce spectacle du moyen âge égaré dans les temps modernes. Des âmes plus sérieuses allaient assister, avec les dispositions de pieux pèlerins, à la représentation des grandes scènes du Calvaire. Venait sans doute aussi le peuple des imitateurs, toujours prêt à grossir la foule, où qu’elle aille.

Un jeune Genevois, se rendant à Berlin, rencontra, dans les galeries de Munich, un savant français qui lui

HENRI SARASIN

parla du mystère de la Passion. Il interrompit son voyage pour se rendre à Ober-Àmmergau. Il n’était pas sans inquiétude au sujet de la profanation possible des choses saintes. Ses craintes furent promptement dissipées. Il remarqua en chemin Pair grave, recueilli, de la plupart des voyageurs qui redescendaient, après avoir assisté au spectacle de la veille, et, le 44 septembre, il écrivait: « Cette représentation a dépassé de » beaucoup mon attente. J’y allais en savant, pour » trouver un aliment à mon désir de connaître, et j’y d ai trouvé en outre ce que j’étais loin d’y chercher : î> l’édification la plus pure. On ne saurait croire, quand » on ne l’a pas vu, l’impression profonde que fait sur » vous la vue des souffrances de Notre Seigneur. Il y y> eut des moments où moi qui ne suis cependant pas j> une femmelette, je sanglottais comme un enfant. » L’étonnement et l’admiration redoublent quand on » pense que ce sont de simples paysans qui représen- » tent ces scènes avec une convenance, une délicad tesse même, dont on ne saurait se faire une idée.

Nous avons causé avec l’un des membres du Sanhé- » drin qui avait repris son costume agreste; et nous » avons vu passer dans la rue du village, en veste de y> drap vert râpé, l’homme qui, une demi-heure aupaï ravant, jouait le rôle de St. Jean. Celui qui faisait le » Christ était étonnant. C’était au physique le type

BERLIN

d traditionnel, tel que les peintres font conservé; et » au moral une dignité, une majesté bien remarquable,

. » à tel point que j’aurais été embarrassé de l’aborder » après la représentation. »

Je transcris ici quelques lignes publiées naguère par M. Charles Secrétan, dans la Revue chrétienne (mars 1862). II ne sera pas sans intérêt pour le lecteur de comparer avec les impressions d’un jeune homme de vingt-trois ans, celles d’un philosophe mûri par les travaux du milieu de la vie.

« J’assistais au spectacle émouvant d’un drame de » piété. Un gazon jauni par l’automne, d’épaisses fo- » rêts de hêtres, des rochers aux formes tourmentées,

» derniers escarpements des Alpes qui viennent mourir » dans la haute et froide pleine bavaroise, comme la » vague se recourbe avant de se briser sur la plage » marine; telle était la décoration. Des savants ac- » courus de très loin, des artistes, des marchands,

» des généraux d’armée, des dames de haut parage,

» le roi du pays, une foule de paysans, venus les uns » dans des chars innombrables et incroyables, le plus* » grand nombre à pieds, leurs souliers à la main, et » murmurant leur rosaire, un peuple enfin, et avec » lui des représentants de presque tous les peuples » civilisés : telle était l’assistance qui resta muette, at-

» tentive, attendrie jusqu’aux sanglots, de huit heures

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b du matin jusqu’à quatre heures, écoutant les paroles j> de l’Evangile, et voyant se dérouler sans interrupb tion sous ses yeux, dans une représentation naïve et b pourtant fort étudiée, impuissante ensemble et sut> blime, l’histoire de la passion de notre Seigneur » Jésus-Christ, depuis son entrée humblement triomb phale à Jérusalem, jusqu’à cette résurrection où reb pose l’espérance des paysans tyroliens et la nôtre. b C’était le fameux mystère d’Ober-Ammergau , qui b occupe constamment, depuis deux siècles, la popub lation d’un grand village de sculpteurs en bois et b en ivoire, et qui fait maintenant tant de bruit dans b toute l’Allemagne. On le joue de dix ans en dix ans

b tous les dimanches de la bonne saison La mu*

b sique était détestable, les chants mauvais, la décob ration sans caractère, mais assez bien entendue pour b le service de l’action, les tableaux vivants trop mulb tipliés, mais surprenants et quelques-uns supérieurs b à tout ce qui se fait en ce genre ; les rôles de femmes b assez faiblement tenus, les grands rôles: Judas, b Pierre, le Christ surtout, plus admirables que je ne b saurais dire, l’effet général irrésistible, et cela sur b tous les spectateurs sans exception , catholiques ou b protestants, croyants ou esprits forts. Je ne défenb drai pas le drame de la Passion, mais il m’a touché ; b j’en espérais une impression durable, b

