FIN DU TOME SECOND
APPENDICE I M. de Mun et le Socialisme chrétien.
On lit dans la Vérité du lo janvier 1896 :
Nous avons sig-nalé, d'après l'Univers, qui en avait reçu communication, une lettre de M. le comte Albert de Mun adressée au Nouvelliste de Lyon.
Le Nouvelliste, ayant depuis reçu cette lettre, Ta publiée avec des observations qu'il n'est pas sans intérêt de faire connaître ég-alement.
Voici d'abord la lettre de M. de Mun :
Monsieur le Directeur,
Je viens de lire, aujourd'hui seulement, dans le Noa~ oelUste de Lyon du 7 décembre, un article intitulé : Démocrates chrétiens, et non sig-né, qui commence en ces termes :
« M. de Mun qui, le 8 décembre 1891, à la tribune «le la Chambre, s'était déclaré d'accord avec les socialisî^es, et particulièrement avec Pablo Lafarg-ue, sur les critiques de l'ordre économique, autant que sur ^in très grand nombre de réformes sociales journellement réclamées par les travailleurs, déclarait non moins solennel-
lement, à la même tribune, le 3o avril de la présente année, qu'il n'y a pas de socialisme chrétien. »
En détachant de leur contexte quelques-unes de mes paroles, l'auteur a dénaturé ma pensée. Je vous demande la permission de la rétablir.
Le 8 décembre 1891, répondant à M. Lafarg-ue, qui m'avait mis en cause, j'ai dit en propres termes :
(( Je ne me suis jamais qualifié de socialiste. Je ne me qualifierai jamais ainsi, parce que cette formule répond à tout un ordre d'idées absolument dijEférent du mien, en particulier sur deux points principaux, le point de départ, qui est entièrement opposé aux doctrines religieuses que je professe, et le point d'arrivée, c'est-à-dire la conception collectiviste, que je réprouve, parce que je ne la crois ni juste ni pratique. »
C'est après, cette déclaration très nette que j'ai ajouté en eflet, à peu près textuellement, les paroles citées par le Nouvelliste.
Le 3o avril 1894, 'répondant à M. Jaurès, que j'avais, un moment auparavant, interrompu pour lui dire : « Il n'y a pas de socialisme chrétien », j'ai donné de cette parole une explication développée, exactement conforme, quant au fond, au sens de ma réplique à M. Lafarg-ue. Ayant monti'é que la doctrine socialiste se lie étroitement à la doctrine anarchiste, par la nég-ation de la loi divine et par celle du droit de propriété individuelle, j'ai dit :
« Ainsi, sur les deux points fondamentaux qui vous rapprochent des anarchistes, nous sommes en opposition absolue, et voilà pourquoi il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de socialisme chrétien. »
Ayant ainsi, une fois de plus, nettement séparé mes idées de celles des socialistes, j'ai, une fois de plus aussi, et avec la même netteté, affirmé la nécessité des réformes sociales commandées par la justice.
J'ai dit et établi que « le socialisme est le fils de l'économie libérale )), et, j'ai conclu en ces termes :
et Je me suis expliqué aussi nettement que je l'ai pu sur le socialisme. J'espère avoir dissipé toute équivoque et débarrassé la route où j'essaye d'avancer d'une accusation que j'y ai trop souvent rencontrée. J'ai dit aussi ce que je pensais du rég-ime économique moderne, et j'espère que, dans les discussions idtérieures, je pourrai soutenir mes idées, défendre les réformes que je crois justes, m' associer à des critiques que je trouve trop souvent bien fondées, sans risquer pour cela d'être confondu avec le parti socialiste. »
Il n'y a eu, vous le voyez, aucune contradiction entre mes paroles du 8 décembre 1891 et celles du 3o avril
C'est ce que je tenais à démontrer. Mon intention n'est pas, d'ailleurs, de répliquer ici au reste de l'article qui a rendu cette rectification nécessaire. Il y aurait, comme dans toutes les discussions de ce genre, beaucoup à distinguer dans les idées qu'il exprime.
Je désire simplement bien préciser ma position dans le débat, où l'auteur me fait intervenir, d'une manière assez inattendue, à propos de l'Union Démocratique de Liège. Je ne sais si le programme qu'il donne comme celui de cette association est exact, et ce n'est pas à moi de répondre à cet égard, non plus qu'au sujet des paroles prêtées à M. Léon Harmel.
Mais permettez-moi. Monsieur, de vous rappeler qu'en ce qui me concerne je n'ai attaché mon nom et ma responsabilité qu'à un seul programme social; c'est celui que j'ai exposé dans un discours prononcé à Saint- Etienne, le 18 décembre 1892. Ce discours m'a valu, de la part du Souverain Pontife, une lettre publique d'éloges et d'encouragements, que vous n'avez peut-être pas oubliée, et qui demeure le plus grand honneur de ma vie, en même temps qu'elle suffit à mettre ma conscience en paix.
Si vous voulez discuter mes idées, c'est là qu'il faut les chercher, et la haute approbation de Celui qui est
entre les catholiques le ju^e suprême de la doctrine me rassure à l'avance contre le danger d'être classé parmi a ceux qui pactisent avec les erreurs doctrinales, comme auraient pu le faire, au temps de la Réforme, les défenseurs de l'orthodoxie en se commettant avec Calvin. »
Votre rédacteur, Monsieur, rappelle un mot du très regretté M. Claudio Jannet, disant, au terme de sa vie: (( le socialisme sera la grande hérésie du xx" siècle. »
Je crains, en effet, qu'elle ne succède, par une filiation naturelle, à celle du libéralisme, qui fut la grande hérésie du xix^ siècle. Ce n'est pas en retournant à l'une qu'on se préservera de l'autre.
Laissez-moi ajouter, en terminant, qu'en face du péril social qui nous menace tous, le devoir pressant des catholiques me paraît être d'unir leurs forces sur le terrain défini par le chef de l'Eglise, plutôt que de les user dans des disputes d'école et les polémiques personnelles.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.