‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 15 sur 118 · VII. — Le Christ redevenu citoyen français · texte numérisé non relu

VII. — Le Christ redevenu citoyen français

Celte conception nouvelle de l'accord entre la société moderne et l'Eg-lise a trouvé sa formule dans

(i) La condamnation des écrits de M^^ Marie du Sacré-Cœur, réformatrice de l'enseignement chrétien, et du docteur Schell avaient précédé celle de l'Américanisme.

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une parole de M. l'abbé Gayraud, député au Parlement : « Le Christ va redevenir citoyen français. » C'est confesser tout d'abord , il est vrai , que le Christ n'a plus sur la société qu'une souveraineté éphémère et partagée avec les hommes parfois les moins respectables ; mais enfin , Jésus-Christ peut redevenir citoyen français autant de fois qu'il y a d'électeurs fidèles à sa loi ; et comme ces électeurs pourraient, un jour, être la majorité, la souveraineté de Jésus-Christ deviendrait alors effective.

L'idée fondamentale de cette conception est donc que le catholicisme peut rentrer dans la société et la législation, non pas en vertu de ses titres divins et grâce à la reconnaissance officielle des droits de Dieu par l'Etat, mais porté en quelque sorte dans le cœur du peuple et sous le couvert de ses droits.

L'idéal moderne ne permet pas que l'Etat reconnaisse les droits supérieurs de la religion catholique ; mais les citoyens catholiques ont des droits, ils sont souverains ; ils peuvent donc exercer leur souveraineté, revendiquer ces droits de telle manière que le catholicisme reprenne, par leur intermédiaire, une place dans l'Etat.

La loi civile ne reconnaît pas et ne peut pas reconnaître à l'Eglise le droit de légiférer sur le mariage, de réclamer l'exemption du service militaire pour les clercs, de s'opposer au tra:vail du dimanche, etc.; mais la loi n'est que l'expression de la volonté générale des citoyens, les catholiques sont des citoyens comme les autres ; ils font donc la loi et s'ils sont la majorité, ils feront la loi conformément à leurs croyances.

Que les électeurs catholiques choisissent leurs

députés en vue de ce résultat, que les députés élus par les catholiques restent fidèles à ce mandat, et la loi civile ne sera plus en opposition avec la foi ou la législation de l Eglise. Ce résultat serait assez grand, la'voie est assez large pour consoler de l'oubli des principes du droit chrétien (i).

C'est dans la bouche des évêques eux-mêmes que M. Fonsegrive, pour prendre en exemple ce Père de l'Eglise rajeunie, place cette théorie, à propos d'une discussion sur le Concordat. Il reconnaît et déclare, il est vrai, que la question est tranchée par les décisions de Léon XIII, mais on sent bien à la façon dont il le dit, en opposant au développement de cette théorie l'unique argument d'autorité, qu'elle doit garder à nos yeux sa valeur.

Ce fut la raison décisive. Car nos confrères (dans l'épiscopat) adversaires du concordat pensaient que l'athéisme social pourrait parfaitement être évité en dehors de tout concordat. Il suffirait pour cela que l'harmonie entre les deux pouvoirs libres et séparés fût rétablie par la pression de l'opinion publique. De même qu'aux grandes cérémonies nationales on invite, en dehors des fonctionnaires proprement dits, les représentants, de la haute banque ou de la haute industrie, de même les chefs ecclésiastiques pourraient prendre rang et rien n'empêcherait de concevoir un état de choses où l'Eglise serait reconnue comme une puissance morale par l'Etat, sans qu'elle eût besoin pour cela de. se lier à l'État par un contrat. L'État a bien été forcé de reconnaître la puissance des grands banquiers et plus d'une fois de traiter officiellement avec eux; pourquoi, grâce aux progrès religieux, l'Église n'arriverait-elle pas aussi bien à faire reconnaître son importance et sa force? L'athéisme social n'existera plus dès

(i) M. l'abbé Meignen, op: cit.

-que nous aurons formé assez de. citoyens vraiment religieux et qui sauront exiger que la. relig-ion reprenne dans la vie sociale la place qu'elle doit avoir. Mais pour cela il ne .paraît pas nécessaire de se' lier à l'Etat, l'Eg-lise sera bien plus sûre de demeurer dans l'État si elle j entre, sans se lier, portée par les suffrages des citoyens, élevée pour ainsi dire sur le pavois, que si elle y entre en vertu de négociations plus ou moins conventionnelles et arbitraires. En un mot, concluaient ceux dont je rapporte ici l'opinion, ce n'est pas un contrat sig-né par quelques hommes d'Etat, qui fera disparaître l'athéisme national ; cet athéisme disparaîtra le jour où la vie nationale transformée sera presque tout entière imprégnée de religion. Mettons Dieu et l'Eglise au cœur des citoyens libres, et Dieu et l'Église reprendront aussitôt dans la nation la place que la théologie réclame ^t qui leur est due. Tout le reste est artificiel et précaire. La place de l'Église en France ne peut être que Tefflorescence et la mianifestation de la place qu'elle occupe •dans le cœur des Français (i).

Or, M. Anatole Leroy-Beaulieu a étudié, dans un article intitulé : le Vatican et le Ouirinal depuis i8j8 (2), l'hypothèse et les chances de la constitution d'un parti catholique en Italie sous la direction immédiate et personnelle du Pape. Il pèse les avantages et montre la faiblesse de cette hypothèse. L'auteur n'aurait peut-être pas eu l'intention d'appliquer «on j ugement à la France, mais ce .qu'il dit y conserve toute sa force :

Laissons de côté ces difficultés de conduite; supposons ■que le pape et les catholiques ont su éviter de se comr promettre réciproquement, que pourraient faire les néo- .guelfes dans l'opposition ou au pouvoir ? Ils pourraient

(i) Le Journal d'un évêque, t. II, p. 224.

