A. DE MUN
Voici maintenant les observations du Nouvelliste de Lyon :
Nous serons aussi courts que possible dans les explications que cette lettre comporte. Du reste, en ce qui concerne M. de Mun, nous nous étions bornés à citer, comme entrée en matière, des paroles qu'il a très effectivement prononcées, et à faire suivre son affirmation « qu'il n'y a pas de socialisme chrétien » par l'exposé d'un programme « socialiste chrétien » de Belgique.
M. de Mun dit avoir prononcé à peu. près textuellement les paroles que nous avons citées de lui ; or, nous les avons relevées sur le compte rendu sténographié de l'OfJiciel, ce qui exclut l'a peu près qu'il nous prête.
Aussi bien, M. de Mun se met-il plus à l'ai se avec le Nouvelliste, puisqu'il cite de nous entre guillemets une phrase qui n'existe pas dans notre article et qu'il a
constituée de mots découpés, juxtaposés et recousus.
Il est très vrai que M. de Mun a toujours répudié la qualification de socialiste chrétien. Mais il est moins vrai qu'il n'y ait pas eu et qu'il n'y ait pas de socialisme chrétien. L'arg-umentation de M. de Mun, qu'il reproduit dans sa lettre, repose sur l'identité du collectiA^isme et du socialisme; pas de collectivisme chrétien, dit-il, donc — selon lui, — pas de socialisme chrétien.
Mais pour que l'arg-ument prouvât, il faudrait démontrer la synonymie des deux mots, et il faudrait, pour cela, refaire le dictionnaire, aussi bien au Parlement que dans les livres, les journaux et le pays tout entier.
Le socialisme chrétien, dont M. de Mun nie l'existence, menace de ses illusions et de ses utopies la France non moins que la Belg-ique.
Ce socialisme était dans la revue l'Association catholique, lorsque M. Losewitz y collaborait et notamment lorsqu'il y soutenait (i5 février 1886) le principe fondamental du marxisme; ce socialisme était, en 1887, chez les théologiens qui prétendaient démontrer la parfaite lég'itimité théolog^ique de la nationalisation du sol (ici c'était même du collectivisme); enfin, si nous g"lissons sur cent autres preuves, nous retrouvons ce socialisme dans le prog-ramme des « Démocrates chrétiens », où les socialistes révolutionnaires de Belg-ique, excellents connaisseurs, viennent de le saluer avec enthousiasme. C'est ce dernier prog-ramme qui a été l'objet de nos critiques, à la suite du blâme sévère que la Semaine religieuse de Cambrai lui avait infligé.
M. de Mun déclare ig-norer si ce programme est exact. Après le bruit scandaleux qu'il a fait, l'aveu de ne point le connaître est étrange de la part de qui s'occupe assidûment de questions sociales.
Le programme de V Union démocratique de l'arrondissement de Liège a été publié le 20 novembre 1898; la Vérité, de Paris, du 3 janvier 1894, l'a reproduit ; le journal révolutionnaire de Bruxelles, /a Réforme,
rnOGRÈS DU LIBÉB.. — Il — 87
j a applaudi en l'appelant (c un lAan proadhomeiiy profondément socialiste et anarchiste »; enfin, il a fait l'objet d'une lecture au congrès de Mouveaux le 16 juillet dernier. Nous nous en référons à toutes ces autorités ainsi qu'à la Semaine religieuse de Cambrai.
M. de Mun, nous dit-il, n'a attaché son nom et sa responsabilité qu'à son prog-ramme de Saint-Etienne, du 18 décembre 189 2. Est-ce une manière de désavouer et de rétracter ce qu'il a dit ailleurs? En tous cas, nous n'eussions jamais osé penser que, dans sa vaste œuvre sociale, — pour ne parler que de celle-ci — M. de Mun se tînt pour irresponsable de tout le reste.
En octobre 1889, la Pall Mail Gazelle publiait un prog-ramme social de INI. de Mun, et le Nouvelliste le reproduisit. Nous possédons les remerciements écrits que l'éloquent député de Pontivy nous envoyait à cette occasion . Nous y vîmes un aveu de paternité et de responsabilité; il paraît que nous nous trompions.
Nous nous trompions aussi, paraît-il, en pensant que M. de Mun avait attaché son nom et sa responsabilité au projet de loi sur la rég-lementation du travail, auquel il attachait sa sig-nature, en le déposant sur le bureau de la Chambre, le 7 décembre 3889.
Du reste, avant la lettre que le Souverain Pontife envovait à M. de Mun à la suite du discours de Saint- Etienne, Léon XIII, le 7 mars 1891, en avait envoyé une autre à Mgr l'évoque de Nancy, pour féliciter celui-ci « d'exposer et d'expliquer les principaux points de doctrine qui se rapportent à cette question (ouvrière) si violemment ag-itée de nos jours ». Or, le mandement dont il s'y ag-issait, c'était celui de Tévêque de Nancy du 2 février 1891 ; nous l'avons en ce moment sous les yeux, et il est consacré en majeure partie à réfuter des propositions et des formules de M. de Mun lui-même et nommément, ainsi que de son école.
Il est vrai que c'était avant le seul discours où M. de Mun permet aujouixl'hui de « chercher ses idées ».
Comme le député du Finistère, nous ne croyons pas que les forces des catholiques doivent être usées dans des débats entre eux.
Mais il n'ig-nore pas quels journaux ont inaug-uré « les polémiques personnelles » et dans quel sens. Les attaques ont amené les ripostes.
Quant aux « discussions d'école » , quant aux propositions et aux thèses sociales — vraies ou fausses, salutaires ou dangereuses — nous persistons à croire que l'indifTérence à leur égard ressusciterait une des erreurs du libéralisme que M. de Mun flétrit comme nous et qui consiste à réclamer une liberté et une sympathie égales pour toutes les manifestations de la pensée, quelles qu'elles soient.
Seulement, ce libéralisme-là, rhalgré la confusion que fait M. de Mun, n'a rien à voir avec « l'économie libérale » . Cette dernière n'entraîne nullement l'indifférence ni des individus ni de l'Etat, en matière de religion et de morale.
C'était précisément encore au nom de cette économie libérale .et contre ce socialisme chrétien que « le très regretté Claudio Jannet » disait, au terme de sa vie, dans le Noaoelliste lui-même et dans la Réforme sociale : « Le socialisme sera laplus grande hérésie du xx« siècle. »
Dans ce passage même, le professeur d'économie politique de la faculté catholique de Paris présentait a l'économie politique orthodoxe, c'est-à-dire scientifique et non fantaisiste «, comme «le meilleur auxiliaire de la religion dans la lutte contre le socialisme ». M. de Mun en a détourné l'expression .
En tous cas, nous ne regrettons pas de lui avoir donné une occasion de récuser la responsabilité de ses anciens programmes ou de ses anciens discoui's.
Nous osons dire aussi, en terminant, que Sa Sainteté Léon XIII, si elle a en nous des fils moins illustres que M. de Mun, n'en a nulle part de plus respectueux, de plus humbles et de plus soumis que nous.
58o LE CATHOLICISME PROGRESSISTE .
Cette réponse de M. Rambaud prend encore plus de valeur, si on la rapproche d'un fait avec lequel elle coïncide.
Mgr Dadolle, recteur des facultés catholiques de Lyon, ayant eu l'honneur d'être reçu en audience particulière, le 3o novembre dernier, par Sa Sainteté Léon XIII, lui offrit le volume Eléments d'économie politique, que M. Rambaud, professeur à la faculté catholique de droit de Lyon, venait de faire paraître. Sa Sainteté daig-na en accepter l'hommag-e et promit de faire examiner l'ouvrage qui lui était présenté.
