LA LOI DU DIMANCHE
au point de vue social et au point de vue religieux
PAR
Ei-nest NAVILLE Correspondant de l’Institut de France
Mesdames et Messieurs,
Dans la défense de la cause qui réunit ce soir cette nombreuse assemblée, je ne suis qu’un simple soldat. En cette qualité, je ne devrais pas me trouver dans la place très-apparente que j’occupe au milieu de vous. J’y suis toutefois parce que je n’ai pas voulu répondre par un refus à la demande de notre zélé président, qui m’a prié d’exposer publiquement les motifs qui me font considérer l’observation du Dimanche comme une pratique extrêmement salutaire.
Je rattacherai les réflexions que j’ai à vous présenter à la distinction nettement établie, ici-même, par un citoyen des Etats- Unis, entre la loi sociale du Dimanche et la loi religieuse du Dimanche. Observation du Dimanche au point de vue social ; observation du Dimanche au point de vue religieux : tels sont donc les deux sujets qui vont fixer successivement notre attention.
Ce que nous distinguons maintenant a été longtemps confondu. La loi religieuse du Dimanche, formulée par l’Eglise, était imposée par l’Etat et mise sous la garde de la force publique. C’est un état de choses qui a été général dans la chrétienté, et qui tend à disparaître un peu partout. Voudriez-vous le maintenir ou le ramener? Vous pourriez agir à bonne intention, mais vos efforts seraient perdus. La proposition d’établir, de maintenir ou de rétablir une loi du Dimanche promulguée au nom de la religion , et entraînant une obligation religieuse quelconque , soulèverait toutes les forces vives de la civilisation moderne. Pourquoi? il est facile de le comprendre.
Dès que la liberté des opinions est proclamée, dès que la qualité de citoyen est déclarée indépendante de toute condition ecclésiastique, dès que catholiques, protestants, israélites, sectateurs de religions quelconques et adversaires de toute religion ont le même droit dans l’Etat, des mesures législatives concernant directement l’ordre religieux sont un contre-sens. L’Etat peut s’entendre, par voie de concordat, avec telle ou telle Société religieuse; mais il n’y a plus, il ne peut plus y avoir de religion nationale, d’Eglise nationale, puisque la nation a ouvertement renoncé à l’unité de croyance. Qu’un corps politique, dans lequel peuvent siéger, avec les mêmes droits, des sectateurs de tous les cultes et des adversaires de tous les cultes, établisse une législation religieuse, c’est une criante contradiction, une chose qu’on peut dire positivement absurde. Réalise-t-on cette contradiction? On risque d’obtenir un résultat tantôt ridicule, tantôt odieux. Il peut môme arriver que le résultat obtenu réunisse ces deux qualités et soit en même temps odieux et ridicule.
Il ne peut donc plus être question, dans les conditions de la société actuelle, d’une loi de l’Etat, imposant l’observation du Dimanche au nom de la religion et dans le sens d'une obligation religieuse quelconque.
En résulte-t-il qu’il ne doive plus exister une loi de l’Etat, établie au point de vue purement social, formulée par l’-uutorité législative directement, non par l’Eglise, et se bornant à arrêter où à limiter pendant le septième jour, l’industrie, l’agriculture, le commerce dans leurs manifestations publiques? Une telle loi est-elle contraire ù la liberté des opinions? Nullement. Si le législateur estime que le repos hebdomadaire est une mesure utile, nécessaire au bien de la société (et les raisons pour penser ainsi ne manquent pas), il peut édicter, abstraction faite de toute idée spécialement religieuse, le repos du septième jour. Ce n’est que par une grave confusion d’idées qu’on opposerait à une mesure semblable la liberté des opinions, la liberté de conscience. La conscience n’a ici rien à faire. Qu’on m’oblige à aller à la messe ou au sermon, ou qu’on me prive de la messe de mon choix ou du sermon que je préfère, cela blesse ma liberté de conscience. Mais qu’on m’oblige à fermer mon magasin, si je suis'marchand ; h fermer mon atelier, si je suis chef d’industrie, cela peut me gêner; mais, en admettant que mes intérêts soient lésés (ce qui est au moins douteux), ma conscience demeure intacte. Une loi du Dimanche promulguée par l’Etat, au point de vue purement social, une loi se bornant, en dehors de toute prescription religieuse, je le répète, à supprimer ou à limiter les manifestations publiques de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, n’a donc rien de contraire à la liberté des opinions, aux principes de la civilisation moderne. Toutefois, si l’on
peut obtenir qu’une loi d’opinion remplace la loi de l’Etat, si l’on peut obtenir une observation générale du Dimanche (elle n’est efficace que si elle est générale), du libre concours des convictions; si l’on peut obtenir que le Dimanche soit volontairement observé, sans être légalement imposé, cela sera mieux; il y aura progrès. Il y a progrès, en effet, toutes les fois que l’action coercitive de l’Etat peut être remplacée par le concours spontané des volontés individuelles. Quoi qu’il en soit, en parlant de la loi sociale du Dimanche, je n’entends pas parler seulement d’une loi de l’Etat, mais tout aussi bien d’une loi d’opinion, d’une loi réalisée dans les mœurs, sans être écrite dans un code, et placée sous la protection de la gendarmerie.
