NOTICE BIOGRAPHIQUE
Par M. P. Brouardel
La brutalité du coup qui a frappé le professeur Paul Lorain a profondément atteint tous ceux qui le connaissaient et l’aimaient. Sa mort a été un deuil public, ceux qui lui ont rendu hier les derniers honneurs savent que celte expression n’a rien d’exagéré. Lorsqu’un homme comme Lorain, jeune encore, dans la pleine possession de ses forces et de son talent, entouré de l’amitié de ses collègues, de la vénération de ses élèves, vient à disparaître subitement, il semble qu’il s’est fait soudain un immense vide. La place inoccupée vous fait mieux apprécier le rang que tenait dans la science et dans votre amitié celui que l’on vient de perdre.
Nous voudrions, malgré une douleur que l’on pardonnera au plus ancien des élèves de Lorain, essayer d’esquisser dès aujourd’hui les principaux traits du caractère de celui qui pour nous fut un maître et qui pour tous était, il y a quelques jours encore, l’espoir et l’honneur du corps médical.
Paul Lorain appartenait à l’Université de France par sa naissance, parles alliances de sa famille, par ses amitiés. Son père, proviseur du lycée Saint-Louis, recteur de l’Académie de Lyon, avait pris une large part à la préparation de la loi de M. Guizot sur l’enseignement primaire (1833). Ses beauxfrères étaient M. Camille Rousset, de l’Académie française, M. Wilhelm Rinn, professeur au collège Rollin; ses amis, ceux qui en petit nombre étaient reçus dans son inti-
aiité, étaient presque tous des universitaires. Ce commerce journalier, qu’il a entretenu depuis sa naissance jusqu’au terme de sa carrière avec les membres du corps enseignant, avait donné à son esprit des habitudes de rectitude et d’honnéteté qui furent les traits dominants de son caractère. 11 y puisa ce double amour du bien et de la science qui se partagèrent sa vie.
Mais si le milieu dans lequel il était né avait développé certaines de ses qualités, Lorain a toujours eu une personnalité si nette, si accentuée, que dès le collège elle avait été remarquée. Ses camarades tenaient à son amitié et redoutaient d’exciter sa verve railleuse. Nous en avons connu plusieurs, tous avaient conservé des jeunes années de leur condisciple le même souvenir : profonde amitié mêlée d’un peu de crainte. Cet ascendant qu’il prenait sur ses émules naissait de ses facultés supérieures, et c’est sans envie, sans fatigue qu’on le subissait.
Sorti du collège, étudiant, docteur, concurrent pour les hôpitaux ou pour l’agrégation, nous le trouvons entouré des mêmes sympathies. Ses succès n’étonnèrent personne, on s’étonnait plutôt qu’ils n’eussent pas été plus rapides et plus saillants.
Pendant toute cette période de luttes, de concours, Lorain sut triompher sans se faire d’ennemis, et lorsqu’il prit sa place au milieu de ses collègues, il y acquit, naturellement, sans effort, l’autorité qui s’impose par le talent et la modestie.
L’œuvre scientifique de Lorain est l’homme lui-même; elle est inspirée par son amour du bien et de la science. Interne à la Maternité il est indigné de l’immense mortalité qui frappe l’accouchée, et le nouveau-né. 11 en fait le sujet de sa thèse inaugurale (1855), il démontre que ce ne sont pas les mères qui seules vont prendre dans les salles d’accoucher ment le germe de la mort, mais que les enfants eux aussi sont atteints par l’infection. Doué d’une imagination vive, il résume son sujet dans une formule énergique, et il intitule son mémoire : La fièvre puerpérale chez la femme , le fœtus et le nouveau-né. . „ r
f-ette thèse est une œuvre de puissante synthèse, et cette
manière d’envisager l’état puerpéral, d’en étendre les limites* et d’unir la mère et l’enfant jusque dans leurs activités morbides est di ;ne d’un disciple d’Hippocrate et restera une des idées modernes de pathologie generale les plus fécondes. Malgré le talent avec lequel elle est exposée, cette doctrine suscita de nombreuses contradictions ; toutes les objections ne sont pas encore résolues, mais si l’interprétation reste douteuse, le fait de la mortalité n’a pu malheureusement être contesté et Lorain a le mérite d’avoir de nouveau appelé l’attention des médecins sur une des plaies les plus cruelles de l’histoire hospitalière. 11 n’abandonna jamais ce sujet d’études, et il y a deux ans encore, dans le sein de la société des hôpitaux, il appuya de l’autorité de sa parole ceux de ses collègues qui poursuivaient la destruction des grandes maternités.