(2) Revue des Deux-Mondes, i<"' janvier 1884.

LE LIBÉUAXISME iSg^

assurément défendre la relig-ion, rendre à ses ministres ou à son chef telle ou telle liberté, tel ou tel privilèg-e . Ils pourraient demander et obtenir le rappel des mesures de g-uerre votées contre l'Eg-lise depuis vingt- cinq ans, faciliter, par exemple, le recrutement du clerg-é, lui restituer l'exemption du service militaire, encourag-er les écoles ecclésiastiques, accroître la. liberté de l'épiscopat ou des cong-rég-ations . Ils pourraient même, à certaines heures, obtenir pour le Saint-Sièg-e des sûretés nouvelles, élarg-ir les garanties qui lui ont été accordées, et, en tout cas, appliquer autrement, dans un esprit plus favorable au Vatican, les prérogatives que lui reconnaît déjà la loi. Ils pourraient en un mot accomplir bien des choses sans être obligés d ébranler les bases de l'état, sans toucher au statut ou bouleverser la législation.

L'erreur, — ^ erreur aussi manifeste que répandue^ — c'est de croire que, s'ils V emportaient jamais au parlement, les catholiques pourraient refondre les lois, pourraient améliorer la situation de l'Eglise et du Saint-Siège^ d'une manière durable, permanente. Ce n'est là qu'une illusion, commune, il est vrai, à presque tous les partis, mais fondée sur une fausse conception du gouvernement représentatif.

Une majorité parlementaire peut, sans doute, presque tout modifier, tout changer ; mais les changements effectués par elle ne durent guère qu'autant qu'elle dure ellemême.

Les mesures que les catholiques seraient maîtres de voter en faveur du Saint-Siège, les prérogatives et les garanties nouvelles qu'il leur plairait de lui. accorder, il serait hors de leur pouvoir de lui en assurer le maintien et le respect. Quand ils réussiraient à inscrire au fronton de la monarchie unitaire le Christds vincit, Chris' tas imperat, que les papes ont gravé sur les monuments païens, une victoire de leurs adversaires pourrait le lendemain abattre de nouveau la croix du Gapitole. La vie des Etats, telle que. Va. f^^te le parlementarisme, est une

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vie essentiellement militante, où le^ conquêtes d'un jour ne sont gardées qu'au prix de continuelles victoires Les concessions qu'une majorité catholique pourrait jamais faire au pape ne demeureraient assurées qu'autant qu'une telle majorité resterait maîtresse de l'arène politique. Or Tune des conséquences les plus manifestes d'un gouvernement représentatif, c'est qu'aucun parti ne saurait indéfiniment se maintenir au pouvoir. Les catholiques sont endroit de compter sur les armes constitutionnelles pour défendre ou pour étendre les garanties reconnues au pape ; ils ne sauraient compter sur une victoire parlementaire pour transformer d'une manière permanente la situation actuelle du Saint-Siège. Toute solution sortie d'un triomphe électoral des catholiques serait de sa nature aussi précaire que ce triomphe, c'est-à-dire, au fond, non moins précaire que la loi des garanties de 1871.

A cette erreur — aussi manifeste que répandue — s'en ajoute, à notre avis, une autre, plus grande encore, et qui, dans l'ordre logique, se trahirait la première. C'est de croire plus aisé pour les catholiques de conquérir, par le courageux et constant exercice de leurs droits, ce résultat précaire, que de ramener, par un effort égal, la société civile à la notion stable du droit chrétien.

N'est-ce pas une chimère de s'imaginer que ce sera justement en cachant leur drapeau pour ne se reconnaître qu'à la terne cocarde du droit commun, en faisant le silence sur leurs principes, en dissimulant leur but, que les catholiques établiront entre eux une discipline assez forte, prendront un élan assez vigoureux, pour mener jamais à bonne fin des élections telles que ce plan les suppose, et pour imposer efficacement ce mandat à leurs électeurs? li saute aux yeux, me semble-t-il, que, s'ils étaient

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capables d'un effort aussi bien ordonné, ils auraient encore plus lot fait de gag^ner la bataille sur son vrai terrain. Il y a entre ces deux plans d'action la même différence, à ce point de vue, qu'entre la guerre ancienne et la g"uerre actuelle. Quoi qu'il paraisse de prime abord, celle-ci demande plus de courage personnel. On brave plus facilement le péril, quand on marche à la bataille en troupe compacte, au son des fanfares et drapeau au vent, que s'il faut attendre, isolé, tapi sous quelque abri, l'ordre de s'élancer. L'histoire des élections en France depuis l'ère du Ralliement montre ce qu'il en est et donne à cette belle conception un démenti qui provoquerait la risée, si les conséquences n'étaient aussi déplorables.

Mais enfin ne nous hâtons pas d'en juger définitivement, et suivons le développement de ce système.

Un moyen de rendre plus sûrement au Christ ses droits dans la société serait que les catholiques qui, à défaut de la majorité, peuvent posséder une minorité imposante, reçussent, dans leur action politique et parlementaire, une direction unique, constante, positive, émanant du Saint-Siège. Il ne s'agirait donc plus seulement de citoyens s'inspirant dans leurs votes et leur action politique des principes et des lois de la religion catholique, mais il s'agirait d'adapter, d'harmoniser l'action de la hiérarchie catholique avec l'état de choses politique créé par le parlementarisme moderne.

En raison de l'émiettement des partis, la minorité catholique pourra souvent décider du résultat des votes, selon qu'elle se portera d'un côté ou d'un

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autre; elle peut profiter de cette situation pour contracter des alliances, dicter des conditions et obtenir au moins le respect des libertés relig-ieuses que l'Eglise obtenait jadis par d'autres voies.

