KOCH ET LE CONGRÈS DE LONDRES
Lorsque, le 14 août dernier, j’ai écrit au professeur Koch une lettre, à laquelle il n’a pas d’ailleurs cru devoir répondre ; lorsque, quelques jours après, je me suis rendu à Berlin pour le voir, je n’avais qu’un seul dessein, très simple, et que j’avais nettement exprimé dans la lettre que je lui avais écrite1. Je me remettais entre ses mains, sans aucune restriction ni réserve, lui offrant ma vie, dont j’avais fait l’entier abandon, dans un but que je croyais utile, celui de fixer rapidement
1 On trouvera cette lettre plus loin.
les savants sur le degré de virulence et de nocuité de la tuberculose bovine pour l’espèce humaine. Je lui abandonnais entièrement mon corps, pour l’expérience, et le laissais libre de procéder sur moi, de la façon qu'il jugerait préférable, en même temps que la plus démonstrative. Je ne prenais nullement parti, dans le grand débat que Koch venait de soulever au Congrès de Londres, et reconnaissais n’avoir, à ce moment, aucune qualité pour émettre une opinion; de plus, je dégageais d’avance Koch de toute responsabilité à mon égard, au sujet des conséquences possibles de l’expérience.
A ce moment, pas plus que le public, pas plus même que l’immense majorité des médecins, je n’étais véritablement au courant de la question du péril de la tuberculose bovine, des énormes ravages que la tuberculose bovine fait chaque année parmi le bétail lui-même, et parmi les enfants, par l’intermédiaire du lait ; j’étais fort loin de soupçonner alors le rôle que Koch avait accepté de jouer dans ce débat.
C’est par un article de la presse politique, que le public français, médical ou non médical, fut mis au courant de la communication du professeur Koch. Je tiens à citer in extenso cet article, paru le 25 juillet, dans un grand journal parisien, le Matin; et confiant dans la parole d’un savant tel que Koch, il ne me venait pas alors à l’esprit que cet article, lu par moi avec indignation, pût réellement exprimer la vérité et qu’il 11e fût pas l’expression d’une basse et misérable calomnie. Je dois dire, à mon excuse, car il serait peu flatteur pour ma perspicacité de n’avoir pas plus tôt flairé l’impos-
ture de Kuch, que j’en étais encore resté à l’impression du Koch de 1882-84, c’est-à-dire du savant probe et consciencieux. Je me trouvais hors d’Europe, à l’époque de la tuberculine, dont j’ai précédemment esquissé l’histoire, en atténuant les traits plutôt qu’en les renforçant; et je ne possédais pas cette impression nette de grande flibusterie scientifique qu’a laissée Koch dans l’esprit de ceux qui ont suivi de près sa fameuse campagne de 1890.
Quoi qu’il en soit, voilà comment s’exprime le Matin : « Londres, 24 juillet. — De notre correspondant particulier l.
« Dans la séauce de mardi du Congrès de la tuberculose, le professeur Koch avait prétendu que ses recherches l’avaient amené à cette conclusion que la tuberculose humaine et la tuberculose bovine n’étaient pas les mêmes. Cette déclaration inattendue avait stupéfié tous les savants présents, tels Lister, Nocard, etc..., et c’est assez vertement que le délégué français, M. Nocard, répliqua, pour montrer d’une façon péremptoire que les affirmations du docteur Koch étaient radicalement erronées.
« Aujourd’hui, on s’est naturellement entretenu, hors
1 Ce correspondant particulier n’était autre que le directeur du Matin, lui-même, M. Buncau-Varilla, qui ne s’était évidemment pas embarqué à la légère; et qui, en raison de scs hautes relations médicales bien connues, a dû se documenter aux meilleures sources, sur une question où il ne pourrait avoir d'opinion personnelle. Je tiens de la bouche même de M. Buneau-Varilla ce renseignement donné devant un témoin. Quant à son informateur médical, il n’est pas besoin de chercher beaucoup pour le trouver. J'ai pu d’ailleurs constater, par ma conversation, à Alfort, avec M. Nocard (ce n’est pas à lui que je viens de faire allusion), que tous les médecins, vétérinaires ou savants réunis au Congrès de Londres, étaient, dès cette époque, convaincus du bien fondé des accusations dont le Matin s’était fait l’écho.
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séance, du curieux incident de la veille, et un médecin allemand a donné à l’un des membres du Congrès la clef de. l’énigme. Il paraît que les agrariens allemands font une campagne désespérée pour empêcher l’application au bétail allemand, des lois proph)dactiques contre la tuberculose. Or, on sait tous les ménagements que l’empereur d’Allemagne garde envers les agrariens, et ce serait, paraît-il, par ordre, que le professeur Koch aurait fait sa communication aussi sensationnelle qu’inexacte. »
En relisant ces lignes, maintenant que par une longue et minutieuse étude critique, j’ai pu arriver à me faire une opinion approfondie, ce n’est plus contre le rédacteur de ce journal politique que mon indignation s’élève, mais contre l’homme, le savant, qui a pu, dans un but qui n’a certainement rien à faire avec la science, mettre sa parole, son autorité, au service du mensonge, d’un mensonge très conscient, qui coûte chaque jour, qui coûtera à l’avenir la vie de centaines de mille d’êtres humains et qui entraînera un gaspillage prodigieux de capitaux.
Mais, faut-il le dire, je n’avais aucun soupçon de ces choses, lorsque j’écrivis à Koch, le 14 août. Je ne connaissais alors, je dois l’avouer, sur la question des rapports de la tuberculose humaine et de la tuberculose bovine, que les expériences de Chauveau, familières, je crois, malgré leur ancienneté, à la plupart des médecins français, même à ceux qui n’ont pas fait de la tuberculose une étude spéciale. Ces expériences, très connues de tous les savants et médecins qui se sont occupés de la tuberculose d’une façon particulière, démontrent, de la façon la plus péremptoire etconstamment soutenue,
bien que Koch ait affirmé le contraire au Congrès de Londres, l'identité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine. Chauveau, en qui la France entière et aussi l’universalité des hommes de science, vénèrent, à la fois, l’homme et le savant, a constamment affirmé, en toute circonstance, avec une ardeur presque égale à celle que déployait autrefois en Allemagne le compatriote de Koch, Gerlacii, l’identité de la tuberculose humaine et delà tuberculose bovine, et poursuivi avec énergie l’exécution des mesures de police sanitaire découlant de cette manière de voir, au sujet de la viande et du lait provenant d’animaux tuberculeux. Je pensais donc, et je devais penser, qu’il s’agissait alors d’unde ces débats si fréquents parmi des savants d’égale bonne foi, d’égale probité. Malgré mon incompétence, je voyais très nettement cependant, l’enjeu de cette querelle représenté par des milliers d’existences humaines, et je me rendais nettement compte, ainsi que plusieurs expérimentateurs de haute compétence, dont je rapporterai les paroles, ainsi que tous ceux qui voudront, de bonne foi, s’incliner devant l’évidence, que l’expérimentation par voie indirecte est lente et incertaine ; et que seule, au cas où l’observation de contamination accidentelle sur l’homme ne fournirait pas de résultats, l’expérimentation directe sur l’homme serait capable d’amener rapidement la certitude. Si l’on se borne aux résultats des rapports officiels, ne discutera-t-on pas, en effet, bien longtemps, la question de savoir si les conclusions tirées de l’infection du bœuf par la tuberculose humaine sont applicables, par le fait d’un raison-
nement inverse, toujours attaquable, à l’infection de l’homme par la tuberculose du bœuf. Les journaux médicaux allemands, eux-mêmes, nous disaient, après la communication de Koch, qu’il nous faudrait attendre des mois et peut-être des années, les conclusions des commissions, d’ailleurs impuissantes à résoudre le problème directement; puisque leur programme ne comporte que des expériences indirectes l. Je me suis donc offert, sans songer même un instant que ce rôle appartenait tout d’abord à Koch et à ses collaborateurs; d’autant plus que Koch affirmait bien haut que la tuberculose bovine ne présentait pour l'homme aucun danger. J’ai cru naïvement, pendant quelque temps, que je faisais à Koch, en m’offrant, une proposition des plus agréables 2.