BERLIN

Henri communiqua au public, dans un article de la Bibliothèque universelle (janvier 1861), les observations qu’il avait faites à Ober-Ammergau. Ce travail, où les données d’érudition prirent une place peutêtre trop grande, se termine par ces mots: <c Chréd tiens protestants, humilions-nous devant la piété y> des Ammergoviens;.... sachons, dégagés de tout » préjugé de secte, nous réjouir de ce qu’il existe en- » core quelque part un coin de terre où la foi soit » aussi naïve et le sentiment religieux aussi vivant. »

Ces lignes, peu remarquables en elles-mêmes, prennent un sérieux intérêt, lorsqu’on connaît les antécédents et le point de départ de leur auteur. Trois ans avant de les écrire, Henri Sarasin avait, pour un moment au moins , porté dans les questions confessionnelles les dispositions exclusives de son esprit; il était devenu un protestant étroit. Le développement intérieur qui lui permit, si peu de temps après, de s’associer aux pieuses émotions des catholiques de la Bavière, est digne de nous arrêter quelques moments.

En 1858, le jeune Henri était donc très protestant, dans le sens belliqueux de ce terme. On se rappelle tel écrit de controverse passionnée qu’il lisait avec admiration et s’efforçait de faire admirer aux autres. D’où lui venaient ces dispositions? Ce n’est pas dans sa famille immédiate qu’il avait pu les puiser. L’excellent

HENRI SARASIN

pasteur chargé de son instruction religieuse avait en ces matières la largeur d’une âme pieuse, et l’intelligence d’un esprit éclairé. Il faut donc rechercher des influences plus générales, mais ces influences sont faciles à reconnaître.

Genève est un pays frontière dans le domaine religieux aussi bien que dans l’ordre politique, et le contact immédiat de populations étrangères a trop souvent pour effet, dans les conditions de notre nature, le développement de dispositions hostiles. Henri vivait à Genève. Il appartenait à une classe de la population qui a été durement froissée dans ses sentiments nationaux par la marche politique des catholiques genevois. Il est donc facile de comprendre comment il devint un jour un protestant extrême, d’autant plus que la controverse n’offrait que trop d’aliment à son goût naturel pour la discussion. Mais il avait un sentiment chrétien trop profond pour que la religion pût se présenter longtemps à lui sous la forme prédominante de l’antagonisme confessionnel. Il ne tarda pas à se libérer de la servitude de l’esprit de secte. Le séjour de Paris hâta ses progrès sous ce rapport. Les cours de l’abbé Bautain le captivèrent, et ne furent probablement pas sans influence sur l’élargissement de ses vues. Diverses relations personnelles purent agir dans le même sens-. Lorsqu’il lut, dans l’été de 1800, les moines d’ Occident de

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M. de Montaîembert, il fut entièrement sous le charme de cet écrit. Quelques mois auparavant, il s’était abonné au Correspondant , désireux d’entendre, sur les grandes questions religieuses, une voix autre que celles dont il avait l’habitude. Sa foi devint plus large, en même temps qu’elle devint plus ferme. C’est bien en effet dans la profondeur des convictions personnelles, alliée à la culture de l’intelligence, qu’est la véritable route pour arriver au respect des convictions d’autrui. La porte étroite mène à l’élargissement du cœur et de la pensée, tandis que le vaste portique de l’indifférence conduit trop souvent au pire de tous les exclusism«?s, celui qui exclut, avec irritation et dédain, toute croyance ferme et positive. .

Henri, quittant de plus en plus les rivages bornés d’une tradition locale et temporaire, s’avançait donc sur les terres larges de la foi chrétienne. Il avait compris que l’esprit de Dieu plane souvent au-dessus des . barrières élevées par les hommes; et que Jésus-Christ est présent partout où l’Evangile fait sentir son action. Des vues religieuses étroites furent plutôt du reste un accident de sa carrière qu’une manifestation réelle de sa nature. S’inféoder à un parti était contraire à sa constitution morale. Il avait, avec le courage de ses opinions, un grand besoin d’indépendance et une forte individualité. Ses idées religieuses, comme les

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autres, étaient soumises à sa libre investigation , et il n’est pas facile de prévoir quelles auraient été, à un âge plus avancé, les formes définitives des manifestations de sa foi. Ce qui est visible, c’est le courant qui l’entraînait vers un christianisme élevé et large mais en môme temps ferme et positif, c’est sa sympathiè croissante pour toute conviction sérieusement fondée sur l’Evangile.