Attaché comme médecin légiste aux tribunaux de Paris, il exerça ces fonctions de 1836 à 1866 avec un talent et une loyauté qiie n'ont oubliés, ni les membres dés tribunaux, ni les avocats, qui furent les juges et les témoins de l’expert! Il avait recueilli dans ce contact avec les criminels une foule de matériaux et de documents qui resteront fatalement inédits, car il manque maintenant celui qui seul eût pu les coordonner et les vivifier. Les élèves en ont eu quelques aperçus : Lorain se plaisait à leur montrer comment tous ces criminels appartiennent, malgré leur variété apparente, à certains types bien définis, comment chez quelques-uns les actes sont régis par des lois qui sont du domaine de la pathologie.
Un exemple fera mieux saisir la philosophie de ces remarques. Lorain avait désigné sous le nom de féminisme ou infantilisme un arrêt de développement propre aux enfants des grandes villes. Vers douze ou quinze ans, leur évolution s’arrête, les organes génitaux sont atrophiés, le corps reste grêle, féminisé, leur intelligence si précoce, celle qui caractérise le gamin de Paris, ne donne plus aucun éclat, et ils restent incapables de pensées et d’actes virils. Leurs idées s’approprient pour une part à leurs aptitudes naturelles et, incapables d’être hommes, ils forment un noyau où se recrute une classe spéciale de criminels. Ce sujet a été ex-
posé en partie, dans sa thèse inaugurale, par un de ses élèves, le docteur Faneau, mort victime de nos discordes civiles.
En 1866, maître de diriger ses travaux dans le sens de ses aptitudes, Lorain renonça à la médecine légale et se consacra exclusivement à la clinique. Nous avons souvent entendu reprocher à notre maître d’ètre sceptique en thérapeutique. Il nous sera facile, en montrant à quel courant obéissait son esprit, de répondre à ce reproche que lui ont adressé ceux qui l’ont jugé sur les apparences. Sans doute, en présence de ces travaux qui semblaient souvent détruire plus qu’ils n’édifiaient, quelques esprits inquiets pouvaient redouter qu’il ne restât plus bientôt de l'art médical qu’un squelette. Lorain s’efforçait de faire sortir la médecine de l’empirisme, il n’acceptait pas volontiers les assertions traditionnelles ou modernes, il était difficile en fait de preuves, il les voulait palpables, évidentes. Cette détiance n’était pas chez lui l’elTot de l’éducation ou des déceptions, elle était innée; il avait le culte de la vérité, et savait mettre en lumière la différence de l’à peu près et du vrai. Aussi, à sa sortie de l’internat, poussé par l’esprit de recherche, il va étudier partout où il espère acquérir quelque notion nouvelle. Il s’inscrit parmi les élèves du laboratoire de M. Cl. Bernard et publie ses le^çons dans le Moniteur des hôpitaux (1855-56). Il apprend à se servir du microscope, sous la direction de M. Robin (1857). En un mot, il s’adresse à tous ceux qui interrogent la nature par des procédés nouveaux et qui tâchent ainsi de reculer les bornes de l’inconnu. On peut dire qu’avant d'ètre maître, avant d’avoir à diriger un service hospitalier et à faire l’éducation médicale des élèves, Lorain avait tenu cà être muni lui-même d’une éducation aussi complète que le comportait l’état de la science à cette époque.
