‹ Le professeur Koch et le péril de la tuberculose bovineChapitre 31 sur 34 · A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Dans sa séance du 20 mars 1902. la Chambre française des députés entendait une interpellation de CM. Denis (Landes), sur « Les inconvénients du décret du 28 juillet 1888, en ce qui concerne la tuberculose bovine i. »

J’ai signalé déjà cette interpellation dans un article 2, ,où j’exprimais avec une certaine force ma surprise de voir que, dans une discussion que Ton voudrait croire sérieuse, se déroulant sur un tel terrain, une telle argumentation ait pu se produire, sans rencontrer aucune contradiction. Si je m’exprimais ainsi, dans cet article isolé, c’est que j’ai trop malheureusement, acquis la certitude, que cette question, si grave et si importante, n’est guère connue, sous ses divers aspects, même du public médical. Ceux qui liront ces lignes, après avoir parcouru ce livre en son entier, auront, je pense, leur opinion faite ; et il n’est, pour ainsi dire, nul besoin d aucun commentaire, pour leur faire saisir la gravité

1 Le Journal Officiel, 21 mars 1902. p. 1402-1408.

2 Garnault. La tuberculose bovine à la Chambre des députes. Le Progrès médical , 26 avril 1902, p. 265-269.

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de la situation. Les hommes les plus autorisés, Johne, OSTERTAG, ArLOING, CHAUVEAU, SCUMALTZ, AlBRECKT, Ollt signalé en termes énergiques les conséquences formidables, au point de vue social, de la communication de Koch. Toute lutte contre la tuberculose bovine est devenue impossible, tant que l’on n’aura pas proclamé la vérité sur la valeur scientifique et morale de la communication de Koch, et tant que les savants ne seront pas arrivés à s’entendre. Toute législation nouvelle internationale, seule efficace contre le mal, est devenue impossible; et toute application rationnelle des règlements existants dans chaque pays, auxquels Koch a provisoirement enlevé toute autorité, est devenue vaine. Les citations que Ton va lire, l'absence de réponse de la part des autorités hygiéniques, en ce pays, montrent à quel degré d’anarchie hygiénique nous sommes arrivés.

La valeur scientifique de la dialectique et des affirmations de M. Denis prouvera que les défenseurs de l’empoisonnement des hommes et aussi du bétail, comptant sans doute sur l’attachement des hommes à la routine et à la tradition, ne se croient obligés à aucun respect des faits scientifiques les mieux établis et des démonstrations les plus sûres. Je me contenterai de citer, en les accompagnant d’un très bref commentaire, les affirmations de M. Denis. Cette méthode, que j’ai si largement employée dans ce livre, est incontestablement la meilleure; elle ne permet pas à l’adversaire de se dérober, et, dans un cas comme celui de M. Denis, où tant d’informations erronées ont été réu-

nies en un si bref espace ; elle constitue, à la fois le plus sévère et le plus j uste des châtiments : celui qui consiste à mettre le nez des hommes, comme on le fait pour les chats — qu’on me passe cette triviale mais juste comparaison — , dans leurs produits.

Ainsi débute M. Denis :

« Il s’agit, en effet, desavoir si, pour le bon plaisir et dans l’intérêt de quelques-uns, les paysans de tous les pays d’élevage en France vont continuer à subir le joug que l’on fait peser sur eux depuis de longues années ou vont, au contraire, grâce à vous, pouvoir revenir au régime tutélaire de la loi de 1884, que le Parlement républicain vota au milieu des acclamations de toutes nos populations rurales.

« La loi du 20 mai 1838 rangea la maladie alors appelée pommelière, aujourd'hui dénommée tuberculose bovine, au nombre des vices rédhibitoires.

« L’acquéreur de tout animal supposé tuberculeux avait un délai de neuf jours pour faire un procès au vendeur, pour intenter l’action rédhibitoire.

« Et vous voyez d’ici la conséquence. Aussitôt que l’acquéreur d’un animal, lorsqu’il était de retour du marché à la ferme, était mécontent de l'affaire conclue, il soupçonnait l’animaLd’être tuberculeux; son soupçon se trouvait confirmé par son vétérinaire qui délivrait un certificat de maladie ; le vendeur ripostait par le certificat d'un second vétérinaire et tout ce petit monde s’en allait devant le tribunal qui désignait un troisième vétérinaire.

« Les procès étaient innombrables et pendant près de cinquante ans des plaintes ne cessèrent de se faire entendre sur tous les points de France...

« Or, il y avait un si grand intérêt de corporation — je parle de MM. les vétérinaires — au maintien de la loi, et les habitants des campagnes savent si mal s'unir et s’entendre pour faire parvenir jusqu’à vous leurs justes réclamations,

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que rien ne se fit pour améliorer ce déplorable état de choses, rien ne remua jusqu’en 1870, où M. Emile Labiche déposa sur la question un projet dedoi. »

La loi du 2 août 1884 qui fut votée sur un rapport de M. Labiche au Sénat, où il était dit :

« Dans l’espèce bovine, le projet fait disparaître du nombre des vices rédhibitoires la phtisie pulmonaire.

« Cette dernière maladie, qu’on appelle vulgairement la pommelière, est celle qui a occasionné les attaques les plus vives contre la loi de 1838. Il paraît certain qu’elle a donné lieu partout à des procès très nombreux; il parait certain aussi que, hors les cas où l’autopsie est possible, la science ne fournit aucune preuve assurée de l’existence du mal.

« Il en résulte que le sort d’un procès fondé sur ce vice rédhibitoire est toujours très douteux. Les expertises se multiplient, se contredisent : la mise en fourrière se prolonge pendant des mois entiers, la dépense devient énorme. On cite tel procès qui a coûté 3 000 francs, à propos d’un animal qui ne valait pas 300 francs.

« Les éleveurs redoutent au plus haut degré de pareils litiges. Le Béarn, la Bretagne ont fait entendre les plus vives réclamations. »

Cette loi fut accueillie, dit M. Denis, avec « une joie générale; tout le monde se félicitait, tout le monde... excepté les vétérinaires... »

Mais il faut bien que je dise ce que je crois être la vérité dans cette alfaire, il faut bien que quelqu’un se dévoue, s’expose à la mauvaise humeur d’une corporation puissante: il le faut pour que les paysans qui, eux, ne savent pas se syndiquer et se défendre, trouvent enfin qui ose se lever et faire ici entendre leur voix.

Je dis donc, messieurs, que MM. les vétérinaires sont des hommes, que pour eux comme pour les autres hommes, l'intérêt est le plus souvent le mobile des actions et que, ce

qu'ils firent en ces circonstances, toutes les autres corporations de France l'auraient fait comme eux.

« Car il faut reconnaître que la loi de 1884, rayant la tuberculose bovine du nombre des cas rédhibitoires, avait diminué d’une manière considérable les bénéfices de leur profession.

Et je comprends qu’ils n’aient pas eu, comme les paysans sous la Monarchie, l’Empire, et quinze ans de République, cinquante ans de patience et qu’ils n’aient pas voulu souffrir en silence pendant un demi-siècle.

D’abord surpris par le coup qui les avait frappés, ils se remirent assez vite et comprirent que le mal ne serait pas de trop longue durée.

Ils avaient à Paris de puissants protecteurs, leurs grands chefs, les hiérarchisés de la science officielle, les palmés, les brevetés, les décorés, le comité consultatif des épizooties.

Et de tous les coins du pays, les vétérinaires disciplinés et marchant au combat avec l’ardeur d’une armée condamnée à vaincre ou à mourir, envoyèrent à Paris statistiques sur statistiques; ils annoncèrent des catastrophes, effrayèrent par des menaces et aboutirent enfin au résultat poursuivi.

Le décret du 28 juillet 1888, vint frapper l’agriculture française.

Ce décret de 1888, messieurs, c’est la grande défaite des paysans de France et la journée d’Austerlitz des vétérinaires [On rit) ; c’est celui qui fit rentrer la tuberculose bovine dans la catégorie des maladies contagieuses.

Pour le rendre, le ministre de l’Agriculture de l’époque s’appuya sur l’article 2 de la loi de 1881.

C’est ici, messieurs, que j’appelle une minute toute votre attention.

Cet article 2 de la loi de 1881 sur la police sanitaire des animaux permettait d’ajouter par décret à la nomenclature des maladies réputées contagieuses toutes celles qui prendraient un caractère dangereux; il spécifiait que le ministre devait prendre l’avis du comité des épizooties.

Comme je vous l’ai déjà fait remarquer, messieurs, ce

comité des épizooties se compose de tous les grands vétérinaires de France.

A l’époque dont je vous parle, tous ces grands vétérinaires entendaient depuis quatre ans la voix éplorée, les appels désespérés des modestes confrères de province, réclamant aide et protection de leurs frères d’en haut.

Le comité des épizooties tendit sa main secourable, il sauva les vétérinaires et jeta les campagnes dans la désolation.

Les procès recommencèrent de plus belle ; sous une législation beaucoup plus draconienne que l’ancienne, ces procès furent plus onéreux et l’argent péniblement amassé sou par sou par le paysan fut dépensé en d’interminables débats judiciaires. . .

La tuberculose bovine n’est pas une de ces maladies récemment découvertes sur le caractère de laquelle la science est hésitante. La tuberculose bovine est, hélas ! une vieille maladie. On en connaissait la nature, les caractères et les dangers aussi bien en 1881 qu’en 1888; pourquoi la tuberculose bovine n’avait-elle pas été comprise, en 1881, parmi les maladies contagieuses, lorsqu’on fit la loi sur la police sanitaire des animaux ? Parce que cela était absolument inutile à certains intérêts! Parce que la loi de 1838 sur les vices rédhibitoires les protégeait et qu’elle suffisait à procurer aux intéressés autant de travail qu’ils en pouvaient désirer.

La tuberculose bovine a eu tous les inconvénients que l’on a proclamés ; le comité consultatif des épizooties a poussé des incessants cris d’alarme, après que cette loi de 1884 eut rayé la tuberculose bovine du nombre des cas rédhibitoires et eut mis fin au règne des constatations, des certificats et des procès.

Elle n’était pas maladie contagieuse quand on n’avait pas besoin qu’elle le fût ; elle l'est devenue aussitôt que la loi de 1884 eut redonné la paix aux campagnes.

Comment un pareil décret avait-il pu être rendu de la sorte? Sous l'influence des idées dominantes de l'époque, des

idées qui se firent jour au grand congrès vétérinaire de 1888. Jugez si les esprits étaient montés à celte heure, artificiellement ou sincèrement, puisque le congrès alla jusqu’à décider « qu’il y avait lieu de poursuivre par tous les moyens y compris l’indemnité, l’application générale du principe de la saisie et la destruction totale pour toutes les viandes d’animaux tuberculeux, quelle que soit la gravité des lésions spécifiques trouvées sur ces animaux ».

Ces mêmes idées vous les retrouvez dans les longues délibérations qui précédèrent à diverses époques le vote de la loi des 21-23 juin 1898.

Le décret de 1888 a créé une situation nouvelle, extrême ment grave, consacrant un bouleversement complet dans les habitudes reçues. On réclame alors une indemnité pour les malheureux que la loi va atteindre.

M. Faye, ministre de l’Agriculture, fait la sourde oreille et refuse nettement pour raisons d’ordre financier.

On était alors très préoccupé au Parlement de l’équilibre budgétaire. Nous avons fait des progrès depuis. La civilisation va son train et cela nous donne un peu moins de soucis aujourd’hui (Exclamations et rires).

M. Faye objecta que les dépenses seraient trop lourdes et s'il admit tous les inconvénients de la loi, il se refusa à

accepter les quelques améliorations qui en auraient atténué

la rigueur.

Mais le savant D1 Corail, tout en cédant à la poussée furieuse du Congrès vétérinaire, fait entendre les seuls avis qu’il était permis d’émettre à cette époque de terreur (Sourires), et dit qu’il ne faut pas crier si haut à propos de tuberculose bovine. Il établit, lui aussi « qu’il est très difficile, dans le plus grand nombre des cas, de reconnaître la tuberculose, car le plus souvent, les vaches et les bœufs atteints • le tuberculose, surtout au début de la maladie, ne paraissent nullement malades ; on ne découvre les lésions qu’à l’ouverture des cadavres.

« L’amaigrissement ne s*observe qu’à la fin de la maladie.

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« 11 n’y a pas de danger à manger la viande des vaches et des bœufs qui présentent une tuberculose localisée, et le danger est très restreint à manger la viande des animaux chez lesquels la tuberculose est généralisée. »

M. Henri Ricard (Côte-d’Or). 11 ne faudrait pas trop s’y fier, cependant.

M. Théodore Denis (des Landes). M. Cornil ajoute : « L’académie de médecine et plusieurs réunions savantes de l’Europe se sont prononcées dans ce sens. Il est extrêmement rare, même dans la tuberculose généralisée, de trouver des micro-organismes de la tuberculose dans le sang de l’espèce bovine ».