Hélas! Je suis revenu d’une façon complète de toutes ces illusions. L’examen minutieux des faits, de la bibliographie, de la communication de Koch à Londres, qui, au premier abord m’avait séduit, comme d’ailleurs tant d’autres, ainsi que moi incomplètement informés,
1 Ces expériences indirectes viennent d'être faites avec un résultat nettement contraire à celles de Kocn, par Arloing, de Lyon, et par un nombre considérable d'autres expérimentateurs, sans que les résultats obtenus comportent une solution absolue de la question, qui ne peut être résolue, je le répète, par voie indirecte. Même aux expériences de Grünbaum, qui vient de contaminer très facilement des singes par la tuberculeuse bovine, Koch, s’il se décide jamais à sortir du prudent silence qu’il garde religieusement, pourra faire des objections.
2 Quelques naïfs ont pu le croire quelque temps avec moi, et je rapporterai plus loin, à l'appui de cette affirmation, l’amusante histoire qui est arrivée à ce sujet au correspondant, à Paris, du Lolol Anzeiger.
me montra avec une rare surabondance de démonstrations critiques, qu’il n’y avait pas un mot, dans les affirmations de ce journal politique, par moi cité tout à l’heure, qui ne fût l’expression absolue de la vérité b Déjà, au cours démon entretien avec Koch, à Berlin, je commençai à la soupçonner. Je me rendis assez rapidement compte, malgré la naïve confiance en ce savant, qui m’animait encore, malgré mon aveuglement (et je m’en rendis compte, sans doute, parce qu’il eût fallu être complètement aveugle pour ne pas s’en apercevoir), de l’obsédante préoccupation qui dominait le savant professeur, au cours de notre entretien.
Koch qui, autrefois, dans un but essentiellement commercial1 2, c’est-à-dire afin de fournir une réclame à sa tuberculine, s’est si facilement inoculé cette substance, pour montrer l’innocuité de ce prétendu remède, qui devait, le savant de Berlin l’affirmait du moins, guérir la tuberculose, n’avait-il donc pas aujourd’hui le devoir étroit de s’inoculer le premier? Il sentait bien que les hommes penseraient d’abord, diraient ensuite, que plutôt qu’à moi, qu’à aucun autre, c’était à lui de faire cette démonstration ; à lui, qui, au Congrès de Londres, s’était exprimé de la façon suivante : « Je me trouve autorisé à dire que la tuberculose humaine diffère de la tuberculose bovine et ne peut être transmise au
1 Sauf en ce qui concerne la personnalité de l’empereur d’Allemagne, qui. bien entendu, doit rester en dehors de ce débat.
2 II me paraît dillicile d’accepter une autre interpi'étation des préoccupations dominantes de Koch, au sujet de la tuberculine, si on lit l’étude, encore bien incomplète, que nous avons consacrée, dans cet ouvrage même, à l’examen de cette question.
LE PROFESSEUR KOCLI
bœuf » ; et encore : « Quoique l’importante question de savoir si l’homme est absolument réfractaire à la tuberculose bovine,, ne soit pas, à l’heure actuelle, absolument tranchée, et ne comporte pas de solution absolue, ni pour aujourd’hui ni pour demain, on peut, néanmoins, déjà dire que si le fait est réellement possible, l’infection des êtres humains ne saurait être considérée que comme une possibilité très rare. J’estime que l’extension de l’infection par le lait et la viande du bétail tuberculeux et le beurre fait de ce lait, est à peine plus grande que celle de la transmission héréditaire (qui, disait Koch, quelques lignes plus haut, avec raison d’ailleurs, peut être considérée comme pratiquement nulle); et, pour cette raison, je ne pense pas qu’il soit indiqué de prendre n’importe quelle mesure contre elle (und ich halte es für nicht geboten, irgend welche Maasregeln dagegen zu ergreifen). »
De telles affirmations, si précises, si tranchantes, doivent être nécessairement inspirées par une sincérité absolue ou une impudence suprême; en tout cas, elles lient aussi étroitement un savant que les engagements les plus formels. La conclusion nette, précise, qu’on en peut tirer, c’est que la première personne qui doit subir l’inoculation probatoire, avec la tuberculose bovine, c’est le professeur Koch. Gela est si vrai, que la question avait été posée, sous cette forme même, bien qu’il ne fût pas question de Koch en ce débat; alors qu’on considérait Koch, d'après ses propres conclusions, très explicitement renfermées dans ses travaux de 1882-84, comme l’apôtre le plus ardent de l’unité
des deux tuberculoses. L'américain Repp conviait ces auteurs, bien peu nombreux : Th. Smith, Dinwiddie, Frothingham, qui ont précédé Koch dans sa nouvelle attitude, à s’inoculer eux-mêmes la tuberculose bovine, pour rassurer le public effrayé ; et, ajoutait Fauteur américain, ce n'est pas beaucoup leur demander, étant donné les idées qu’ils professent sur la question. Néanmoins, Repp ne croyait pas un instant que ces auteurs eussent assez de courage pour se soumettre eux-mêmes à aucune de ces expériences, qu’ils prétendaient ne présenter qu’un danger relativement faible.
On lira un peu plus loin, reproduites in extenso, ces paroles qu’on ne pourrait soupçonner, je le répète, d'avoir été écrites contre Koch, ou même en songeant à lui, puisqu’on les trouve dans un mémoire daté de 1900 ; c’est-à-dire à une époque où personne n’aurait pu songer que Koch ne fût pas l’adversaire convaincu de ces idées nouvelles. Au sujet de Kocii, je partage pleinement les idées que Repp exprimait en visant d’autres auteurs ; et si mon inoculation devait rester subordonnée à la sienne, je ne mourrais probablement jamais de la tuberculose bovine.