Une fois en possession de tous ces moyens d’investigation, armé pour la lutte, Lorain donne à ses travaux la direction véritablement scientifique qu’il voulait leur imprimer. Il formule ses opinions dans une brochure sur la réforme des études médicales par les laboratoires (1868) et dans un article sur l’état de la médecine en Angleterre (1868), dont les
lecteurs de la Revue scientifique n’ont sans doute pas perdu le souvenir. Dans ces deux publications, il montre combien la France s’est isolée dans ses études, et sans témoigner pour les résultats obtenus en Allemagne un enthousiasme exagéré, il constate que par les recherches de laboratoire, par son outillage scientifique, « l’Allemagne a pris le pas sur la France; c’est là, dit-il, une vérité incontestable. Les Allemands ne laissent point à d’autres le soin de le proclamer et en cela ils n’imitent pas notre exemple, en ce sens que nous sommes portés à admirer les autres et à nous dénigrer
nous-mêmes . Pour moi, plus j’admire l’Allemagne, plus je
désire que la France se pique d’honneur et regagne le terrain qu’elle semble avoir perdu depuis quelques années (1868). »
Lorain n'a pas voulu laisser à d’autres le soin d'entrer dans cette voie. Il donne l’exemple, et la môme année il publie ses Études de médecine clinique et de physiologie pathologique sur le choléra. Toutes les recherches ont été faites à l’aide des méthodes et des procédés d’exactitude dont la science s’est enrichie : le thermomètre, le sphygmographe, la balance, le microscope, les analyses chimiques. Toujours la préoccupation de Lorain est de ne laisser rien à l’interprétation de l’auteur, de transformer les sensations en tracés qui, obtenus à l’aide d’instruments exacts, font à l’erreur une part aussi restreinte que possible. Nul plus que lui n’a réussi à faire prendre à la méthode graphique la place qu’elle mérite d’occuper dans les études médicales. Ces procédés, lents, minutieux, qui nécessitent des épreuves multiples, pénibles pour l’observateur, lui ont fourni des résultats dont nous devons rappeler les principaux. Le poids du cholérique ne diminue pas sensiblement pendant la période algide : malgré les vomissements et les déjections alvines si répétées, l’amaigrissement du malade n’est qu’une apparence. Le poids décroît au contraire pendant la période de réparation, alors que les évacuations ont cessé, mais à ce moment le malade urine abondamment et l’urée est excrétée en grande quantité. — Les cholériques, au début, ne sécrètent pas d’urine, ils sont anuriques, puis polyuriques et quelquefois diabétiques.
— La température des cholériques s’abaisse à la périphérie du corps, et non dans les parties profondes. Sur ce point Lorain propose une théorie nouvelle sur la répartition et la compensation de la chaleur animale. — La circulation est étudiée à l’aide du sphygmographe de Marey, de nombreuses planches marquent ses variations, et l’explication rationnelle de ses diverses formes s’en déduit naturellement. — Enfin Lorain propose quelques moyens thérapeutiques fondés sur l’expérience physiologique et rapporte un cas de guérison obtenu par l’injection d’eau dans les veines d’un cholérique, pour qui tout espoir était perdu.
Ces conclusions ne sont pas toutes absolument neuves, quelques-unes avaient déjà été entrevues ou indiquées par MM. Charcot, Gubler, Marey. Mais ce qui constitue l’œuvre de Lorain, c’est qu’il a soumis les points dont il a abordé l’étude à une analyse si minutieuse, si rigoureuse, qu’ils sont aujourd’hui à l’abri de toute critique.
Deux ans après, Lorain donnait ses Études cliniques faites avec l'aide de la méthode graphique et des appareils enregistreurs (Le pouls, Paris, 1870). Le rhythme, la forme du pouls, y sont représentés et analysés avec non moins de rigueur dans les maladies du cœur, dans les fièvres graves, les inflammations. Le dernier chapitre est consacré à la thérapeutique, principalement à l’étude de la digitale, et nous ne possédons sur l’emploi de ce médicament rien de plus précis au point de vue de l’action thérapeutique et de la médecine légale.