Toutes les velléités de résistance se bornèrent à cela et le principe d’une indemnité pour abatage d’animaux tuberculeux ne fut pas inscrit dans la loi qui fut transmise en cet état à la Chambre des députés.

La commission nommée par la Chambre désigna comme rapporteur M. le baron de Ladoucette qui déposa sur le bureau de l’Assemblée, le 30 juin 1893, un très remarquable rapport.

M. de Ladoucette posa nettement dans son rapport le principe d’une indemnité nécessaire après abatage, mais la Chambre arriva à l’expiration de son mandat sans que la discussion ait eu lieu.

Le Code rural reparaît devant la Chambre, en 1898, et le rapport de M. Dulau, député des Landes, passa sans opposition. Il ne reproduisait pas l’idée d’une indemnité à allouer aux propriétaires d'animaux tuberculeux, parce que le projet de la loi de finance de cette même année accordait ces indemnités aux possesseurs d’animaux qui se seraient conformés aux prescriptions des lois et règlements sur la police sanitaire.

M. Dulau ne pouvait s’empêcher de constater que le décret de 1888 avait porté la perturbation dans les marchés de plusieurs régions de la France et avait donné naissance à un état de choses autrement préjudiciable aux intérêts de nos

populations rurales que ne l’avait été la loi sur les vices rédhibitoires de 1838.

M. Théodore Denis (des Landes). L’honorable rapporteur exprimait une espérance : « Grâce à la réforme introduite dans la loi de finances, disait-il, grâce aux indemnités alloués, les procès ne naîtront plus, parce qu'il n’y aura plus d’intérêt à les intenter. D’autre part, l’espoir de toucher l'indemnité déterminera les propriétaires d’animaux suspects de tuberculose â déclarer la maladie plutôt qu’à la dissimuler ».

Et c’est ainsi que la loi consacrant les dispositions funestes du décret de 1888 fut définitivement adoptée sans discussion par le Sénat le 3 juin 1898.

Que voulez-vous ? Tous les esprits étaient dominés par cette idée que les progrès delà tuberculose humaine étaient dus principalement à l'absorption de la viande d’animaux tuberculeux. Cette obsession, cette idée fixe, vous la retrouverez dans le rapport de l’honorable M. Krantz, rapporteur général du budget de 1898, dans ce oui a trait aux indemnités allouées : « 11 n’est plus contesté aujourd'hui que la tuberculose des animaux, celle des bovidés principalement, a une grande part dans les progrès effrayants de la tuberculose humaine. »

Et nous en étions là, lorsque tout d’un coup, il y a deux an, un grand médecin d’Allemagne, M. le Dr Koch, poussa devant le monde savant un retentissant cri de joie et dit : « Eurêka ! J’ai trouvé ! Les bacilles ne sont pas les mêmes ! Vous pouvez manger de la viande à votre aise, la tuberculose bovine n’a absolument rien à voir avec la tuberculose humaine. Réjouissons-nous ! »

Ah ! je vous assure qu’il fut bien reçu par les grands vétérinaires et qu’il n'a pas envie de recommencer. [On rit.)

M. Mirman. L’affirmation est contestable.

M. Théodore Denis (des Landes). Que nous veut cet homme d’Outre-Rhin, dirent-ils, ce Prussien, cet homme aux découvertes extravagantes ! Mêlez-vous, monsieur, des bacilles

qui vous regardent et ne vous occupez pas du nôtre. Le bacille de la tuberculose bovine est à nous et non pas à d’autres ; c’est le bacille nécessaire, le bacille nourricier pour nous et nos familles ». ( Applaudissements et rires.)

M. le général Jaquey. Evidemment ! C’est leur gagnepain.

M. Théodore Denis (des Landes). Mais, répondit le pauvre savant : « Je vous assure que je dis vrai et je suis prêt à faire l’expérience sur moi-même et à manger de la viande de n’importe quel bœuf tuberculeux ».

— « Vous mangerez ce qu’il vous plaira, lui cria-t-on, vous mangerez du lard, de la choucroute ou des chandelles, mais vous nous laisserez la paix et que ceci vous soit dit une fois pour toutes. » ( Nouveaux rires.) Le D1' Koch a haussé les épaules et à dit : « Après tout, comme vous voudrez, je croyais vous faire plaisir et je vois que je me suis trompé ! »

L’illustre professeur Virchow a eu beau affirmer la même théorie, depuis ce jour d’alarme, le comité consultatif des épizooties, armé de longs tubes de tuberculine, monte la garde autour du bacille sacré, et de longtemps, de dix ans peut-être, aucun savant d’Europe ou d’Amérique n’osera plus en approcher. ( Nouveaux rires.)

J’interromprai ici un seul instant mon spirituel et savant compatriote, non pour défendre le corps des vétérinaires français ou international, ce serait lui faire une injure, il est trop au-dessus de si basses et si misérables accusations. J’aurais demandé à M. Denis, si j’avais cru que son degré de culture ou de sincérité le rendît susceptible d’une conversation scientifique, d’où il a bien pu tirer ce renseignement, que Koch se soit jamais offert à l’expérience. Quant à Virchow, je ne crois pas M. Denis susceptible de jamais comprendre, même

avec ma traduction et mes explications, le rôle de Virchow en cette atîaire. Je crois d’ailleurs, que ce livre consacré à l'étude de la tuberculose bovine, de même que tout autre document d’ordre scientifique, surtout s il n’est pas conforme aux attitudes que M. Denis croit devoir prendre, pour le député des Landes sera toujours fermé. Et, de même que Henri Lasserre, terminant son livre sur Lourdes, et faisant allusion à la pauvre visionnaire, restée illettrée toute son existence, peut dire : « Ce livre qui parle tant de Bernadette, la sœur Marie Bernard ne le lira jamais » ; de même, pourrai-je dire, au sens réel où nous devons employer le terme lire : « Ce livre, qui parle tant de la tuberculose bovine, dont M. Denis a fait un sujet d’interpellation, le député des Landes ne le lira jamais ».

A une interuption de M. Mirman, M. Denis répond :

Mon cher collègue et ami Mirman, si vous voulez faire l’éloge de M. Nocard, je suis prêt à me joindre à vous. Je suis le premier à reconnaître sa grande autorité, reconnue d’ailleurs par tout le monde. Je vous dirais même que je tiens MM. les membres du Comité consultatif des épizooties, pour des hommes éminents, d'une science incontestée et tout à fait à leur place. J’ai dit simplement d’eux qu’ils étaient les grands vétérinaires, décorés, titrés, qui étaient, grâce à leur valeur même, de puissants protecteurs pour les petits vétérinaires. (Très bien ! très bien ! — On rit.)

Donc, l’autorité de M. Nocard est ici hors de conteste. Nous nous contenterons d’implorer sa pitié et celle de ses éminents collègues et de les supplier de ne pas nous persécuter pour l’amour de la science. (Rires.)

D’ailleurs, beaucoup de vétérinaires en France ont fini par se ranger en partie à l’opinion de Koch.

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Plusieurs d’entre eux ont écrit en se sens. Seulement, ajoutent-ils, d’un air entendu, il y a la question du lait, le lait qui répand la tuberculose dans les quartiers pauvres des grandes villes, de Paris notamment.

Je réponds qu’à Paris, hélas ! les enfants pauvres ne boivent guère de lait, tuberculeux ou indemne.

J’ai grand'peine, dans ma modeste position de fortune, à boire à Paris du lait pur ; je n’y arrive pas. Pour me rendre un compte exact de la chose, je suis allé dans les quartiers populeux; je suis entré dans les débits et j’ai demandé du lait. On m’a donné de l’eau et de la chaux, de l’eau et du plâtre, mais jamais de lait. Suivez mes conseils, mes chers collègues, faites comme moi, allez vous rendre compte de la chose et vous verrez ce qui arrivera. Vous aurez la colique mais vous n’aurez pas la tuberculose. (On rit.)

D’ailleurs, si l’on demande pourquoi le bacille delà tuberculose bovine, inoffensif dans le sang de l’animal, est nuisible dans le lait, qu’on a pourtant coutume de faire cuire, la société des agriculteurs de France est là pour vous répondre que ce sont là des mystères, des vérités de la science vétérinaire que nous ne pouvons pas comprendre, mais que nous devons croire parce que M. Nocard les a révélées. (On rit.)

J’ai dit ailleurs, qu’au lieu d’attaquer M. Nocard, M. Denis devrait au contraire lui tresser des couronnes. Mais, après avoir pris connaissance des idées de M. Denis sur la contagion de la tuberculose bovine pour l’homme, exposons ses opinions sur la contagion de bœuf à bœuf.

Quel que soit l’avis intéressé de ceux contre lesquels je lutte, j’affirme que la tuberculose bovine n’offre pas les dangers que l’on dit et que le bœuf ne devient pas tuberculeux par contagion à l’âge adulte, il est tuberculeux parce qu’il a reçu le mauvais germe dans le ventre de la mère ou parce qu’il a été atteint tout jeune.

A vrai dire, toutes vos mesures de précaution font sourire les hommes d’expérience pratique, car chez nous, par exemple, dans le Béarn et le pays des Landes, un très grand nombre d’animaux sont atteints parce qu’ils ne pouvaient pas ne pas l'être. Pour combattre efficacement la tuberculose bovine, il faudrait modifier de fond en comble l’élevage dans ces contrées, que dis-je ! il faudrait modifier la contrée elle-même.

Les pâturages des Basses-Pyrénées et des Landes, généralement, hélas ! ne sont pas des plus gras ; ils sont le plus souvent situés dans des bas-fonds submergés par de fréquentes inondations qui y déposent du limon : les herbes sont très aqueuses.

En bien des endroits, le paysan laisse son bétail au pâturage, sans le conduire à l’étable, même pendant la nuit. Les animaux sont ainsi exposés au mauvais temps, sans soins.

M. Lemire. Pardon, c’est ce qui les aguerrit!

M. Théodore Denis (des Landes). Cela leur donne la tuberculose. Je pourrais citer des communes où, tout récemment, les bestiaux ont passé plusieurs nuits dehors pendant qu’il tombait de la neige. C’est ainsi que les animaux prennent mal et que la tuberculose se déclare : ils vieillissent et la tuberculose se généralise.

Voilà la grande cause du mal; ce n’est pas la contagion.

Oh ! je sais bien que MM. les médecins-vétérinaires ne seront peut-être pas de cet avis, mais c’est l’expérience qui a prouvé que les animaux qui passent la nuit hors de l’étable se tachent, suivant l’expression employée par nos paysans.

Je sens le besoin d’arrêter ici ces citations, et je pense que personne n’éprouvera plus le besoin de continuer. D’ailleurs, M. Denis, ne se faisant lui-même aucune illusion, sur la signification réelle de son interpellation, ne demandait aucune sanction.

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Et si nous trouvons quelque chose d’intéressant à relever, dans la dernière partie de son discours, au sujet de la question des indemnités et des applications pratiques de la loi,, nous le dirons dans notre second volume; car, en parler ici, ce serait sortir du cadre que nous sommes tracé.

Sans prendre plus au sérieux qu’il ne convient, ce bruissement de politicien, qui avait tous les caractères d’une réclame in extremis, avant les élections, je voudrais faire observer que M. Denis ignore ou feint d’ignorer les expériences pratiques de Ban g en Danemark et les autres expériences pratiques faites en divers états de l’Union Américaine, qui ont pu améliorer à un si haut degré la situation dans ces régions. En réalité, il rend aux paysans et aux propriétaires, à ses malheureux et trop confiants clients, le pire des services. La responsabilité de l’augmentation notoire et rapide, par tous pays, de la tuberculose bovine, et qui ne semble pas près de s’arrêter, pourra, lorsque le moment sera venu d’agir, et que l’on voudra bien, en toute sincérité, mesurer l’étendue des désastres, être rapportée, pour une bonne part, aux avocats de la cause anti scientifique soutenue par M. Denis.

On sait, de façon absolument certaine, que l’hérédité, à laquelle M. Denis attribue un rôle si considérable, joue, dans la transmission de la tuberculose, soit humaine soit bovine, un rôle absolumont insignifiant, qui a été évalué par Bang à 0,33 p. 100, pour le bétail.

La question, qui est claire et nette, ne laisse déjà

prise à aucun doute ; mais elle sera exposée sous la forme la plus complète dans notre second volume.

Quant aux théories affirmées par M. Denis, en ce qui concerne la contagion de la tuberculose bovine, de bœuf à homme ou même de bœuf à bœuf, il semble que le peu de poids que l’interpellateur lui-même attribue à sa parole et le peu de sérieux qu’il semble reconnaître à son argumentation, constitue la principale circonstance atténuante en sa faveur. Ce qui est plus grave, c’est que pas un député médecin de la Chambre, non plus que le ministre de l'Agriculture, n’aient cru devoir protester contre les étranges affirmations de M. Denis. Puisque le ministre de l’Agriculture ressentait si nettement son insuffisance et son incompétence dans la question, que n’a-t-il donc fait choix d’un commissaire du gouvernement qui, dans les circonstances actuelles, aurait dû être le professeur Chauveau.