A la suite de cette audience, Mgr le recteur reçut du Vatican, pour la transmettre à M. Rambaud, une lettre en texte latin, dont voici la traduction autorisée.
Très honoré Monsieur,
Le très distingué recteur des facultés catholiques de notre ville, qui lui-même et de sa propre main a offexi au Très Saint-Père le livre que vous venez de publier sous le titre à' Eléments d'économie politique, vous a déjà rapporté combien II l'a eu pour agréable. Je me réjouis cependant de pouvoir, en Son auguste nom, vous confirmer cet accueil et vous témoigner l'éloge que vous méritez pour le dessein et l'exécution de votre ouvrage.
La cause que vous avez soutenue, grave en elle-même, le devient de jour en jour davantage, à raison des multiples erreurs qui s'y entremêlent, au point qu'elle réclame de nouveaux talents pour la plaider et la défendre.
A ce but répondent parfaitement votre doctrine et votre habileté à l'exposer, appliqué que vous étiez à l'appuyer sur les principes les meilleurs et à la mettre en complète harmonie avec les enseignements et les déci-
sions de l'Eg-lise, proclamés par le Souverain Pontife lui-même.
Aussi puisque, en écrivant, vous avez ambitionné, comme la plus belle récompense, d'être utile non seulement à la jeunesse studieuse, mais encore à im nombre plus considérable de lecteurs, le Très Saint-Père se plaît à vous féliciter du succès obtenu et à vous en souhaiter un plus larg-e encore.
Pour ce motif, et en témoig-nag^e de sa particulière bienveillance, il vous a accordé, avec une vive affection, la Bénédiction Apostolique pour vous et les vôtres.
Je vous prie, honoré Monsieur, de vouloir bien agréer l'expression de mes respects les plus distingués.
Votre très dévoué,
Vinc. ÏAROzzi.
Secrétaire de N. S. P. Léon XIII pour les lettres latines.
Rome, du Vatican, le 2-4 décembre 1894.
La netteté du jug^ement, les expressions caractéristiques, l'élog-e qualifié qui ressortent de cette lettre donnaient à ce document une valeur toute particulière.
L'Univers, si habitué à attribuer une valeur officielle à toute parole en sa faveur venant de Rome, s'épuise en subtilités pour démontrer que l'importance de cette approbation était nulle.
APPENDICE II Le salaire familial et le cardinal Zigliara.
Sous ce titre, la Vérité du i^'^ janvier iSgS insérait la lettre suivante de Mgr Turinaz :
Monsieur le Directeur,
Voulez-vous donner l'hospitalité de votre journal à quelques observations sur une lettre que le R.P. Eschbacli vient de publier dans le Monde, et l'interprétation qu'il a donnée des réponses si connues du cardinal Zig"liara au sujet du salaire familial?
Je tiens tout d'abord à affirmer que j'ai la plus haute estime et la plus sincère affection pour le supérieur du Séminaire français. Je l'ai connu, il y a plus de trente ans, quand nous suivions, à Rome, les cours du Collège Romain. 11 s'ag-it ici d'une question de doctrine et d'interprétation.
J'ajoute que mon intention n'est pas de traiter en ce moment, dans son ensemble, la question du salaire familial ; je me borne uniquement à démontrer quel est le sens et la portée des réponses du cardinal Zig-liara, et la valeur de l'interprétation qui leur est donnée par le R.P. Eschbach.
Question adressée aa Saint-Siège. — Le maître péchera-t-il, qui paie le salaire suffisant à la sustentation d'un ouvrier, mais insuffisant à l'entretien de sa famille, soit que celle-ci comprenne, avec sa femme, de nombreux enfants^ soit qu'elle ne soit pas nombreuse ? S'il pèche, contre quelle vertu pèche-t-il?
Béponse. — Il ne péchera pas contre la justice, mais il pourra parfois pécher, soit contre la charité, soit contre l'équité naturelle .
Explication. — Par cela môme qu'on observe l'ég-alité entre le salaire et le travail, on satisfait pleinement aux exigences de la justice commutative. Or, le travail est l'œuvi'e personnelle de l'ouvrier, et non de sa famille ; ce travail ne se rapporte pas tout d'abord et en soi à la famille, mais subsidiairement et accidentellement, en tant que l'ouvrier partag-e avec les siens le salaire qu'il a reçu. De même donc que la famille, dans l'espèce, n'ajoute pas au travail, de même, il n'est pas requis par la justice que l'on doive ajouter au salaire mérité par le travail lui-même.
Cependant, il pourra pécher contre la charité, etc., non pas généralement et en soi, mais accidentellement et dans certains cas. C'est pourquoi la réponse porte : (f parfois ».
L'éminent théolog-ién démontre ensuite que le patron peut pécher contre la charité, et d'une façon particulière, parce que les ouvriers qui font pour l'utilité du maître un travail prolongé lui sont plus prochains que les autres pauvres qui ne font rien pour lui.
Le patron pourra pécher aussi contre l'honnêteté (ou équité) dont le propre est de rétribuer spontanément et non par obligation de justice, et la raison en est dans le bénéfice et l'avantage qu'il tire du travail de l'ouvrier, et pour lequel il est tenu de le récompenser d'une certaine manière, par surérogation, mais il est clair qxie l'ouvrier, n'a aucun droit à cette surérogation. Le R. P. Eschbach s'exprime ainsi :
« La susdite consultation (la réponse donnée par le cardinal Zigliara) n'est pas une décision doctri-
nale du Saint-Office, mais ce serait en méconnaître la nature que de ne lui accorder que Tautorité de l'éminent théologien qui l'a rédigée. »
Dans sa lettre adressée au directeur de la Science catholique, et publiée dans le n° de l'Univers du 21 avril 1892, le R. Père disait bien plus que cela :
Je vous envoie, monsieur le Directeur, le texte officiel d'un autre g-rave document émané du Saint-Siège dans le courant de l'année dernière.
Et dans le post-scriptum de cette lettre, parlant des mômes documents :
Les réponses existent et les voici : Elles sont du Saint-Siège, c'est-à-dire, quelles ont été approuvées par le Souverain Pontife; mais, de fait, elles ne sortent pas des bureaux du Saint-Office. Ce qui est d'ailleurs certain, c'est que ce document a été préparé par ordre du Saint- Père et envoyé par son ordre au vénérable consultant, Mgr l'archevêque de Malines.
Mais j'arrive à la question de l'interprétation de ce même document. J'ajoute que, pendant ces derniers temps, on a invoqué plusieurs fois l'interprétation dont je vais examiner la valeur.
Le P. Eschbach dit :
La consultation romaine envoyée, en 189 1, à l'archevêque de Malines, n'exclut pas du juste salaire l'élément familial; il V inclut au contraire et le suppose. Pour s'en convaincre, il suffit de laisser leur valeur théologique aux termes substantatio ei alimenta.
Et il renvoie à sa lettre, adressée à l'Univers le 19 août 1892.
Plus loin, il répond à ceux quilui reprochent d'à-
voir donné à ce document une interprétation « contraire au sens obvie » .
Mais est-ce le seul reproche qu'on peut faire à cette interprétation? Je ne le pense pas.
Dans sa lettre à laquelle il renvoie, le P. Eschbach dit :
Quelle est, bien au juste, la signification naturelle, • objective et théolog-ique de la question formulée par l'éminent archevêque deMalines?On y suppose, comme point de départ, le paiement d'un salaire, « suffisant à la sustentation de l'ouvrier ». Or, substanter, c'est (c entretenir la vie par le moyen des aliments », et le terme « aliment »,dans nos langues modernes, équivaut strictement à celui de « nourriture ». Tel, par contre — et c'est ici la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus échouer la plupart de nos publicistes qui ont essayé d'interpréter la Grande Encyclique Rerum Novarum, — tel n'est pas, dans le langage traditionnel de l'école et du tribunal de Rote romaine, le sens étroit du terme latin correspondant : alimentam.