Faire que la médecine ne soit plus un art conjectural, tel est le but que Lorain a assigné à ses efforts, et il a réussi à donner à certains chapitres de médecine une précision scientifique. Il a développé cette idée dans une leçon insérée dans la Revue en 1870, et nul doute que nous ne devions le suivre dans cette voie si nous voulons enfin avoir une science positive. Il y a loin, on le voit, de ce doute philosophique au scepticisme reproché à notre maître.
Nous passons sur un grand nombre d’articles insérés dans les revues, les journaux, les dictionnaires, sur les communications faites aux sociétés anatomique, de biologie, mé-
dicale des hôpitaux, etc. Ce que nous voulions montrer, c’est que la caractéristique des œuvres de Lorain est la recherche de la précision, c’est qu’il ne tenait pour acquis que ce qui était devenu évident, incontestable. Ajoutons que la partie de ces recherches actuellement publiée représente une faible portion de l’immense travail dont il avait accumulé les matériaux. Désigné par l’auteur pour coordonner ceux qui n’ont pas encore vu le jour, nous acceptons cette mission et nous nous efforcerons d’arracher à l’oubli les travaux de uotre maître vénéré,
Ceux qui ont connu Lorain, qui suivaient ses visites à l’ho-. pital, qui allaient l’écouter et l’applaudir à l’amphithéâtre de l’École, ont tous été frappés d’un contraste étonnant entre ses écrits et sa parole. Dans les premiers rien n’est laissé à l’imprévu, tout est rigoureux, scientifique, et l’ouvrage doit à ses qualités mêmes un caractère un peu sévère. Lorsqu’il parlait au contraire, son imagination semblait se donner pleine carrière, son langage s’animait, se revêtait des plus vives couleurs. Doué d’une facilité d’élocution, d’une élégance de diction extrêmes, Lorain savait souligner par les expressions les plus heureuses les idées qu’il voulait faire pénétrer dans l’esprit de ses élèves. D’une haute stature, l’œil vif, pénétrant, la bouche fine et spirituelle, il dominait ses auditeurs et ne permettait pas à leur attention de se perdre, il les enchaînait par sa parole. A l’hôpital il semait à pleines mains les aperçus les plus divers, il pensait tout haut, et trouvait dans ses travaux antérieurs, dans son érudition, les éléments de la plus attrayante conversation. Toujours varié, séduisant, il revêtait chaque remarque de son originalité personnelle, il ne ressemblait à aucun de ses maîtres, il était lui-même, et ses observations portaient sa marque propre.
Appelé à quarante-cinq ans, en 1872, il y a trois ans seulement, à succéder à Daremberg dans la chaire d’histoire de la médecine, il avait su grouper autour de lui un auditoire charmé par cette parole à la fois familière et élevée. Daremberg, savant éminent, ayait cherché à reconstituer dans son cours la tradition médicale, en s’appuyant sur une interprétation rigoureuse des textes, et cette méthode, parfois un peu aride, avait
procuré plus de succès à l’helléniste qu’au professeur. Lorain suivit une autre voie, il fit revivre les médecins dont il rapportait les opinions dans le milieu où ils avaient vécu : c’étaient eux et leur temps avec les qualités et les défauts qu’ils devaient à leur époque et à eux-mêmes. Il entrait sans difficulté dans leur existence, dans leur pensée; familier avec l’histoire des sociétés qui les avaient vus naître, il en reconstituait le tableau avec une vérité et une facilité de peinture qui étaient réellement saisissantes. C’était là qu’on sentait la supériorité de cette intelligence qui se déployait sans effort et qui faisait aimer à la jeunesse cette histoire de notre art si pénible à posséder quand elle se présente avec la pesanteur et la solennité qui l’entourent d’ordinaire,
Après avoir conté, comme en causant, les travaux et les luttes de ses devanciers, Lorain passait sans transition à l’époque actuelle, montrait dans une exquisse rapide les progrès accomplis, et laissait entrevoir l’avenir.