Que peut-on objecter à une pareille loi? Non plus l’idée de la liberté des opinions, de la liberté de conscience, mais l’idée de la liberté en général. La loi du Dimanche est une contrainte, et la contrainte de l’opinion et des mœurs peut être aussi gênante que la contrainte légale. Il y a ici une grosse erreur, et je désire réussir à vous démontrer que la loi sociale du Dimanche est une loi de liberté .
Prenons un exemple familier, pour bien nous entendre. Je suis un paysan, je le suppose, et j’arrête mon char à échelles en travers d’une des rues de la ville. — Otez-vous de là! me dira un agent de police, au nom du règlement. — Ce règlement me gène, puisque j’avais trouvé commode d’arrêter mon char. Est-ce une loi de contrainte? Assurément pas. Il s’agit de maintenir pour tous la liberté de la circulation qu’un individu n’a pas le droit d’interrompre. Le règlement de police est une loi de liberté. Il en est de même de la loi du Dimanche, nous le verrons ; elle est une contrainte pour quelques-uns, elle est une libération pour la multitude.
Pour aller au fond de ce sujet, je dois vous rendre attentifs à un spectacle étrange, le spectacle de tout ce qui se fait au nom de là liberté. Que d’actes de despotisme accomplis au nom de la liberté! Que de tyrannies exercées au nom de la liberté! Que de persécutions, depuis les plus sanglantes jusqu’aux plus mesquines, entreprises, poursuivies, justifiées au nom de la liberté ! Dans ma carrière, qui commence à être longue, j’ai vu tant de faits de cette nature que, lorsqu’on crie très-fort : Vive la liberté!! je me demande parfois avec inquiétude: Qui va-ton mettre en prison ?
Comment cela se peut-il faire? Une parole de l’apôtre St- Paul nous aidera à trouver l’explication du phénomène. Il écrivait à ses amis de la ville de Philippes, en Macédoine : « Ne regardez pas chacun à votre intérêt particulier, mais aussi à l’intérêt des autres. » Disons dans le môme esprit : « Ne pensez pas seulement à votre propre liberté , mais aussi à la liberté des autres. » Si on oublie la liberté des autres , qu’arrive-t-il? On veut la liberté seulement pour soi, pour les siens, pour son opinion, pour son parti. La liberté des autres est dès lors une gêne et un obstacle. Cette liberté qu’on ne veut que pour soi, engendre forcément l’esprit de domination. C’est pourquoi on a vu, au nom de la liberté, les prisons se remplir d’innocents, et, dans les jours sombres de l’humanité, l’échafaud se dresser.