Je dois faire également observer, que si M. Nucard est sorti du débat, glorifié par le ministre, ce dernier n’a pas cru devoir, même d’un seul mot, venger les vétérinaires français des attaques si imméritées dont ils venaient d’être l’objet. A la vérité, la constatation de ce fait n’est pas humiliante pour les vétérinaires i français, mais bien pour le ministre français de l’Agri-

! culture.

A ces affirmations de M. Denis, devrait être opposée la sanction que propose Repp, pour tous ceux qui essaient de faire croire à la faiblesse du péril bovin pour l’homme, la sanction de l’inoculai ion. Puisque M. Denis croit que la tuberculose bovine n’est trans-

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missible, ni au bœuf, ni à l’homme, il rendrait un grand service à l’humanité en se faisant inoculer, en acceptant même l’inoculation intraveineuse. Que M. Koch soit allé au-devant de formidables responsabilités, c’est son affaire et il faudra bien que son compte se règle devant la science et la conscience ; avec M. Denis il n’en va pas de même, et la légèreté avec laquelle il a soutenu les thèses les plus extravagantes, le dégage par avance et dans l’avenir, de toute espèce de responsabilité, ainsi que nous le disions déjà à la fin de nos commentaires sur la communication de Theobald Smith.

LE D‘ GÀRNAULT

Du 22 au 26 juillet 1901, s’est tenu à Londres un Congrès britannique de la tuberculose, pour la préservation de la phtisie. Le professeur R. Koch y a fait une importante communication, par laquelle il tend à démontrer, d’une part, que la tuberculose humaine diffère de la tuberculose bovine et ne peut être transmise au bétail, d’une part, que la tuberculose du bétail ne peut être transmise à l’espèce humaine ni par le lait ni par la chair des animaux.

Sans préjuger du sort qui est réservé à des assertions aussi nouvelles et en si complet désaccord avec les opinions généralement reçues, nous croyons utile de

)) publier ici une série de documents qui ont paru dans les journaux politiques et qui ont leur place toute marquée dans ces Archives. Nous voulons nous abstenir de tout commentaire; nous dirons pourtant que nous avons le plaisir de connaître personnellement le Dr Garnault, que nous apprécions hautement

' J’ai conservé le titre de la publication de ces documents, faite par le Professeur Blanchard, dans ses Archives de Parasitologie.

sa belle intelligence et sa science éprouvée, et que l’héroïque abnégation avec laquelle il se propose pour une expérience redoutable entre toutes, nous inspire un sentiment de profonde et sincère admiration.

Professeur R. Blanchard.

Lettre du Dr Garnault au professeur Koch

(Le Matin du 17 août 1901)

Paris, 14 août 1901.

Très honoré maître,

Je viens, dans la plénitude de ma conscience, vous offrir de servir de sujet à des inoculations de tuberculose bovine. Je suis disposé à croire que vous êtes dans l’erreur et suis convaincu que je serai inoculé. J’ai quarante et un ans, je pèse plus de 100 kilos, j'ai lm,8i, je suis de parfaite santé (vous pourrez d’ailleurs me soumettre, au préalable, à des inoculations de tuberculine), je n'ai pas d’enfants.

Dans les combats, des hommes de mentalité inférieure s’offrent par milliers à une mort inévitable. Bien que je ne sois pas de votre avis et que je considère mon inoculation comme probable, j’estime que, sur le champ de bataille de la vie sociale, un être conscient peut bien faire ce que tant d’autres font si facilement sur les vrais champs de bataille. Je me tiens à votre entière disposition, à Paris ou à Berlin, dans les conditions qu’il vous plaira.

Paul Garnault (de Paris).

Docteur en médecine, docteur ès-sciences naturelles.

ex-chef des travaux d’Anatomie comparée et de Zoologie de la Faculté des sciences de Bordeaux.

La tuberculose bovine

(Le Matin du 18 août 1901)

Jusqu’à ces derniers jours, il était universellement admis que l’homme peut contracter la tuberculose en consommant

la viande d'un bœuf atteint de ce mal, ou en ingérant du lait, non stérilisé, renfermant des bacilles tuberculeux, des vaches atteintes de la pommelière. Or, malgré toutes les précautions, nombreux sont les bœufs tuberculeux servant à notre alimentation ; le lait et le beurre que nous ingérons, sont constamment, peut-on dire, infectés par le bacille de la tuberculose.

Quels sont les dangers que nous courons de ce fait? On les croyait très grands. On prenait de grandes précautions, d’ailleurs souvent illusoires, pour empêcher la viande tuberculeuse d’arriver sur les marchés. On recommandait, surtout pour les enfants, de stériliser le lait de vache, et, de ce fait, on altérait très sensiblement la valeur nutritive de cet aliment.

A la fin de juillet, au Congrès de Londres, le célèbre Kock, celui-là même qui a découvert le microbe de la tuberculose, a affirmé que le danger de cette infection de l’homme par la viande ou le lait étaient complètement nuis. Il a apporté les résultats de nombreuses expériences à l’appui de sa thèse. M. Nocard, d’Alfort, a répondu à l’illustre bactériologiste, sans pourtant le réfuter. M. Nocard croit que l’inoculation de la tuberculose du bœuf à l’homme est un fait fréquent; il dit que plusieurs vétérinaires sont morts, s’étant blessés à la suite de nécropsies, et surtout il recommande aux mères de continuer à faire bouillir le lait des enfants.

Qui a raison? La grande autorité scientifique de Kocn pèse en ce moment d’un poids énorme dans la balance. Il y a urgence à être fixé au plus tôt, par l’expérience directe d’une inoculation faite du bœuf à l’homme.

Voilà pourquoi, pénétré de cette idée, j’ai écrit, par le courrier de mercredi, au professeur Kocn, la lettre que le Matin a publiée hier.

J’ai écrit pette lettre sous l’impression d’une conversation avec M. Nocard, qui considère l’inoculation comme à peu près certaine, et aussi sous l’influence des idées reçues.

Une lecture attentive des communications du Congrès et

la réflexion me portent maintenant à croire que Koch a raison et qu’en réalité le danger que je cours est moins grand que je ne l’avais pensé.

J’estime que l’inoculation intradermique suffira pour montrer si Kocii a raison ou tort; et dans ce cas, je puis avoir la ressource de faire enlever chirurgicalement les ganglions infectés, au cas où l'infection se produirait. Je sais fort bien que l’infection générale peut se produire par cette voie, mais cette considération m’arrêterait si peu que je suis prêt à subir l’injection intraveineuse ou l’injection pulmonaire, si Kocii le juge utile, pour ajouter à la valeur démonstrative de son expérience.

J’estime que Kocii ne peut refuser mon offre. En effet, on l’a accusé et on l’accuse encore d’avoir agi à l'instigation de son gouvernement et des agrariens d’Allemagne. Je repousse ces insinuations comme des calomnies et j’ai une foi absolue dans une parole de savant. Je me suis adressé à la presse politique et non médicale, parce que j’ai écrit à Koch mercredi 14 août, que les journaux de médecine qui parais- 1 sent ce jour-là ne paraîtront plus que la semaine prochaine et afin que l'on sût immédiatement, à Berlin comme à Paris, que Koch a reçu une offre lui permettant de faire triompher sa thèse, offre devant laquelle, il ne saurait, à ; mon avis, reculer.

D1, Garnault.

L’inoculation de la tuberculose bovine

(Le Temps du 19 août 1901)

Le D1' Paul Garnault, qui a offert au docteur Kocii de servir de sujet à des inoculations de tuberculose bovine pour lui permettre de résoudre pratiquement sa théorie, nous ’ adresse la lettre suivante :

Monsieur le directeur,

Je me suis suffisamment expliqué, ici et ailleurs, sur les

raisons qui m'ont fait publier ma lettre à Koch dans la presse politique; je n'y reviendrai pas, mais je vous prierai de vouloir bien insérer ces réflexions, qui me paraissent utiles.

Ma lettre à Koch devait paraître samedi matin dans un seul journal, accompagnée de commentaires qui, à tous égards, expliquaient ma démarche. Par suite, sans doute, d'un malentendu, ma lettre parut sans ce commentaire, qui a vu le jour tardivement ce matin. Ce sont ces circonstances imprévues qui me décidèrent à donner des explications dans la journée à plusieurs reporters et à publier dans le Temps les observations qu’on a pu lire. Actuellement, j’estime que si j’ai de nouvelles réflxions à exprimer, ce doit être exclusivement dans la presse médicale. Ce qu’il importe uniquement, pour le moment, au public de savoir, c’est si Kocii veut accepter ma proposition. Je le répète, je ne fais aucune espèce de réserves et ses conditions seront les miennes.

Je tiens à ajouter encore une fois que Koch, scientifiquement convaincu de la non-transmissibilité de la tuberculose bovine à l’homme, doit, comme homme et comme savant, envisager cette expérience sans aucune inquiétude et y voir, au contraire, une occasion aussi heureuse qu’imprévue de faire une démonstration péremptoire. Je désire encore ajouter ceci: J’ai pour la personnalité scientifique et morale de Kocii la plus haute estime; s’il se trompe, comme le croient Nocard et tant d’autres, c’est de la meilleure foi du monde, et, au cas où l’expérience tournerait mal pour moi, je ne lui en garderai aucune espèce de ressentiment.

D1 Garnault.

La transmissibilité de la tuberculose

(Lo Temps du 21 août 1901)

On nous écrit de Bruxelles :

Le Temps s’est occupé tout spécialement de la querelle

récemment surgie, à l’occasion du congrès de Londres, sur la tuberculose, entre le Dr Koch et le Dr Nocard — Berlin contre Paris — le premier prétendant que la tuberculose bovine n’est pas transmissible à l’homme, en tout cas pas dangereuse, le second soutenant le contraire. Bravement, le D1' Garnâult a offert de se prêter à une expérience, non pas in anima vili, mais sur lui-même. Or, voici qu’un de nos confrères, M. Camille Quenne, journaliste de talent et de courageuse initiative, qui signe Jean Bar dans la Chronique , vient de s'offrir spontanément à subir la même épreuve. Il annonce qu’il va se soumettre à l’inoculation de la tuberculose bovine par le Dr Malvoz, directeur de l’institut bactériologiste de Liège.

M. Camille Quenne a dirigé pendant quelques mois un essai de sanatorium pour tuberculeux installé à Montignies- Saint-Christophe, qui n’a pu continuer son œuvre, à cause des frais énormes qu’elle entraînait. La cure était basée sur le principe de la nourriture intensive des sujets qu’on fortifiait à. outrance, au prix de grands sacrifices. Le jeune et hardi directeur avait foi dans son entreprise ; il en a tout au moins gardé la conviction qu’avec une dose de résistance et de ferme volonté on peut venir à bout du mal terrible. Aussi, ne craint-il pas de tenter l’aventure. « Pendant les quelques mois que j’ai passés au milieu des tuberculeux, déclarait-il à un de nos amis, j’ai remarqué que ce qu'il y a de plus difficile à combattre chez eux, c’est l’anéantissement presque total de l’énergie. Il semble que chez eux le grand ressort soit cassé. Pour moi, si l’expérience me rendait tuberculeux, je compterais non seulement sur les cures habituelles pour me guérir rapidement, mais surtout sur ma force de volonté.

La question de la tuberculose bovine

(Le Temps du 22 août 1901).

Monsieur le directeur,

Voici huit jours pleins que j’ai écrit aux professeurs Koch

et Valdeyer, et je n’ai reçu aucune réponse. A cette époque de l'année, plusieurs causes accessoires peuvent expliquer ce silence, et nous ne sommes pas en droit d’en préjuger les raisons. Cependant, les limites du délai d’attente que je m’étais fixées étant dépassées, je crois que le mieux sera de me mettre, dans un très bref délai, en rapport immédiat avec le professeur Kocii. Il n’est rien de tel que de se voir pour s’entendre.

Il ne peut être question, je pense, dans notre expérience, de contamination par ingestion; voilà quarante ans que j’ingère les bacilles de la tuberculose, qui sont partout, sans en être sensiblement incommodé.

Il s’agit d’inoculations que M. Koch pourra me faire subir immédiatement, si cela lui plaît. Je pense que ces inoculations devront être d’abord intradermiques, en évitant, s’il se peut, les veines, pour diminuer, dans la mesure du possible, les chances d’infection générale, c’est-à-dire obtenir le maximum d’effets démonstratifs, avec le minimum de risques ou de dégâts. Si le résultat est positif, l’erreur de Koch sera démontrée et j’emploierai toutes les ressources de la médecine et de la chirurgie pour essayer de me guérir.