Le mystère d’Ober-Àmmergau l’avait sériensement ému. En approchant de Berlin, ce foyer toujours grandissant de la culture germanique, il sentit se réveiller son enthousiasme d’autrefois : il allait entrer dans un des premiers centres intellectuels du monde. Ce sentiment dura peu. Ses parents l’avaient accompagné à Berlin. A leur départ, il se trouva seul. C’était une nouvelle expatriation, la tristesse le saisit. Il y a quelques accents de nostalgie dans les lignes charmantes que voici (14 novembre 1860): « Le temps a été ma- » gnifique depuis le départ de mes parents, presque d trop gai pour moi qui aime la nature mélancolique » du Nord. Aujourd’hui il est sombre comme je le dé- » sire; le vent siffle et les feuilles tombent. C’est le d milieu dans lequel je me sens le .plus à l’aise, car » vous savez que je suis mélancolique de mon naturel. » D’ailleurs, c’est un préjugé qui, pour le plus grand » nombre, donne à la nature du Midi le monopole de

BERUN.

» la beauté. La poésie puise à l’une et à l’autre source, » car il n’y a pas de raison pour qu’une triste bruyère » couverte de brouillard, ou un sombre rocher battu » par le vent et les vagues, à la lueur incertaine de » la lune, parlent moins à l’imagination que les somj> mets inondés de lumière de l’Hymète. »

Dominé par des impressions pénibles, Henri ne comprit pas d’abord la civilisation au sein de laquelle il se trouvait placé. Cette Allemagne, objet des rêves ardents de sa jeunesse, était comme flétrie à ses yeux. Il regrettait Paris, les ressources de Paris, les salons et les conversations delà France, et ces souvenirs le rendaient injuste pour son nouveau séjour. On peut conjecturer avec une certitude presque entière, et il l’annonce luimême, que le temps aurait entièrement modifié ses premiers jugements. Cette action commença même à se produire. Des relations avec quelques-uns de ses jeunes compatriotes, qui devinrent pour lui de précieux amis, lui enlevèrent le sentiment pénible de l’isolement. Il fut reçu dans diverses maisons honorables4 avec une hospitalité dontil gardait le plus reconnaissant souvenir;

1 Je me suis imposé la loi de ne pas mentionner dans cette notice les faits appartenant aux relations privées de la vie. Les personnes qui, à Berlin comme à Paris,. ont offert à Henri Sarasin les ressources de la vie sociale, et les ressources plus précieuses encore d’une familiarité affectueuse, comprendront bien qu’un motif de discrétion a seul empêché leurs noms de paraître ici, accompagnés d’une mention spéciale de gratitude.

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mais il n’eut pas le temps de se créer un monde à Berlin, comme il l’avait fait à Paris. Il sut pourtant reconnaître et utiliser les immenses ressources mises à sa portée. Quel privilège pour un jeune philologue que d’être rapproché de l’illustre auteur de la philologie comparée, Bopp, du savant indianiste Weber, de professeurs du savoir et de la renommée de MM. Lepsius, Kuhn et Haupl. Ces hommes d’élite rencontrèrent en lui, non moins que les savants parisiens, un disciple zélé et un profond admirateur de leurs vastes travaux.

Les études de linguistique, et plus spécialement les études orientales, continuèrent à être la base de sa vie intellectuelle. Au sanscrit il ajouta le zend, et dut l’étudier seul, avec beaucoup de difficultés, s’étant trouvé deux fois le seul auditeur inscrit pour un cours public sur cette langue. Mais ce fut surtout l’étude des arts qui marqua d’un trait particulier cette époque de sa vie. À son retour à Genève, il aurait volontiers formulé ainsi ses impressions comparatives de France et d’Allemagne : « Paris pour la science et la pensée ; Berlin pour la musique. * Il avait donné, dès ses jeunes années, les preuves manifestes d’une organisation musicale. Il avait étudié le piano de bonne heure, et l’avait continué à Paris, sans parvenir jamais à ce degré d’habileté instrumentale qu’on n’atteint qu’avec beaucoup de temps et d’efforts. Mais la face artistique