Appliquons ces vues générales à la question qui nous occupe. Pour les hommes placés dans une position indépendante, pour le rentier, auquel suffisent ses revenus, pour le maître qui commande sans être commandé, pour quiconque n’est pas sous la domination d'autrui, la loi du Dimanche est une loi de contrainte. Je veux acheter quelque chose, les boutiques sont fer-
niées ; cela me gène. Je veux faire exécuter un travail; les ouvriers sont à la promenade, cela me contrarie. La gène est vraie, la contrainte est réelle; pour qui? Pour quelqûes-uns. Mais ces quelques-uns sont, dans l’ensemble de l’humanité, une minorité et, dans certains états de civilisation une minorité infime. La masse des hommes n’est point composée d’individus placés par la fortune dans une position indépendante. Je parle des divers états de civilisation. En effet, plus la civilisation telle qu’elle est devient intense, plus le nombre des positions indépendantes diminue, plus s’accroît le nombre des individus engagés, j'allais dire engrenés, dans les puissants rouages du commerce et de l’industrie. Un seul détail : Fixez votre attention sur les moyens de transport. Les transports se font-ils par des voitures dont les cochers sont propriétaires pour la plupart? Un cocher peut prendre son repos le septième jour ; il en est en Angleterre qui font ainsi. Le transport a-t-il lieu par des chemins de fer? Toute liberté individuelle des agents de ce transport disparait. Il en est un peu de même dans tous les ordres. La dépendance s’accroît dans la mesure des œuvres collectives de notre civilisation. Irez-vous dire aux employés des postes, des télégraphes, des voies ferrées, aux commis de toutes sortes, aux ouvriers de toute nature, qu’ils sont libres de prendre le repos du Dimanche? Mais si leur chef, leur maître, leur patron, l’administration dont ils dépendent n’y consent pas! Us vont perdre leur pain. S’ils sont pères de famille, ils vont perdre le pain de leurs enfants. Votre parole de liberté leur fera l’effet d’une dérision, d’une dérision amère. Ce sujet a été traité, avec une rare éloquence, en 1848, par le Père Lacordaire. Voici ses paroles :
« Ne dites pas que nul, s’il le veut, n’est contraint de travail- « 1er le septième jour. Car, c’est ajouter à la réalité de la servi- « tude l’hypocrisie de l'affranchissement. Demandez à l’ouvrier « s’il est libre d’abandonner le travail à l’aurore du jour qui lui « commande le repos. Demandez au jeune homme qui consume « sa vie dans un lucre quotidien dont il ne profite pas, s’il est « libre de respirer une fois par semaine l’air du ciel et l’air plus « pur encore de la vérité. Demandez à ces êtres flétris qui peu- « plent les cités de l’industrie, s’ils sont libres de sauver leur « âme en soulageant leur corps. Demandez aux innombrables « victimes de la cupidité personnelle et de la cupidité d’un « maître, s’ils sont libres de devenir meilleurs, et si le gouffre « d’un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore « pas vivants. Non, Messieurs, la liberté de conscience n’est ici « que le voile de l’oppression. Si la liberté de conscience était « ici pour quelque chose, apparemment l’Angleterre protestante « s’en serait aperçue; apparemment la démocratie des Etats- « Unis d’Amérique s’en serait avisée ; et dans quels lieux du « monde le droit du septième jour fut-il plus respecté? Sachent « donc ceux qui l’ignorent, qu’entre le fort et le faible, entre le « riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la lift berté qui opprime et la loi qui affranchit. 1 »
C’est la loi qui affranchit ! Cette parole est sérieusement vraie sous son apparence paradoxale, parce que ceux qui commandent le travail ne sont qu’en très-petit nombre auprès de ceux auxquels le travail est commandé. Le sens profond de la loi,
1 Conférences de Notre-Dame de Paris. — -Année 1848 : Du double travail de l'homme. La citation est abrégée.
son application la plus générale n’est donc pas : « Tu ne travailleras pas, » — ce qui est une formule de contrainte; mais : « Tu n’obligeras pas les autres à travailler, » ce qui est une formule de liberté. La loi sociale du Dimanche est donc, dans son essence, la libération du travail obligé, ou le droit au repos. L’observation de cette loi est un bienfait social de premier ordre. Voici donc une cause commune à tous les amis éclairés du bien public. Cette cause peut être plaidée au nom de la santé du corps comme de la santé de l’âme , par des philanthropes attachés d’ailleurs aux croyances les plus diverses. Il faut s’efforcer de réunir, de grouper en sa faveur, abstraction faite de toutes les diversités religieuses, tous ceux qui en comprennent la haute importance. C’est, pour employer un terme quelque peu nouveau, une cause véritablement humanitaire.
Si la cause du Dimanche est gagnée sur le terrain social , voilà l’homme assuré du libre emploi du septième jour. Que fera-t-il de sa liberté?.... Il en fera ce qu’il voudra; c’est le propre de la liberté. Il en fera un usage bon ou mauvais, dont il demeurera responsable. C’est ici qu’intervient la loi religieuse. Elle se propose à la liberté, elle ne s’impose pas. Il y a cette différence entre la loi de l’Etat et la loi religieuse, que la première oblige tout le monde, tandis que la seconde n’oblige qub ceux qui l’ont librement reconnue et acceptée. La loi de l’Etat dispose pour se maintenir des juges et des gendarmes. La loi religieuse (je ne parle pas, cela va sans dire, de sa sanction future et divine) ne dispose de rien de pareil. Elle n’a d’autre pouvoir que celui qui résulte de la conviction des âmes ; et c’est là ce qui fait sa valeur morale et sa haute dignité.