Lorsque Koch reçut ma lettre, il n’y attacha probablement pas grande importance, ainsi qu’aurait pu faire tout homme incapable de concevoir que l’on puisse s’exposer à une mort dont l’enjeu matériel n’est pas évident; mais lorsqu’il me vit arrivera Rerlin, un jour avant son départ, il éprouva probablement une sensation semblable à celle que dut éprouver Ilernani, en entendant retentir à son oreille les premiers
LIS PROFESSEUR KOCH
sons du cor. Je le répète, Koch se trouve plus étroitement lié, par les termes de sa communication de Londres, qu’il ne le serait par l’engagement le plus formel ; et il a le devoir strict de payer de sa personne, ou bien tout homme sera immédiatement en droit de l’accuser d’avoir menti. Koch a-t-il conscience des responsabilités scientifiques et morales qu’il a assumées, je n’en sais rien. Ce savant a poussé l’audace, dans sa communication de Londres, jusqu’à citer Repp parmi les auteurs favorables à sa nouvelle thèse. Il est vrai qu’il a bien cité Chauveau, de la même manière; et l’on jugera, par les textes que je rapporterai, dans quelle proportion Repp et Chauveau sont favorables à la théorie de la dualité de la tuberculose bovine et humaine. On peut également juger de la bonne foi de Ivoch sur le terrain de la bibliographie. L’étude de la tuberculine nous a montré, d’autre part, quels étaient les procédés de Kocii, lorsqu’il s’agissait pour lui de combiner la science et l’industrie, et quelles bases légères lui suffisaient pour s’édifier un piédestal, d’où il pouvait jouer sans péril avec l’existence humaine. Et l’on doit dès maintenant se demander quel degré de confiance Koch devait avoir en lui-même, en ses auditeurs, ou en l’appui de ceux dont il semble avoir été l’émissaire, pour oser se livrer à de telles manœuvres.
Je me rappelle avec une extrême netteté, mes efforts constants, au cours de ma conversation avec Koch, pour ramener sur le tapis la question de mon inoculation, et ses efforts non moins opiniâtres pour l’en écarter. Avec quelle insistance ne me faisait-il pas observer que les
garçons d’abattoir se coupent à chaque instant, introduisant dans la plaie des bacilles de tuberculose bovine renfermés dans le sang des animaux, cela, sans en éprouver jamais aucun inconvénient i. Lorsque j’essayais de répondre que l’on connaissait cependant des cas d’intoxication de ce genre, scientifiquement observés, lorsque je voulais montrer à. Koch, non pas la nuance, mais la grosse différence existant entre ces coupures accidentelles, où, le plus souvent, pas un seul bacille ne pénètre dans la plaie, et l’inoculation intentionnelle de millions de microbes, faite sous la peau, avec une seringue de Pravaz, Koch m’imposait silence, avec cette grande autorité qui, pourmoi, à ce momentencore, émanait de lui et n’était tempérée par aucun doute. Et, constamment, Koch me répétait que toute chance de succès d’une inoculation à l’homme de la tuberculose bovine était si faible, qu’onlapourrait considérer comme pratiquement nulle; que seulement par les voies naturelles on pouvait tenter l’expérience, encore avec des chances bien faibles de réussir. « Buvez du lait, me disait Kocii, pendant de longs mois, du lait aussi chargé de microbes tuberculeux qu’il sera possible, du lait provenantd’une vache nettement tuberculeuse et présentant
1 De nouveaux faits récents, observés à Berlin même et ailleurs, sont venus donner à Kocii un cruel démenti. Nous reproduisons, dans la dernière partie de ce travail, renfermant la bibliographie depuis le Congrès de Londres, ces faits auxquels nous faisons allusion et que l’on observera en grand nombre, maintenant qu’on les recherche avec soin. Le travail de Bollinger, que j’analyserai plus loin, sur les conditions de l’infectiosité par le sang des animaux atteints dePerlsucht, nous donnera la raison de cette rareté de l’infection par le sang.
la tuberculose des mamelles, faites vérifier au microscope la présence du bacille dans ce lait. C’est en procédant ainsi, répétait-il, que vous pourriez avoir quelque chance théorique de contracter la tuberculose bovine, au cas où elle serait contagieuse pour l'homme. Mais, ajoutait-il bien vite, je suis certain d'avance que vous ne la contracterez pas. »
Et je sortis de chez Koch, momentanément hypnotisé. Mais en parcourant à petits pas, sous la fouettée salutaire de l’air frais du soir, l’avenue ombreuse du Thiergarten, en analysant dans mon esprit les phases étranges de cette singulière conversation, je repris enfin possession de moi-même. Ce fut comme un voile qui se déchirait et tombait subitement de devant mes yeux, et j’eus, pour la première fois, d’un seul coup, la notion très nette, très précise, que le journal français par moi cité plus haut, n’avait ni menti, ni même exagéré. Si peu versé que je fusse alors dans l’histoire des recherches expérimentales qui ont été faites sur la tuberculose bovine, je savais bien pourtant déjà, que la voie digestive est infiniment moins sure que la voie hypodermique ou intra-veineuse, surtout chez l’adulte, pour faire pénétrer dans l’organisme le poison tuberculeux; lors même qu’il s’agirait de la tuberculose humaine, pour l’homme, de la tuberculose bovine, pour le bœuf. En me dissuadant de pratiquer ou de faire pratiquer l’injection de la tuberculose bovine, sur moi-même, Kocn savait que, de cette façon, il évitait pour son propre compte un péril équivalant à une condamnation à mort, auquel il lui serait difficile
de ne pas s’exposer si je m’y exposais moi-même. Cependant, si, pour se débarrasser demoi, Koch m’avait conseillé de retourner à Paris, boire patiemment du lait tuberculeux, il n’avait pas oublié de me dire, que, même par cette voie, l’infection lui paraissait impossible. Et pourtant, comment expliquer autrement que par l’infection tuberculeuse les faits si graves qu’un hygiéniste éminent, Thorne1, a observés en Angleterre. C’est là un fait qu’il ne faut passe lasser de citer, car il montre bien l’immensité du péril et possède, on l’a dit avec infiniment de raison, la valeur démonstrative d’une expérience. En ce pays, depuis cinquante années, le nombre des cas de tuberculose de l’adulte a diminué, grâce à l’excellente institution d'hôpitaux pour tuberculeux, malheureusement encore spéciale à l’Angleterre, grâce à l’amélioration des conditions d’existence des classes pauvres. Par contre, la mortalité des enfants en bas âge, de un jour à un an, s’est augmentée de 27,9 p. 100. Comment expliquer que cette amélioration des conditions d’existence, au lieu d’agir, chez les enfants du premier âge, dans le même sens que chez les adultes, semble amener justement un résultat opposé. Si l’on considère que, par l’usage des races bovines sélectionnées, plus sensibles à l’infection tuberculeuse, cette dernière s’est, pendant ce temps, propagée dans ce pays, au point d’atteindre d’après Thorne (et
1 Thorne sir R. T. The Administrative contrôle of thc tuberculosis, in The Harben Lectures. Analysé dans Medical Press and Circulai'. London, 1809, n° 3, LXVII, et S. State, M. London, 1898, VI. 591, et 1899, Vil, 61. On connaît aussi beaucoup de cas certains d’infection par le lait, que je rapporterai dans cet ouvrage.