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de sa vie, jusque-là relativement voilée , prit tout son essor en Allemagne, et l’art sembla presque, un moment, égaler la science dans ses préoccupations. Les concerts publics n’eurent pas d’auditeur plus assidu. Les chefs-d’œuvre de la musique classique étaient l’objet de son admiration passionnée. Gluck, Sébastien Bach, Beethowen, Mendelshon fixaient non-seulement sa préférence, mais son goût exclusif. Il lui fallait les sons qui vont à l’àme, et en remuent les fibres les plus sérieuses; il aurait demandé à son piano et à l’œuvre des maîtres, non pas seulement une distraction, mais une consolation dans les épreuves réelles de la vie. Il avait conservé dans ce domaine quelque chose de son esprit dédaigneux, et se montrait un peu prompt à dire: «Ce n’est pas de la musique» à propos de compositions qui ont pourtant le droit d’ètre, et de récréer l’esprit des auditeurs en charmant leurs oreilles. On pouvait remarquer du reste (combinaison peut-être assez rare) qu’avec un sentiment exceptionnellement vif de la puissance des sons sur les dispositions de l’àme, l’organisation physique de l’oreille lui faisait un peu défaut. Les délicatesses de la musique légère pouvaient donc lui échapper.

La peinture et la sculpture l’occupèrent aussi. Il suivit les cours de M. Waagen conservateur des Musées, et fréquenta les. galeries de tableaux, soit à Berlin, soit à

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Dresde, où il passa quelques jours en avril 1861. Après les tendances exclusives de son début, les besoins d’une àme se répandant dans toutes les directions le met- * taient presque en danger de dissiper un peu son temps et ses 'forces.

Du reste, môme dans le domaine esthétique, on retrouvait toujours en lui les instincts de l’érudit. En présence d’un tableau célèbre, il pouvait dire tous les détails relatifs à l’œuvre et à ses circonstances; il rassemblait une collection de gravures et de photographies pour l’histoire de l’art; il voulut enfin apprendre la théorie de la composition musicale. Le sentiment, pour vif qu’il fût, ne réussissait pas à imposer silence à l’esprit, à éteindre la soif de la science. En toute chose, il avait besoin de voir le fond et de discerner nettement les contours.

11 jouit donc beaucoup, il jouit pleinement de l’Allemagne, sous le rapport de la musique et de la peinture. Mais des jouissances sans résultat pour son développement spirituel n’auraient pu le contenter. L’art n’a par lui-môme aucune vertu sanctifiante (les faits, hélas! ne le démontrent que trop); mais il peut donner une aile de plus aux âmes qu’un mouvement naturel porte déjà vers les régions divines. Henri possédait ce privilège. Après s’ôtre réjoui d’une joie d’enfant dans l’attente d’une représentation de l’Orphée de Gliick,

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il pouvait écrire : « J'en suis sorti meilleur pour quelques jours. » (14 novembre 1860.) Il ne comprenait pas le domaine esthétique séparé du sentiment religieux, ou ne le comprenait que comme un égarement. « Si une œuvre, quelle qu’elle soit, poésie, musique, » peinture, a pour effet d’élever l’àme au-dessus de » cette existence terrestre, dans une sphère plus haute, » je dis qu’elle a rempli son but, et par conséquent » c’est un chef-d’œuvre, quelles que puissent être les » imperfections de détail; car c’est là au fond le but » de l’art et son rôle dans la vie. Ce n’est pas pour » rien que tous les arts ont leur origine dans la reli- » gion, c’est-à-dire dans ce qu’il y a de plus haut; c’est » une preuve qu’ils doivent y ramener, et toute œuvre » d’art qui n’atteint pas ce but est manquée. » (3 mai 1861.)

Un progrès spirituel d’un ordre plus sérieux encore s’accomplit, ou, pour mieux dire (car il avait commencé), se caractérisa pendant son séjour en Allemagne. Ses convictions chrétiennes étaient sorties victorieuses de l’épreuve de Paris. En s’affermissant elles s’étaient élargies; le sentiment de l’art était propre à leur donner ce caractère idéal qui est la fleur de la pensée; mais tout cela pouvait demeurer dans la sphère de l’intelligence et du sentiment, et le conduire à ce christianisme spéculatif et ^nystique auquel il se reconnaissait