L'Eg-lise catholique, avec sa puissante hiérarchie, l'autorité incomparable dont le Pape et les évêques jouissent sur le peuple chrétien, les millions de fidèles qu'elle compte dans tous les Etats, pourrait exercer sur la société moderne une influence qui ne le céderait guère à celle qu'elle exerçait au moyen âge sur les princes et les peuples de la chrétienté. Qu'on s'imagine, en effet, dans les Parlements de tous les Etats d'Europe et d'Amérique, un groupe discipliné de représentants catholiques, un « centre «pour employer le mot consacré, soutenant par ses votes et par ses alliances les revendications des catholiques nationaux etcelles du Saint-Siège ; qu'on se représente le prestige, la puissance du Pape, s'il pouvait disposer, dans tous les Parlements, d'un nombre important de voix toujours prêtes. à appuyer ses réclamations; qu'on joigne à cela l'action de la presse catholique, avec ses milliers d'organes et ses millions de lecteurs ; celle des associations religieuses et des confréries, si nombreuses et si puissantes; tout cela obéissant au mot d'ordre venu de Rome... Plusieurs estiment que cette forme toute moderne de pouvoir quasi temporel du Pape compenserait avec avantage la perte des provinces formant les Etats pontificaux.

Le Pape devenu, en quelque sorte, « le centre des centres », véritable souverain interparlemèntaire, traiterait au moins d'égal à égal avec les Etats les plus puissants. Il serait, dans le monde, l'unique représentant international des peuples, et

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toutes les revendications de l'Eglise arriveraient désormais aux g-ouvernemenls par la voix du peuple, le vrai souverain.

L'hypothèse est brillante, elle séduit; et ceux qui l'ont prônée pouvaient croire à bien des signes extérieurs qu'elle correspondait à l'idée de Léon XIII (i).

Mais, sans l'examiner à fond, on s'aperçoit de prime abord qu'elle est contraire à la nature spirituelle du ministère de l'Eglise.

Assurément, il existe des rapports, et, dans ces rapports, une subordination nécessaire entre la société civile et l'Eglise.

Nous avons suffisamment exposé la doctrine catholique sur ce point (2).

Mais ce pouvoir indirect du Pape sur les ques» tions d'ordre temporel, en ce qui intéresse la loi et les mœurs, est principalement un pouvoir négatif qui consiste à défendre, à empêcher, à abroger ce qui, dans l'ordre civil, serait contraire au bien des âmes.

Ceux-là se méprennent sur la nature du pouvoir indirect qui prétendent s'autoriser de cette doctrine pour préconiser l'intervention ordinaire et positive de l'Eglise dans les déHats et les combinaisons parlementaires de notre temps.

Assumer la direction stratégique d'un groupe d'électeurs ou de députés ; désigner les chefs capables de le conduire ; les alliances qu'il pourra ou qu'il devra contracter; tracer le plan des programmes électoraux susceptibles d'être mieux accueillis :

(i) Cas de Conscience, chap, V. — Léon de Cheyssac. Le Ralliement.

(2) Cas de Conscience, chap. I. — JRome et V Action Libérale,. chap. let II. ,

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ce sont là, en réalité, choses d'ordre purement temporel. Si elles ne sont pas indifférentes à TEg-lise, puisque sa liberté et ses droits dépendent de Fissue de la bataille électorale, c'est d'une autre manière que l'autorité ecclésiastique exercera sur elles son influence et sa juridiction.

Condamner les erreurs en vog-ue; flétrir les mauvaises lois, la mauvaise presse ; dénoncer au peuple ceux qui le trompent et le perdent, donner l'exemple de la résistance à la persécution hypocrite ou violente, rappeler le devoir et la responsabilité des électeurs, combattre l'apathie et l'indifl'érentisme : voilà le droit et le rôle du clergé dans les luttes politiques des temps modernes.

Envisagé maintenant dans son application, ce système se heurte à une double impossibilité : ni le Pape ne pourra donner le mot d'ordre politique aux électeurs et aux élus catholiques, ni les catholiques ne pourront recevoir officiellement ce mot d'ordre, sans perdre aux yeux de l'opinion et du gouvernement leur titre et leurs droits de citoyens.

Les catholiques ne sauraient revendiquer, en face de l'Etat moderne, tous leurs droits qu'à la condi- , tion d'être vraiment des citoyens comme les autres, ne formant pas une catégorie à part, n'agissantpas sur un mot d'ordre imposé, n'obéissant pas, dans les actes de la vie publique, à un souverain étranger. Le Pape est considéré comme tel par les Etats modernes. Ils le soupçonnent constamment d'empiéter sur les droits de la société laïque, et il doit se défendre sans cesse contre cette accusation renouvelée sous tous les prétextes.

Si les instructions venues de Rome sont conformes aux vues du gouvernement, il est à présumer

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qu'il ne mettra pas obstacle àl'intervention du Saint- Sièg-e, tout en feig-nant de Tig-norer, par principe et par politique.

Mais, en ce cas. Faction parlementaire est paralysée, annihilée peut-être, car elle n'a de force que par son indépendance, par l'opposition qu'elle fait ou qu'elle peut faire au pouvoir, elle besoin qu'aie gouvernement de se concilier ses faveurs.

Si le pouvoir s'aperçoit que les catholiques du Parlement lui sont acquis par ordre, il les traitera en hommes qu'il n'est plus nécessaire de se concilier par des ménagements.

- Si, au contraire, les instructions adressées, de Rome aux catholiques, sont opposées aux vues du gouvernement, elles devront être données secrètement, sous peine de provoquer aussitôt une rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. C'est la règle, en effet, de rappeler les ambassadeurs, quand un conflit éclate entre deux gouvernements.

Ceux qui auront reçu ces instructions secrètes devront,en les exécutant,paraitre agir d'eux-mêmes. Dès lors, leur impulsion n'aura plus l'autorité nécessaire pour provoquer l'ébranlement de toutes les forces catholiques. Les actes et les enseignements publics et authentiques du Saint-Siège faisant seuls loi pour les consciences ; des ordres qui ne seraient pas publiquement et officiellement notifiés^ ne seraient jamais docilement et unanimement obéis.

