‹ Le professeur Paul LorainChapitre 1 sur 2 · Le professeur Paul Lorain · texte numérisé non relu

Le professeur Paul Lorain

» Nous voici réunis pour rendre les derniers devoirs à l’urt des plus jeunes parmi nos collègues, à notre ami le professeur Lorain, qu’une mort inopinée vient de foudroyer à l’âge de quarante-huit ans.

» Quel terrible événement ! Quelle affreuse douleur pour les siens, pour ses amis ! Quelle perte cruelle pour les hôpitaux et pour la Faculté de médecine!

» Sous le coup d’une violente émotion, je ne me sens pas la force de retracer la vie de travail, de luttes, de succès de notre cher collègue. Et cependant je ne puis me dispenser d’en dire quelques mots, afin de montrer de quelle profondeur est le vide que la mort vient de creuser au milieu de nous.

» Né en 1827 à Paris, Paul-Joseph Lorain fit ses premières études médicales à Lyon en!8/i6. Bientôt après, en 1848, de

retour à Paris, il aborde les concours de l’administration des hôpitaux. Nommé d’abord externe cette année-là, puis interne en 1850, il devient médecin des hôpitaux en 1861. L’année précédente (1860), il avait été nommé agrégé de la Faculté à la suite d’un brillant concours. Et enfin, sur la présentation de la Faculté, il est nommé professeur d’histoire de la médecine en 1872.

» Daremberg, cet homme savant qui avait occupé le premier la chaire de l’histoire de la médecine, n’avait pas eu le temps de fonder l’enseignement qu’il inaugurait à la Faculté. Ce que la maladie n’avait pas permis à Daremberg, notre collègue Lorain réussit à le faire, au delà même de nos espérances, grâce à ses remarquables qualités professorales.

» L’étendue et la solidité de ses connaissances scientifiques, la facilité et la distinction de son langage, la finesse de ses aperçus et les vives saillies de son esprit lui attiraient un grand nombre d’auditeurs. Mais son succès avait d’autres éléments. Clinicien consommé, rompu à toutes les méthodes actuelles d’examen des malades, il pouvait mieux que personne établir une comparaison instructive entre la médecine moderne et celle des temps passés. En outre, sachant les principales langues étrangères, il pouvait faire assister ses auditeurs au mouvement scientifique si considérable qui se produit dans toutes les régions du monde savant. Il pouvait donc montrer le point précis où s’étaient arrêtées, sur telle ou telle question, les recherches les plus récentes, soit en France, soit à Fétranger ; il pouvait indiquer les voies à suivre et les moyens à mettre en usage pour tenter d’aller plus loin. Il inspirait ainsi le goût et le désir du travail, et c’était là un des attraits principaux de son enseignement.

» Esprit actif, chercheur et original, doué d’une brillante imagination qu’il semblait s’appliquer sans cesse à dompter, il s’était pris d’une véritable passion pour les applications des sciences physiques, chimiques et physiologiques à la pathologie. 11 prônait constamment, soit dans ses propres écrits, soit dans ceux dont il donnait si libéralement l’idée à ses élèves, l’importance de toutes ces applications, et il est un des médecins qui ont le plus contribué à introduire dans les

recherches cliniques l’emploi de la balance, de l’analyse chimique, de la thermométrie, de la sphygmographie et de la cardiographie, Ses ouvrages sur le choléra (1868) et sur le pouls et ses variations dans les maladies (1870) , resteront comme des modèles parmi les travaux qu’a fait naître l’introduction des sciences exactes dans le domaine de la médecine pratique. De même ses recherches sur la fièvre puerpérale chez la femme , le fœtus et le nouveau-né , sur le rhumatisme génital ', sur le féminilisme dans les maladies de poitrine , etc., transmettront à la postérité une haute idée de son sens clinique. De môme encore les éditions qu’il a publiées du Guide du médecin praticien , de Yalleix, donneront la mesure de sa vaste érudition.

» Ce n’est pas seulement à la Faculté de médecine, dans son cours, dans les examens, que l’on a pu apprécier le charme de sa parole et la netteté de son jugement. Pendant une dizaine d’années, de 1858 à 1866, M. Lorain a été médecin légiste. Appelé souvent, en cette qualité, à prendre la parole devant les magistrats habitués à entendre les plus célèbres avocats, il a rempli avec éclat les redoutables fonctions dont il était chargé.