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enclin. Or, il n’y a pas de vraie foi sans charité; et l’un des ennemis le plus redoutables qu’IIenri eût à vaincre était ce dédain des œuvres simplement utiles, si marqué dans ses premières années. Au mois d’avril 1858, nous l’avons entendu signaler un mouvement intérieur, l’amenant à reconnaître en quelque mesure les droits de la pratique. Cette bonne semence ne leva que peu à peu, et, tant que dura le séjour de Paris, les développements n’en furent pas visibles pour des yeux étrangers. Le jour vint pourtant où Henri conçut, d’une manière positive et efticace, le désir d’ètre utile; utile, non-seulement dans l’accomplissement sérieux de sa vocation (cette pensée ne lui fut jamais étrangère), mais utile dans des œuvres plus humbles, ne laissant pas de place aux dangereuses illusions de la vanité. Un incident vint activer le travail accompli dans son intérieur, et le lui révéler à lui-même. Cet incident fut la lecture, faite à Berlin, de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie, ouvrage qu’il qualifie « d’œuvre admirable, de vrai » livre d’édification, comme il y en a peu. » (16 avril 1861.) La vie de sainte Elizabeth peut être appréciée à des points de vue assez divers ; Henri n’y vit qu’une chose : la peinture saisissante d’une vie profondément chrétienne. Il a dit : « Ce qu’aucune instruction reli- » gieuse n’avait pu faire pour moi, ce livre l’a fait; il y> m’a fait comprendre le dévouement chrétien et donné

BERLIN

» le désir de le réaliser. j> Si j’avais à apprécier l’œuvre de M. de Montalembert, un semblable témoignage serait l’un des motifs sérieux de mon jugement.

Un des amis les plus chers d’Henri, le rencontrant à Dresde, au mois d’avril, fut particulièrement frappé de ce besoin de dévouement qui s’était développé en lui. Les personnes qui le virent de près, lors de son retour dans sa famille, reçurent la même impression. Il formait alors des plans précis pour des œuvres de bienfaisance pratique.

Il arriva à Genève, au mois d’août 1861, joyeux de retrouver sa famille, mais portant dans son cœur des sentiments pénibles à l’égard de sa ville natale. L’abaissement politique de sa patrie n’avait pu le laisser indifférent; il avait entendu des rapports peut-être exagérés , sur la démoralisation de Genève , et ces tristes récits avaient excité dans son âme honnête une vive répulsion. Des sentiments d’une autre nature vinrent effacer ou du moins atténuer ces impressions fâcheuses. Au mois de septembre, il assista aux grandes assemblées de l’Alliance évangélique , présidées par un des membres de sa famille. Une pensée de foi et une pensée d’union étaient le lien de ces assemblées : ces pensées étaient de celles qu’il accueillait volontiers. Il prit chaudement parti pour l’Alliance contre les adversaires de cette œuvre, et suivit avec un intérêt soutenu les nom-

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breuses et longues séances tenues dans la cathédrale de Saint-Pierre. Son esprit fut satisfait , son cœur de Genevois le fut aussi. La ville des assemblées de septembre ne fut plus seulement pour lui la cité abaissée moralement, en même temps que politiquement humiliée. 11 avait besoin, en quelque mesure, d’être réconcilié avec sa patrie; il le fut par cette voie.

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Henri avait formé le projet de passer un second hiver à Berlin. Son dernier séjour dans sa famille fut riche en joies pour les siens, en joies sereines et profondes. Ses progrès intérieurs devenaient visibles pour chacun et se répandaient en bonheur tout autour de lui. Ses efforts pour se rendre agréable dans ses relations domestiques, l’intérêt avec lequel il suivait les études les plus élémentaires des jeunes membres de sa famille, le désir de contribuer au développement moral et religieux de ses semblables, un sentiment sérieux de la fraternité humaine ayant remplacé son dédain trop facile d’autrefois, tout manifestait une source vive ouverte au fond de son àme. A le voir ainsi se rapprocher

des hommes, on comprenait bien que, de plus en plus, il s’était rapproché de Dieu. Et, comme un jeune arbuste se couronne de ses fleurs , les qualités sérieuses de son âme s’embellissaient des sentiments les plus • délicats. La tendresse du cœur inhérente à sa nature , mais comprimée pour un temps par son exclusive préoccupation de la science, avait brisé toutes ses enveloppes et s’épanchait librement dans les relations intimes et sacrées du foyer domestique. Tout semblait Ipi présager une carrière douce, honorée, utile; il paraissait mûr pour la vie. On devait bientôt apprendre que ces rapides progrès, cet épanouissement précoce, avaient un but plus élevé que la terre.

Rien de plus inutile sans doute que de poser des questions au sujet d’un avenir qui ne devait pas être. Une tendance presque irrésistible nous conduit pourtant à le faire ; nous avons besoin de prolonger en imagination sur la terre les lignes promptement brisées pour remonter vers le ciel. Que serait devenu Henri Sarasin , si Dieu lui avait compté les heures ordinaires de la journée d’ici-bas?