Et, après avoir cité différentes autorités, il ajoute :
De cette donnée générale, ils tirent la première conclusion que, sub nomine alimentorum veniunt omnia cibaria, vestimenta, habitalio, medicinœ. Ils en font découler une seconde plus importante et qui intéresse plus particulièrement la présente discussion que, pour préciser dans le concret l'extension du terme alimenta, il faut avoir égard à la situation et à la qualité de celui qui y a droit : attenta qualitate alimentati.
Non seulement, dès lors, quand il s'agit d'un homme qui est en droit chef de famille, ce terme s'étend à tout ce que l'entretien de sa famille peut exiger, mais encore s'il est d'une condition plus relevée, à tout ce qu'il faut pour entretenir la domesticité...
En conséquence, de cette doctrine, l'Eminentissinie tliéologùcn, auteui' des réponses devait dire que, non, le maître qui paie un salaire suffisant à la sustentation de l'ouvrier ne pèche pas contrôla stricte justice. Si, dans le cas particulier, ce salaire ainsi suffisant ne l'est cependant j)as pour l'entretien de sa famille, cela devra s'attribuer à des causes accidentelles qui peuvent être multiples, et dont le patron ne sera pas responsable. Il pourra parfois y avoir faute de sa part, s'il se refuse à toute aug-mentation, mais seulement contre la charité ou l'équité naturelle. On voit d'ici comment cette solution ne contredit point, quant au fond, la thèse appelée du (f. salaire familial » appellation, d'ailleurs, que, pour ma part, je trouve malheureuse, comme n'étant propre qu'à eng-endrer de la confusion dans les idées...
Si j'ai bien compris, il faut interpréter ou traduire ainsi la question posée par S. E. le cardinal de Malines : « Le maître pèchera-t-il qui paie le salaire suffisant à la sustentation d'un ouvrier (c'està-dire, d'après le P. Eschbach, suffisant à l'entretien de l'ouvrier, et aussi, à tout ce que l'entretien de sa famille peut exiffer, même en tenant compte de sa situation et de sa qualité^ et par con-séquent suffisant dans le sens le plus large, mais' (le même salaire) insuffisant à l'entretien de la famille de cet ouvrier, qu'elle comprenne avec sa femme, de nombreux enfants, ou qu'elle ne soit pas nombreuse ? M
Il est évident que la question ainsi transformée supprime toute opposition et toute distinction entre ceux auxquels, dans l'une ou dans l'autre partie ou hypothèse, doit subvenir le salaire. — Or :
1° En supprimant toute distinction entre la première et la seconde partie de cette question, on lui enlève toute partie et tout sens. Bien plus, la ques-
lion ainsi posée contient la plus flagrante et la plus évidente des contradictions. Elle va même jusqu'à intervertir la relation entre les deux parties ou hypothèses de la question. Elle demande, en effet, si le patron pèche contre la justice en donnant à l'ouvrier un salaire qui, d'une part, suffit largement à son entretien et à l'entretien de toute sa famille, même des domestiques, s'il pouvait en avoir, mais salaire qui, d'autre part, se trouve en même temps être insuffisant à l'entretien de cette même famille. Et c'est une pareille question que le vénérable archevêque de Maliiies aurait proposée au Saint-Siège au sujet du sens à donner à une Encyclique du Pape ! C'est impossible. Et c'est cette c[uestion, entre autres, que le cardinal Zig-îiara, l'éminent philosophe, et l'éminent théologien, aurait examinée, et à laquelle il aurait fait une réponse I C'est impossible. Et c'est par ordre du Pape que cette question aurait été examinée, résolue et transmise au cardinal archevêque de Malines ! C'est impossible encore.
2° Cette interprétation est en opposition formelle avec la réponse de l'éminent cardinal. Il affirme que le patron dont il s'agit dans la question proposée ne pèche pas contre la justice, mais qu'il pourra pécher parfois contre la charité ou l'honnêteté naturelle. En vérité, quel sens à cette réponse si, d'après la première partie de cette question, le salaire est (comme on veut le prétendre) suffisant et largement suffisant pour l'entretien de l'ouvrier et de toute sa famille ? Il est évident que celui qui donne ce salaire ne peut pas pécher contre la justice. Et comment pécherait-il même contre la charité ou l'honnêteté naturelle ?
Cette interprétation est aussi en opposition formelle avec la raison sur laquelle Téminent théologien appuie son affirmation.
Voici la partie première et essentielle de l'exposé de cette raison :
Par cela seul que, selon ce qui a été déclaré dans la réponse à la première question, Fégalité entre le salaire et le travail a été observée, il est satisfait pleinement aux exig-ences de la justice commutative.
Que peut-il y avoir de plus clair contre la doctrine du salaire familial?
Le cardinal continue à donner en ces termes la démonstration de cette raison elle-même :
Le travail est, en effet, dit-il, le travail personnel de l'ouvrier, et non de sa famille. Ce travail ne se rapporte pas premièrement et par soi à la famille, mais secondairement et par accident, en tant que l'ouvrier partagé avec les siens le salaire qu'il a ï-eçu. De même donc que la famille, dans le cas proposé n'ajoute pas au travail, de même elle n'exige pas selon la justice que le salaire dû au travail luimême soit augmenté. Sicut ergo familia opus, in casu, non augei, ita ex jusiitia non requirit ut merces débita operi ipsi augeatur...
Quoi de plus formel, de plus clair, contre la doctrine du salaire familial et contre l'interprétation prétendant qu'il s'agit ici du salaire largement suffisant pour l'ouvrier et sa famille ? Dans cette interprétation, toute la démonstration du cardinal n'a pas de sens. Il en est ainsi du reste de la réponse. Mais je n'insiste pas.
J'ajoute que le cardinal dit plus loin :
C'est pourquoi le maître qui est en situation de faire
la cliarité doit l'exercer de préférence en faveur de ses ouvriers, en leur donnant larg-ement par charité ce qu!il n'est pas tenu de faire du tout en justice afin que le salaire soit moins insuffisant pour la sustentation de la famille de l'ouvrier. . .
Donc, d'après le cardinal, le patron n'est pas tenu du tout en justice (Justifia minime exiffit) à rendre le salaire moins insuffisant à la sustentation de la famille de l'ouvrier; et il faut remarquer en plus que le cardinal se sert, lui aussi, de cette expression : sustentation, qui, d'après le R. P. Eschbach, a été si malheureuse et a fait de la question du vénérable archevêque de Malines une question « très imparfaitement énoncée » et ne rendant point le sens objectif.
3° Ce qui confirme le sens d'ailleurs manifeste de la réponse du cardinal Zigliara, c'est que le texte de cette réponse, imprimé à Malines, avait un N. B. qui a manqué au texte publié en France. (Pourquoi cette suppression ?) Voici ce N. B. :
Doctissimus Gard, de Lug-o, in disputatione citatâ nihil habet quod hucûsque explanatis contradicat, imo aperte eisfavet.
Gitata fuerat in supplica, in qua preecedentia dubia proponebantur, cardinalis de Lug"o. Dis. 39, tom. 2, tract, de Justicia, ubi hic auctorinter alia docet, sec. 3, n° 62 ; non semper injustam esse mercedem quse non sufficit ad victum et vestitum famuli, et multo minus, qua non possit famulus se suamque uxorem et liberos alere, quia conting-it obsequium non esse tantâ mercede dig-num,etc.