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c’est là un minimum encore inférieur à la réalité) la proportion de 25 p. 100 ou 525 000 pour 2100000 1 vaches laitières, il devient extrêmement vraisemblable, pour ne pas dire absolument certain, que cette augmentation de la mortalité infantile est due à l’infection, de plus en plus commune, des très jeunes enfants, par le bacille de la tuberculose bovine. Or, Kocn connaissait ces faits mieux que personne; et cependant son intervention au Congrès de Londres n’avait pas d’autre but, que de faire avorter toutes les mesures que l’on avait projeté de prendre, à l’imitation de Bâng, en Danemark, pour protéger l’humanité, l'enfant surtout, contre l’infection tuberculeuse, venant de la vache, par le lait. Ces mesures ont été abandonnées, dans une sorte de déroute ; il a suffi d’un mot de Kocn. Il a suffi que Kocn dise : « J’estime que l’extension de l’infection par le lait et la viande du bétail tuberculeux, et le beurre fait de ce lait, est à peine plus grande que celle de la transmission héréditaire, c’est-à-dire nulle, et, pour cette raison, je ne pense pas qu’il soit indiqué de prendre n’importe quelle mesure contre elle » ; et les observations et les critiques de Nocard et des contradicteurs de Koch, sont pour ainsi dire tombées dans le vide. Le Congrès de Londres, dont les Anglais avaient voulu faire une apothéose de Kocn, ne pouvait, n’est-il pas vrai, se terminer à la confusion de Koch. Tout le
1 11 existe d’autres causes de l'augmentation incontestable de la tuberculose bovine, dont quelques-unes sont connues, d’autres soupçonnées, que nous énumérons plus loin, et que nous étudierons en détail dans notre second volume.
monde scientifique, tousles gens même qui analysent et qui pensent, en Angleterre, comme partout ailleurs 4, ont éprouvé, dès le premier moment, la notion très précise et très nette que Kocii disait le contraire de ce qu’il savait être la vérité; mais tout le monde sentait aussi, savait, pour mieux dire, quelles protections hautes, très hautes, le couvraient et à quelles sources éminemment respectables, pour les loyalistes de la médecine officielle, en tout pays, Koch avait puisé ses inspirations. Et aussi, je ne puis retenir un sourire d’ironie amère, lorsque je vois Lister s’avancer sur le front de bandière d’une armée de jeunes veaux, achetés, bien inutilement d’ailleurs, avec les 300 000 fr. que l’Angleterre consacre à la solution de la question, pour lutter en faveur de la vérité. Et je n’essaie plus de contenir ce sourire, lorsque je vois le professeur Brouardel (venant se joindre, au moins par ses vœux, à cet imposant cortège, et nous dire qu’il pense que le témoignage des veaux de Lister sera bien supérieur au résultat probatif que pourrait donner une inoculation sur l’homme. L’Allemagne vient également de voter 130 000 marks, parfaitement inutiles, pour résoudre cette question complètement et définitivement résolue ; mais avec le but manifeste de couvrir la déroute de Kocii.
J’ai indiqué déjà et je rapporterai plus loin, in extenso , les conclusions de Repp et des savants américains, qui nous disent, et en cela ils expriment une
1 Parmi ceux, bien entendu, qui étaient au courant de la question.
vérité évidente, qu’il n’y a plus rien à attendre de l’ expérimentation sur les animaux ; tout, au contraire, de l’expérimentation sur l’homme. J’espère, pour le senscriLique de M. Brouardel, qu’il a simplement voulu, dans la phrase signalée ci-dessus, prendre une attitude; et que, comme Repp et comme tout le monde, il se rend compte que la solution définitive du problème ne dépend plus d’expériences sur le bœuf, qui ont été déjà répétées en quantité suffisante et avec un sens suffisamment net. D’ailleurs, depuis le congrès de Londres, Arloing vient encore, avec de nombreux expérimentateurs, de démontrer l’inexactitude, sinon des expériences, au moins des conclusions de Koch. Mais il est probable, il est à espérer, car son silence prolongé équivaudrait à un aveu, que Koch, d'ici peu, élèvera la voix et continuera à affirmer l’innocuité de la tuberculose bovine. On restera donc en face de son affirmation, de son autorité ; et contrairement à ce qui devrait être l’essentiel, on ne prendra aucune mesure pour faire disparaître la tuberculose bovine et pour protéger les enfants.
C’est d’ailleurs à ce but que tendent tous les gouvernements, enchantés, in petto, de la communication de Ko cij.
Koch ne peutguère faire moins, pour sa réputation et pour justifier le nouveau crédit personnel de IbüOOO marks, d’ailleurs aussi inutile que les 300 000 de Lister (puisque Arloing, sans un sou de subvention fi a
i Delèpine a fait, également à ses frais, ses expériences récentes et démonstratives, sur quatre veaux.
démontré tout ce qui pouvait être démontré par l’expérience sur les animaux), que vient de lui donner le gouvernement prussien.
Un des journaux médicaux les plus considérables de Berlin, bien placé pour savoir ce que valent les décisions et les travaux des commissions officielles d’hygiène, leur complaisance vis-à-vis de toutes les tendances gouvernementales, de toutes les forces établies et dominantes, leur profonde insouciance vis-à-vis des grands problèmes généraux de l’hygiène publique, ne laisse aucune illusion à ceux qui seraient encore susceptibles d’en concevoir. La Deutsche medicinische Wochenschrift, dans son numéro du 15 août 1901, — faisant allusion à la fameuse commission dont font partie Virchow et Bollinger, destinée en apparence à contrôler les recherches de Koch, et qui, en réalité, semble avoir accepté, si au moins nous nous en rapportons à une communication de Virchow, que je rapporterai plus loin, le rôle peu grandiose d’empêcher la défaite de Kocii de se transformer en déroute — , la Deutsche medicinische Wochenschrift , se demande « combien il faudra d’années pour que la commission d’enquête se croie en état de fournir des conclusions et dans quelle mesure ces conclusions nous donneront la solution de la question ». Et pendant ce temps des milliers d’enfants, qui auraient pu être sauvés par des mesures dont l’application n’a déjà que trop tardé, périront, grâce à Koch, grâce au doute, à l’indécision qu’il a jetés dans les esprits, d’ailleurs fort peu disposés à l’action. Nous ignorons, en effet, complètement, à
l’heure actuelle, quand commencera la lutte effective contre la tuberculose bovine, qu’il faudra nécessairement entreprendre tôt ou tard, suivant le mot de Bollinger. Que prétendent donc démontrer les nouveaux expérimentateurs que nous ne sachions déjà? Ne sont-elles donc pas assez nombreuses, assez concordantes, assez concluantes, les expériences qui ont été faites depuis les temps de Chauveau, de Klebs et de Gerlach ; celles de Bollinger, de Crookshank, de Sidney Martin, de Thomassen, etc., jusqu’à celles que Ravenel apportait, en même temps que Koch, à ce même Congrès de Londres1?