» La Faculté perd en lui un des hommes qui l’aimaient le plus sincèrement. Il désirait ardemment voir se réaliser les perfectionnements de tout genre qu’elle réclame depuis si longtemps. Plusieurs des publications de notre collègue, et ce ne sont pas celles qui lui ont demandé le moins de travail, ont été consacrées à mettre en lumière les efforts faits par les gouvernements, à l’étranger, pour élever aussi haut que possible le niveau des études médicales. Il adjurait ceux qui ont en mains les destinées de notre pays de réformer sur divers points l’enseignement de la médecine, pour que nous ne fussions pas condamnés à rester définitivement en arrière des autres nations. Son patriotisme ardent voulait que nous fissions tous les préparatifs nécessaires pour pouvoir entrer, avec des chances de succès, en lutte scientifique contre nos laborieux voisins. Et, récemment, lorsque la liberté de l’enseignement supérieur a été décrétée, M. Lorain était au nombre de ceux qui s’affligeaient le plus de voir se prolonger

le statu quo dans la Faculté de médecine : il craignait encore que, meme ici, la concurrence contre l’enseignement libre nous trouvât désarmés.

» Ï1 était profondément universitaire. Et comment ne l’eûtil pas été? Fils d’un père quia laissé les plus honorables souvenirs dans l’Université, et qui, après avoir été professeur de rhétorique à Paris, avait été proviseur du lycée Saint-Louis, puis recteur de l’Académie de Lyon; beau-frère d’un professeur du collège Rollin; beau-frère aussi d’un historien et littérateur éminent qui fut longtemps professeur au lycée Bonaparte, et qui est maintenant membre de l’Académie française, il avait appris dans sa famille à révérer cette noble Université de France, et il espérait îa voir sortir de toutes les luttes, triomphante et plus forte que jamais.

» Hélas ! Il n’assistera pas à ce triomphe, sur lequel nous comptons aussi, 11 ne verra pas se réaliser à la Faculté de médecine toutes les améliorations dont il avait tant de fois prouvé l’urgente nécessité.

« Ce n’est pas seulement le judicieux savant, le médecin habile, le professeur éloquent que nous avons à regretter : la mort nous sépare de l’un des hommes les meilleurs qui aient jamais existé. Affectueux, dévoué, sûr, esclave du devoir, modeste, ayant en horreur tous les charlatanismes, médicaux et autres, on peut dire que tous ceux qui sont entrés en relation avec notre collègue ont éprouvé pour lui des sentiments d’amitié. Il aimait sincèrement les élèves et ils ont pu apprécier son inépuisable bienveillance, soit à l’hôpital, soit à la Faculté : il était toujours prêt à aller prodiguer ses soins à ceux d’entre eux que la maladie retenait dans leur chambre. Aussi ces jeunes gens avaient-ils pour lui la plus vive affection. Partout on le retrouvait le même : sensible et bon. Les malades de son service, à l’hôpital de la Pitié, le chérissaient.

» Que dire de plus ? M. Lorain était le désintéressement même, et son temps, hors de l’hôpital, appartenait encore largement à la médecine gratuite. Il venait donner des soins à l’enfant d’une famille peu aisée, dans un quartier lointain, lorsque la mort l’a frappé dans la chambre même où était

couché le petit malade. Un peu souffrant au moment où l’on était venu le trouver, il sentait qu’il n’était pas prudent de sortir ; mais l'idée qu'il y avait là de pauvres gens dont l’enfant était peut-être gravement atteint, et qui avaient compté sur lui, l’emporte sur toutes les considérations personnelles. Il se rendit donc à l’appel des parents, et son dévouement lui coûta la vie/ Il est impossible de ne pas rappeler que son oncle, le docteur Gillette, il y a plusieurs années, fut atteint d’angine diphthéritique en ramenant à Paris, dans une voiture fermée, un enfant affecté du croup, et qu’il fut emporté par cette maladie. Lorain suivait donc encore ici, pour ainsi dire, une tradition de famille, et, comme son oncle, il est mort victime de son généreux dévouement.

» Adieu, cher collègue et ami! Homme savant ! Homme de bien ! Votre nom ne périra pas. »

Page 1