CONCLUSIONS
Voici, nous semble-t-il, en attendant les résultats de mon inoculation, quelles conclusions on peut déduire de ce long travail, et quelles données nous pouvons, d’ores et déjà, considérer comme acquises.
La tuberculose bovine est une maladie contagieuse du bétail, qui se propage depuis plusieurs années avec une extrême rapidité et qui menace, dans un avenir prochain,— étant donné qu’on peut l’estimer pour le moment à 40 ou 45 p. 100, — si l’on ne prend pas de mesures pour entraver son développement, d’envahir l’universalité du bétail. Les mesures déjà prises en Danemark par Dang et dans diverses régions des États-Unis, montrent que l’on peut lutter efficacement contre cette maladie du bétail; et non seulement en empêcher le développement, mais espérer la faire disparaître.
L’unité de la tuberculose bovine et humaine, considérée comme certaine jusqu’en ces derniers temps, bien que mise en doute par Koch, est incontestable.
Quelques observations montrent que le bétail peut être contaminé par la tuberculose humaine se propageant par voie aérienne. L’universalité des résultats
expérimentaux, en dehors des seules expériences de Koch, témoigne que le bœuf peut être infecté expérimentalement par toutes les voies, digestive, pulmonaire, inoculation intra-veineuse, sous-cutanée, par la tuberculose humaine. Il suffit, pour cela, de choisir des cultures de virulence convenable; car, parmi les cultures d’origine humaine, on en trouve aisément de caractère presque purement saprophytique et dont la virulence est sensiblement nulle. C’est une culture de genre et une seule, qui a servi à Koch, pour obtenir des résultats escomptés à l’avance dans un but déterminé, qui ne pouvait ainsi, à aucun degré, présenter un caractère scientifique.
Il est impossible de se prononcer, à l’heure actuelle, sur le degré de péril que présente, pour les adultes, la consommation de la viande tuberculeuse. Il semble que lorsque cette viande est hautement tuberculeuse, lorsquelle est consommée en très grande quantité et suivant des conditions de réceptivité encore mal connues, elle soit susceptible de produire la tuberculose, par suite de l’absorption intestinale ou amygdalienne du bacille. En effet cette même viande et le sang des animaux tuberculeux, sont susceptibles de produire l’infection par voie cutanée. Les expériences de Chauveau et d’autres nous ont montré que cette voie était cependant relativement peu aisée.
Quant au péril que fait courir la tuberculose bovine, par le lait, aux enfants, il semble immense ; et il est impossible d’évaluer le nombre des infections, à divers degrés, entraînant la mort rapide, ou à échéance plus
ou moins longue, produites chez les enfants, par le lait tuberculeux.
Le lait bouilli et le lait stérilisé sont des liquides très profondément altérés par la chaleur, devenus indigestes, dépouillés d’une grande partie de leurs qualités digestives, qui déterminent le rachitisme et la maladie de Barlow; et qui même s’ils ne renferment plus le bacille de la tuberculose vivant, contiennent encore, lorsqu’ils proviennent de vaches tuberculeuses, la tuberculine, poison provenant de l’activité du bacille et exerçant une action désastreuse, d’autant plus dangereuse qu’elle est plus insidieuse, sur les nourrissons, qu’il empoisonne lentement.
Koch a soutenu l’inutilité de toute mesure de protection contre la viande et le lait tuberculeux, qu’il considère comme dépourvus de tout danger pour l’homme. Il se fonde sur la différence essentielle de la tuberculose bovine et humaine, résultant de ses expériences. Il nie la réalité et la possibilité de toute infection de l’homme par les produits bovins, et affirme que tous les faits cliniques de ce genre , sont mal observés ou mal interprétés. Sur le terrain expérimental, il se fonde, pour affirmer cette dualité, sur le fait qu’il n’a jamais pu infecter les bœufs ou les porcs, avec des bacilles humains. En réalité, il a cependant obtenu des commencements d’infection, qu’il a d’ailleurs décrits lui-même, sans vouloir leur attacher d’importance ; et nous venons de dire précédemment, après Arloing et tant d'autres, pourquoi les résultats qu’il a obtenus sont restés incomplets.
Tous les expérimentateurs, sans exception, ont pu infecter le bœuf par la tuberculose humaine, à condition de prendre, pour cela, des cultures suffisamment virulentes.
Quatre expérimentateurs, c’est-à-dire tous ceux qui l’ont tenté, ont pu inoculer très facilement le singe, avec la tuberculose bovine.
Tous les expérimentateurs concluent à une plus grande virulence de la tuberculose bovine, par rapport à la tuberculose humaine, pour tous les animaux sans exception, y compris le singe, sur lesquels a porté l'expérimentation ; au très grand danger de la tuberculose bovine pour l’homme ; à la légitimité de l'interprétation des faits observés jusqu’ici, d’après lesquelles on attribue, dans de nombreux cas, d’infection de l’homme à l’inoculation accidentelle par le bacille bovin.
Les résultats partiellement négatifs des expériences de M. Koch ont été prémédités et voulus; et il a employé exclusivement pour les obtenir des cultures atténuées. M. Kocii n’était nullement fondé, en logique, à tirer de ses expériences les conclusions qu’il a tirées. Si les conseils de Koch étaient suivis, il s’en suivrait, non seulement d’immenses désastres pour l’agriculture; mais une augmentation considérable de la mortalité humaine par l’infection bovine; tandis qu’au contraire cette mortalité, aussi bien que la tuberculose bovine ellemême, peut être combattue et réduite, peut-être même annihilée, par des mesures appropriées.