L'unité d'action, l'ensemble, la décision manqueront d'autant plus que le chef, dont la masse catholique attend la direction, restera, en apparence, inactif et silencieux.

Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est que, sous le régime du Concordat, où ce système, selon la pen-

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sée de ses ihstig-ateurs, devait s'appliquer, les inr terprètés naturels de ces directions pontificales les évêques et le clergé, étant considérés par le gouvernement comme des fonctionnaires, et obligés souvent d'en observer l'attitude, manquaient complètement de cette indépendance à l'égard du pouvoir, sans laquelle une action parlementaire ne peut être populaire et puissante.

Le système supposerait donc une organisation hors cadres des forces catholiques, pour permettre à l'Eglise d'engager la lutte sur le terrain parrlementaire sans créer un conflit immédiat et violent entre la hiérarchie catholique et le pouvoir civil.

ïl ne suffirait même pas de mobiliser la hiérarchie ecclésiastique, qui n'a point été établie pour évoluer sur le terrain mouvant de la politique. Il faudrait surtout créer, à côté de la hiérarchie régulière et canonique, ce que nous appelons une liiéjarchie hors cadres, composée principalement de laïques ou de gens d'Eglise sans titre et sans fonctions officielles.

Cette extension de la juridiction ecclésiastique ne serait pas sans altérer la constitution du gouver- . nement intérieur de l'Eglise.

Quelle serait l'attitude de ces laïques, de ces agents extra-canoniques de l'autorité pontificale, vis-à-vis des évêques, du clergé régulier et séculier, c'est-àdire dès conducteurs-nés de l'armée catholique. S'ils ne font rien en dehors de la hiérarchie, leur rôle n'a plus de raison d'être ; s'ils agissent à côté d'elle €t sans elle, il y aura dans l'Eglise deux courants, deux directions distinctes. Il est aisé de prévoir quels graves inconvénients résulteraient d'un pareil état dé choses.

L'action ordinaire du pouvoir ecclésiastique est iente/mesurée, paisible, elle s'exerce au grand jour, .elle est surtout impersonnelle; c'est la doctrine de l'Eg-lise, ce sont les lois de Dieu et de l'Eg-lise que les pasteurs invoquent pour amener le peuple à l'obéissance; leur rôle est d'éveiller, d'éclairer de stimuler les consciences bien plus que de fléchir les volontés.

Il ne saurait en être ainsi de l'action extra-canonique dont nous nous occupons en ce moment.

Visantà atteindre un but immédiat et particulier, à procurer l'unité d'action, la concentration des volontés et des efforts sur un même point, et dans un temps donné, il faudrait que l'autorité pontificale se fît sentir, non plus seulement comme celle d'un pasteur et d'un docteur, mais avec la promptitude, la concision, la décision d'un commandement militaire et que, derrière le Pape, ou plutôt dans le Pape — le Saint-Père — on vit apparaître Vimperator romain.

Serait-il possible de maintenir long-temps l'harmonie entre ces deux actions, on pourrait presque dire ces deux gouvernements, ces deux chefs d'une même Eglise?

Comment l'action hardie, rapide, imprévue de l'un s'alliera-t-elle à la marche hiératique de l'autre? Comment la prédication des éternelles vérités, le rappel incessant des devoirs et des soumissions nécessaires pourront-ils être menés de front avec les exigences de la politique, le souci des résultats <îlectoraux, les alliances et les combinaisons parlementaires ?

Il est à craindre que ces deux actions parallèles ne se nuisent également l'une l'autre, soit qu'elles se confondent, soit qu'elles se séparent.

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Il y aura toujours , parmi les catholiques et même dans le clerg-é, un élément jeune, ardent, intempéré, ambitieux peut-être, qui se portera d'instinct vers cette action plus extérieure, plus humaine. Comment l'en empêcher ? Gomment prévenir le danger que ces volontaires inhabiles feront courir à l'armée et à eux-mêmes?

Comment remédier surtout au trouble profond que des missions mal définies, des directions officieuses mal interprétées ou mal transmises introduiraient peu à peu dans les rapports des fidèles avec leurs évêques, des évêques avec le Pape ?

L'Eglise apparaîtrait alors comme ces arbres vigoureux, dont une branche tard venue menace d'absorber la sève (i).

Cette adaptation de gouvernement de l'Eglise au régime démocratique et parlementaire restera sans doute à l'état d'hypothèse, comme un idéal rêvé par certains esprits ; elle ne sera jamais ouvertement adoptée par le Saint-Siège.

Cependant, en ce qui touche la France, il est impossible de méconnaître à ces traits le système que les partisans de l'évolution politique et religieuse ont essayé d'introniser sous le couvert des Directions pontificales.

Il est impossible même de dissimuler que l'attitude de Léon XIII et de son secrétaire d'Etat favorisait indirectement leurs menées.

La variété insolite des moyens employés pour inculquer leurs directions a été une des principales

(i) M. l'abbé 'Maignen, op. cit.

LE LIBÉRALISME iZlC).

causes du trouble et de la division parmi les catholiques ; elle a donné occasion à Ténorme abus que les novateurs ont fait de leur autorité. A côté des directions authentiques officielles, on eut une foule de dépositaires, plus ou moins fidèles, des idées du Pape.

Ecoutons M. l'abbé Klein :

Il n'y a pas à se dissimuler l'importance du mouvement qui entraîne ainsi la Papauté vers les masses populairesi Les Encycliques sur la condition des ouvriers et sur la conduite à tenir par les catholiques de France ne sont que des manifestations plus solennelles d'un état de choses lentement et solidement établi...