Que M. Brouardel, qui n’a peut-être pas encore mûrement étudié tous les termes de cette question, relise la citation de Repp, que je traduis, pour lui permettre d’en prendre connaissance. Le professeur de Iowa State College lui répond par anticipation; et celui-là parle avec une véritable compétence, en pleine connaissance de cause : «Ceux qui sont à la recherche d’une évidence plus convaincante de la pathogénité du bacille de la tuberculose animale pour l’homme, doivent être informés qu’on ne saurait en obtenir, en dehors de l’inoculation expérimentale directe, ou bien de l’alimentation expé rimentale de membres de l’espèce humaine, avec des produits tuberculeux provenant des animaux ». « Tliose who are in search of more convincing évidence of the pathogenity of the bacillus of animal tu-
4 De très nombreux expérimentateurs, dont on trouvera la liste dans ma bibliographie, ont, je le répète, confirmé unanimement, • depuis le congrès de Londres, les résultats antérieurement acquis.
berculosis for man, mustbe informed that it is notto be had, without direct experimental inoculation or experimental feeding of members of the human species whith tuberculous products of animais ».
Nombreux d’ailleurs sont ceux qui ont exprimé, sur ce sujet, de façon plus ou moins nette, dans leurs i travaux, le regret de ne pouvoir faire sur l’homme des expériences qui seraient rapidement concluantes. Koch, lui-même, n’exprime-t-il pas, au moins implicitement, la même idée et le même regret, lorsqu’il dit dans sa communication de Londres : « Le plus grand nombre des habitants de ces villes consomment donc tous les jours des bacilles vivants et parfaitement virulents de tuberculose bovine, et involontairement font donc l’expérience « welches wir nicht anstellen diirfen ». Cette phrase a été d’ailleurs interprétée de la même manière par plusieurs savants.
Je cite dans le texte allemand, qui doit être considéré comme exprimant le plus pleinement et le plus exactement la pensée de Koch1. Il est si vrai que ce texte doit être interprété de cette manière, que Pearson, l’un des expérimentateurs les plus compétents en la matière, des États-Unis — et je recommande cette citation aux méditations réunies de MM, Kocu et Brouardel — a écrit, sous l’impression immédiate du Congrès de Londres : « Koch lias said thatthis question could be settled po-
1 D’ailleurs le texte anglais donne par Koch, dit explicitement la même chose « ... and unintentionally carry out the experiment which we are not at liberty to make »i
sitively only by the impossible expédient of inoculating a person with bovine tubercule bacilli». « Koch a dit que cette question pouvait être positivement ré- j solue par l’expédient impossible qui consiste à inoculer une personne avec le bacille de la tubercullose bovine1. » Si ces messieurs refusent d’utiliser un médecin qui s’est offert sans réserve, c’est uniquement ; parce qu’ils savent très bien que ce résultat dissiperait immédiatement tous les doutes, et démontrerait leur . imposture; ce qu’ils veulent éviter. Mon action n'est , donc ni si inutile, ni si ridicule que le prétend l’ancien j doyen de la Faculté de médecine de Paris 2.
Que pouvons-nous d’ailleurs attendre du jugement des commissions officielles, lorsque nous avons vu le Congrès de Londres hypnotisé, terrorisé par la parole de Koch, accepter le rôle ridicule qu’il lui faisait jouer, 1 consentir à la confusion, consentir surtout à la prolongation d’un état désastreux, qu’il avait pour mission particulière de combattre; tout cela, au lieu d’oser contredire Koch, ou même de relever les affirmations évidemment et notoirement mensongères, les abus de logique, les sophismes monstrueux renfermés en sa communication et qui permettaient de le clouer immédiatement au pilori. En quel pays se trouvera-t-il une commission officielle pour dire toute la vérité sur le cas du professeur Koch? En tout cas, ce ne sera certai-
1 Leonard Peahson, Human and bovine tuberculosis. Philadelphia medical Journal, 3 août 1901, p. 184.
2 Dans une interview du journal le Temps que je reproduis in extenso.
nement pas en France. Il est même assez probable que si, malgré la nécessité évidente — démontrée encore à nouveau, au cas où cela eût été nécessaire, par les discussions du Congrès de Londres — , de prendre rapidement un parti, et d’instituer une lutte efficace contre la tuberculose bovine, la France n’a encore rien fait, n’a nommé aucune commission officielle de vérification des expériences de Kocu, nous le devons à ce sentiment de solidarité, plus fort en France que partout ailleurs, qui unit nos médecins officiels aux médecins officiels des autres pays, et qui leur fait considérer la santé et la vie de leurs concitoyens comme une quantité parfaitement négligeable en regard de l’infaillibilité prétendue qu’ils attribuent au mandarinat international. Pas une de ces réflexions, je le dis bien hautement, ne s’applique à Chauveau, que nous voudrions voir chargé d’un rapport officiel sur la question des relations de la tuberculose humaine et de la tuberculose bovine. Elles ne s’appliquent pas davantage à Arloing qui, dans ces dix dernières années, a combattu le bon combat, avec une science et une énergie dont tous les Français doivent lui être reconnaissants ; et a préconisé les mesures de défense les plus énergiques et les pJ us justifiées.
Mais, surtout, qu'on ne travestisse ni ne déplace la question; que l’on ne vienne pas prétendre qu’en maintenant simplement le statu quo , ou en recommandant de faire bouillir le lait, le Congrès de Londres a résolu provisoirement, d’une façon conforme aux données actuelles de la science, les multiples et effrayants problèmes, économiques et hygiéniques, qui se ratta-
LE PROFESSEUR KOCII
client à la question delà tuberculose bovine. Il a purement et simplement commis un de ces actes de lâcheté qui sont pour ainsi dire la trame de la vie des hommes officiels; il a fui devant l’ennemi, il a déserté le combat, devant les audacieux scrupules de Koch et s’est refusé à résoudre la question principale du problème qu’il s’était imposé, en endossant, d’un cœur léger, la responsabilité de la perte de centaines de mille existences, que son attitude entraînera. Si incomplète que soit encore la critique du professeur Adam, que l’on trouvera plus loin et dans laquelle il dit que la conduite de Kocii aura été « little less than criminal », encore faut-il savoir un gré immense à un homme officiel d’avoir su conserver cette indépendance relative, à l’égard d’un fétiche.