La solution de De Lug-o est très claire. Dira-t-on que lui aussi répondait à une question « très impar-
ÔgO LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
faitement énoncée » et qu'il faut interpréter ? Ce qui confirme le sens de ce texte de De Lugo, et, par là même, de celui du cardinal Zagliara, c'est la solution donnée à la question ici débattue par un ouvrage récent publié sous les noms de deux théologiens de la plus haute valeur, de deux professeur du Collège Romain, qui prétendent sans doute résumer la doctrine des théologiens les plus autorisés, et entre autres, celle de De Lug"0, dans le texte cité ci-dessus. — Dans la théologie de Ballerini Palmieri, vol. 3, page 162, tract, de Justitia, n°5i3, nous lisons :
Essent quidem conductores laudandi si consultum stipendium quod prtestant tantiim esset ut operarii et famuli in iis contingentibus (il s'agit de la maladie ou d'autres obstacles au travail pendant un temps notable) quas frasquenter occurrere possunt, sibi valerent ejus ope consulere quemadmodum sequum est ut stipendium quod sex diebus datur conférât ad victum die etiam festivo comparandum. Verum id nequit tanquam reg-ula stabiliri, ut advertis G, de Lugo. n° 62 et Molina dip. 5o6, 11° 3, nec semper injustam esse mercedem quse non suffîcit ad victum, vestitum 'decentem famuli et multo minus qua non possit famulus se suosque alere, non contingitvel obsequium famuli no/i esse tanta mercede diffiiujn yq] eisdem superesse tempus quo liceat ipsis alia ratione supplei'e quse desunt et plures sunt qui eo parvo pretio contenti sunt. Generalis sane régula est eam esse jastarii mercedem. quœ juxla communem œstimationem (Cf. dicta de pretio ubi de venditione) seu consuetadinem est adœquata operi et dummodo injimum pretii gradam non attirtgat, non posse regulariter t/amnan (Civ. Molina, /oc. cit.). Cœtera Caritas, liberalitas vel specialis conventio supplet.
APPENDICE u 5g r
, Je me borne a reproduire ce texte sans insister» 4° Mais, dira-t-on, le révérend Père a ajouté :
Si, dans le cas particulier (la question proposée), ce salaire ainsi insuffisant, c'est-à-dire larg-ement suffisant pour l'entretien de toute la famille) ne l'est cependant pas (suffisant) cela devra s'attribuer à des causes accidentelles qui peuvent être multiples et dont le patron ne sera pas responsable . Il pourra parfois y avoir faute de sa part, s'il se refuse à toute aug-mentation, mais seulement contre la charité bu l'équité naturelle.
Je réponds :
a) Cette prétendue explication suppose nécessairement comme base l'interpréta Lion qui, je l'ai démontré, est absolument inacceptable. Elle croule donc par là-même.
b) Le P. Esciibach introduit les causes accidentelles dont il parle dans la seconde partie de la question proposée, oùle salaire est considéré comme insuffisant. Mais cette seconde partie est, dans le texte, aussi g-énérale, absolue que la première. De quel droit y introduit-on des exceptions ou causes accidentelles ? Il est vrai, le cardinal parle lui-même de causes accidentelles, mais non pas au sujet de l'insuffisance du salaire ou de sa quantité largement suffisante, mais au sujet de la charité ou de l'honnêteté, et il explique que, parfois, le patron peut pécher contre la charité et l'honnêteté sans pécher contre la justice. Or, ceci est absolument différent de ce que dit le P. Eschbach. Donc, à tous ces points de vue, sous tous ces rapports, cette dernière explication est elle-même en dehors du texte et du sens de la réponse du cardinal Zighara.
5° Le Révérend Père termine par cette conclusion : .
On voit d'ici comment cette solution ne contredit pas, quant au fond, la thèse appelée « du salaire familial », appellation d'ailleurs que, pour ma part, je trouve malheureuse comme n'étant propre qu'à eng-endrer la confusion dans les idées.
Je prétends, au contraire, et je crois l'avoir démontré que cette solution donnée par le G. Zigliara contredit absolument, manifestement la thèse du salaire familial. Quant à la confusion des idées, si elle existe, elle n'a pas sa cause dans cette appellation ou cette formule que tout le monde comprend parfaitement, mais elle est certainement ailleurs.
La famille, ajoute le Révérend Père, n'entre pas, à titre différent, dans le concept du juste salaire, que la nourriture, le vêtement et le logement de l'ouvrier.
C'est précisément ce qu'il faudrait prouver. En attendant, c'est ce qui est absolument opposé à la réponse du cardinal, à la solution qu'il donne, et à la raison sur laquelle il l'appuie.
Enfin le R. Père achève sa lettre par ces paroles :
Or, cette dénomination semble le supposer ; en tout cas, elle prête à cette interprétation erronée que l'éminent et regretté cardinal Zig-liara repoussait avec énerg-ie.
Selon moi, l'interprétation erronée est celle que je viens de combattre, celle que l'éminent cardinal repoussait avec énergie.
Je le répète en terminant, je n'ai pas traité en ellemême la question du salaire familial. Quelle que puisse être la solution donnée plus tard par le Saint-Sièg-e à cette grave question, il fallait tout d'abord maintenir le sens et la portée de la solution donnée par le cardinal Zigliara, et à laquelle tout un ensemble de faits attribue une si haute autorité.
Recevez, monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
Charles-François, Eoêqae de Nancy.
Il nous sera permis de constater que la savante arg-umentation de Mgr Turinaz confirme entièrement ce qu'a toujours dit la Vérité sur cette grave question du salaire familial.
Dès qu'a paru l'Encyclique Rerum Nouarum, c'est l'interprétation qui nous a paru résulter de l'étude impartiale des passag-es où il en est parlé, et la consultation désormais célèbre du cardinal Zig-liara, donnée par ordre du Saint-Père, s'est exprimée là dessus avec une autorité d'autant plus grande qu'au témoignage du R. P. Eschbach lui-même le Saint- Père a déclaré que sa pensée était très exactement rendue par la consultation du cardinal Zigliara.
La lettre de Mgr Turinaz établit pertinemment que nous ne nous étions pas mépris.
Auguste Roussel.
PHOGRÊS DU LIBÉB. — H. — 38
Exposé de principes
lu par le chanoine Fichaux au nom
de la Commission des Œuvres Sociales
du Congrès de Lille, en 1894.
Messeig-neurs, Messieurs,
Au moment de reprendre au sein de cette commission,
la présidence, dont m'honore, depuis nomi)re d'années, la confiance du bureau de votre cong"rès, je ne puis oublier, et vous ne pouvez oublier, que mon nom a été mêlé à des
.polémiques récentes, dont je n'ai pris ni l'initiative ni la responsabilité.
On a été sévère pour nos patrons chrétiens, qui se
-croyaient mieux défendus par leurs œuvres, plus sévère pour leurs g-uides. On a été jusqu'à opposer notre pensée
.à celle du Souverain Pontife ! Que cette opposition soit pour un seul instant entrée dans notre intention, personne ne l'a cru. Notre passé tout entier protesterait contre ce soupçon ; et je dédaig-nerais pour mon compte de m'en disculper.
Mais notre pensée, en ces matières délicates, ne s'est-
-elle pas ég-arée à notre insu? Il m'a semblé, Messieui-s, que la meilleure manière de s'en expliquer serait de vous
•exposer, dans une déclaration franche et loyale, notre
manière de comprendre les questions controversées, en
particulier la question du salaire et celle des syndicats.
Vous ne chercherez dans cet exposé aucune allusion
Appendice m SgS
aux personnes ; je n'y veux mettre que des opinions réfléchies. Je n'entends nullement les imposer; je ne veux même pas les soustraire à une discussion courtoise de votre part. Mon très vif désir serait de dissiper des malentendus et de rapprocher des hommes, tous si bien faits pour se comprendre, s'estimer et s'aimer.