Si le résultat est négatif, au bout d’un temps que M. Koch appréciera, on fera sur moi l’inoculation intraveineuse, au pli du coude. Bien entendu, dans mon esprit, M. Kocii doit diriger toutes les expériences, et ce n’est que dans l’hypothèse où il s’y refuserait que j’en prendrais moi-même la direction, tout en référant aux hommes plus compétents que moi dans la matière.

Ce qui doit être bien entendu, c’est que mon inoculation, successivement intradermique et intraveineuse, ne dépend nullement de l’acceptation de M. Kocii. Je puis affirmer qu’elle se fera, dans la mesure où je puis affirmer mon existence prochaine. Cela dit simplement pour calmer les appréhensions de plusieurs journaux médicaux parus ce matin et insinuant plus ou moins nettement que je ne me suis offert qu’avec la certitude de voir Kocii refuser mon olîre.

Kogii, à mon avis, doit prendre la direction et la responsabilité de l’expérience. S’il s’y refuse, il devra fournir quelques raisons ou explications. Il devra, au moins, me fournir, dans des conditions scientifiquement déterminées, une culture pure de tuberculose bovine provenant de son laboratoire, dont une partie sera injectée, à Berlin, à des veaux témoins, dont l’autre partie, si je ne suis pas inoculé à Berlin, sera divisée en deux parts, dont l’une me sera inoculée, dont l’autre sera inoculée sur place à une série de veaux témoins.

Le mieux, à tous égards, serait que l’expérience fût pratiquée le plus tôt possible à Berlin. Si nous ne pouvons arriver à nous entendre, M. Kocii et moi (ce qui ne me paraît pas difficile, en ce qui me concerne) l’inoculation devra être pratiquée ailleurs. Je doute de pouvoir la subir à. Paris. M. Nocard m’a dit très nettement, mercredi dernier, qu’il ne la ferait pas. Je voudrais éviter aussi tout prétexte de croire ou de dire que je veux faire de ce minime débat une sorte de différent franco-allemand. Rien n’est plus loin de ma pensée : la nationalité de M. Kocii et la mienne sont purement accidentelles et n’ont rien à faire ici.

Londres, où s’est soulevé le débat, pourrait être un excellent terrain neutre. On me dit que les Anglais, qui ont eu le bon esprit de restreindre au nécessaire les cruautés de la vivisection animale, sont très formalistes sur toutes les questions d’expérimentation. En cas de ce refus de ce côté, je m’adresserais aux Américains, très bien outillés et très respectueux de la volonté individuelle consciente.

J’espère n’être pas réduit à m’inoculer moi-même en présence de quelques médecins, ce qui, devant un refus général, auquel je ne puis croire, deviendrait ma seule ressource.

J’estime l’expérience que je propose bonne et utile, non seulement pour la solution du problème médico-social actuel, mais parce qu’elle soulève et aidera à résoudre, en partie du moins, un certain nombre de problèmes d’éthique générale ou sociale. Quoi qu’il arrive, avec ou sans Koch, j'irai donc jusqu’au bout.

J’étais décidé à garder le silence jusqu’à ma visite à Koch. L’attitude peu bienveillante et soupçonneuse, à mon égard, de certains médecins et de certains organes médicaux, m’en fait sortir. Toutes réflexions faites, je pense que cela vaüt mieux ainsi ; la question, dès maintenant, est nettement posée en ce qui me concerne, pour le présent et pour l’avenir.

Encore un dernier mot. Certains journaux prétendent que j’ai voulu, dans ma lettre à Koch, établir la supériorité de mon acte sur les abnégations militaires. Cela est tout à fait faux. J’ai voulu dire que mon acte était comparable, à certains égards du moins, aux actes très fréquents d’abnégation militaire. Il n’y avait, dans ma lettre, rien de plus.

Dr Garnault.

L’inoculation de la tuberculose

L’opinion du Dr Brouardel (Le Temps du 23 août 1901)

Nous avons rapporté la controverse soutenue par les Drs Koch etNocARD et publié hier encore une communication du Dr Garnault, qui se propose comme champ d’expériences au célèbre professeur allemand.

Le Dr Garnault doit se rendre à Berlin cette semaine et répéter au professeur Koch, de vive voix, sa proposition.

Le Dr Garnault souhaiterait que l’inoculation lui fût faite à Berlin, dans le laboratoire du professeur Koch, par celuici même. Si Koch refuse, le médecin français cherchera quelque autre lieu pour l’expérience, Londres ou New-York,

Ià défaut de Paris, mais avec de la culture pure de tuberculose bovine provenant du laboratoire de Berlin.

A Paris, le professeur Nocard a refusé nettement de tenter l’opération. Le savant professeur refuse pour deux raisons ; il ne croit pas à l’efficacité de l’expérience et il estime trop grave la responsabilité qu’encourrait l’opérateur.

LE PROFESSEUR KOCII

Le problème, on le voit, est double : L’expérience peutelle servir à la science? Le professeur Koch peut-il la tenter sur le médecin qui propose de lui servir de sujet ?

Nous en avons causé avec le professeur Brouardel, qualifié mieux que quiconque en pareille consultation :

— Accepteriez-vous, lui demandions-nous, accepteriezvous de pratiquer une expérience sur un homme qui s’offrirait à vous de la sorte?

— Sans hésitation, je vous répondrai : non; je renverrais l’individu, — et cela pour deux raisons qui formulent ma réponse aux deux points de vue que comporte la question :

D’abord, l’expérience ne prouverait rien du tout.

Ensuite, la responsabilité — encourue en pure perte — est effroyable.

— Gomment expliquez-vous que pareille expérience ne prouve rien ?

— Par ceci que jamais une expérience de ce genre ne prouve quoi que ce soit.

Un exemple : Peter, avec un courage qu’on admira beaucoup, se badigeonna la gorge, la bouche, le larynx avec de fausses-membranes de diphtériques ; il n’eut pas la diphtérie. Mais établit-il ainsi que la diphtérie n’est pas contagieuse? Non pas, certes, car la diphtérie détruit des familles entières et sa contagion est aujourd’hui mille fois prouvée. Peter — si je puis m’exprimer ainsi — n’était pas un terrain favorable pour la diphtérie, voilà tout. Et la diphtérie n’en reste pas moins une maladie terriblement contagieuse.

Pour le cas particulier, je pense que Kocii peut avoir raison : une culture de tuberculose pitre peut n’être pas inoculable de l’animal à l’Homme. Et le D1' Garnault pourrait, en effet, fort bien rester indemne.

Mais lorsque à la tuberculose pure s’adjoignent tous les microbes qui entrent dans les aliments, lait, beurre ou viande, qui se développent notamment dans les étables et se mélangent aux bacilles de la tuberculose, alors la tuberculose devient essentiellement contagieuse. C’est le cas de

chaque minute, celui-ci, et non celui de l’inoculation de tuberculose pure dans un laboratoire. Voilà pourquoi, si le D1' Garnault sortait indemne de l’aventure, il n’y aurait, à mon sens, rien de prouvé.

Et je conclus en vous répétant que, parce que tel ou tel individu ne sera pas accessible à la tuberculose, en telles circonstances, il est faux, il est même absurde de conclure que la tuberculose n’est pas contagieuse.

Pasteur disait souvent que si, après cent expériences négatives, il se trouvait une expérience positive, c’est cette dernière qu'il retenait, c’est celle-ci seule qui pouvait établir un résultat.

— Comment envisagez-vous la responsabilité du professeur qui ferait pareille expérience?

— Quant à la responsabilité, elle est immense. Si le résultat de l’expérience sur le Dr Garnault est négatif, cela ne prouvera pas grand’chose. S'il est positif, il n’établira rien que nous sachions déjà. Et quelle perspective pour le Dr Koch, s’il donne la tuberculose à un être qui, par sa constitution, y était accessible.

Ricord essaya un jour l’inoculation de la syphilis. Sur cinq inoculés, quatre furent en grand danger de mort, et un autre mourut. Il mourut en un mois, et cependant la syphilis ne tue pas un homme à sa première période.

Concluez donc vous-même, combien est inutile et combien effrayante à la fois, pareille responsabilité. Je doute fort que le professeur allemand veuille bien l’accepter.

Les expériences déjà faites sur la tuberculose vont d’ailleurs être toutes reprises en Angleterre et développées d’après les récentes théories. 300.000 francs ont été mis à la disposition de lord Lister pour faire amener un bétail considérable, des opérateurs et des aides.

Le D1' Brouardel paraît attendre beaucoup plus de ces expériences que de la tentative — si courageuse soit-elle — du Dr Garnault.

L’inoculation de la tuberculose

(Le Temps du 24 août 1901)

Au moment, de partir, je lis clans le Temps l’interview de M. le professeur Brouardel. Je ne me serais jamais permis de parler après ce maître éminent, si je ne pouvais dire que dans l’occurence j’y ai bien quelque droit.

Ecartons d’abord l’ingestion : elle ne sera même pas tentée; elle est trop peu probante. On fera sur moi, à Berlin ou ailleurs, l’inoculation d’abord intradermique, ensuite intraveineuse, et cela constitue une expérience sensiblement plus précise et plus scientifique, et aussi plus dangereuse que le badigeonnage pharyngien de Peter, avec les fausses membranes.

Si l'expérience est positive chez un homme d’âge moyen, vigoureux, sain, sans antécédents héréditaires connus, jusqu’à la seconde génération au moins, des deux côtés, le résultat sera terrible contre les affirmations si précises, si sereines, de Koch.

Si le résultat est négatif, je reconnais qu’il n’a pas une très grande valeur contre des faits positifs ; mais ces faits existent-ils réellement? est-il scientifiquement démontré que les morts par inoculation accidentelle dont on fait état soient dues à la tuberculose bovine? Koch ne l’a pas admis à Londres ; il n’a pas été impressionné par l’objection.

Et s’il n’y a pas de faits positifs, alors le fait négatif, pesé à sa juste valeur, reprend sa place, quelle qu’elle soit. Dans tous les domaines de la connaissance, de nombreuses questions ne nous sont et ne nous seront probablement jamais accessibles, que par des voies indirectes ou négatives, qui ont donné ou donneront cependant la certitude.

Mon cas vaudra ce qu’il vaudra pour des conditions déterminées. Et que l’on ne s’y trompe pas : des cas semblables se produiront d’une façon courante, dès demain peut-être,

cr: .itm &fc

I certainement à l’avenir, et personne ne songera à s’en mon- • trer surpris.

Je vais à Berlin sans beaucoup d’illusions, mais je ne vais pas provoquer Koch : je vais m'entretenir comme un écolier respectueux avec un maître illustre et vénéré. Qu’il m’inocule ou non, de précieux enseignements, pour un avenir prochain, ressortiront pour moi de cette démarche.

Mais, qu’on le sache bien, des cas semblables au mien se produiront régulièrement, dans la norme quotidienne. S’il existe des réglementations et des lois qui s’y opposent, on les détruira, parce qu’elles ne sont plus conformes aux idées modernes sur le déterminisme humain. Je ne veux pas m’engager dans une discussion psychologique, ce n’est ni le moment ni le lieu; un exemple concret suffira pour montrer, dans notre société actuelle, le pharisaïsme plus ou moins conscient, de ces scrupules.

Consulte-t-on la conscience et le libre déterminisme des jeunes hommes que l’on enrégimente, pour les envoyer à la mort? Ils ne sont libres ni par leur degré de culture, ni par leur maturité, ni par les conventions sociales, si formidablement lézardées, au nom desquelles on les astreint à mourir. Est-on bien certain même que ce soit toujours pour le but avoué que l’on viole leur liberté ? Si, dans ces conditions, on fait si facilement mourir des hommes contre leur volonté, il est logique et nécessaire d’accepter le sacrifice de ceux qui s’offrent dans la plénitude de leur conscience et de leur raison, même à la mort certaine et inévitable, mais féconde.

Dans le cas actuel, il ne faut ni dramatiser ni sentimentaliser les conditions de cette expérience, à mon avis nécessaire avec bien d’autres, après les affirmations si nettes et si autorisées d’un illustre savant. Il ne faut pas non plus s’attacher à vouloir restreindre la portée de ce débat. La question de l’expérimentation sur l’homme libre et conscient, surtout sur le médecin qui s’offre, est posée, et j’espère que mon exemple permettra de la résoudre plus tôt. De plus,

LE PROFESSEUR KOG1I

la valeur de cette expérimentation, au point de vue médical spécial, ne serait amoindrie que si Ivocii criait bien haut, j quinze jours après le congrès de Londres : « Je me suis trompé » ; et cela, on le comprendra sans peine, est impossible, parce que Koch est un savant, parce que l’opiniou qu’avait Koch il y a quinze jours, est encore l’opinion de Kocii aujourd’hui, aucun fait nouveau ne l’ayant infirmée.

Dr Garnault.