LES CITATIONS FAUSSES, DÉNATURÉES ET FAUSSEMENT INTERPRÉTÉES DU PROFESSEUR KOCH
C’est là, en effet, l’un des traits les plus caractéristiques de toute cette affaire, avec l’audace de Koch, en ses mensonges et ses impostures, depuis le lancement de la tuberculine, dès 1890, jusqu’àcette discussion du Congrès de Londres sur la tuberculose bovine, que l’indulgence et la complaisance qui ont accueilli toutes les impudences du professeur de Berlin. Et c’est là une chose admirable, que de constater cette universelle ! complaisance des gouvernements et des savants, en face d’un homme qui, manifestement, sans pudeur, sans réserve, sur la foi d’expériences tellement incomplètes qu’on peut les qualifier de nulles, se lançait, il y a dix ans, à Berlin, grâce à d’innombrables complicités, avec des procédés que jamais n’employa le pire charlatan, à la conquête de la fortune. La vie humaine qu’il traite avec un si beau mépris, lors de l’affaire de la tuberculine, était l’enjeu; mais cette fois, dans la question de la tuberculose bovine, on ne peut dire que la vie humaine soit l’enjeu. Le terme ne serait pas assez fort.
C’est elle que Koch livre, de parti pris, et nous rechercherons dans quel but. La première fois, le gouvernement prussien propose l’exploitation, par monopole, du poison de la tuberculine, au bénéfice de Koch, lui donne une énorme récompense pécuniaire et le couvre d’honneurs ; la seconde fois, il alloue à ce savant une prime de 150 000 marks, et lui témoigne de toute manière qu’il se solidarise entièrement avec lui.
J’ai pu intituler cette partie de mon travail « les citations fausses » ; on va voir si ce titre est exagéré.
Dans sa communication au Congrès de Londres, Koch s’exprime de la façon suivante: « Nos expériences, dois-je dire encore, ne sont pas les seules qui aient amené ce résultat. Si l’on étudie la vieille bibliographie sur ce sujet et que l’on réunisse les relevés des nombreuses expériences faites autrefois par Chauveau, Günther et Harms, Bollinger, Dammann et autres, qui nourrirent des veaux, des cochons, ainsi que des chèvres, avec des matières tuberculeuses, on trouve que les animaux nourris avec le lait et des organes de veaux tuberculeux, furent toujours atteints de tuberculose, tandis que ceux qui ont reçu les matières provenant de l’homme, avec leur nourriture, ne moururent pas. »
Aucun des travaux anciens indiqués par Koch, à l’appui de sa thèse, ne contient ces arguments péremptoires qu’il invoque, comme plaidant en faveur de cette thèse. Bien que l’étude bibliographique complète, minutieuse de tous les travaux se rapportant à la question des rapports de la tuberculose humaine et de la tuberculose bovine doive former la matière principale
du second volume de ce travail, je passerai dès maintenant en revue, au moins dans leur partie essentielle, sauf à compléter cette élude ultérieurement, les publications des auteurs expressément nommés par Kocii. Je ne m’occuperai pas des « autres » ; les « autres » trouveront leur place plus tard, mais je puis dès maintenant répéter en toute sécurité de conscience le vieux proverbe latin : ab illis disce omnes.
Gomment, par exemple, Koch a-t-il pu arriver à citer, de telle manière et dans un tel sens, les travaux de Chauveau et tirer de telles conclusions des publications de cet auteur. Il y a là un acte d’impudence unique dans les annales de la science, car, dans la citation précédemment rapportée, de Koch, il n'y a pas un mot, pas une syllable , qui ne soit V expression d'un mensonge formel et conscient.
Dans les expériences de Chauveau, où les animaux, quel que soit le mode d’infection qu’ils aient subi, ont tous été tués et n’ont, dans aucun cas, été abandonnés à eux-mêmes (ce qui infirme immédiatement une des affirmations précédentes de Kocii), Chauveau a constaté nettement, par des nécropsies, que les résultats étaient exactement les mêmes, que l’infection des veaux eût été produite par la tuberculose bovine ou par la tuberculose humaine. Chauveau est revenu sur ce sujet à maintes reprises, et c’est justement sur ces vieilles expériences, dans l’interprétation desquelles il n’a jamais varié, qu’il s’est fondé, pour mener en France, contre les dangers de la tuberculose bovine, une campagne opiniâtre et tenace. Celte campagne peut être
LE PROFESSEUR KOCI1
comparée à celle que mena autrefois, en Allemagne, il y a vingt ans, avec plus d’ardeur encore, contre tout le monde gouvernemental coalisé, contre Virchow, contre la majorité des vétérinaires allemands, contre tous les comités officiels d’hygiène, un savant admirable de probité, Gerlacii, l’ancien directeur de l’Institut vétérinaire de Hanovre, puis de Berlin.
Encouragé sans doute par la sensation nette et à la vérité très juste, qu’il éprouvait, de pouvoir, comme il est habitué à le faire en Allemagne, tout oser et tout dire, en ce Congrès de Londres, où l’on avait pu, en'1901, mettre au programme des discussions, la question de la valeur thérapeutique de ses tuberculines, c’est-à-dire donner un cachet scientifique rétrospectif à la mystificationet à l’exploitation pseudo-scientifique la plus éhontée, Koch est allé plus loin encore dans la voie des citations fausses ou dénaturées. N’ajoutait-il pas au paragraphe précédent : «des investigations comparables ont été faites très récemment, dans l’Amérique du Nord, par Th. Smith, Dinwiddie, Repp et Frothingham, et leurs résultats concordent avec les nôtres ». J’ai là, sur ma table, au moment où j’écris ces lignes, tous ces travaux américains réunis 1 , et je suis vraiment stupéfié que le professeur Koch ait pu ainsi dénaturer les vérités les plus évidentes, avec une telle sérénité ; et l’on pourrait être tenté de se demander véritablement si le cas de Koch ne confine pas à la pathologie. Malheureusement, cette explication n’est pas la bonne et
1 J’ai eu quelque peine à me procurer celui de Dinwiudie, qui ne se trouve pas à Paris.
c'est dans les motifs intéressés qui ont pu guider Koch, aussi bien que dans la singulière complaisance ambiante, à son égard, que nous devons chercher les explications d’actes sans précédents. Nous examinerons, à la fin de ce chapitre, le bien fondé des affirmations de Koch, au sujet des auteurs indiqués expressément dans
sa seconde citation. Passons d’abord en revue les tra-
vaux de ceux qui se trouvent cités dans la première ; tout d’abord ceux de Chauveau.
Il y a d’ailleurs un grand avantage pour le lecteur, à passer successivement en revue et à analyser les articles et mémoires de ces auteurs, avec toute la conscience dont je suis capable. Ces travaux, en effet, pour la plupart, sont typiques et leur exposition suffira à mettre le lecteur au courant de tous les points essentiels de la question.
Chauveau a exposé, pour la première fois, d’une façon complète, au deuxième Congrès de la tuberculose, à Paris, en 1891 , c’est-à-dire à une époque très rapprochée de nous, les expériences qu’il avait faites, une vingtaine d’années auparavant, sur la transmission de la tuberculose humaine et bovine aux bovidés l.