La plus importante visite qui se soit faite au Vatican sous le règ"ne de Léon XIII n'a pas été celle de l'Empereur d'Allemagne se présentant en costume de g-uerre, mais bien celle des pèlerins ouvriers, accourus de loin...

Alors- s'est écrite une grande page de l'histoire, et ce n'est pas trop, pour dire un tel événement, que la parole enthousiaste de l'orateur de Lille (i) : « Vous vous rappelez cette réception triomphale des ouvriers au Vatican, et ces honneurs royaux, et le Pape s'abandonnant aux hommes du peuple en costume de travail ; et sur les marches de l'escalier royal, étonné de cette majesté nouvelle, la foule des travailleurs prenant la place du cortège ancien des souverains du passé, spectacle inoubliable dont tous ceux qui l'ont contemplé ont célébré la splendeur, mais dont tout le monde peut-être n'a pas mesuré la profondeur ; ce n'était pas seulement une grandiose manifestation, c'était la rencontre solennelle du chef de l'Eglise et des envoyés du peuple, c'était la mise en œuvre de l'Encyclique et l'inauguration pratique d'un temps nouveau ! » . . .

Le temps devait venir où l'Eglise providentiellement déçue dans ses tentatives auprès des rois et des gouver-

(i) Albert de Mùn. ' .

l5o lïilTRODUCTION '

nements,eile s'adresserait directement au vrai souverain des temps modernes, au peuple, parlant dans les lettres pontificales (( aux honnêtes g"ens de tous les partis », télégraphiant partout ses volontés aux libres assemblées de catholiques, livrant sa pensée,onpeut le dire, aux abonnés des plus petits Journaux par l'intermédiaire d'un cardinal secrétaire d'Etat.,

Sans doute, le Pape' accrédite toujours ses nonces auprès des cours et des chefs d Etat, et niême il s'applique à éviter les ruptures avec les g"ouvernements les plus mal disposés. Mais il s'est mis partout en communication directe avec les g-roupes de simples fidèles etavecies^ particuliers qui ont le plus d'influence sur l'opinion, ne, comptant guère moins avec les Congrès de Golog-ne ou, de Mayence et avec Windthorst qu'avec Bismarck ou Guillaume JI ; plus heureux, en ce qui nous concerne,: d'une entière adhésion de M. de Mun, d'une approbation des Débats, voire du Petit Journal, que des concessions hypocrites d'un ministre franc-maçon.

Nous avons donné ailleurs {Cas de Conscience, chap. V) une esquisse des rapports directs du Pap& Léon XIIÏ avec . la démocratie, qui constituent un des aspects particuliers de son pontificat. Le livre de M. Léon de Ghejssac sur le Ralliement fournit aussi là-dessus des renseignements précieux, par exemple, en ce qui concerne la presse. Mais voici un trait extrêmement caractéristique, de ceux qui suffisent pour définir une situation.

M. Ernest Judét a eu l'occasion de rappeler^ récemment, qu'à l'époque où l'évolution politique reçut les encouragements publics du Saint-Père « il eut l'honneur d'apporter au Petit Journal un document authentique rédigé par Léon XIII luimême (i) », L'affirmation de M. Judet ne satirait

(i) Z',Ê'c/ai>, 6 septembre 1906.

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être révoquée en doute ; elle est confirmée par la teneur même de la pièce. Les dates ici rie doivent pas moins frapper Fattention que le contenu de cette pièce. L'Encyclique de Sa Sainteté Léon XÏIÏ au clerg-é français sur le Ralliement est datée du i6 février 1892 ; ce fut le lendemain même, 17 fé- .vrier, que le Petit Journal lui prêtait son organe. Voici la communication du Saint-Père :

Mon désir comme la volonté de l'Eg-Iise est que là France soit heureuse ; c'est une nation 'dont l'esprit est vif et Je caractère généreux ; si quelquefois elle ne suit pas le-chemin le plus droit, le plus conforme à ses intérêts, elle répare vite ses fautes, dès qu'elle voit bien la vérité.

Je fais le vœu, — et j'agis conformément, malgré les résistances, — que les divisions cessent et qu'il n'y ait plus chez vous de querelles stériles qui vous aftaiblissent.

Je suis d'avis que- tous les citoyens doivent se réunir sur. le terrain légal ; chacun peut garder ses préférences intimes; mais dans le domaine de l'action il n'y a que le gouvernement que la France s'est donné.

La ^République est une forme de gouvernement aussi légitime que les autres.

Je viens de recevoir le président du comité d'organisation de l'Exposition de Chicago, qui demandait au Saint- Siège son adhésion et sa participation à celte grandeœuvre américaine. Les Etats-Unis, qui sont en république, malgré les inconvénients qui dérivent d'une liberté . sans bornes, grandissent tous les jours, et l'Eglise catholique s'y est développée sans avoir de luttes à soutenir contre l'Etat. Ces deux puissances s'accordent très bien, comme elles doivent s'accorder partout^ à la condition que l'une n'empiète pas sur les droits dé l'autre ; la , liberté est bien réellement là-bas le fondement des rapports entre le pouvoir civil et la conscience religieuse.

L'Eglise réclama avant toute autre chose' la liberté ; ma

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voix autorisée doit être entendue pour que son but et son attitude ne soient plus dénaturés par des attaques mal fondées. Ce qui lui convient aux Etats-Unis lui convient à plus forte raison dans la France républicaine.

Je tiens à tous les Français qui viennent me voir le même lang-ag-e indistinctement ; je souhaite qu'il soit 'connu de tous. Je regrette seulement jusqu'ici que les ■personnes haut placées n'osent pas reconnaître publiquement, comme il conviendrait, les efforts que je fais pour la paix et la prospérité de votre noble nation, que je regarde toujours comme la fille aînée de l'Eg-lise.

Je persiste dans cette voie et j'encourage tous ceux qui y entrent fermement.