Il est impossible d’attribuer l’attitude de Koch, et ses erreurs de logique, que le professeur Adami a déjà
qualifiées de « presque criminelles», à des motifs scientifiques.
L’attitude du professeur Koch, dans la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine, où il a constamment trompé l’opinion dans un but de lucre et où il a recueilli d’énormes bénéfices, en provoquant la mort prématurée d’un très grand nombre de malades confiants en sa parole et en son autorité, comparée à son attitude actuelle, semble exiger surtout, en dehors de toute autre explication possible de sa conduite, qu’on en rapporte l’origine à des motifs intéressés.
L’auto-inoculation dans les veines, que pourrait faire le professeur Koch, ne prouverait même plus sa bonne foi rétrospective, qui, dans aucun cas, ne saurait être admise; mais, il n’y a même pas lieu de supposer qu’il la fasse, parce qu’il sait, mieux que personne, que malgré son affirmation de la dualité des deux tuberculoses, elle déterminerait très rapidement sa mort, si elle était pratiquée avec une culture bovine normale, c’est-à-dire virulente.
A défaut de l’inoculation de M. Koch, mon inoculation, que je fais sous une forme, me laissant des chances de survie, peut permettre de suivre le programme d’expériences proposé par M. Smith , pour résoudre complètement la question.
Quant aux résultats des expériences faites, à grands frais, en Allemagne et en Angleterre, ils ne paraissent pas susceptibles d’ajouter rien à ce que nous savons déjà, par le fait d’expérimentateurs isolés. Seules les observations pratiquées sur l’homme inoculé intention-
nellement ou accidentellement, sont capables de nous renseigner sur les faits dont l’étude a été proposée par M. Smith.
Dans son ensemble, le problème de l’unité des deux tuberculoses humaine et bovine est déjà résolu positivement. Les expériences officielles instituées en Allemagne ne semblent avoir d’autre but que d’arriver à masquer, ou tout au moins à atténuer, dans la mesure du possible, l’imposture scientifique commise par le professeur Koch.
J'apprends, au dernier moment, par le numéro du o juin de la Berliner Thieràrztliche Wochenschrift, que la commission officielle anglaise, nommée après le Congrès, vient de déposer, le 7 mai 1902, par l’intermédiaire de Sir Nigel Kingscote, son rapport, à la Royal Agricultural Society of England. Bien entendu, ses résultats sont positifs ; c'est donc un nouveau coup de massue, après tant d'autres, asséné sur la tête de Kocii, qui est resté jusqu’ici impassible et silencieux. Il n’y avait pas lieu, d’ailleurs, d’attendre un événement différent et de penser que ces résultats pourraient s’écarter de ceux qui ont été fournis par les expérimentateurs isolés. Il ne nous reste donc plus qu’à attendre les conclusions et le rapport de la fameuse commission allemande de vérification. Il est certain d’avance, que si elle est sincère, ses résultats seront positifs ; mais j’espère qu’elle comprendra également, qu'il est de son devoir de s’expliquer, non seulement sur les expériences de Koch, mais sur les conclu-
sions pratiques que ce savant a pu tirer de ses expériences.
Paris, 10 juin 1902.
Paul Garnault.
Le journal allemand s’exprime presque textuellement de la manière suivante :
« Les expériences furent pratiquées sur une vache, deux jeunes veaux et deux bœufs de un an. Chez la vache, le matériel tuberculeux fut injecté dans la mamelle; aux veaux, il fut administré par la bouche et aux animaux d’un an dans les veines. Les résultats des expériences démontrèrent la possibilité de l’inoculation du bœuf par le bacille tuberculeux d’origine humaine. Surtout chez la vache, on a constaté la multiplication des bacilles tuberculeux dans le corps, et un état maladif très net. Chez les autres animaux, une injection de tuberculine, pratiquée postérieurement à l’inoculation, a démontré l’infection. D’autre part, comme après l’abatage on n'a pas trouvé d’altérations tuberculeuses graves, on doit admettre que l'infection était de nature transitoire. Cependant, chez la vache, après six mois, le retour à la santé n’était pas encore complet. Ces faits montrent que le danger de la tuberculose humaine, pour le bœuf inoculé par les voies naturelles, est faible. »
« La commission ne se croît pas fondée à tirer de ses recherches des conclusions en sens inverse, sur le danger de la transmission de la tuberculose bovine à. l'homme. »
Tant que nous ne connaîtrons pas le détail de ces expériences nous pourrons être fondés, semble-t-il à faire des réserves sur la virulence des bacilles humains employés ; mais, en tout cas, il me serait difficile de trouver un argument plus solide, en faveur de l’utilité de mon expérience, que les conclusions émises par la commission anglaise.
On a voté en Angleterre 300 000 francs pour ces expériences. Chaque tête d’animal revient à 60 000 francs; il faut espérer que les 150 000 marks votés par l’Allemagne, pour sa commission, permettront d’obtenir des résultats plus complets.
M. Broüardel peut se rendre compte maintenant (et j’espère pour lui, que malgré ce qu’il a pu dire, il n’en a jamais douté), qu’il n’y a rien à attendre, au point de vue de la certitude définitive, des opérations des commissions; tout, au contraire, des résultats que pourra fournir une expérience telle que la mienne.
LIBRARV