1° Le salaire est une somme fixe que, par contrat, et dès lors en stricte justice, le patron donne à son ouvrier comme rémunération de son travail.
2° Le travail des ouvriers pourrait être rémunéré de toute autre façon. Au lieu de fixer une somme en dehors de tout aléa, la convention pourrait associer l'ouvrier aux pertes et aux bénéfices de l'entreprise : elle pourrait même écarter le risque de pertes et attribuer à l'ouvrier une part des bénéfices. Si, pour éviter tout risque à l'ouvrier, et lui g-arantir des moyens d'existence assurés, la convention stipule, comme mode de rémunération, le salaire, le patron, quand il l'a payé, a rempli son eng-agement, et, en justice, il est quitte envers son ouvrier.
3° Le salaire a cessé d'être juste, si, directement ou indirectement, le maître fraude sur le prix convenu. Il y aurait alors vol et obligation de restituer. C'est le crime que dénonce la Sainte-Ecriture : ecce merces operariorum quœ fraiidata est a vobis clamât; et clamor eorum in aiires Domini Sabaoth introivit. (Jac, v, 4-)
4** Le salaire, même payé exactement d'après la convention, n'est pas toujours juste, parce que la convention, pour. être juste, doit s'inspirer d'une règle d'appréciation, qu'on pourrait appeler le Cours normal du, salaire.
C'est dans ce sens que l'Encyclique dit : ce Que le patron et l'ouvrier fassent tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord notamment sur le chiffre du salaire ; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffî- ;sant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. »
5° Le salaire qui doit faire vivre l'ouvrier ne doit le faire vivre qu'en raison de son travail et de l'utilité qui en revient au patron. 11 doit donc croître ou s'abaisser, selon la mesure du travail fourni et en proportion de son utilité.
L'ouvrier, même sobre et honnête, n'a droit en justice a son plein salaire que s'il fournit une mesure normale de travail et de travail utile. L'homme de peine, l'apprenti, l'aide ouvrier ne peuvent prétendre au salaire de l'ouvrier proprement dit.
6° Le cours normal du salaire, dans les conditions du travail rég"ulier, ne peut être inférieur aux besoins vrais de l'ouvrier. C'est le raisonnement de l'Encyclique: « Ayant le devoir de vivre, et ne pouvant vivre que de son travail, l'ouvrier doit y trouver ses moyens d'existence. »
Il y a là, comme le dit la consultation du cardinal Zig-liara, une équivalence de droit naturel, qui eng-endre une oblig-ation de justice commutative.
7° Le droit strict de l'ouvrier comprend-il seulement ses nécessités propres ou les nécessités de sa famille en même temps ? Le salaire, en droit naturel, au nom de la justice commutative, doit-il être familial ?
Les uns le prétendent, parce que disent-ils, l'ouvrier n'est pas fait pour vivre seul, et la nécessité pour lui de vivre de son travail se complique de lanécessité de faire vivre les siens avec un salaire proportionné.
D'ailleurs, ajoutent-ils, la famille est comme un prolong-ement de la personne de l'ouvrier.
D'autres, et jusqu'à décision contraire nous en sommes, estinient que le raisonnement qui précède prouverait trop ; car il conclurait au droit naturel de faire vivre la famille avec le salaire, quel que soit le nombre des enfants ; et ce ne serait de la part de ceux qui réclament le salaire familial, une inconséquence de ne le réclamer que jusqu'à concurrence de quatre enfants. Du moment où l'on se base sur la nature des choses, pour-
quoi quatre enfants, plutôt que six, plutôt que dix? Un droit naturel n'admet pas cette démarcation tout arbitraire.
Ils ajoutent que, le salaire restant par essence la rémunération du travail, il ne semble pas que l'équivalence naturelle réclame pour un travail tout pei^sonnel un salaire familial. C'est le raisonnement du cardinal Zigliara, qui conclut contre le salaire familial en stricte justice commuiaiive.
Il convient d'observer que le Pape a connu et n'a pas désavoué cette consultation du cardinal Zig-liara, qui devait servir de direction au Congrès deMalines de 1891. C'est tout au moins la preuve qu'en écrivant l'Encyclique, il n'avait pas formellement en vue le salaire familial comme de droit naturel, et que, dès lors, on peut y contredire sans aller contre TEncyclique.
8° Quoi qu'il en soit sur ce point controversé, tout le monde s'accordera à trouver immoral et antisocial un taux de salaire qui affecterait de ne pourvoir qu'aux nécessités de l'ouvrier isolé , sans tenir compte des nécessités de la famille. Ce taux serait d'ailleurs impraticable, puisque l'ouvrier, qui ne renoncera pas à avoir une famille, n'aui^ait d'autre ressource, s'il ne pouvait la nourrir, que d'émigrer, comme cela arrive tous les jours dans les campagnes.
9° Le taux du salaire, tout en tenant compte des nécessités de l'ouvrier, ne peut se désintéresser du bénéfice du patron. Le salaire n'aurait plus de raison d'être, pas plus que le travail, si ce travail ne rapportait au patron aucun profit. Nulle loi n'oblige le patron à se ruiner, en faisant travailler; et au surplus la ruine du pati'on serait bientôt forcément la ruine de l'ouvrier.
10° Le cours du salaire, au point de vue des exigences légitimes du patron, doit se déterminer d'après le rapport moyen du grand nombre des établissements, et non d'après le bénéfice exceptionnel de quelques maisons privilégiées, à la condition que ces maisons privi-
SgS LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
lég-iées n'abusent pas de leur situation pour abaisser les prix de vente, et ramener les marchandises à un cours inconciliable avec le profit raisonnable de leurs concurrents et le salaire normal de leurs ouvriers ,
iif D'après tout ce qui précède, le taux pratiqué du salaire résulte d'une double estimation, qui peut varier selon les lieux, les temps, les industries : l'estimation sag-e des besoins de l'ouvrier et l'évaluation raisonnable du profit des patrons en g-énéral, de telle sorte que, sans aller jusqu'à la perte, le bénéfice fléchisse, s'il est besoin, pour arriver à donner à l'ouvrier au moins son strict nécessaire.
12° A qui appartient-il de faire cette estimation et de déterminer par suite la normale du juste salaire ? La théolog-ie avait toujours enseigné que le cours du travail s'établissait comme tous les cours : cours de vente, d'achat, de location. Il y avait une estimation, qui n'était l'œuvre de personne en particulier, une sorte de résultante, accréditée, qu'on nommait V estimation commune ou le taux usuel. On peut, dans des cas particuliers, contester l'exactitude du cours adopté ; on peut s'efForcer par des moyens honnêtes de le relever ; mais en principe, en dehors de cette règ-le pratique, comment se former la conscience?
Comment former la conscience des autres?
i3° L'Etat ne pourrait-il fixer un minimum de salaire ? L'Encyclique craint « qu'en cette matière comme en beaucoup d'autres les pouvoirs publics n'interviennent pas opportunément, vu surtout la variété des circonstances, des temps et des lieux ». Ce ne serait donc qu'un expédient en désespoir de cause en face d'un ég'oïsme patronal obstiné et généralisé, dans un pays où les mœurs chrétiennes auraient totalement disparu.
Cette intervention, qui, selon la situation respective des partis, favoriserait ou le patron, ou l'ouvrier, n'aurait aucune g-arantie de justice et d'équité. Elle deviendrait facilement, entre les mains d'un g-ouvernement enclin
\ ^ APPENDICE m 599
au socialisme, un rapide acheminement vers le socialisme d'Etat.