Il est difficile de prévoir ce qu’il aurait pu faire dans la science , sous le rapport des grandes découvertes et du mouvement général de la pensée : ses études et ses travaux n’ont pas fourni à cet égard des indices suffisants. Mais ce qu’on peut dire avec une pleine assu-

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rance, c’est qu’il avait des aptitudes conformes à la vocation qu’il avait embrassée. Avec sa forte et facile mémoire , son esprit net et ferme, son zèle pour le travail, son ardent amour du savoir, avec toutes les ressources mises à sa portée, il pouvait aspirer à rendre les plus grands services à la cause de cette érudition intelligente qui sera toujours la seule base solide des travaux historiques de l’esprit humain. C’était son ambition ; ses plans d’avenir furent toujours dans un remarquable accord avec ses facultés ; et lorsqu’il rêvait un nom illustre , dans l’ordre de ses études , tout semblait promettre que son rêve deviendrait un jour une réalité.

On pouvait aussi beaucoup attendre de lui pour la défense de l’Evangile. Sa parfaite droiture, ses fortes convictions unies au respect des convictions d’autrui, son sentiment ferme du devoir adouci par les besoins d’un cœur affectueux, semblaient promettre un de ces chrétiens aimables sans faiblesse, et fermes sans dureté, dont la rencontre est toujours bienfaisante. Il est facile de constater dans ses lettres que les trésors de son cœur ouvraient à son esprit de larges et purs horizons , et donnaient à son style même, au milieu des incorrections d’une correspondance familière, le charme d’une expression vive et limpide à la fois. Ses débuts enfin donnaient le légitime espoir qu’il n’aurait pas démenti

1IF.NRI SARÀSÏN.

la profession de sa foi par les écarts de sa vie; et qu’on pouvait espérer en lui un digne représentant de cette alliance du savoir sérieux et de la foi vivante dont il se plaisait à signaler un brillant exemple dans la personne de St. Thomas d’Aquin 4.

Son dernier progrès fut de reléguer à sa place légitime le désir de renommée qui avait fait battre son jeune cœur. Dans l’automne de 1861 , lors de son séjour à Genève, on remarqua chez lui un sentiment nouveau, le détachement de la vie. Sa correspondance antérieure montre cette disposition naissante; ses derniers moments en portèrent l’empreinte. Il était exposé à tous les dangers de la prospérité. Sa foi religieuse colorait à ses yeux les joies pures de ce monde ; sa conduite l’entourait d’estime. S’il avait mis le ciel au service de la terre; si, sans le savoir lui:même, il avait seulement cherché dans la pureté de sa vie et la

1 La vie religieuse d’Henri s’unissait intimement à ses travaux scientifiques. Il aimait à remarquer et à faire remarquer aux autres les côtés les plus élevés de la pensée antique, à trouver dans les produits supérieurs de la conscience humaine comme des échelons pour monter vers la pure et pleine lumière de l’Evangile.

Dans une photographie qui date de la fin de son séjour en Allemagne, il montre du doigt un passage qui l’avait particulièrement frappé. C’est une épitaphe grecque, trouvée à Marseille sur le tombeau d’un jeune mousse, et qui se termine ainsi : « Les morts sont j» divisés en deux classes. Les uns reviennent errer sur la terre; » mais les autres forment des danses avec les astres du ciel. Je » suis de celte dernière milice, ayant pris Dieu pour guide. »

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profession de ses croyances un moyen de considération terrestre, s’il avait, en un mot, jeté le désir de faire le bien et de servir la cause de l’Evangile comme un manteau trompeur sur l’ambition de devenir illustre, il serait tombé dans l’un des pièges les plus subtils entre ceux que nous dresse l’orgueil. Il fut gardé de ce péril. Sa position était enviable sous tous les rapports; les plus riantes perspectives s’offraient à lui ; tout semblait concourir à dorer à ses regards l’horizon de la vie; il avait vingt-trois ans, et il se sentit détaché de la terre; là où il avait placé son trésor, là était allé son cœur.

Comment se rompaient ainsi les liens qui l’attachaient à ce monde? Ce n’était pas l’abus des jouissances; il était pur. L’abus des plaisirs d’ailleurs produit le dégoût, et le dégoût n’est pas le détachement; souvent il se combine dans de tristes existences avec l’esclavage de l’habitude. Ce qui détache, c’est le malheur, ce sont les affections éteintes, les passions contrariées, plus souvent encore les blessures de l’amourpropre. Henri n’avait marché dans aucun de ces rudes sentiers. Le spectacle du mal avait froissé son àme, lui avait arraché parfois des plaintes assez vives sur la corruption du monde; mais ces notes tristes avaient été dominées par la vivacité de ses joies et par le jeune enthousiasme qui parlait à son cœur. Ce qui l’avait dé-