C'est pour faciliter cette tâche que l'Eglise doit s'attacher à sa véritable mission, qui est de moraliser les âmes, d'enseigner l'esprit de sacrifice et de dévouement. En même temps elle s'intéresse à la situation des faibles : l'affirmation que j'ai faite des droits des ouvriers doit concourir à rendre plus commode et plus prompt l'apaisement intérieur, à réduire à une infime minorité ceux qui n'ont d'autre préoccupation que de troubler les esprits et d'empêcher l'union du pajs, union sans laquelle il n'est pas capable de remplir ses hautes destinées .

C'est par cette constitution solide à l'intérieur que la France, en dépit de ses ennemis, se relèvera pleinement.

Je suis heureux d'apprendre que la France veut résolument la paix, malgré l'abondance de ses ressources militaires et le courage de ses enfants.

Si elle garde sans défaillance cette sagesse et cette patience, si elle sait s'arracher aux divisions qui arrêtent son développement et paralysent son influence, si elle se décide à s'abstenir des tracasseries et des persécutions, elle reprendra vite son rang important et la place glorieuse qui lui appartient dans le mode.

C'était assurément un gra.nd honneur pour le Petit Journal àe, servir déporte-parole au Pape.

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Les catholiques français en eurent quelque surprise.

Au caractère insolite de la communication, s'ajoutait l'étonnement de voir choisi pour la recevoir un journal dont la façon de travailler à la paix religieuse consistait ordinairement à passer sous silence la persécution qui la troublait.^

Sans doute, le lang-ag-e du Pape s'adressant à l'opinion publique par la voie "de la presse ne pouvait être le même que dans une Encyclique au Clergé €t aux fidèles. Mais ceux-ci, ces derniers surtout, n'étaient-ils pas exposés, quoique chaque expression de l'encyclique laïque fut très pesée, à croire que le Souverain Pontife, en demandant pour l'Eg-lise, en France, la liberté comme en Amérique, acceptait un état de choses contre lequel protestent tous ses actes pontificaux?

Un point sur lequel cet appel de Léon XIII nous paraît indiscutablement aller plus loin que l'Encyclique du i6 février, est celui même du ralliement. Nous croyons l'avoir solidement établi (i), et des voix plus autorisées que la nôtre l'ont confirmé, aucun acte authentique du Saint-Siège n'a prescrit aux catholiques autre chose que la sincère et loyale soumission au pouvoir établi. La tradition constante et et la doctrine certaine de l'Eglise ne lui permettÊiient pas d'aller au delà, ainsi que Léon XIII lui-même l'a rappelé (2). Mais si « dans le domaine de l'action, il n'y a que le gouvernement que la France s'est donné », c'est évidemment l'adhésion explicite et formelle, conformément à une note de l'Osservatore Romano, qui ne permet de combattre le gou-

(i) Cas de Conscience, chap. III.

{2) Même ouvrage, p. 563. — Home et V Action Libérale, p. 35.

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vernement « ni de façon directe ni de façon indirecte ( I ) » .

Le même Osservatore disait, à propos de Taudieiice où M . Ernest Judet reçut cette communica-r tion :

En somme , de cette « entrevue » , il résulte que Léon XIII a la ferme volonté d'inaugurer^ comme complément de ce qu'il a exposé dans l'encyclique Rerum Novarum, une de ces grandes politique& populaires auxquelles personne ne résiste et de laquelle doivent jaillir pour la société les plus utiles réformes.

Et il ajoutait, d'après le compte rendu à^V Univer s, que le Pape entendait par là aj^ranchir les catholiques de tout lien politique (2).

Cet épisode fait ressortir une fois de plus la dualité que nous avons déjà signalée dans le rôle du Souverain Pontife Léon XIII et qui eut une si grande influence sur l'état de notre pays ('3j.

Son action politique dépassait l'usage qu'il croyait pouvoir faire de l'autorité du Saint-Siège. Et^ sans doute, c'est en se reportant à cette action politique, que Léon XIII a pu écrire à M. Loubet, président de la République, au sujet du projet de loi contre les congrégations :

Un tel projet de loi qui semblerait impliquer une suspicion à l'égard des établissements libres, comme s'ils n'étaient pas en mesure d'inspirer les sentiments de patriotisme et de fidélité au devoir requis par les fonc^ .tidns publiques, apparaît d'autant moins opportun que nous avons soigneusement inculqué aux catholiques de

( I ) Cas de Conscience, p. 335.

(2) Voir Ronie et L'Action Libérale, chap. I.

(3) Cas de Conscience, chsi]\.Y% -• - . , .

LE ■LIBÉRALISME l5S

France, par des actes publics et réitérés, non seulement de ne pas combattre la forme da gouvernement établi dans leur pays, mais de lui prêter franche et loyale adhésion (i). -

= Mi"<^ Séverine était encore moins désignée par sa situation que M. Judet, malgré son grand amour des pauvres, pour servir d^intermédiaire entre Léon XIII et la démocratie. Cependant, quelques mois plus tard, le Vatican s'ouvrit plus facilement devant; elle que devant Mgr Freppel, qui avait dû, lors de son dernier voyage à Rome, déployer toute la fermeté de son âme alsacienne pour pénétrer auprès du Pape. Il était naturel que cette fois l'impression produite sur l'opinion publique fût encore moins heureuse; et ilfallut,mais vainement^ chercher à l'apaiser.

L' Univers- T^i^Toàmsii, le 9 août 1892, une note de r Ossèrvatore Romane ([m. ^OTid^i;

La presse hostile mène; un grand tapage autour d'une «interview» que M'"^ Séverine, collaboratrice de plusieurs journaux de Paris, aurait obtenue du Saint-Pére.

Disons que cette oc interview » se réduit à une simple audience, qui a été accordée à M'^e Séverine, au même titre qu'à tous les Pèlerins qui la soUicitent.