Il procédait par tableaux et par anecdotes, et dégageait en quelques mots l’enseignement que comportait la vie qu’il venait d’étudier. Il insistait sur le côté moral de ces aperçus biographiques, et s’il aimait à s’étendre sur les côtés brillants de l’histoire de la médecine, s’il aimait à évoquer le souvenir des hommes qui avaient honoré notre profession, il frappait aussi et sans pitié les faux savants qui ont de tout temps encombré les voies de la science.
L’ambition de Lorain avait toujours été d’atteindre au professorat; le succès de ce si court enseignement montre combien cette ambition était légitime. Candidat ou professeur à la Faculté de médecine, il ne s’aveuglait pas sur les lacunes de l’enseignement officiel; nous avons déjà rappelé ses publications sur la médecine en Allemagne et en Angleterre ; il ne redoutait pas pour la Faculté la concurrence, il l’appelait au contraire et pensait qu’elle se retremperait dans la lutte, et qu’elle marcherait d’un pas plus vif dans la voie du progrès. Il prit une part importante aux discussions qui, dès la fin de l’empire, ont précédé la loi sur la liberté de l’enseignement supérieur. Il a publié, dans la Revue , plusieurs articles sur cette question, et il demandait surtout qu’on donnât aux
villes le droit de fonder des universités. C’était là, selon lui, qu’était le véritable avenir de l’enseignement supérieur. Mais son désir de réforme ne l’égarait pas ; il aimait trop cette Université qu’il avait appris à vénérer dans sa famille pour ne pas espérer que ce serait elle qui serait à la tête du mouvement; son patriotisme ardent lui faisait croire que ce serait elle aussi qui nous permettrait de lutter avec succès contre la concurrence des pays étrangers et contre celle qui se dresse à l’intérieur.
En médecine et dans les contacts de la vie journalière, Lorain était d’une extrême sensibilité. Tout ce qui était incorrect le blessait vivement. Doué d’une nature d’artiste, il avait les aspirations les plus nobles vers le beau et ne pardonnait ni aux hommes, ni aux partis les écarts inséparables de la lutte. D’un caractère gai et ouvert, il se repliait soudain sur lui-même dès qu’il découvrait une action basse ou une intention coupable ; l’impression n’était pas passagère, elle durait et le plongeait parfois pendant longtemps dans de profonds découragements. Nul en revanche n’avait de plus vifs, de plus brillants enthousiasmes ; dès qu’il voyait un effort généreux, il n’épargnait à son auteur ni les encouragements, ni l’appui de son influence. 11 aimait le progrès et s’attachait à ceux qui le cherchaient avec lui. Aussi les jeunes savants sentent la grande perte qu’ils ont faite : Lorain était pour eux un guide, un soutien; son esprit de justice l’emportait même sur ses affections les plus chères ; il était un de ceux dont on peut conquérir par le travail la bienveillance et la protection.
Les élèves à qui il prodiguait à l’hôpital les marques de sa bienveillance ne s’y sont pas trompés, et l’hommage qu’ils ont rendu à sa mémoire ne s’adressait pas seulement au professeur éloquent et savant, mais à l’homme dont ils avaient pu connaître l’inépuisable bonté.
Toute sa vie, Lorain a poursuivi le même but : apprendre et enseigner; nous venons de rappeler avec quel succès il l’avait atteint. Il nous reste à dire quel homme il était auprès des malades de la ville.