Le jour du repos étant établi, la loi religieuse intervient donc
pour dire au croyant : « Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier. » Remarquez bien que l’établissement de la loi sociale est la condition nécessaire de l’observation générale de la loi religieuse. Pour que l’individu puisse sanctifier le jour du repos, il faut que la société s’en souvienne. La société l’oubliet-elle? Les hommes contraints à un travail incessant ne pourront trop souvent sanctifier le Dimanche que par leurs regrets. Je sais qu’on peut élever son âme à Dieu, au milieu du travail, au milieu du bruit d’un atelier, et qu’il est tel regret, tel soupir qui seul a, sans doute, plus de valeur devant Dieu que de longues prières. Mais je sais aussi que, pour le plus grand nombre des hommes, la culture religieuse de l’âme exige un calme que le travail enlève.
Au sujet de la loi religieuse du Dimanche, j’ai deux réflexions préliminaires à vous présenter.
Premièrement. Le commandement du travail précède celui du repos : « Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. » Le repos, en effet, suppose le travail. Le repos qui n’est pas précédé du travail, n’est plus le repos, c’est l’oisiveté. Or, l’oisiveté nous est interdite par la première partie delà loi du Dimanche: «Tu travailleras six jours.» Laissezinoi vous dire, à ce propos, que je déteste l’expression de classes laborieuses souvent employée pour désigner les classes ouvrières. Je la déteste, parce qu’en parlant de classes la-, borieuses, on semble admettre qu’il peut exister légitimement et qu’il existe des classes oisives. Le commandement du travail est pour tous : aucun homme valide n’en est exempté. Il est malheureusement vrai que nombre de riches considèrent la richesse comme une dispense du travail, et que beaucoup de
pauvres convoitent la richesse comme une dispense du travail. Mais, en droit, toutes les classes doivent être également laborieuses, dans la diversité de leurs travaux. En fait, j’ai connu des riches qui sont morts à la peine en se fatiguant pour le service de leurs semblables*; et n’avez-vous jamais vu, surtout dans les ateliers nationaux, des manœuvres prendre un repos trop long, à côté de leurs pioches immobiles?
Voici ma seconde réflexion : Dans la loi religieuse du Dimanche toute légalité étroite a été proscrite par Jésus-Christ. Notre Seigneur, si je ne me trompe, n’a jamais parlé du sabbat quepour en prévenir les abus. Il nous a enseigné par sa pratique, comme par sa parole, que l’exercice de la charité est un des modes essentiels de la sanctification du jour du repos. Si donc quelqu’un refusait de faire atteler une voiture ou de monter dans un wagon pour visiter un malade, secourir un affligé, rendre un service, par la raison ou le prétexte qu'il est Dimanche, il appartiendrait à l’école des Pharisiens, et non à celle de Jésus- Christ.
Cela dit, il faut reconnaître que le précepte de la sanctification du Dimanche est entendu de diverses façons. L’un s’afflige de ce que la circulation est beaucoup plus active le Dimanche que les autres jours de la semaine; l’autre se réjouit à la pensée que les populations des villes quittent les rues pour jouir de l’air et des beautés de la campagne. L’un désire des exercices du culte public longs et multipliés, afin qu’une grande partie du Dimanche se passe dans les églises; l’autre craint que des
1 Par exemple, Augustin Cochin, à Paris; Jean-Louis Micheli, à Genève.
exercices de culte multipliés et longs, ne suppriment le bienfait du repos et n’engendrent une fatigue spirituelle, aussi funeste toujours que la fatigue du corps est souvent bienfaisante. Je note ces diversités; je ne les discute pas. Sous ces diversités, n’y a-t-il rien de commun à tous les chrétiens? Il y a de commun le fond môme de la loi du Dimanche. Catholiques d’Orient et catholiques d’Occident, anglicans, luthériens, réformés, tous ne sont-ils pas d’accord pour accepter la règle : Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier? Cette règle n’est-elle pas inscrite dans le code de toutes les Églises? Toutes ne disent-elles pas également à leurs fidèles : « Profitez du jour du repos pour vous affranchir de vos soucis, de vos inquiétudes ordinaires. Profitez du jour du repos pour méditer les vérités du salut et les pensées de l’éternité. Profitez du jour du repos pour accorder plus de temps que vous ne pouvez le faire, dans le cours ordinaire de la vie, à la prière, à la pratique des bonnes œuvres. Profitez du jour du repos pour faire mieux et plus, ce que vous devez faire tous les jours, pour vous recueillir, pour retremper vos forces, d
Il y a, dans le Dimanche, autre chose encore de commun à tous les chrétiens. Deux grandes pensées sont particulièrement attachées à ce jour : la création du monde et la résurrection de Jésus-Christ. Se souvenir du jour du repos , depuis que ce jour est le Dimanche, c’est se souvenir que Dieu a créé les cieux et la terre, et que le Christ a vaincu la mort.