M™s Séverine a eu d'autant moins de peine à franchir le seuil du Vatican qu'elle était munie de lettres' de recommandation émanant de personnages respectables et qui jouissent de l'estime du Saint-Siège...

M^oe Séverine répliquait en publiant sa demande d'audience adressée au . cardinal Rampolla et Ja réponse de celui-ci :

'"- {t) Livre Blanà. * ...

l56 INTRODUCTION

Monseigneur, j'ose solliciter, par votre entremise, une audience privée de Sa Sainteté...

Je suis envoyée par le Figaro, accréditée par M. Mag"nard, son directeur, pour demander à Sa Sainteté de prononcer sur une question qui menace encore de diviser les hommes^ de semer entre eux la discorde et la haine, de faire couler le sang en des luttes fratricides.

Je souhaiterais que Sa Sainteté daignât prononcer sur l'antisémitisme, persuadée qu'après qu'Elle aura parlé il ne se trouvera plus de chrétien pour être rebelle à ses avis.

Enfin, je désirerais personnellement faire, s'il m'est possible, un aussi beau portrait de Léon XIII, en littérature, que l'a fait en peinture mon compatriote et ami M. Chartran.

J'insiste auprès de Votre Eminence pour que mon vœu soit exaucé ; on la sait toute-puissante, et je remets mon sort entre ses mains.

J'ai l'honneur d'être, etc.. .

Séverine.

Madame, J'ai reçu votre lettre du g courant et j'en ai mis le contenu sous les yeux du Saint Père. Sa Sainteté n'aura pas de difficulté à vous recevoir en audience privée, tout aussitôt que vous lui ferez connaître, par mon entremise, votre arrivée, et que ses occupations lui permettront de satisfaire vos désirs. Il importe donc que vous veuilliez me renseigner de votre arrivée dès qu'elle aura lieu, et moi je tâcherai de vous faciliter l'audience qui est le but de votre voyage.

En attendant, je saisis l'occasion de vous offrir l'assurance de mes sentiments distingués.

Cardinal Rampolla..

Rome, le i5 juillet 1892.

La même note reprochait à M""^ Séverine d'avoir raconté et amplifié le récit de son entrevue avec

un luxe de détails qui n'étaient pas, loin de là, une garantie de sincérité. Celle-ci riposte :

Ma visite avait eu lieu le dimanche 3i juillet. J'employai le restant du jour à en transcrire immédiatement les impressions, les mots, tant je craignais l'ombre d'une erreur, tant je me faisais scrupule de risquer même une fausse interprétation... je dirais volontiers une fausse intonation! Et Je lendemain lundi, à onze heures sonnantes, je soumettais à Mgr RampoUa — le premier de la chrétienté après le Pape — toute la partie du récit qui concerne ce dernier, portrait et interview ; de cette phrase : « Très pâle, très droit, très mince. . . » à la signature.

Le ministre d'Etat me demanda de bifier quatre lignes d'appréciations personnelles, mais d'espèces, peut-être, à soulever des difficultés au Saint-Siège.

Je le fis bien volontiers. Et telle ma copie est sortie ce jour-là du Vatican, telle elle a paru ici, sans qu'il y fût, — j'en engage ma parole — changé une syllabe.

Telle est ma réponse aux scandalisés de la presse catholique...

La Voce délia Verita insiste :

D'un télégramme de Paris à la Tribuna il résulterait que le texte des paroles prononcées par le Saint-Père dans l'audience accordée à M^^ Séverine a été approuvé par le cardinal Rampolla, à qui il aurait été soumis.

Nos informations, prises à ce sujet, nous permettent d^affîrmer de la manière la plus nette que la prétendue approbation du texte sus-mentionné n'a jamais été donnée, bien qu'elle ait été sollicitée par la dame écrivain.

C'est donc sur celle-ci que retombe uniquement la responsabilité de l'exactitude de tout son récit.

Et rOsservatore Romano revient à la charge : Ce n'est pas sans raison que nous^ avons fait les plus

JNTUODUCTieN

amples et formelles réserves en reproduisant, d'après le Figaro^ les particularités d'une audience qu'a eue, du Saint-Père, Madame Séverine et qu'elle a racontées.

En effet, nous étant procuré là dessus dés informations précises, nous avons pu affirmer, entre autres choses, que, dans cette partie de l'entretien dont la presse libérale a fait tant de tapage ces jours-ci, la dame écrivain a voulu orner et colorer son vivant récit de phrases poétiques qui sont loin de correspondre à la vérité. . .

Mais M™^ Séverine né se rend pas :

16 août 1892. .

Monsieur le Directeur,

Permettez-moi -de réclamer — pour la dernière fois, — votre hospitalité. En effet, je suis vraiment lasse de cette g-uerre de moustiques italiens, où, après avoir tout d'abord nié le fait de mon entrevue, puis l'avoir déclarée publique et iosig-nifîante, alors qu'elle fut privée et dura une heure et dix minutes ; puis avoir parlé xle mes « hautes recommandations v — jusqu'à mettre «n jeu Mg"r Richard et M. Lefèbvre de Béhaine, que je ne connais pas plus l'un que l'autre ! — ofi en arrive à erg-oter sur des accents, a escarnioucher pour des virgules.

Successivement le germanophile Moniteur de Home, le schismatique Daily Chronicle,à\v&VB Osservatore et la Voce délia Verita ont été, à cette intention, sacrés (( organe officiel du Vatican ».

Si je ne m'abuse, le publie en a assez — moi aussi ! Et quelque attaque qui se produise désormais, je ne m'y attarderai plus. L'actualité de l'affaire est morte; il ne reste de ma visite que le respectueux et, si j'ose dire le moty affectueux- souvenir que je garde inviiiciblemeiit au Pape Léon XIII. .

Ma dernière réponse sera donc à la Voce délia Verita, dont vous avez reproduit la note.