HENRI 3ARASIN.

taché, c’était donc le bonheur d’ici-bas, dont il avait recueilli l’expérience dans une àme sincère. La sincérité était le fond de sa nature, le caractère le plus saillant de son organisation morale. Dès le début, et toujours, son œil intérieur est ouvert, et aucun écart du cœur, aucun sophisme de l’intelligence, n’altère/ la limpidité de son regard. Il reconnut donc avec gratitude que la Providence l’avait comblé de ses dons; il

comprit que tout le bonheur que la terre peut donner il l’avait; et il sentit en môme temps que ce bonheur ne suffisait pas. Son cœur monta plus haut, par un mouvement naturel. En effet, si la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit, le bonheur humain est toujours borné de toutes parts. Henri fut surtout frappé de l’instabilité des joies que le temps emporte. Il avait acheté, en arrivant à Berlin , une Bible française (la crainte que des préoccupations philologiques ne détournassent son attention du but religieux de sa lecture , lui faisait préférer une traduction aux textes originaux). Cette Bible porte le témoignage matériel de nombreuses lectures. Sur le premier feuillet se trouvent ces mots écrits à la plume : <t Nous t> n’avons point ici de cité permanente; mais nous » cherchons celle qui est â venir1, d La figure de ce monde passe et notre cœur est fait pour des biens 1 Héb. XIII, U.

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éternels : c’était le sentiment qui avait pénétré peu à peu l’ûme d’Henri, c’était le secret de son détachement.

Ce détachement du reste tournait en joie, comme il arrive lorsque c’est devant l’attente d’un bonheur plus haut que pâlit le bonheur de la terre. Il eut bien jusqu’à la fin des oscillations intérieures, quelques retours de mélancolie; mais ses dernières manifestations portent le caractère de l’apaisement, de la joie croissante d’une àme heureuse, parce que de plus en plus elle se sent fixée en Dieu.

C’est dans son dernier printemps, dans ce printemps où, pour la première fois, selon son témoignage, il a vraiment joui du réveil de la nature, c’est alors que cette disposition intérieure, dès longtemps préparée, éclate, et se manifeste vivement à son propre regard. Il a besoin de s’ouvrir à tous ses correspondants , d’inviter tous les cœurs qui l’aiment à s’associer à son bonheur : a Je suis plus heureux que jamais, d écrit-il le 3 mai 1861, et il en donne une raison bien digne d’être remarquée, dans une àme de vingt-trois ans : « Je suis plus heureux que jamais, c’est-à-dire que j’ai » réussi à me détacher à peu près complètement de ce » monde périssable. Je puis dire que maintenant je » suis sans cesse tourné vers la sphère supérieure , et » je puise dans cet état une joie et une sérénité par-

» faites. Je serais prêt à déloger dès demain de cette i> vie, sans regret. » Il écrit encore, le 31 mai : « Cette année, pour la première fois, j’ai eu du plaisir » à voir le réveil de la nature au printemps. J’éprou- » vais une joie d’enfant à voir pousser les plantes, à d entendre les oiseaux. Cette heureuse modification ne t> s’arrête pas là; elle a produit aussi un adoucissement d notable de mon caractère. Plus de misanthropie ni y> d’aigreur contre mes semblables; plus de plaisir à v leur faire de la peine. Aussi je me sens parfaitement » heureux et élevé au-dessus de ce monde misérable. » Cette voie est la seule bonne, et on y sent bien la vé~ » rité de cette parole : le fardeau de Jésus est lé- > ger. Après m’être longtemps promené dans le pes- » simisme, dans les idées mélancoliques, je trouve une >> grande douceur à m’abandonner à Dieu dans une » entière confiance, et à chercher à mettre toujours » plus en lui le centre de mes affections et de mon » existence. 3> La même idée reparaît encore dans sa correspondance, le 2 juin : « Je sens que je me détav che toujours plus de cette existence terrienne , d comme on disait jadis; c’est un immense bon- 3> heur, d

C’est ainsi que cette Ame était préparée au départ. Henri avait éprouvé et compris que le bonheur, comme l’homme, doit mourir afin de renaître. Il était

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heureux, parce qu’il était détaché, mais détaché de la vie par une plus haute espérance, fixée dans le ciel et redescendant en joie sur la terre.