Ces expériences de Chauveau furent commencées le 19 septembre 1868, et les premiers résultats en furent publiés le 17 novembre de la même année2. Dans cette
1 Chauveau. L’identité de la tuberculose de l’homme et de la tuberculose du bœuf, d'après les résultats des expériences sur l’infection des sujets de l’espèce bovine, par les matières tuberculeuses empruntées à l’espèce humaine. Deuxième congres de la tuberculose. Paris, 1891, p. 52-G3.
2 Chauveau. Application de la connaissance des conditions de
LE PROPESSEUR KOCH
première note, où il ne s’occupe que de la transmission de la tuberculose du bœuf au bœuf, Chauveau prendra une attitude qui ne se démentira jamais plus, parce qu’il ne trouvera jamais aucune raison scientifique de la modifier, et qu’il conserve encore, à l’heure actuelle, au sujet du danger pour l’homme, de la viande et du lait tuberculeux. Dans cette première note, Chauveau nous indique qu’il a déjà commencé les expériences sur la transmission de la tuberculose humaine au bœuf.
Chauveau ne prendra plus maintenant la parole que dans les premiers jours de l’année 1870, devant la Société impériale de médecine de Lyon. Il négligea malheureusement de donner le texte de sa communication et l’analyse qui en fut publiée est tout à fait incomplète1. On n’y trouve que de trop vagues allusions aux expériences pratiquées et aux résultats déjà obtenus en faisant ingérer de la matière tuberculeuse humaine à des génisses.
Dans une lettre à Villemin, datée du 9 mars 187 4 -, Chauveau expose le résultat de ses expériences. Il a employé onze animaux de l’espèce bovine, le plus âgé
l'infection, à l’étude de la contagion de la phtisie pulmonaire. Démonstration de la virulence de la tuberculose par les etï’ets de l’ingestion de la matière tuberculeuse dans les voies digestives. Corollaires relatifs à l’hygiène privée et à l’hygiène publique. Bull, de l'Acad. de médecine, t. XXXIII, p. 1007-1024, 17 novembre 1808.
4 Chauveau. Sur la contagion de la tuberculose. Soc. lmp. de médecine de Lyon, 31 janvier 1870. et Lyon médical. n° a.
2 Chauveau. Lettre àM. le professeur Villemin sur la transmissibilité de la tuberculose. Gazelle hebdomadaire de médecine et de chirurgie et Recueil de médecine vétérinaire, t. XLIX.
avait 14 mois, plusieurs étaient des veaux de lait, aucun sujet n’a échappé à l’infection. Cependant, les conditions hygiéniques dans lesquelles étaient tenus ces veaux étaient irréprochables, ce qui ne permet guère de supposer qu’ils se soient infectés dans l’étable, pendant le court laps de temps qu’a duré l’expérience. Les bêtes provenaient de la montagne, d’une race absolument indemne de tuberculose et de troupeaux parfaitement sains. Chez certains des animaux expérimentés, les lésions étaient épouvantables, chez d’autres, elles étaient moindres, « mais il était impossible de faire une différence à cet égard, entre les animaux infectés par la tuberculose humaine et les animaux infectés par la tuberculose bovine ».
Nous estimerions manquer au devoir le plus élémentaire en ne reproduisant pas ici, malgré leur excessive modération, les réflexions de Chauveau, renfermées dans cette lettre, au sujet de Virchow, dont nous étudierons longuement, en ce premier volume, le rôle néfaste et l’intervention dans le débat actuel.
On pouvait peut-être, en effet, s’exprimer de cette façon modérée, au sujet de Virchow, en 1872. Ce n’est pas de fâcheuse, mais de malfaisante, que nous aurions eu le droit, ily a encore quelques mois, de qualifier l’influence et l’action de Virchow, dans l’évolution de nos connaissances sur la nature de la tuberculose en général, et sur les rapports de la tuberculose humaine et de la tuberculose bovine. Nous laisserons au lecteur le soin de la qualifier lui-même, lorsqu’il aura compris le véritable sens et les conséquences de la récente intervention de Virchow,
en juillet dernier. Quoi qu’il en soit, voilà quelle était, en 1872, l’appréciation de Chauveau sur l’œuvre de Virchow : « Virchow, en faisant de la granulation ou du nodule tuberculeux, une tumeur à caractères anatomiques spécifiques, comparable aux tumeurs proprement dites, comme le carcinome et l’épithélioma, et en excluant du domaine de la tuberculose tout ce qui n’est pas la granulation ou le nodule dit tuberculeux, Virchow, dis-je, a exercé une influence fâcheuse sur les recherches étiologiques relatives à la tuberculose ». On pourra constater, par la citation in extenso de la récente communication de Virchow, que c’est cette détestable et néfaste théorie, que Virchow vient rééditer aujourd’hui, nous verrons dans quel but, après lui avoir fait subir le maquillage nécessaire pour l’adapter aux idées modernes, et sans lequel il serait vraiment trop imprudent de la présenter.
Le soin avec lequel Chauveau avait recueilli des bêtes parfaitement saines, venant de la montagne, « qui faisaient l’admiration des connaisseurs » — qu’il avait, disons-le déjàen passant, toutes payées de sa bourse — , le temps très court pendant lequel dura l’observation, nous sont une garantie de la rigueur des expériences de Chauveau. Ainsi se trouve justifiée la réponse que fit Chauveau à une insinuation de Colin. Ce dernier auteur émettant1 le soupçon que les bêtes expérimen-
1 G. Colin. Sur la non-transmissibilité de la tuberculose par l’ingestion de la matière tuberculeuse dans les voies digestives. Bull. de VAcad. de médecine de Paris, 1873. p. 557-562. Séance du 27 mai. Je ne parlerai pas d’une objection faite par Colin à Chaü-, veau, à laquelle cependant cet auteur attache une grande importance,
tées par Chauveau devaient être antérieurement infectées; « sur cent veaux de lait, issus de parents sains, dit Chauveau, il n’y en a peut-être pas un seul qui présente, à l’autopsie la plus minutieuse, la moindre trace de lésion tuberculeuse ; sur cent veaux de lait issus de parents sains, il n’y en aurait peut-être pas un seul qui ne présentât, à l’autopsie, les signes anatomiques d’une infection tuberculeuse plus ou moins généralisée, six semaines ou deux mois après avoir avalé de la matière tuberculeuse convenablement choisie1 ».
Il est tout à fait certain et évident, lorsque Chauveau nous parle, en 1871, de matière tuberculeuse convenablement choisie, qu’il entend dire par là, aussi bien la tuberculose humaine que la tuberculose bovine, puisque, ainsi que nous allons le voir, il a déjà expérimenté avec les deux sortes et a obtenu des résultats qu’il considère comme identiques.