L’inoculation de la tuberculose bovine

L’opinion de M. Nocard (Le Temps du 27 août 1901)

Dans l’avant-dernière lettre qu’il nous a adressée, le Dr Garnault écrivait qu’il doutait fort de pouvoir se fairef inoculer à Paris: « M. Nocard m’a dit très nettement, ajou- j tait-il, qu’il ne me ferait pas l’inoculation ».

Nous avons demandé à M. Nocard, ex-directeur de l'Ecole : vétérinaire d’Alfort, les raisons qu’il avait de ne pas sel prêter à cette expérience:

Je m’y refuse, nous a répondu le professeur Nocard,! parce que je suis convaincu qu’il y a danger certain pour le ] sujet. Je me suis efforcé, lorsqu’il est venu me voir, de! détourner, par tous les moyens, le D1' Garnault de son pro-| jet. Il ne s’est pas laissé persuader. C’est tant pis. En tout J cas, non seulement je ne ferai pas l'inoculation de la tuber-1 culose, mais je lui refuserai la culture qui serait nécessaire! pour qu’il s’inoculât lui-même.

— Mais croyez-vous que l’expérience prouverait quelque! chose? Le D1' Brouardel, que nous avons interrogé, estime! qu’elle ne prouverait rien du tout.

— J'ai lu les explications données par le D1' Brouardel. Je : pense comme lui que l’expérience serait faite en pure perte. \ 11 se peut, en effet, que le D1’ Garnault soit réfractaire à la

contamination. Ils sont nombreux les gens qui vivent dans un milieu infecté parla tuberculose, sans devenir tuberculeux.

Puis, la façon dont le Dr Garnault veut qu’on l’inocule jrendra l’expérience plus difficilement concluante. Il veut que l’inoculation soit laite dans le derme, de façon qu’on

J puisse faire l’ablation de la partie contaminée — des ganglions du bras, par exemple — dès que l’infection se sera manifestée. Or, même quand le sujet reste indemne, il se produit sur le point où a été faite l’inoculation une inflammation tuberculeuse. Cette inflammation, qui ne prouve rien, pourra faire croire cependant à un commencement d’infection, et l’opération chirurgicale s’imposera.

Nous avons également interrogé le professeur Nocard sur la théorie émise par leD1’ Koch au congrès de la tuberculose à Londres.

Le Dr Koch établit sa théorie sur ce fait que la tuberculose humaine, inoculée aux Bovidés, n’a pas de prise sur eux. Il en conclut que le bacille de la tuberculose humaine est différent de celui de la tuberculose bovine, et que ni l’un ni l’autre ne peuvent se développer en dehors de son milieu particulier. La base de ce raisonnement est fausse. Si le D1' Koch n’a pas réussi, dans les conditions où il a opéré, à inoculer aux Bovidés la tuberculose humaine, d’autres, très nombreux, ont réussi. Mais, admettons néanmoins, avec le Dr Koch, qu’un bœuf puisse résister à la tuberculose de l’Homme. Est-ce que ce fait prouverait nécessairement qu’un Homme puisse résister à la tuberculose des Bovidés? Je ne le pense pas.

Pour justifier sa conclusion sur l’impossibilité d’inoculer à un homme les bacilles de la tuberculose bovine, le Dr Kocii cherche des arguments dans des faits médicaux. Le Bacille tuberculeux, dit-il, est si fréquent dans le lait que, si l’Homme était sensible au Bacille du Bœuf, les tuberculoses de l’intestin seraient extrêmement fréquentes. Or, ajoute-t-il, rien n’est plus rare. Dans celte proposition il y a trois erreurs :

LE PROFESSEUR IvOCE

1° Le bacille tuberculeux existe rarement dans le lait. Quand il y existe, c’est, neuf lois sur dix, en quantité très faible.

2° Quand on veut donner la tuberculose par les voies digestives, on y parvient très difficilement, même chez les animaux les plus sensibles. Il faut faire ingérer une quan-1 tité considérable de matières tuberculeuses très riches, en bacilles. Encore, n’est-on pas sûr de réussir. Ainsi, l’année dernière, la Société vétérinaire a fait une expérience à 1 ce sujet. On a fait absorber à quatre vaches, 400 grammes j de matières tuberculeuses provenant de vaches. Sur ces \ quatre vaches, il y en a eu une qui est restée complète-! ment saine. Une autre a bien réagi à la tuberculine, ce qui ] montrait qu’elle était infectée ; mais, à l’autopsie, il a été ] impossible de découvrir la plus petite lésion tuberculeuse.* Enfin, les deux autres avaient de très petites lésions.

3° M. Koch se trompe encore en disant que la tubercu-i lose intestinale est extrêmement rare. Son erreur vient dcl ce que souvent cette variété de tuberculose se traduit par des lésions des ganglions des premières voies digestives,! bien plus que par des lésions de la muqueuse intesti-j

Maintenant, la théorie du D1' Koch n’est pas seulement contraire au raisonnement, elle est également contraire aux! faits. Il existe des faits incontestables d'inoculations acci-i dentelles. Des vétérinaires se sont blessés en faisant des! autopsies de vaches tuberculeuses : les uns ont guéri, grâce! à une opération radicale et hâtive ; d’autres en sont morts. | Il y a également des exemples indiscutables de personnes | infectées par l’usage de lait de vaches atteintes de mammite! tuberculeuse.

Un dernier fait concluant, c'est l’histoire de la tubercu-1 lose en Angleterre. Depuis cinquante ans, la tuberculose, | qui augmente dans tous les autres pays, a diminué dans la j proportion de 45 p. 100 en Angleterre, et cette diminution porte sur toutes les formes de la tuberculose, sauf une : la

tuberculose intestinale des enfants âgés de moins d’un an. Et pourquoi cela? Parce que, depuis cinquante ans, les Anglais ont dépensé des sommes considérables pour assainir la maison, l’atelier et, d’une manière générale, la commune tout entière, et qu’ainsi ils ont diminué beaucoup les chances d’infection par les voies respiratoires, les plus redoutables pour l’adulte. Au contraire, pendant cette même période, on n’a rien fait pour diminuer les chances d’infection par les voies digestives. On n’a pris aucune mesure contre les vaches atteintes de tuberculose de la mamelle : il en est résulté que la tuberculose des tout jeunes enfants, qui sont nourris exclusivement de lait, a augmenté de 27 p. 100. Le grand hygiéniste anglais Thorne-Tiiorne n’hésite pas à avouer que ce fait regrettable provient de ce qu’on n’a rien fait pour assurer la bonne qualité du lait.

L’inoculation de la tuberculose.

(Le Temps du 28 août 1901).

Berlin, 26 août.

Monsieur le Directeur du Temps ,

J’ai eu, samedi soir, un entretien, qui a duré près de deux heures, avec le professeur Koch. M. Koch partait le lendemain en villégiature et m’a reçu avec la plus extrême bienveillance. Gênés, l’un et l’autre, pour exprimer notre pensée en allemand ou en français, nous avons employé l’anglais, que nous parlons couramment, sinon purement.

Je suis extrêmement embarrassé pour traduire la pensée de M. Koch. En effet, comme cela est légitime et naturel, M. Kocii désire contrôler ce que je pourrai publier au sujet de notre entretien. Je ne voudrais pas que la moindre parole, sortie à la légère de ma bouche, empêchât M. Koch de donner à la publication que je prépare son cachet d’authentici Lé scientifique; ce seraiL lui faire perdre toute sa

LE PROFESSEUR KOQII

valeur. Je publierai ce travail ultérieur dans une revue scientifique française, avec un délai de quatre à cinq semaines. Je me bornerai ici à indiquer brièvement les résultats de ma démarche et un très petit nombre d’affirmations de M. Koch, qui sont très nettes dans mon esprit, et sur lesquelles toute espèce de contestation me parait impossible.

Il est inutile de dire que M. Kocii maintient toutes ses idées, qui forment, je le reconnais très volontiers, un système scientifique extrêmement solide. Tous les cas d’infections accidentelles contractées pendant les nécropsies sont explicables, pour Koch, sans qu’il soit obligé de rien céder de sa théorie. Le cas de la fille de ce médecin suisse, auquel on a voulu donner la valeur d’une expérience, ne prouve absolument rien. En effet, tant que l’on n’aura pas fait sur le veau les expériences de conLrôle, il sera impossible d’affirmer que la tuberculose intestinale est d’origine bovine ou d’origine humaine.

Les bergers, dont la vie est intimement mêlée à celle des bestiaux, les employés d’abattoirs, qui se coupent si souvent et mettent leur couteau dans la bouche, sont très rarement infectés par la tuberculose. M. Koch me montre, sur ce sujet, les indications concordantes qui lui ont été fournies par des vétérinaires ou médecins, de divers côtés.

Pour M. Kocii, les expériences sur l’homme sont utiles et intéressantes, mais à condition d’être nombreuses et d’être contrôlées d’une façon parfaitement scientifique. Ce n'est pas l'inoculation mais bien la simple ingestion de lait cru , non bouilli, continuée pendant des mois, gui constituera lu démonstration la plus probante. Tel est au moins son avis. Il est probable qu'il sera discuté. On ne manquera pas de dire que, de cette façon, M. Kocii coupe court à toutes les demandes d’inoculation du genre de la mienne, qui se sont produites, ou qui pourront se produire. Et, en effet, pour ingérer patiemment du lait tuberculeux pendant un an, il n’est que de rester chez soi. Mon voyage à Berlin aura donc

^ eu au moins l’avantage de préciser la pensée de Kocii et la façon dont il croit que l’expérience doit être conduite par tous ceux — et ils seront, j’en ai la conviction, assez nom- ; breux — , qui voudront la tenter.

Dans les lignes qui précèdent, je me suis borné à exposer les idées de Kocii — • d’ailleurs déjà bien connues, sauf peut- : être sur ce dernier point — sans émettre d’appréciations personnelles. Il me suffira, pour terminer, de dire en quelques mots ce que j’ai l’intention de faire.

En premier lieu, je me soumettrai, après injection probatoire de tuberculine, au régime semi-lacté pendant un an, c’est-à-dire que pendant un an, sans interruption, bien por-

Itant ou malade, j’ingérerai à la maison, comme unique boisson, du lait tuberculeux coupé d’une petite quantité d’eau ordinaire. Ce régime me sera d’autant plus facile à suivre que je ne bois pas de vin. Bien entendu, je consommerai le lait le plus richement tuberculeux qu’il me sera possible de me procurer, et dont la teneur en bacilles de la tuberculose sera déterminée toutes les semaines, ou tous les quinze jours.

Malgré l’opinion du professeur Kocii, je subirai tous les deux mois ou tous les trois mois une inoculation hypodermique, au niveau de l’avant-bras gauche, d une culture très virulente du tuberculose bovine, dont la virulence sera contrôlée sur des veaux témoins.

Et alors, si au bout d’un an je suis indemne, je ne dirai pas, comme Ricord, dans un aphorisme célèbre, qu’un dieu m’a protégé, mais qu’un homme, dans les conditions où je I me trouvais, ne prend pas facilement la tuberculose bovine, i Beaucoup de gens tenteront l’expérience, avec des tempéi raments, des résistances, des hérédités très divers. L’examen des statistiques chez les individus exposés à la tuber- ! culose bovine, les résultats produits parles diverses mesures prophylactiques que l’on va prendre ou que l’on a prises, i amèneront rapidement, en même temps (pie ces expériences, une certitude. Pour les enfants, la vérité sortira,

LE PROFESSEUR KOC1I

nous devons l’espérer, des expériences entreprises par M. Kocn ou d’expériences semblables sur la tuberculose intestinale des enfants.

Quant à mon cas et aux cas semblables, en dehors du professeur Koch, qui, lui, affirme avec une parfaite sérénité que j’en sortirai indemne, peu de gens, à l’heure actuelle, oseraient se prononcer sur l’avenir, sur l’état où se trouveront, au bout d'un an, ceux qui vont tenter l’expérience. Ce doute, à peu près universel, ne suffit-il pas justement à la légitimer ?

Les pages qui précèdent ont été communiquées à M. le Dr Garnault, à l’état de première épreuve, avec prière de nous signaler tels documents de même ordre qui auraient pu nous échapper, ou d’y ajouter telles réflexions qu’il pourrait lui sembler utile d’y adjoindre. Nous avons reçu en réponse la lettre suivante.

Je vous exprime tous mes remerciements au sujet des paroles bienveillantes que vous voulez bien m’adresser en 1 tête de cet article, et aussi de celles que renferme la lettre par laquelle vous me demandez si j’ai quelques réflexions à ajouter aux documents précédents. Depuis quelques j semaines, le fait de m’exposer, volontairement, à une mort, j en somme assez probable, dans le but unique d’arriver à j démontrer une vérité utile, semble m’avoir rendu odieux a ] la plupart de mes confrères de la médecine et de la presse

D1' Garnault.

Professeur R. Blanchard.