En pratique, l'Etat ne pourrait relever le cours an salaire sans relever du même coup les traitements de sesfonctionnaires. En supposant seulement 200 francs d'aug"mentation par tête de fonctionnaire de tout ordre, moinsde 4 francs par semaine, un peu plus de o,5o par jour, ce serait, en France, pour 800.000 fonctionnaires, uneaug"mentation de cent soixante millions par an !
i4° Que penser, pour relever le cours du salaire, dela coalition ouvrière, des syndicats ouvriers ?
Il ne s'ag-it pas ni des associations chrétiennes d'honnêtes ouvriers, désireux de se soutenir les uns les autres pour sauveg^arder leur foi, leurs mœurs, leurs intérêts communs, pour revendiquer plus efficacement leur» droits manifestement violés. Tout le monde admet cesassociations, tout le monde les loue, les encourag-é comme le Souverain Pontife et les évêques. Tout le monde fait des vœux pour que des lois plus libéralespermettent de les multiplier .
Il s'ag-it du syndicat systématiquement séparé dir patron, sous prétexte d'intérêts opposés. Ce syndicat, ouvrier qui entend traiter de rival à rival avec les patronsou les g-roupes patronaux, pour leur imposer, de gré oude force, le salaire qu'il juge rémunérateur, peut êtreune douloureuse nécessité, mais il n'implique pas, lui* non plus, de justice et d'équité. Il n'est pas une solution, pas plus que l'état de g-uerre n'est l'état normal d'unesociété. On a beaucoup vanté dans ce sens les Trades Unions d' Ang-letérre ; les voilà devenus socialistes. C'est l'aboutissement nécessaire des syndicats séparés non. chrétiens.
C'est, dans l'air socialiste qui nous enveloppe aujourd'hui, le g-rave péril des syndicats séparés même chré*^ tiens, surtout s'ils ne reculent pas devant l'alliance effective avec les syndicats socialistes, à plus forte raison, devant la fédération oblig-atoire sur le terrain professionnel.
, Il nous semble que, dans son discours aux pèlerins de 1891, Léon XIII faisait une toute autre recommandation : « Evitez, disait-il, très chers fils, le commerce des hommes pervers, de ceux surtout qui, sous le nom fallacieux de socialistes, ne visent à rien moins qu'à bouleverser l'ordre social, au g-rand détriment de la classe ouvrière.
Unissez-vous au contraire à ceux qui partagent vos bons sentiments. Formez avec eux et avec vos maîtres chrétiens, sous le haut patronag-e des pasteurs de vos diocèses, et aidés des conseils de vos prêtres si dévoués à .votre cause, des associations.
On nous reproche notre hostilité aux syndicats ouvriers. Nous n'avons d'abord aucune hostilité envers les ouvriers ; nous prétendons depuis dix ans les avoir toujours aimés et servis, non pas en paroles, mais en œuvres. Pas une fois les patrons chrétiens du Nord ne se sont réunis en vue de leurs propres intérêts. C'est un axiome chez eux, que, du moment où le patron a franchi le seuil de la maison de retraite, il n'est plus à lui, il est à ses ouvriers.
Nous n'avons pas davantag-e de l'hostilité envers les syndicats, même envers les syndicats professionnels, qui seraient purement ouvriers.
Nous n'avons aucune répug'nance à les aider, à les soutenir, à la condition qu'on ne s'en serve pas pour battre en brèche l'autorité patronale dans ce qu'elle a de plus rationnel et de pluslég-itime, qu'on n'y développe pas le g'oût des récriminations tracassières, de la défiance jalouse; pour tout dire, en un mot, puisque le mot n'a pas perdu sa vieille sig-nification, à la condition qu'on n'y favorise pas trop l'esprit démocratique. Et ce qui .nous commande cette réserve c'est moins la menace qui .en résulte pour le patron que les déceptions lamentables, que regretterait trop tard l'ouvrier désabusé.
1 5° Notre solution à nous, c'est le syndicat mixte, et si on nous objecte qu'il n'est pas en faveur, nous répon-
APPENDICE m 60 1
drons qu'on ne dispense pas le malade du remède seul efficace parce qu'il répugne à le prendre, si nous ne pouvons avoir encore le syndicat mixte, gardons-nous de le discréditer. Tâchons surtout de faire passer dans les g-roupes ouvriers son esprit propre, qui est l'esprit de confiance mutuelle. •
Les classes étaient autrement séparées, quandle christianisme entreprit de renouveler le monde. Que fit l'Eg-lise? Elle s'obstina à les rapprocher et à les réconcilier pour cela, « à établir entre elles, dit Léon XIII, un lien religieux et indissoluble. Ce fut le rôle de la Charité ». Comprenez bien le mot, Messieurs ; il ne s'ag-it pas de la charité dans le sens vulgaire de l'aumône, il s'agit de cet amour profond, dévoué jusqu'au sacrifice, que seul le sentiment religieux peut engendrer. Mettez cet amour au cœur du patron ; mettez-le au cœur de rouvrier,et vous aurez, du même coup, comme le dit encore Léon XIII, a le lien social avec une force et une douceur incomparables ». Entre ce patron et cet ouvrier, au sein de la corporation, [rentente sera facile, pour concilier à l'amiable les besoins de l'ouvrier et le bénéfice du patron Le patron voudra, autant que possible, élever le salaire; et l'ouvrier comprendra qu'il lui importe de marquer une limite, pour assurer la prospérité de l'entreprise qui nourrit l'un et l'autre. Quoi d'extraordinaire dès lors que, dans l'Encyclique, le Pape se défiant de l'Etat, trouve « préférable que, pour le taux du salaire, la solution soit réservée à la corporation » .
Et quand la justice, munie de son salaire, devra avouer son impuissance en face de besoins exceptionnels la charité se souviendra , comme le lui recommande encorele Saint-Père, qu'elle doit aller au-delà de la justice et le patron, qui aime, saura bien trouver encore des ressources pour son ouvrier,
La charité, dit toujours Léon XIII dans son discours de 1889, sut trouver un remède à tous les maux, une consolation à toutes les douleurs ; par des innombrables
œuvres et institutions, elle suscita une noble émulation de zèle, de g-énérosité et d'abnégation.
« Telle fut Tunique solution », conclut le Pape, qui, dans l'inévitable inég-alité des conditions humaines, pourrait procurer à chacun une situation supportable. Telle sera, aussi. Messieurs, la conclusion de cette déclaration .
Ou plutôt j'ajouterai un mot : si patrons et ouvriers doivent se rencontrer dans la charité, pourquoi nous, prêtres, catholiques méritants, ne nous donnerions-nous pas rendez-vous dans le respect mutuel et dans la plus cordiale charité ? Que ce soit, Messieurs, la solution de ces querelles afflig-eantes et de ces discussions stériles. Soyons lin dans l'amour de Dieu et de nos chers ouvriers.
L'Américanisme et les Evêques des Etats-Unis.