Ces deux pensées sont particulièrement opportunes de nos jours. L’athéisme nie la création : Une philosophie étroite, qu’on peut appeler le naturalisme, constatant que, dans l’ordre ordinaire de la nature, les morts ne ressuscitent pas, nie que le
Prince de la vie ait pu triompher de la mort. Ces deux courants de la pensée sont puissants à notre époque. L’irréligion qui s’est formée au sommet de la société, l’irréligion qui fut au siècle dernier la favorite de beaucoup des grands de ce monde, est descendue de couche en couche, et l’on fait aujourd’hui de gigantesques efforts pour gagner à cette triste cause les classes les plus nombreuses de la population. En présence de ces deux courants anti-chrétiens, le Dimanche rappelle chaque semaine, à la chrétienté toute entière, deux des bases essentielles de sa foi : le Dieu créateur, Jésus-Christ sorti du tombeau. Le Dimanche est donc une occasion admirable de rapprochement; sa cause est, par sa nature même, élevée au-dessus de tous les débats confessionnels; c’est un moyen de paix.
Jésus-Christ a déclaré qu’il est venu apporter dans le monde, non pas la paix, mais l’épée. Jésus-Christ est le chef des armées du bien ; or, dans un monde corrompu, le bien ne peut s’établir que par des combats. La lutte contre le mal est une des formes essentielles de la charité, et cette lutte est la source de bien des divisions, de bien des déchirements. Mais si la venue du Sauveur a mis l’épée dans le monde, le Sauveur a voulu apporter la paix à ses disciples. « Je vous laisse la paix. Je vous donne ma paix. » Ces paroles reviennent plusieurs fois sur ses lèvres, dans les derniers jours de sa vie mortelle. Qu’est-il arrivé cependant4? Hélas! si l’on a abusé, si l’on abuse tous les jours encore du nom de la liberté, quel effroyable abus n’a-t-on pas fait, ne fait-on pas du nom de Jésus-Christ! Voyez les querelles théologiques , les luttes ecclésiastiques , toutes les passions mauvaises qui se donnent carrière, à l’occasion de la loi d’amour, de charité! Voyez les passions confessionnelles,
exploitées par l’habileté des politiques, extirper parfois jusqu’à leurs racines, l’idée du droit et le sentiment de la justice! Qu’elle est donc bonne, qu’elle est salutaire une cause qui rapproche les chrétiens, au lieu de les diviser, la cause du Dimanche! Elle plane au-dessus de toutes les divisions confessionnelles. Laissons-la à cette hauteur; ne la faisons pas descendre.
C’est l’intérêt des âmes; c’est aussi l’intérêt très-spécial de l’œuvre qui nous réunit. De quoi s’agit-il , en effet? 11 s’agit de ramener à l’observation du Dimanche des populations de cultes différents. Il s’agit d’obtenir l’assentiment de grandes compagnies industrielles dont les chefs peuvent avoir des croyances diverses. Il s’agit de grouper dans un commun effort et pour un but parfaitement défini des catholiques, des protestants; et, pour le côté social de l’œuvre, des philanthropes qui peuvent ne partager entièrement la foi d’aucune Eglise établie. N’est-il pas manifeste, parfaitement manifeste, qu’en vue du but à atteindre, tout caractère confessionnel donné à l’œuvre serait pour l’œuvre un obstacle?
Les cantons suisses ont chacun leur drapeau, et ces drapeaux portent des emblèmes différents. Mais , lorsque les citoyens de plusieurs cantons se trouvent rassemblés, on voit flotter audessus de leurs bannières la bannière de la commune patrie, la croix fédérale. Pour une cause commune à toute la chrétienté, il faut que toutes les questions secondaires tombent, pour laisser resplendir dans une solitude auguste le signe de ralliement de tous les chrétiens, la croix du Rédempteur.
Je m’arrête Le but de notre réunion est d’obtenir le repos du Dimanche. Il y aurait contradiction à vous fatiguer, en ce
joui' de Dimanche, par do trop longs discours. Je résume donc les considérations qui précèdent dans une brève conclusion : La loi sociale du Dimanche est une loi de liberté. Sa cause peut réunir les efforts de tous les hommes de bien.
La loi religieuse du Dimanche ofïre une occasion de rapprochement entre les diverses Eglises. Sa cause doit obtenir l’appui de tous les chrétiens.
HENRI SARASIN
Ne se vend pas.
Lausanne. — Imprimerie Georges Brulel.