Et cette espérance qui redescendait en joie , redescendait aussi en besoin d’activité, d’efîorts utiles et de travail bienfaisant. Il avait résolu, sans le poser, et par le sûr instinct d’une conscience droite et d’une âme pieuse, un problème que mainte intelligence, d’ailleurs distinguée, ne réussit pas à dénouer. On dit souvent qu’une trop vive préoccupation du ciel rend impropre aux choses de la terre ; comme si, pour mieux se conduire dans la vie, il fallait voiler les rayons du soleil. Une piété vraie n’aura jamais ce résultat. Dans de lointaines colonies, l’habitant du sol s’endort souvent dans la paresse et cède à tous les entraînements des passions, tandis que l’émigré temporaire supporte sans se lasser le poids du jour et la fatigue du travail. Il travaille pour la patrie absente et pour la famille éloignée; la joie du retour soutient son courage et redouble ses forces. Il en est ainsi pour le chrétien, il en était ainsi pour Henri. Son détachement de la vie, ce signe béni de l’œuvre de Dieu dans son âme, avait redoublé sa joie, et. n’avait rien ôté à son zèle pour la vocation que , sous le regard de Dieu , il voulait remplir ici-bas.

C’est dans ces dispositions que, le 8 octobre 4861 , il dit un dernier adieu à Genève , à son foyer domesti-

HENRI SARASIN

que, et partit avec quelques-uns des membres de sa famille. Les voyageurs se dirigèrent d’abord sur Paris, et y passèrent quatre jours. Henri ne voulut pas y rester plus longtemps, craignant d’avoir trop de peine à rompre le charme d’un séjour prolongé. Il jouit très vivement de ces rapides journées; il jouit surtout de franchir encore une fois le seuil de la demeure qui avait été pour lui comme une seconde maison paternelle. Il y rentra le cœur tout ému d’une affection vraiment filiale. La rapidité des communications modernes transforma en une simple excursion, un voyage à Bruxelles, Anvers et Cologne. Les voyageurs revinrent dans cette dernière ville après une excursion à Bonne, ou Henri comptait passer le second semestre de l’année académique, et dont il rapporta des impressions très favorables. La dernière soirée passée à Cologne fut pleine d’animation et de gaîté. Henri fit preuve à la fois de beaucoup de verve et d’esprit, et de beaucoup de douceur dans la discussion. Tous ses compagnons furent * frappés de cette riche expansion d’une nature si vivante et devenue si aimable; c’était le chant du cygne. En sortant du salon où il avait été si brillant, Henri se sentit très souffrant. Il put cependant gagner Hanovre, où il dut se mettre au lit. Une maladie des intestins s’était déclarée. Sans prévoir distinctement sa fin, il eut le sentiment d’un état grave. Après avoir

HANOVRE

échangé quelques paroles avec son père sur son passé et les perspectives de son avenir, il dit : « Je » vous assure que je ne tiens pas beaucoup à la vie ; » tout cela est si peu stable, » II dit aussi : « Mais je » voudrais revoir ma mère. »

Le mal parut diminuer sensiblement; le médecin parlait de convalescence , et de la possibilité d’un prochain départ. Henri était malade depuis huit jours. Son père rassuré le quitta quelques instants pour se rendre au bureau de poste voisin. En revenant, il trouva son fils dans le délire. Après des phrases incohérentes, le malade dit : « Je crois que je vais mourir, » Ce furent ses dernières paroles.

C’est le 24 octobre 1861, entre onze heures et midi,

que s’accomplit pour lui la parole des livres saints, dont il avait été vivement impressionné aux jours de son enfance : Il avait marché avec Dieu , et Dieu le prit.

Quand cette nouvelle parvint à Genève , elle y produisit une sorte de consternation. Ce n’était pas seulement l’émotion de ce coup subit de la mort, de cette carrière pleine d’avenir, brusquement tranchée sur la terre étrangère; ce n’était pas seulement la sympathie pour une famille si douloureusement atteinte dans ses affections et ses espérances, c’était , chez plusieurs, le sentiment d’une perte pour le pays. Perte sensible sur-

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tout pour ceux qui gardent la mémoire du passé, et trouvaient dans ce jeune homme l’intelligence, la moralité , la foi religieuse, l’ardeur pour l’étude, tout ce qui pouvait conserver et reproduire les meilleurs éléments de cette cité disparue, dont la nouvelle Genève occupe aujourd’hui la place.

Ce sentiment de juste regret n’aurait pas suffi à légitimer ces pages. Elles ont, dans l’intention qui les a dictées, un but plus élevé; et ce but sera atteint si, dans ce simple récit de la vie d’un jeune homme , le lecteur a senti l’influence bénie d’un bon exemple, et discerné les voies de Dieu préparant une âme pour l’éternité.

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