La Semaine religieuse de Paris (21 avril) avait publié, dans la partie non officielle, la note suivante :
Angleterre. — De notre correspondant d'Ang-leterre ;
« Depuis quelque temps, il n'était plus question de rAméricanisrae. L'affaire paraissait endormie ; mais elle vient de reprendre de l'actualité par un article de Mgr Péchenard, dans le Nord American Revieio... Il est oiseux d'éterniser les discussions, en disputant sur les opinions; il importe seulement, pour une connaissance exacte des faits, de rectifier par une petite statistique les renseignements répandus en Italie et en Europe par la Civilta Cattolica à propos de Taccueil fait en Amérique à la lettre que le Souverain Pontife adressait naguère au cardinal archevêque de Baltimore. Cette grande revue, qui est dirigée par les Pères jésuites à Rome, a publié divers articles sur la lettre du Pape an cardinal Gibbons. Elle a reproduit en particulier les lettres de deux prélats américains, les archevêques de New- York et de Milvaukee, qui admettent que les erreurs condamnées par le Souverain Pontife étaient répandues en Amérique. 7/ est peut-être utile de savoir que, sur quatorze archevêques existant aux Etats-Unis, ces deux prélats sont les seuls qui ont répondu de la
6o4 LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
sorte. Trois archevêques n'ont pas jug-é à propos de faire aucune réponse : ce sont les archevêques de Ghicag-o, de Dubuque et de Santa-Fé. Quatre ont simplement déclaré avoir reçu la lettre pontificale et en accepter les enseig-nements ; ces prélats sièg-ent à Cincinnati, à la Nouvelle-Orléans, à Portland, et à Philadelphie. Ce dernier croit que Ja doctrine condamnée n'est guère connue en Amérique; il dit : vix invenire potesi. Enfin, les cinq archevêques de San-Francisco, de Saint-Paul, de Saint-Louis, de Boston et de Baltimore ont déclaré qu'ils n'avaient aucune difficulté à accepter les enseig-nements du Saint-Père, mais que les doctrines condamnées dans la lettre au cardinal Gibbons n'existaient pas, à leur connaissance, en Amérique. Si la Civilta cattoiica des Révérends Pères jésuites est réellement en situation d'affirmer quelque chose sur le sentiment de l'épiscopat américain, il faut qu'elle publie les lettres, non pas seulement de deux prélats, mais de tous les .archevêques desEtats-Unis, et principalement la réponse du cardinal Gibbons, à qui le Pape Léon XIII a écrit sa lettre.
M. l'abbé Maig-nen répondit dans la Vérité du .26 avril 1900 :
Nous nous bornei-ons à opposer à cette note, d'allures tendancieuses, les observations suivantes :
1° Z/g Catholic Times de Liverpoolest un des organes les plus avancés du parti américaniste. Dès le début de la polémique sur le P. Hecker, il a publié des articles en faveur des doctrines condamnées depuis par le Saint- ■Sièg-e ;
2° Les archevêques de New^-York et de Milvaukee ne sont pas seuls à admettre « que les erreurs condamnées par le Souverain Pontife étaient répandues en Amérique » .
Mgr Gorrig-an, archevêque de New- York, écrivait, non seulement en son nom, mais au nom de tous les évêques de sa province.
APPENDICE IV 6o5
La lettre de Mgr Katzer, archevêque de Milvaukee, est signée par les évêques de la Grosse, de Green Bay et par l'administration apostolique du diocèse de Soult- Sainte-Marie et Marquette.
Cette lettre contient le passage suivant, qui proteste par avance contre l'article du correspondant anglais de la Semaine religieuse de Paris :
(cEn reirierciant Votre Sainteté, du fond de nos cœurs, pour la paternelle indulgence avec laquelle," en condamnant les erreurs, Elle rappelle à la vraie doctrine ceux ceux qui s'en étaient écartés, nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer notre douleur et notre juste indignation, en voyant un bon nombre de nos concitoyens, et surtout la plupart des journalistes catholiques, affirmer qu'ils réprouvent et rejettent les susdites erreurs, et proclamer cependant à toute occasion, à la manière desjansénistes, que presque personne, parmi les Américains, n'a soutenu ces fausses opinions et que le Saint-Siège, trompé par de faux rapports, a frappé dans le vide et poursuivi, en quelque sorte, un fantôme.
« Aucun catholique digne de ce nom ne peut manquer d'apercevoir combien un tel procédé est injurieux au Saint-Sège infaillible, et opposé à la vraie foi, alors qu'il est certain que ces opinions erronées ont été plus" ou moins formellement proclamées parmi nous par la parole et par la presse ; alors surtout qu'aucun catholique^ ne peut contester au magistère de l'Eglise le droit de se prononcer, non seulement sur les vérités révélées, maisencoresurles faits dogmatiques, etde juger infailliblement du sens objectif des doctrineset del'existence des erreurs. »
Il est permis de s'étonner que la Semaine religieuse de Paris, qui s'était tenue jusqu'à présent en dehorsdès polémiques auxquelles l'Américanisme a donné occasion, remette aujourd'hui en question ce qui a été si solennellement résolu et ne s'en tienne pas à la doctrinesi vigoureusement rappelée parles évêques de la province ecclésiastique de Milvaukee.
6oG LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
3° Il est inexact que, sur les quatorze archevêques des Etats-Unis, N. N. S. S. de New-York et de Milvaukee soient « les seuls qui aient i-épondu de la sorte ». Parmi les quatre achevêques que la Semaine religieuse de Paris énumère comme ayant « simplement déclaré avoir reçu la lettre pontificale et en accepter les enseig^nements », nous relcA'ons les noms de Mgr l'archevêque <ile la Nouvelle-Orléans, et de Mgr l'archevêque de Cincinnati, Or, Mg-r Chapelle, archevêque de la Nouvelle- Orléans, remeixie le Saint-Père d'avoir ce si opportunément sig-nalé et réprimé les erreurs désig-nées sous le nom d'Améincanisme», d'avoir «clairement et sag"ement marqué les erreurs présentes et nous avoir prémuni en même temps contre les erreurs futures » . Quant à Mgr Elder, archevêque de Cincinnati, il s'exprime ainsi dans sa réponse au Saint-Père : « Les erreurs que vous avez condamnées étaient propres à causer aux âmes un grand dommag-e, mais nous avons confiance que votre lettre mettra fin à toute discussion future. » C'était clair, et l'on conçoit difficilement comment le correspondant angolais de la Semaine religieuse i>eut dire que les archevêques de Cincinnati et delà Nouvelle-Orléans ont simplement accusé réception de la lettre pontificale. Mais il y a plus, Mg-r Horstmann, évêque de Cleveland, l'un des six sig-nataires de la lettre de la province de Cincinnati, a écrit, le 24 mai 1899, une lettre où nous lisons :
f( Les erreurs condamnées par Sa Sainteté Léon XIII se trouvent certainement dans la Vie du P. Hecker, écrite par le P. Elliot. Affirmer que le Pape ait condamné ces erreurs sans une pleine connaissance et sans Texamen du texte original ang-lais est une chose complètement absurde.
; . (( Dire ensuite que la condamnation ne fut pas opportune et ne s'applique pas à notre pays est pis encore; c'est manquer au respect dû aii vicaire de Jésus-Christ. »
Ignace P. Horstmann.
. Evêqae de Cleveland.
Nous n'avons pas sous les yeux le texte des lettres de N.N. S. S.de Portiand et de Philadelphie, mais, à en jug-er par la façon dont le correspondant de la Semaine religieuse a interprété celle de N.N. S. S. de Cincinnati et de New-Orléans, il nous est permis d'émettre un doute sur la signification qu'il leur attribue.
4° Le même correspondant omet de mentionner la lettre collective des évêques de la province d'Orég-on-Citj, qui écrivent au Saint-Père : a Vous apercevez, vous découvrez et vous indiquez le commencement d'une erreur naissante, qui n'est pas complètement découverte par le grand nombre. »
5° Nous n'entrerons pas en discussion avec la Semaine religieuse au sujet des trois archevêques « n'ayant pas jug-é à propos de faire [aucune réponse » , ou des cinq qui ont déclaré « que les doctrines condamnées dans la lettre au cardinal Gibbons n'existaient pas, à leur connaissance, en Amérique ».
Les quinze ou ving-t prélats dont nous avons cité les ietti'es collectives parlent au nom de l'Eg-lise et s'appuient, sur une doctrine qui n'a pas besoin d'être étayée par d'autres témoig-nag-es.