La profession médicale ne fut pas pour lui lucrative. Il
n’aimait pas l’argent et il n’a jamais cherché à recueillir que celui qui lui était indispensable pour vivre et suffire aux soins de ses travaux. Il dérobait à la clientèle le plus de temps qu’il pouvait pour le consacrer à ses études, et dès que l’existence était assurée il limitait ses devoirs professionnels, et priait les malades de s’adresser à de plus jeunes confrères. Il n’y a qu’une classe de clients qu’il n’a jamais rebutée, c’est celle qu’il traitait gratuitement: ceux-là ont toujours trouvé son càbinet ouvert et son dévouement à leur service. Sa mort en est un éclatant témoignage. Il était au milieu de ses livres, dimanche dernier, et avait recommandé qu’on ne le dérangeât pas. On vient le chercher pour l’enfant d’un pauvre ménage qui demeure aux environs de la Bastille : il craint qu’en son absence et à cause même de son défaut de fortune le malade ne reçoive pas les soins nécessaires. Il n’hésite pas à se rendre à cet appel. Frappé d’éblouissements en arrivant au cinquième étage, il demande à se coucher, prie qu’on envoie chercher madame Lorain, s’étend sur un pauvre lit, perd connaissance et succombe en une demi-heure , au mal qui l’étreint. Si une si triste mort avait besoin d’être entourée d’un nouvel éclat pour servir d’exemple à la jeunesse médicale, où trouverait-elle un plus beau modèle?
Dans cette foule énorme qui s’était empressée hier aux obsèques de Lorain, on voyait mêlés des savants, des artistes, des pauvres et presque tous les habitants du quartier de l’Odéon ; chacun racontait quelque trait de cette vie si bien remplie; cette cérémonie montre quel était l’homme qui venait de disparaître, et cette union des savants et des pauvres symbolise à merveille toute cette existence.
Lorain portait dans ses amitiés et dans sa vie journalière le même dévouement et le même désintéressement. L’un de ses plus chers amis, M. H. Sainte-Claire Deville, tient à ce que l’un de ces actes ne soit pas oublié. Pendant la Commune, Lorain avait eu à sa petite campagne d’Az^iy-le-Rideau des accidents d’étranglement intestinal. Rentré' à Paris trop prématurément, une péritonite partielle était survenue; Lorain ne sortait pas et n’avait pas encore osé s’exposer aux secousses
d’une voiture. M. Sainte-Claire Deville reçoit une dépêche annonçant que son fils est à Nantes gravement malade ; il n’a que le temps de courir au chemin de fer et prie un de ses amis de communiquer la dépêche à Lorain et de lui demander son avis. Le lendemain matin, oublieux de ses souffrances et du danger auquel il s’exposait, Lorain était à Nantes, auprès du lit du fils de son ami, et il était assez heureux pour que son conseil fût réellement le salut du malade.
En 1868, Lorain, qui était connu deM. Duruy, apprend que le ministre l’a inscrit sur la liste des savants qui doivent recevoir la croix de la Légion d’honneur. Sur-le-champ il va trouver M. Sainte-Claire Deville et le force à employer son autorité pour que le nom d’un de ses collègues plus ancien que lui de nomination soit substitué au sien. Il l’obtient et ne reçoit lui-même cette croix, objet de tant de convoitises, qu’il y a trois mois, en août 1875.
Ceux d’entre nous qui furent admis à ces réunions de huit ou dix amis, qui le mardi soir se groupaient autour de Lorain, savent quelle fut sa vie de famille, et quelle était l’union que sa mort a rompue. Lorsqu’elle fut en présence de son mari expirant, Mme Lorain l’a retracée dans une seule exclamation : « Huit ans de bonheur ! »
Notre maître laisse deux fils ; ses élèves n’oublieront pas ce qu’ils doivent à celui qui a gravé dans leur esprit l’amour du devoir et du travail; ils se souviendront que quelques jours avant sa mort Lorain résumait ainsi à un de ses amis ce qui est en réalité la philosophie de sa vie : « Ne cherchons pas à être des habiles, contentons-nous d’être honnêtes, et tâchons de ne pas disparaître sans avoir fait quelque bien. »
27 octobre 1875.
P. Brouardel,
Agrégé à la Faculté de médecine de Paris.