A M. le professeur R. Blanchard.

Paris, le 8 novembre 1901.

Mon cher confrère et ami,

misérables, des insinuations les plus venimeuses, me sont arrivés en grand nombre, dans ces derniers temps. Je n’en suis nullement ému; et, de ces petits incidents, prévus et attendus, je n’ai pas l’intention de m’émouvoir davantage, à l’avenir. Je ne vous dirai donc pas que votre bonne appréciation, avec quelques autres (celles que j’ai reçues de ce grand cœur qui est le professeur Ch. Riciiet, de mon bon et éminent maître et ami, le professeur A. Giard) me sont des compensations. Je ne ressens le besoin d’aucune compensation, quelle qu’elle puisse être ; et l’injure émanant d’hommes capables de me l’adresser, en de telles circonstances, m’est un témoignage infiniment plus précieux que ne sauraient être leurs louanges. Je vous remercie donc, purement et simplement, de même que je remercie tous ceux qui, amis et inconnus (et je dois dire que, parmi les médecins, le nombre en a été infiniment petit), m’ont témoigné, en cette occasion, leur sympathie.

D’ailleurs, lorsque j’ai pris la résolution, d’abord de m’offrir à Koch, sans aucune espèce de conditions ni de réserves, ensuite, d’aller jusqu'au bout, avec mes propres moyens, si Kocii n’acceptait pas de m’inoculer, je me suis mis, je ne dirai pas au-dessus, mais en dehors de la critique. Ma détermination, irrévocable dès les premiers jours, est devenue plus irrévocable encore, s’il est possible, à la suite de l’examen minutieux de la bibliographie et des conditions scientifiques dans lesquelles Koch a produit son étrange affirmation, si justement comparée, par un membre du Congrès de Londres, à un Bombshell, à une bombe explosive.

Ma détermination résulte essentiellement de ma compréhension générale des choses et aussi de ma conception du rôle individuel social de chaque citoyen. De quel poids pèsent mes ambitions, mes désirs, mes jouissances; ou, pour parler plus exactement, mes simulacres et mes illusions de jouissances, dans le vaste plateau de la balance, où se mesure le déterminisme général de l’humanité? Que

LE PROFESSEUR KOCli

nous le soupçonnions ou non, que nous le voulions ou non, nos actions, appelées par nous, petites, ou grandes, toujours insignifiantes, n’ont d’autre but que de servir la cause de l’Espèce, àlaquelle seule laNature s’intéresse, à laquelle tout, par elle, est sacrifié. Ces .actions ne constituent, en réalité, que des réactions fatales vis-à-vis des causes, héréditaires ou autres, agissant en nous pour provoquer nos déterminations. Ces réactions serviront à leur tour de point de départ, en tant qu’exemples et de mille autres manières, à tout un enchaînement de nouveaux phénomènes, dont le devenir, aussi bien que la signification réelle et profonde, ne sauraient être compris ni prévus.

Cette conception nette et précise de la valeur et du sens de nos actions, de la façon dont elles se classent dans le déterminisme général des choses, cette conception, dis-je, qui est présente à l’esprit de tous les naturalistes de notre époque, modifie singulièrement, n’est-il pas vrai, l’idée naïvement fétichiste que les hommes se font ordinairement de l’origine et du sens de leurs actions, aussi bien que la haute opinion qu’ils entretiennent de l’importance et de la valeur de leur existence.

Quelques jours avant que je ne prisse ma détermination, je me trouvais chez un médecin de mes amis, cœur d’ailleurs excellent ; et mes théories sociales aussi bien que « mes sentiments humanitaires » passèrent un mauvais quart d’heure. Chacun venait à l’envi, d’une main sûre, les cribler d’un trait acéré ou d’un sarcasme, tout au moins d’une douce moquerie. Le hasard m’aura donné, quelques jours plus tard, l’occasion de faire une petite application imprévue de ces théories. En effet, mon acte, je le répète, n’est autre chose, qu’une très simple application de mes idées ; et, depuis quelques années, je fais mon possible (et je place en cela tout mon honneur), pour mettre ma vie pratique en conformité avec mes vues théoriques. Mon ami a du comprendre; car, depuis cette époque, il ne m’a plus donné signe de vie, s’est bien gardé de me féliciter de mon offre à Koch;

et, l’heure actuelle, je ne sais pas si la rude leçon de choses que je lui ai donnée, sans y ajouter pourtant un mot, ne m’a pas définitivement aliéné sa précieuse amitié.

Mais, nevousy trompez pas, mon cher ami, je ne prétends réclamer aucun bénéfice, même moral, de mon action. Je me trouve bien suffisamment récompensé, et au delà, par le sentiment esthétique que je ressens, de ce que j’appellerai l’eurythmie de mon acte. Je crois qu’il est bon, utile, qu'il reflète une certaine beauté, parce seul fait qu'il peut prendre rang parmi les actes utiles à l’Espèce, dans le déterminisme universel ; et ce sentiment très net, très conscient, me suffit amplement.

Vous avez eu, plus que beaucoup d’autres, mon cher confrère, l’occasion de constater à quel degré je me suis pénétré, depuis quelques années, du sens et de l ame des choses antiques. Vous savez que, depuis longtemps, tous mes instants de loisir sont voués à une œuvre qui me procure les plus grandes et les plus douces joies de mon existence. J’essaie, vous le savez aussi, de soulever, à la lumière des documents modernes, le voile mystérieux qui recouvre les origines de la culture philosophique occidentale. La préparation du livre que je vais bientôt publier sur «Le Professeur Koch et le 'péril de la tuberculose bovine » m’a surpris au milieu de la préparation d’un autre livre, qui m’est autrement cher, sur « Les origines de la Biologie grecque ». Au mois de juillet dernier, vous aviez bien voulu transmettre au Conseil de la Faculté de Médecine ma demande de professer un cours libre sur cette question.

C'est, en quelque sorte, cette pénétration plus intime de l’âme antique, cette compréhension plus profonde, que je crois avoir acquise au contact des Grecs, de la splendeur, de l’eurythmie, qui réside en l’Avay'/.z), c’est-à-dire en notre déterminisme, qui m’a rendu capable de prendre ma détermination, d’en assurer moi-même la réalisation, sans aucun espèce d’effort ou de regret. J'ai plus et mieux vécu, grâce à ma nouvelle réglementation de vie, pendant ces dernières

années, que pendant le reste de mon existence ; dans ces derniers mois, l’intensité de mes sensations, le sentiment profond qu’en m’abstrayant de toute préoccupation individuelle, je remplissais mieux le but de la Nature et me rapprochais davantage de cette lin suprême, qui est de nous confondre plus intimement avec elle, a dominé toute autre préoccupation ; et cela seul suffirait à compenser largement, l’abandon que, par avance, j’ai fait de mon existence, au cas même où cet abandon serait un sacrifice, ce qui n’est pas.

J’aurais beaucoup de choses à ajouter aux documents que vous publiez, j’en aurais même tellement que je préfère les réserver et m’en tenir aux quelques indications suivantes.

J’ai du préparer, moi-même, les cultures de tuberculose bovine qui serviront, dans quelques semaines, à mon inoculation. Je me suis procuré, à la fin de septembre, aux abattoirs de La Villette, des ganglions de bœuf tuberculeux, que j’ai recueillis sur une pièce saisie, avec le concours d’un vétérinaire inspecteur, qui, je dois le dire, ignorait l’usage auquel je destinais cet objet. J’ai inoculé plusieurs cobayes, par voie intra-péritonéale et hypodermique. Ce sont ces animaux infectés qui vont me fournir les cultures pures, nécessaires pour pratiquer ma propre infection.

Quel sera le résultat de cette épreuve? C’est ce que personne, àmon avis, actuellement, ne saurait dire ; mais c'est ce qu’un avenir très prochain nous apprendra.

La plupart des médecins qui se sont prononcés sur mon cas prétendent qu’une expérience isolée ne prouve rien. Assurément, si cette expérience isolée est négative, on ne saurait lui attribuer une grande valeur. Mais il me parait impossible, qu’à partir du moment où je me serai inoculé, mon expérience reste isolée ; il y a même des gens qui seraient absolument indiqués pour me précéder dans cette voie. En effet, malgré les nombreuses propositions qui m’ont été faites, je n’ai le droit d’inoculer que moi-même ; et je serais en situation, si je ne connaissais le cœur humain, de m’étonner du singulier accueil fait à ma proposition.

Dans mon prochain livre sur « La tuberculose bovine » je citerai, à la douzaine, les savants qui ont exprimé nettement à ce propos, le regret de ne pouvoir expérimenter sur l’Homme; parce que, disent-ils formellement, et je suis pleinement de leur avis, c’est de cette expérience seule que peut sortir rapidement la vérité, la solution complète d’une question capitale pour l’humanité. Et lorsque je viens m’offrir, personne ne veut plus entendre parler decette expérience ; tout le monde préfère l’incertitude. Il semble brusquement qu’il soit devenu peu important de laisser mourir, suivant lesvieux rites, suivant un processus accoutumé, par centaines de mille, les Hommes et surtout les Enfants.

O puissance infinie du mensonge, sur laquelle Anatole France a écrit de si jolies pages! O mystères insondables de l’hypocrisie et du pharisaïsme humains !

Le fait en soi n’est pas nouveau, il fut maintes fois observé par les philosophes; et, à maintes reprises, a déjà servi de thème à leurs méditations. Les Hommes ne redoutent rien tant que l’explosion brutale de la vérité, surtout dans un cas tel que celui-là, où tout le monde a conscience que de terribles responsabilités, à la fois politiques, scientifiques et morales, sont engagées.

Il y a deux ans, à une époque où, non seulement la communication de Kocii ne pouvait être prévue, mais où le professeur allemand était justement considéré comme l’apôtre le plus ardent de l’unicité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, un américain, Repp 1, professeur de pathologie et de thérapeutique à lowa State College, émettait déjà des conclusions dont il est intéressant de rapporter au moins la substance : « Ces messieurs, dit-il, qui croient à l’innocuité de la tuberculose bovine pour l’Homme, devraient bien se l’inoculer à eux-mêmes. Cette détermina-

1 J. Hepp. Transmission of tubereulosis througli the méat and mille supply. (Transmission de la tuberculose par la viande et par le lait). Philadelphia rned. Journal , t. VI, 1900, p. 253-259.

lion ne leur coûterait assurément que fort peu, en raison de leur certitude de l’innocuité; et nous, qui, pour le moment, ne partageons nullement leurs croyances, nous nous trouverions, de ce fait, pleinement rassurés ». C’est évidemment l’auteur américain Theobald Smith, qui, dans son mémoire de 189G, s'est révélé comme le précurseur de la nouvelle attitude de Koch, sans que pourtant, bien s’en faut, il se soit montré aussi affirmatif, que Repp, en ces lignes ironiques, entend viser. Je n’ai pas appris que Smith se soit encore fait inoculer. Le travail de Repp a eu cependant un effet bien imprévu ; Koch, dans sa communication du Congrès de Londres, cite cet auteur parmi ceux dont les résultats et les conclusions seraient favorables à sa nouvelle thèse. Il est vrai qu’il agit de même avec Chauveau, dont toutes les expériences démentent si éloquemment celles de Koch, et qui, comme autrefois Gerlach, en Allemagne, a été et est encore, en France, l’apôtre de la théorie de l’unité de la tuberculose humaine et bovine.

Autrefois, Koch s’est inoculé, à grand fracas, la tuberculine, pour assurer le succès commercial de ce nouveau remède, qu’il a tenu secret aussi longtemps que possible. La tuberculine, affirmait-il bien haut, guérit toutes les tuberculoses au début. En réalité, elle n’a jamais eu, en tant que médicament, qu’une action profondément néfaste sur les tuberculeux, à toutes les périodes.

Mais avant de s’inoculer , Koch avait soigneusement mesuré, dans d’innombrables expériences faites sur des animaux, la toxicité de la tuberculine. Il ne s’agissait pas, dans ce cas, d’introduire dans l’organisme, comme dans le cas actuel, quelques milliards de Bacilles, dont l’action future est difficile à calculer; il s’agissait simplement d'un poison, dont les effets, nécessairement immédiats, étaient soigneusement prévus et mesurés. Mais, à l’heure actuelle, si Koch nous a réellement exposé, dans sa communication du Congrès de Londres, le fond de sa pensée, le danger qu'il pourrait courir, en s’inoculant le Bacille de la tuberculose

bovine serait pour lui tout à l'ait nul, et il a le devoir strict de s’inoculer le premier.