Voilà, en effet, le protocole des expériences de Chauveau, remontant à plus de vingt années, mais qui, par suite de circonstances assez particulières, que nous exposeCHAUVEAU, ne fut publié, pour la première fois par lui, d’une façon complète, qu’en 1891, au deuxième Congrès de la tuberculose. Nous allons citer avec détails.
et d’après laquelle les expériences de Chauveau seraient attaquables parce que, ayant l'ait ingérer par force à ses animaux ia matière tuberculeuse délayée dans le lait, cette matière aurait pu tomber dans les voies aériennes et donner lieu à des pneumonies caséeuses plus ou moins étendues. Cette objection était indigne de l’homme de science que fut, malgré tout. Colin.
1 Chauveau. Transmission de la tuberculose par les voies digestives. Société pour V avancement des sciences. Congrès de Lyon, 22 août 1 873.
Première série. — Infection par les voies digestives. — Trois sujets furent infectés avec de la tuberculose bovine, trois avec de la tuberculose humaine, et trois servirent de témoins. Les témoins restèrent indemnes. Les sujets qui avalèrent de la matière provenant des lésions bovines devinrent tous tuberculeux. Il en fut de même de tous ceux qui avalèrent de la matière infectante provenant des lésions humaines. A l'autopsie il était impossible de distinguer des premiers ceux qui appartenaient à cette deuxième catégorie. Chez tous, les lésions tuberculeuses provoquées par l’ingestion de la matière infectante se présentaient avec les mêmes caractères1.
Suit le détail des nécropsies des génisses ayant ingéré la tuberculose humaine qui furent toutes sacrifiées , 57 jours, 59 et 34 après la première ingestion et qui, toutes, ainsi que l’a dit Chauveau, étaient déjà porteuses de lésions tuberculeuses très marquées. Chauveau ne publie pas le récit de la nécropsie des bêtes ayant ingéré la tuberculose humaine, parce que le récit serait, dit-il, la répétition du précédent.
Deuxième série. — Infection par injection intraveineuse. — Chauveau ne relève, dans ses expériences, qu’une seule tentative d’infection du bœuf par le virus humain.
'La partie soulignée, précédemment et plus bas, l’a été par moi, en raison des affirmations erronées de Koch qui a dit, nous l'avons vu, à propos des expériences de Chauveau, comme de celles des autres auteurs cités par lui, que les animaux nourris avec la tuberculose bovine périrent et que les autres, infectés avec la tuberculose humaine, ne périrent pas.
Un veau de trois mois reçoit, dans la veine jugulaire, deux centimètres cubes d’une émulsion fabriquée avec le poumon d’un enfant mort d’une granulie aiguë.
« Le sujet fut sacrifié au bout de 29 jours. Malgré le peu de temps qui s’est écoulé depuis l’introduction du virus, celui-ci a déjà déterminé la formation de lésions intéressantes, toutes localisées dans la poitrine. »
Deux veaux, inoculés de la même manière, avec la tuberculose bovine, présentèrent des lésions absolument comparables, à tous égards, aux précédentes ; elles étaient seulement un peu plus avancées, parce que les animaux survécurent plus longtemps, c’est-à-dire deux mois et demi.
Troisième série. — Infection par injection sous-cutanée. — Chauveau a pratiqué sept expériences de ce genre, dans le but de s’assurer de l’identité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine.
Ces sept expériences peuvent être divisées en trois séries.
Dans ces inoculations, on n’a jamais injecté plus d’un demi-centimètre cube d’émulsion.
Dans la première série, on injecta, à trois animaux, une émulsion provenant de tumeurs blanches de l’articulation du coude. Dans la seconde, qui comprend aussi trois expériences, ce sont des lésions de tuberculose miliaire aiguë, qui fournirent la matière. Enfin, dans la troisième expérience, qui ne comprend qu’un seul sujet, la matière provenait d’une granulie pulmonaire, développée expérimentalement chez un cheval, avec la
matière tuberculeuse provenant d'un poumon de l’homme.
« On voit d’abord survenir, dans la région inoculée, une tuméfaction diffuse, qui disparaît très rapidement. Elle s’efface, en effet, en deux ou trois jours, et la région reste ensuite, pendant un certain temps, huit, dix, même quinze jours, parfaitement plane, indemne, en apparence, de toute atteinte pathologique. Mais alors commence à se montrer une seconde tuméfaction beaucoup mieux circonscrite que la première. C’est la vraie tumeur tuberculeuse, qui se développe sous la peau. La première n’était que l’effet des agents inflammatoires communs, qui se trouvent toujours mêlés aux agents spécifiques, dans les produits tuberculeux1.
Chauveau ajoute : « Ce double travail est parfois difficile h constater sur les animaux de l’espèce bovine, à cause de l’épaisseur de leur peau. Mais il s’observe toujours avec la plus grande facilité chez les solipèdes, qui ont le derme cutané beaucoup plus mince ».
Dans tous les cas, au lieu injecté, Chauveau a trouvé une véritable tumeur tuberculeuse tout à fait typique, dit-il, composée d’une gangue de tissu inflammatoire, dans laquelle sont plongés des amas de granulations grises et jaunes.
Dans les sept cas, le ganglion lymphatique voisin était devenu tuberculeux.
1 Ce passage de Chauveau infirme pleinement les réflexions de M. Nocaud à propos des injections sur l'homme que l'on pourrait faire utilement par voie hypodermique. Nous reviendrons sur ce sujet.
Chauveau remarque, chez ses bovidés, que l'infection ; générale, qui se produit si rapidement chez le lapin et le cobaye, à la suite de l’inoculation sous-cutanée, a manqué presque complètement.
Mais Chauveau dit encore : « Ce défaut de généralisation n’a pas été constaté seulement dans les expériences faites avec la matière tuberculeuse provenant de l’espèce humaine. Avant ces expériences, j’avais fait, sur la vache, trois inoculations cutanées, avec de la matière tuberculeuse bovine, et j’avais obtenu les mêmes résultats, c’est-à-dire une tumeur spécifique, locale, avec tuberculisation du ganglion le plus voisin, sans la moindre généralisation de l’infection.
« Ces expériences comparatives s’accordent donc pour prouver que la tuberculose inoculée peut rester fort longtemps localisée, avant de produire des lésions généralisées h Elles achèvent enfin la démonstration que je voulais donner , ci savoir que le virus tuberculeux humain se comporte exactement comme le virus 1 tuberculeux qui provient de V espèce même.
« Telles sont, nous dit Chauveau, pour conclure, les expériences qui, pour la première fois, ont donné la
1 En effet, rien ne montre que ces accidents locaux n’auraient pu, au bout d'un temps plus ou moins long, aboutir à une infection générale, et la réserve de Chauveau sur ce point est celle d’un vrai savant. Mais, d’autre part, des recherches modernes ont montré qu’une infection générale peut se produire, sans que les phénomènes locaux ou caractéristiques de la propagation immédiate soient très marqués. D’autre part, Aufrecht et plusieurs savants admettent que l’infection peut rester très longtemps latente ; et même qu'un grand nombre d’infections, développées chez les adultes, auraient été contractées pendant l’enfance (Garnault).