6° Ce qui concerne la réponse du cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, est beaucoup plus grave. En sommant la Civilta Catfolica de publier cette lettre, le correspondant de la Semaine religieuse commet à la fois une ing-ratitude, parce que tousjes amis du cardinal de Baltimore devraient être reconnaissants du silence observé par le Saint-Père. Si la réponse du cardinal Gibbons n'a pas été publiée, c'est qu'elle ne pouvait pas l'être. Le Sàint-Père a fait, en cela, acte de longanimité et de patience. Les amis du cardinal Gibbons devraient lui en savoir gré.
Nous nous sommes abstenus jusqu'à présent de faire ressortir ce qu'avait d'anormal et de g-rave le silences absolu g-ardé par le cardinal Gibbons, depuis la publication de la Lettre apostolique qui lui était nommément
6o8 LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
adressée. Quant à la Civilta cattoUca, mise en cause avec tant d'âpreté par le 'correspondant de la Semaine religieuse, elle saura reprendre, s'il le faut, la-vig-oureuse campag-ne qu'elle menait, il j a un an, contre l'Américanisme.
Le i5 mars 189g, elle terminait un grand article intitulé : « Léon XIII et l'Américanisme » en disant : « Celui qui louvoie, celui qui tâtonne, s'adapte au siècle, transige, celui-là pourra se donner à lui-même le nom qu'il voudra, mais devant Dieu et devant l'Eglise il est un rebelle et un traître. »
Ce vigoureux langage n'a pas été pardonné à la célèbre revue romaine. On voudrait aujourd'hui l'engager dans une polémique dangereuse.
Le Correspondant de la Semaine Religieuse de Paris sait très bien que la Civilta cattolica ne peut publier ce document à moins d'en recevoir communication au Vatican. Or, nous tenons de bonne source que le Saint-Père a pris des mesures pour que cette lettre ne puisse parvenir à la connaissance du public.
Si les partisans de l'Américanisme tiennent à sa divulgation, ils en trouveront aisément le texte à Baltimore, et les nombreux organes de la Press Association s'en disputeront la primeur. Mais, à notre tour, nous les mettons au défi de publier intég-ralement la lettre du cardinal Gibbons, sans provoquer des événements qui jetteront pour longtemps le trouble dans l'Eglise.
Messieurs les Anglais, cette fois encore, auront tiré les premiers.
Précédemment, le 3o juillet 1899, la Vérité disait sous ce titre : Faits d'Américanisme ;
Voici maintenant que nous arrive l'écho de la voix du vénérable évêque de Rochester, qu'on a toujours trouvé sur la brèche, chaque fois que l'orthodoxie ou les droits
APPENDICE IV 6og
de la hiérarchie ont été attaqués. Mgr Mac Quaid, dans un sermon prêché le 26 juin dernier, a pris soin d'indiquer le curriculum d'idées dangereuses dont la réprobation préalable, successivement faite par le Saint-Sièg-e, faisait clairement entrevoir la définitive condamnation àeV Américanisme.
« On essaye maintenant, dit le saint prélat, de minimiser, d'atténuer la décision si claire et si explicite du Saint- Père. Il a condamné certaines doctrines contenues dans la Vie du P. Hecker comme il avait déjà condamné précédemment d'autres erreurs de la même école. Il est souverainement déplacé de traiter avec dédain une encyclique pontificale, d'insinuer qu'elle est superflue, qu'aucune erreur de ce g-enre n'a infecté notre E^çlise, et que tout ce bruit ne rime à rien.
« On nous dit qu'il n'y a rien à blâmer dans l'Américanisme de nos catholiques... Le Saint-Père, de fait, n'a aucun mot de blâme pour les méthodes américaines, en tout ce qui regarde la vie matérielle ou politique... Mais il y a une espèce à' Américanisme qu'il a condamné, bien avant même son Encyclique de février dernier ! Les erreurs et les sottises censurées dans ces documents antérieurs ont préparé la voie à la dernière encyclique, et l'ont mise au point d'une façon indiscutable.
«Je vais vous signaler quelques spécimens d'Américanisme qui ont mérité et reçu une désapprobation (pour ne pas user d'un terme plus sévère) : 1° Vous vous rappelez tous le triste spectacle du Parlement des religions, dont on nous donne l'exhibition à Chicago et où l'Eglise catholique — l'Eglise du Sauveur crucifié — s'est trouvée mise de pair avec n'importe quelle prétendue religion,lemahométisme etle bouddhisme, jusqu'aux formes les plus inférieures de protestantisme et d'infidélité. Estil surprenant que nos humbles et simples catholiques, qui au moins savaient leur catéchisme (dans sa lettre et son esprit) se soient montrés choqués de cette dégradation de la religion du Christ, de son enseignement
PROGRÈS DU WBÉR. — U — Sq
6lO LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
infaillible et de l'autel du di^'in sacrifice? Leur instinct catholique les préserva de toute participation, même intentionnelle, à une alliance sacrilège avec les ennemis de la véritable Eg-lise. La réprobation du Saint-Père pour de tels parlements ou congrès a été une satisfaction accordée aux légitimes sentiments de notre peuple catholique.
«2° On apprit un jour, de certaines sources d'information, que si nos catholiques adoptaient le système d'éducationjdes écoles publiques de l'Etat, — l'éducation sans Dieu — le peuple américain désarmerait soudain et nous embrasserait tous comme des frères. Déjà, aux premiers jours de l'Eg-lise, on faisait des réflexions analogues et l'on montrait d'une part de grandes récompenses promises, pendant qu'à l'encontre on opposait d'horribles menaces de mort. La mort fut alors préférée à la trahison d'un Dieu crucifié, et la religion fut sauvée. De nos jours, on rencontra une semblable fidélité... La question soulevée fut soumise au chef de la religion, et la réponse fut de nature à satisfaire le cœur de tout loyal enfant de l'Eglise. Il n'y eut plus lieu de douter ni d'hésiter. Ainsi disparut dans le néant la seconde moisson d'erreurs du faux Américanisme.
(( 3° Une troisième attaque fut tentée contre la prohibition des sociétés secrètes. A l'instant même où les funestes conséquences des organisations mystérieuses se fai-:. saient sentir de toute part, quand toutes les sectes, si éloignées qu'elles soient du catholicisme, voient se dépeupler leurs temples au profit des loges, et quand, aux renseignements surnaturels et aux conseils de l'Evangile du Christ, on substitue quelques vaines vertus naturelles, c'est alors que nos libéraux s'efforcèrent de pousser les catholiques dans les loges. Ce n'étaient plus assez des Odd FeLlow, et des Chevaliers de Pythias, ils proclamaient que bientôt la réprobation ecclésiastique interdisant de s'aggréger à la franc-maçonnerie, serait ellemême levée. La lettre pontificale condamnant les Odd Felloio, les Chevaliers de Pythias et les Enfants de
la Tempérance vint jeter une douche sur ces enthousiasmes. Ainsi s'anéantit la troisième manifestation du faux Américanisme.
« 4° Une autre exhibition de V Américanisme se produisit quand un ecclésiastique catholique se présenta en costame de son ordre pour prêcher, devant les membres d'une Université non catholique, le nouveau libéralisme de l'Eg-lise, qui ne dédaignait pas les salles publiques et les chapelles des constitutions protestantes. C'était là une importante réclame, car c'était encourag-er les parents catholiques à envoyer leurs fils dans ces Universités.
« Une telle innovation compromettait le monde ecclésiastique entier. Ceux qui se les permettaient ne condescendaient même pas à prendre d'autres conseils avant de se lancer dans une telle aventure. Leur prétendue sagesse personnelle leur suffit.
« Nous voyons aujourd'hui le recteur de l'Université catholique d'Amérique se lamenter sur le petit nombre de ses élèves... Ouand un nouveau concile national se réunira à Baltimore, nous aurons à examiner sous toutes ses faces ce malheureux problème. »