Ici, la question doit être soigneusement précisée et placée sur son véritable terrain. Il ne s’agirait pas, pour Koch, d’une expérience périlleuse, faite dans le but de vérifier une idée, par un grand savant, qui n’a même pas le droit d’exposer sa précieuse existence. Non, Kocii a proclamé bien haut, a affirmé de la façon la plus positive, l’absolue innocuité pourf Homme, de la tuberculose bovine. Il lui incombe, s’il a dit la vérité, le devoir strict de s’inoculer, pour rassurer les Hommes. Si, au contraire, il n’a pas dit la vérité, s’il a même conclu trop hâtivement, d’expériences encore trop

1 incertaines, cet Homme, ce savant, qui a paralysé d’un mot toutes les mesures de prophylaxie sanitaire soigneusement élaborées en vue du Congrès de Londres, aura encore le même devoir strict de s’inoculer. Il nous montrera ainsi, que, malgré les nombreuses expériences d’autres observateurs, semblant, à l’heure actuelle, le confondre, il ne craint pas d’affirmer, en mettant sa vie en jeu, ce qu'il croit être la vérité. Et s’il n’a pas dit la vérité, si même il a été simplement imprudent, le danger, à mon avis, très réel, qu’il va courir, sera la juste rançon de sa mauvaise foi ou de son imprudence.

On le voit donc, la participation de Kocii et de ses collaborateurs à mon expérience est une chose nécessaire. Alors, cette expérience ne sera plus isolée et je doute que, sur un total de dix expérimentés, plus de trois ou quatre puissent sortir indemnes, si même ils en sortent. C’est en effet toute autre chose de se piquer ou de se couper, à la façon des bouchers et de s’inoculer, dans une plaie ouverte, quelques Bacilles isolés de la tuberculose bovine, renfermés dans le sang des animaux, ou bien de faire pénétrer dans l’organisme, avec une seringue de Pravaz, quelques milliards de Bacilles de la tuberculose bovine, provenant d’une culture notoirement infectieuse pour des Veaux.

Quantàmoi, après un examen minutieux delà question,

telle qu’elle se pose actuellement, après une étude approfondie de la bibliographie, dont pas une ligne, je crois pouvoir le dire, ne m’aura échappé. Je pense, au contraire de Kocii, que le péril de la tuberculose bovine, pour l’IIomme et surtout pour l’Enfant, est immense. Je suis convaincu que l’augmentation de la tuberculose infantile observée en Angleterre, parallèlement à la diminution de la tuberculose de l’adulte, est due à la transmission par le lait, de la tuberculose bovine, qui a subi une augmentation parallèle en ce pays. Contrairement à ce que j’ai pu penser d’abord, et à ce que j’ai dit dans mes premières lettres, sous l’influence des affirmations de Koch, je crois donc le danger d’une telle inoculation très réel et très sérieux et c’est en parfaite connaissance de cause que je la pratique. Bien entendu, mon inoculation sera faite sur moi, par moi-même, avec mes propres cultures, à Paris où à l’étranger (ce dernier point n'est pas encore réglé), mais dans des conditions de contrôle qui convaincront les plus sévères et les plus malveillants. J’inoculerai en même temps des animaux témoins, des Veaux de préférence, si cela m’est possible.

Je dois dire que l’étude de la question, aussi bien que celle de la bibliographie, a totalement transformé mes appréciations antérieures sur le Professeur Koch et l'esprit qui a présidé à la rédaction de sa communication. D’une façon générale, je professe un immense mépris pour les insinuations; toute accusation, grave ou légère, doit être faite bien en face, les yeux dans les yeux, reposer sur des preuves ou sur des documents. La plus élémentaire démonstration, en cette matière délicate, ne peut reposer que sur une étude complète, à la fois de la question actuelle et de toute la bibliographie. Ceux que cette question intéresse la trouveront très longuement exposée dans mon livre : « Le Professeur Koch et le péril de la tuberculose bovine » qui paraîtra dans quelques semaines, après que mon inoculation sera devenue un fait accompli.

Voici les seules considérations que, pour le moment, je

juge utile de publier clans votre Journal, que je neveux pas transformer en un terrain de polémiques; et jevous remercie, mon cher confrère et ami, de m’avoir donné l’occasion de le faire dans vos excellents A rchives de Parasitologie, que vous dirigez avec une si haute distinction. Je vous remercie également, d’avoir accueilli dans vos Archives, cette partie de mon livre, qui se rapporte à l’étude delà tuberculose bovine et humaine, chez les Grecs et chez les Juifs.

Votre bien dévoué,

Paul Garnault.

La contagion de la tuberculose bovine

(Le Temps du 18 décembre 1901)

Monsieur le directeur du Temps,

Je pense qu’il y a quelque intérêt pour le public à connaître immédiatement les faits que je relève dans le Lokal Anzeiger, de Berlin, n° 583, vendredi 13 décembre 1901. Je traduis textuellement la communication du journal allemand.

Deux garçons employés à l’abattoir central de Berlin ont été infectés par la transmission de la tuberculose bovine. Ces deux garçons, nommés Stentzel et Greischat, ôtaient employés dans les cuisines dépendant de l’abattoir du bétail. Dans cet établissement, on manipule les cadavres des bœufs légèrement tuberculeux ; les parties fortement atteintes de tuber-

Iculose y sont détruites, le reste de la viande est stérilisé, et> de cette manière, rendu susceptible d’être consommé. Chez les deux ouvriers que nous avons nommés, qui sont employés ensemble, dans la même cuisine, l’examen médical a établi l’existence du lupus, c’est-à-dire de la tuberculose de la peau, sur leurs mains. D’après l’opinion des gens compétents, l’infection de ces employés doit être considérée comme une conséquence du genre de travail auquel ils se livraient. Ce cas

est aussi frappant que significatif — nous disent les médecins — pour la solution d’une question qui, de nouveau, préoccupe d’une façon extrêmement vive l’intérêt public. Comme on le sait, le professeur Koch, au cours de cette année, a fait au Congrès de la tuberculose, à Londres, une communication sensationnelle. D’après lui, et contrairement à l’opinion générale, ses expériences sur la tuberculose du bœuf (Perlsuchf, pommelière) lui auraient montré que la tuberculose du bœuf et la tuberculose humaine sont deux maladies différentes ; que jamais, ou tout au moins d’une façon extrêmement rare, l’homme ne saurait contracter la tuberculose du bœuf. S’il en était ainsi, la plupart des mesures hygiéniques de précaution, la coction du lait, par exemple, deviendraient complètement inutiles. De divers côtés, la communication de Kocn a été attaquée; mais l’argument le plus convaincant serait fourni par ce malheureux événement, si, réellement, la contamination des deux garçons bouchers s’est produite de la manière indiquée. Dans ce cas, le fait en question aurait la valeur démonstrative d’une expérience scientifique.

A cet article, j’ajouterai quelques réflexions :

Koch n’a pas dit que l’homme pouvait être contaminé exceptionnellement par la tuberculose bovine, il a dit que le fait ne pouvait se produire plus fréquemment que la tuberculose héréditaire, qui, on le sait aujourd’hui, peut-être considérée comme pratiquement nulle. En effet Rang, ne l’a constatée que dans 0,33 p. 100 des cas.

Les cas que nous venons de citer n’apprendront rien de neuf à ceux qui sont vraiment au courant de la question. M. Koch savait très bien, lorsqu’il a fait sa communication à Londres, que ses résultats s’expliquent, non par la dualité des deux tuberculoses, humaine et bovine, mais d’une toute autre manière. Ils s’expliquent, en réalité, par l’atténuation de la tuberculose humaine pour le bœuf ; tandis que la tuberculose bovine, aussi virulente que la tuberculose humaine pour divers animaux, plus virulente encore pour d'autres.

est, selon des vraisemblances logiques équivalant à une certitude, plus virulente pour l’homme même, que la tuberculose humaine. M. Kocii sait fort bien, et savait fort bien, lorsqu’il a fait sa communication, que tout homme, si robuste et si réfractaire soit-il, qui s’inoculera sous la peau quelques dixièmes de centimètre cube d’une culture de tuberculose bovine, mourra dans un délai probable maximum de huit à douze semaines. Et c’est parce que M. Kocii est parfaitement pénétré de cette notion, qu’il m’a détourné, lors de mon voyage à Berlin, d’une inoculation qui, d’après lui, restera certainement infructueuse, d’après moi, donnera certainement la mort. Je suis absolument certain que M. Kocii ne pratiquera pas cette inoculation sur lui-même, quoiqu’il professe qu’il n’y ait en cette inoculation aucun danger ; mais il affirme cela de la même façon qu’il affirme, dans sa communication, que Chauveau, que Repp, etc. , sont arrivés à des conclusions semblables aux siennes, c’est-à-dire en soutenant le contraire de ce qu’il sait être la vérité.

Comme l’écrivait un auteur américain, il y a déjà deux ans, il ne reste plus d’autres expériences à faire que l’expérience sur l’homme ; et, quant à moi, je suis absolument convaincu que cette expérience entraînera nécessairement la mort de celui qui la tentera. Voilà pourquoi M. Kocii ne la fera pas.

Dans quelques semaines, paraîtra la première partie du livre que je consacre à l’exposition d’abord de ce curieux problème, puis à la discussion et à la critique de l’énorme bibliographie qui s’y rapporte. Je veux signaler seulement ici un des faits suggestifs que j’ai rencontrés sur mon chemin.

Les tendances officielles actuelles se manifestaient déjà, à Berlin, en 1875, par la falsification de procès-verbaux contenant les conclusions sévères de Gerlacii contre les complaisants vétérinaires allemands réunis en congrès à Berlin. Gerlach, directeur de l’Institut vétérinaire de Berlin, après avoir dirigé celui de Hanovre, était pourtant un homme

officiel ; mais ce fonctionnaire prussien, qui avait le respect de sa conscience de savant, n’avait pas consenti à se laisser embrigader comme un grenadier de Postdam. Il mourut abreuvé d’amertumes, et Wirchow, en bon national-libéral, accepta docilement, de 1876 à 1880, le rôle peu honorable de détruire l’effet produit par les expériences démonstratives de Gerlach.

Les agrariens allemands, qui redoutent depuis trente ans les mesures qu’il l'audra bien prendre un jour pour détruire la tuberculose bovine, ont trouvé en Koch un savant plus complaisant que Gerlach.

Mais, malgré la nouvelle intervention, si inattendue, de Virchow, pour empêcher la défaite de son vieil ennemi Kocu de se transformer en déroute, la vérité se fera jour. C’est en vain que Virchow aura essayé, pour troubler les esprits, de superposer son antique dualisme anatomo-pathologique mystique, qui, suivant l’opinion même du professeur Chauveau, aura tant contribué à retarder l’évolution de nos connaissances sur la tuberculose, au dualisme bactériologique de Kocii. Dans un très bref délai la question sera résolue. Je doute que cette solution constitue pour Kocii un triomphe beaucoup plus éclatant que la chute misérable de cette tuberculine, qui devait d’abord guérir tous les tuberculeux, puis tous les tuberculeux, à la première période, et n’a jamais eu d’autre résultat que de hâter la fin des naïfs trop confiants.

Dr Garnault.

(Le Temps du 19 décembre 1901)

Monsieur le directeur.

Je vous serais obligé de vouloir bien publier la note suivante, qui m’arrive d’Allemagne :

« La direction ou l’administration du « Viehhof » (abattoir du gros bétail) a confirmé, le lendemain, la note parue veu-

dredi dans le Lokalcinzeiger. Elle considère l’inoculation des deux garçons boucliers comme vraisemblable et ajoute que chaque jour ils avaient à manipuler des viandes provenant des animaux présentant les atteintes les plus graves de tuberculose i. »

Cette note m’est transmise par l’une des plus hautes autorités scientifiques allemandes en la matière. Non seulement ce savant ne partage aucune des manières de voir professées à Londres par Koch, mais je crois pouvoir dire qu’il en est ainsi de l'immense majorité des savants allemands, de ceux

Iau moins qui ne se sont pas trop avancés autrefois, à la suite de Koch, dans la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine.

Dr Garnault.

Si l’histoire complète de ces événements, reconstituée avec les documents qui précèdent, n’avait déjà été réunie et publiée par M. le professeur Blanchard, dans ses Archives de Parasitologie , je n’aurais peut-être pas pris le soin de les rassembler. Puisque la chose est déjà faite, j’estime qu’il n’est pas mauvais de présenter au lecteur, si embarrassé de se faire une opinion, tant sur le fond même des choses, que sur la question de la probité et la moralité de Koch, un récit, que je pourrais appeler Y histoire de mes variations. On y trouvera une preuve des difficultés que l’on peut rencontrer, même en s’entourant de tous les documents et de toutes les garanties, à se faire une opinion

1 J'ai donné ailleurs, p. 928, des nouvelles de ces deux ouvriers, provenant d’une communication autorisée. A la lin de mai, l'un deux peut être considéré comme gucri ; l’autre, au contraire, voit son état empirer. »

exacte et définitive. Je désire simplement ajouter, à ces documents, suffisamment éloquents par eux-mêmes, quelques mots de commentaire.

J’ai écrit à Koch la lettre par laquelle je m’offrais à lui, sans réserve, sous l’influence de dispositions mentales dont on peut trouver l’explication dans ma lettre au professeur Blanchard, datée du 8 novembre 1901 .

Je ne veux pas revenir aujourd’hui sur tous ces détails, qui ne présentent plus qu’un intérêt rétrospectif et personnel assez faible. J’insisterai seulement sur le point suivant.

La correspondance du Matin, dont je reprends, pomma part, presque toutes les accusations, dont j’ai déjà parlé page 171, et dont je reproduis ici le texte 1 , mé-

1 Malin du 25 juillet 1902.

Dessous politiques d’une communication.

Londres, 24 juillet. — De noire correspondanl particulier. — Dans la séance de mardi, du Congrès de la tuberculose, le professeur Kocii avait prétendu que ses recherches l’avaient amené à cette conclusion que la tuberculose humaine et bovine n’étaient pas les mêmes. Celte déclaration inattendue avait stupéfié tous les savants présents, tels Lister, Nocard, etc..., et c'est assez vertement que le délégué français, M. Nocard. répliqua, pour démontrer d’une façon péremptoire, que les affirmations du D1 Kocii étaient radicalement erronnécs.

Aujourd’hui, on s’est naturellement entretenu, hors séance, du curieux incident de la veille, et un médecin allemand a donné à l’un des membres du Congrès la clef de l'énigme. Il paraît que les agrariens allemands font une campagne désespérée pour empêcher l’application, au bétail allemand, des lois prophylactiques contre la tuberculose. Or, on sait tous les ménagements (pie l’empereur d'Allemagne garde envers les agrariens, et ce sérail, paraît-il, par ordre, que le professeur Ivoch aurait fait su communication, aussi sensationnelle qu’inexacte.

rite quelques nouveaux commentaires. Il ne s’agit pas ici d’un vague écho, rapporté dans une feuille obscure, par un folliculaire en mal de sensationnelles informations. Cette lettre figure dans un des plus grands journaux français et cette information lui fut adressée par son propre directeur, M. Buneau-Varilla. J’en ai reçu l’affirmation, de sa propre bouche, et devant

(témoin. Or, qui pourrait supposer que le directeur du Matin ait trouvé, soit dans son imagination person-

Inelle, soit dans ses manières particulières de penser sur les rapports de la Perlsucht — dont il n’avait cer-

Stainement jamais entendu parler avant le Congrès de Londres — et de la tuberculose humaine, les causes premières d’une telle attitude. Si le directeur du Matin s’est exprimé de la sorte, c’est parce qu’il s’est fait l’écho d’un bruit qui aurait été répandu et qui l’était en effet — j’en ai obtenu, par la suite, de nombreuses confirmations — , parmi tous les membres du Congrès. Et maintenant, que ce journaliste ait tenu à donner, en son journal, la primeur d’une information sensationnelle, le fait est évidemment trop vraisemblable, pour ; que l’on puisse songer à le contester; mais qu’il se soit fait l’écho d’accusations aussi formidables, sans s’être dûment renseigné, c’est ce qui doit paraître à tous absolument dénué de probabilité.

Or, M. Buneau-Varilla tenait, à Londres, à sa disposition, la source la meilleure d’information sur ces matières qu’il pût désirer, en la personne de son illustre ami, M. le professeur Brouardel, l’ex-doyen de la Faculté de médecine de Paris. Ce savant représen-

tait naturellement pour lui la personnalité la plus sûre à laquelle il pût s’adresser, pour savoir, de façon exacte, sur ce cas, quelle attitude il devait prendre, et ce qu’il convenait de publier : quid deceat quid non , comme l’on dit dans le Monde ou l'on s'ennuie.

M. Brouardel, bien qu’entré d’emblée et si facilement dans cette Académie des Sciences, qui mit sa coquetterie à repousser autrefois des hommes tels que Darwin et, tout récemment encore, ELeckel, n’est certes pas un très grand savant. Je ne lui apprendrai rien, je pense, par cette affirmation ; mais il possède, au plus haut degré, une qualité que tout le monde s’entend à lui reconnaître, c’est un rusé matois. Son intervention avec Charcot, à propos des accidents diabétiques si particuliers présentés par Cornélius Herz, domine toute sa carrière, caractérise sa personnalité et imprimera à sa mémoire la juste marque qui lui convient. Si l’intervention de Larrey qui, à l’Académie de médecine, renfonça littéralement les paroles dans la gorge de notre ex-doyen, lorsqu’il exprimait ses impressions médicales si originales, sur les particularités, en effet, singulières, que peut présenter le diabète à Bournmouth, ou bien chez les panamistes de marque, l’a empêché de s’édifier, sur le cas Cornélius Herz, une gloire médicale incontestée, au moins, M. Brouardel parait-il avoir tiré de cette consultation mémorable, de grands avantages, la haute estime de ses contemporains et l’entrée sans coup férir à l’Institut qui, sans cela, lui eut été probablement difficile.

Quoi qu’il en soit, M. Brouardel est sorti du Panama

avec une réputation bien méritée et bien établie d’habile homme, qu’il possédait déjà, d’ailleurs, avant d’y entrer; mais qui s’est trouvée, de ce fait, singulièrement, et d’ailleurs très justement accrue. M. Buneau-Varilla n’est pas, lui non plus, sorti de la même affaire, qui ne fut pas un désastre pour tout le monde, avec la réputation d’un homme malheureux ni maladroit; et l’on comprend que ces circonstances aient établi, entre ces deux hommes, un lien d’estime et d’amitié réciproques, comparable à celui qui relie pour la vie deux compagnons, échappés par un même effort, à un même naufrage. En facilitant à M. Brouardel la lucrative accession des grandes compagnies américaines d’assurance sur la vie, M. Buneau-Varilla s’est créé à l’amitié du grand homme des titres plus sérieux encore, si c’est possible. On voit donc que les relations unissant ces deux éminents Français qui, par hasard, se trouvaient l’un et l’autre réunis à Londres, sont de nature assez intime.

Qui pourrait admettre que M. Brouardel ait pu laisser son ami Buneau-Varilla s’engager maladroitement, et à la légère, dans une telle voie. 11 faut donc que cette lettre du Matin ait représenté, de façon bien manifeste et bien notoire, l’opinion des membres du Congrès, pour que M. Brouardel qui, tout semble le faire supposer, l’a inspirée, n’ait pas au moins détourné M. Buneau-Varilla de cette publication. M. Brouardel, | en un mot, est un homme trop fin, trop avisé, pour i n’avoir pas senti, autrefois, il y a près de douze ans, » que la communication de Virchow (en janvier 1901 ),

marquait le moment précis où la foi en la tuberculine, lancée trois mois auparavant par Koch, cessait d’être une illusion scientifique possible et défendable ; et, comme le coffre-fort de Mme Humbert, dans lequel il n’y avait rien, absolument rien, méritait d’être dorénavant classée parmi les pures escroqueries. Gomme on connaît ses saints, on les honore ; et M. Broüardel, avec les qualités de fin discernement dont il fit preuve, lors des affaires panamistes — dont l’analogie avec celles de la tuberculine est assez frappante — , n’a pas eu à se donner beaucoup de mal pour juger, du premier coup d’œil, la valeur morale de la communication de Kocii, sur la question de la tuberculose bovine.

Que M. Broüardel ait réfléchi depuis; qu’il ait mieux compris que l’honneur du corps professoral semblait engagé ; qu’il était bon, pour la gloire des officiels, en tous pays, que la forfaiture d’un de leurs confrères ne fût pas dévoilée : cette impression se dégage de la lecture de l’interview du Temps. Je la lus, il m’en souvient, au moment même de partir pour mon pèlerinage à Berlin ; et j’éprouvai, il m’en souvient aussi, quelque amertume, en constatant la façon dont le pèlerin de Bournmouth s’exprimait sur mon cas. Il n’importe; et la plus simple réflexion aurait dû me montrer ce que j’ai reconnu depuis, que les choses ne faisaient en cela que suivre le cours de leur évolution normale.

Dans un article sur la « Tuberculose et les Congrès » le Dr Lutaud — dont j’ai cité le nom à propos du traitement pastorien de la rage — , un des rares médecins qui, à l’heure actuelle, osent penser et surtout

écrire à peu près librement, a dit : « La crainte de voir l’inanité de leurs théories démontrée par l’évidence des faits, est du reste la seule cause qui a empêché ces illustres savants d’accepter les propositions des nombreux médecins qui ont offert leurs personnes à l’inoculation de la tuberculose1». Gela est parfaitement exact; et, dans ma naïveté, je ne m’en doutais guère, en partant pour Berlin. Mais, qu’on relise l’interview de M. Broüardel, qu’on relise toutes les citations de Repp et des autres auteurs, que j’ai faites au cours de ce livre, et d’après lesquelles, des hommes connaissant bien la question, affirment que, non seulement l’inoculation à l’homme est utile, mais qu’elle est même absolument nécessaire, pour résoudre les éléments essentiels du problème, et on verra ce que l’on doit penser. On pensera que, comme dans la question de la tuberculine, l’attitude de M. Koch, dans la question de la tuberculose bovine, fut celle d’un triste comédien. En présence de la possibilité de mon inoculation imminente, qui, personne n’en doutait, M. Broüardel moins que tout autre, devait brusquement et brutalement démasquer les batteries de Koch et révéler son imposture, ceux-là mêmes, qui, au début, cédant à une impulsion peut-être généreuse , mais qu’ils n’ont pas tardé à trouver inconsidérée, avaient été portés à dénoncer Koch, ont pensé, qu’après tant d’autres scandales, de

1 Journal de médecine de Paris , lor septembre 1901. — Je pense que le Dr Lutaud. fait erreur, je n’ai pas entendu dire, ni lu nulle part, qu’aucun autre médecin que moi se soit offert à Koch. Ceci, dit simplement pour rétablir ce que je crois être la vérité.

complaisances et de forfaitures, si la robe professorale venait encore à recevoir une telle éclaboussure, il en adviendrait, pour toute la corporation ce qu’il advient aujourd’hui, sous l'influence des révélations de l’affaire Humbert, de la corporation toute entière des juges, de celle des avocats et de celle des notaires.

Je ne surmonterai pas l’impression profonde de dégoût que me fait remonter au cerveau et aux lèvres, maintenant que j’ai tout compris, le seul souvenir de ma conversation avec le professeur Koch; je me bornerai à relater un épisode assez amusant, parmi ceux qui se passèrent en cette fin d’août. Entre les nombreux journalistes qui vinrent, après la publication de ma lettre, me demander quelques renseignements, se trouvait un petit homme, visqueux et insinuant, humble et servile, correspondant à Paris du Lokal Anzeiger, de Berlin. Il me prit une longue interview, me demanda mon portrait pour son journal, qui lui avait donné toutes ces instructions par télégramme ; et m’annonça qu’il m’enverrait la feuille de Berlin, dans laquelle se trouverait reproduite cette interview. Lorsque le Lokal Anzeiger alla s’informer près de Koch, de l’accueil qui serait fait à mon offre, il s’aperçut bien vite de la gaffe qu’il avait commise. Koch, lui, n’avait pas eu besoin de longues réflexions pour se rendre compte, que si je me faisais inoculer c’était, pour moi, sinon la mort, au moins l’infection certaine ; pour lui, la certitude que son imposture serait immédiatement mise à jour, et que l’on se demanderait pourquoi il n’avait pas, le premier, subi cette inoculation. Celui que le

ministre d’état von Gossler appelait le plus grand enfant de l’Allemagne, le récipiendaire de la Harben Medcil, le grand bienfaiteur de l’humanité, se trouvait, de mon fait, en très fâcheuse posture; et il dut en témoigner, de

! façon suffisamment nette et éloquente, au rédacteur du naïf Lokal Anzeiger, qui avait cru, au début, voir en mon offre une nouvelle occasion de glorification pour Koch. Le Lokal Anzeiger, ne plublia plus rien du tout à mon sujet; et son correspondant parisien, enfin éclairé, ne me traita plus, comme précédemment, d 'admirable maître.

Il me témoigna, à mon grand contentement, de façon nette, son dépit ; et me donna le plaisir de ne plus subir son visqueux contact.

Lorsque j’écrivis au professeur Blanchard ma lettre, datée du 8 novembre, j’étais décidé à m’inoculer avec des cultures provenant de la Perlsucht, que j’avais fait préparer. À la suite de la publication des cas de contamination des ouvriers de l’abattoir de Berlin, et aussi sous rinfluencedel’argumentationduprofesseurRiCHET, qui me détournait de l’inoculation, je renonçai à cette expérience. Mais, au bout de quelques semaines, je me rendis de nouveau compte qu’elle était bien plus nécessaire encore que je ne l’avais cru, etje me décidai, pour les raison indiquées en mon « avertissement », à m’inoculer la tuberculose bovine, de la façon décrite au début de cet ouvrage.

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