■ J'avais affirmé,— ^traffirm.eencQre — que mon arti-

LE UBÉBALISME , iS^

de avait été « soumis » à Mgr Rampolla. La' Voce délia Verila riposte qu'il n'a pas été (c approuvé » .

Silefaitde donner très lentement, très méticuleusement connaissance d'un travail, d'en relire, sur demande, les passag-es non saisis à première audition ; d'en effacer, sur 'demande ég-alement, quatre lig-nes d'appréciations, personnelles cependant, mais relatives à la triplice; et d'aller jusqu'à la sig-nature, sauf cette retouche et ces répétitions ; sans être interrompue par autre chose que par les « Bien! »... Très bien ! » de l'interlocuteur ne constitue pas l'acte de soumettre un article à l'approbation de quelqu'un et le droit de le considérer comme approuvé, j'y perds à la fois mon français et mon latin — et tire ma révérence .

Veuillez, excuser, Monsieur le directeur, l'étendue de cette lettre, dont je sollicite de votre loyauté l'insertion, et recevoir, avec mes salutations, l'assurance de mes sentiments très disting-ués. .

Séverine.

Ajoutons à ces traits la pag'e suivante de M. Fonsegrive (i) :

« Léon XIII, même retenu par le souci de la majesté pontificale dans les appartements du Vatican, a voulu cependant connaître le plus possible le monde et se faire connaître à lui. Ne pouvant aller aux hommes il a laissé les. hommes venir vers lui. Le nombre des audiences qu'il a accordées est incalculable. Jusqu'à ces dernières années on peut dire qu'il recevait quiconque pouvait, pour lui être présenté, exciper du plus lég-er titre. Ce n'est que depuis quatre ou cinq ans que ses familiers et surtout son médecin ont obtenu de lui qu'il limitât rigoureusement le nombre de ses audiences. Cependant de toute manière on peut dire que tout

(i) La Quinzaine, i6 mars igoa, p. i4o.

l6o INTRODUCTION

ce qui compte en. Europe et en Amérique même a été reçu par^lui. Il a causé avec tous les personnages, avec toutes les célébrités. Tandis que Pie IX, plus familier peut-être que Léon XIII, personnellement d'accès plus facile, limitait ses audiences aux familles régnantes et aux catholiques de marque, Léon XIII a voulu causer même avec des mécréants. Il n'a pas dédaigné un jour de recevoir M™^- Séverine. Il a voulu voir « la figure de ce monde » et tenir à jour la connaissance qu'il en avait; s'il n'a pas voulu recevoir M. Zola, c'est qu'il savait que le i"omancier venait pour voir et non pas pour renseigner. Or, ce que cherche Léon XIII, ce qu'il attend des audiences qu'il accorde, c'est précisément le renseignement. Ce Pape, que quelques milliers de Français, dont il a dérangé les routines politiques, s'obstinent à représenter comme inaccessible aux bruits du dehors, comme tenu en charte privée par ses conseillers, comme ignorant les situations, l'état des esprits et des choses, est au contraire admirablement renseigné sur tout et sur tous, accessible en somme même maintenant, très curieux de tout savoir, recevant des hommes de tout parti et de toute opinion, M. de Charette après M. Brunetière ou M. Ollé-Laprune, les Altesses Royales comme les républicains ou les ralliés. Il permet à chacun d'exposer ses idées et son opinion. Il écoute très volontiers surtout les renseignements précis, il pose des questions admirables de portée et de netteté, et lui-même parle pour bien inculquer dans l'esprit du visiteur les idées qui lui tiennent le plus à cœur et qu'il veut qui soient répétées. Ces audiences ont été un des grands moyens de gouvernement de Léon XIII... »

« Aussi Léon XIII a-t-il su conquérir les bonnes grâces de tous. Il a ce que l'on appelle une bonne presse.)) A peine quelques sectaires mal élevés, plus nombreux en Italie que partout ailleurs, osent-ils l'injurier. Dans toute la presse qui se respecte, il est respecté ; bien plus, tous s'accordent à reconnaître l'ampleur de son intellig-ence et la portée de ses desseins. // a su concilier à sa personne et par sa personne à la Papauté la presse, et oar elle, l'opinion publique. »

Laissons ici de côté le rôle funeste que certains ecclésiastiques sans mission se sont attribué dans cette adaptation de l'Eglise à notre état démocratique. Cet ouvrage en fournira assez d'autres exemples (i). Mais la mainmise par des laïques sur cette même direction présentait des dangers encore plus sensibles.

Mgr Turinaz n'a pas craint de dénoncer cet abus comme un des principaux périls de la foi et de la discipline dans l'Eglise de France à l'heure présente :

Dernièrement, les évêques d'Angleterre, dans une lettre collective qui a été louée par Léon XIII, signalaient parmi d'autres erreurs contemporaines celle-ci :

« Que les laïques devraient avoir de droit une large part au gouvernement de l'Eglise . »

En France, certains laïques se sont arrogé depuis longtemps le droit de diriger et d'enseigner, non seulement les jeunes prêtres et les séminaristes, mais tout le clergé et les évêques eux-mêmes.

(i)Voir aussi Rome et V Action Libérale, chap.III,| 3,etchap.IV.

PROGRÈS DU LIBER. — l 1\

iCa INTRODUCTION

Et ce qui est prodig-ieux, c'est la docilité, la soumission, l'abnég-atioD, l'humiliation d'un grand nombre de catholiques et de prêtres sous la verg-e de ces maîtres, sous leurs leçons hautaines et parfois sous leurs accusations et leurs injures.

Voilà plus de vingt ans que M. Léon Harmel, par exemple, prétend enseigner à tous la solution des questions sociales, des questions ouvrières, commenter les enseignements du Pape et ceux de l'Evangile, se donner comme l'idéal du patron chrétien, et qu'il substitue son action à celle des évêques. . Il s'adresse surtout aux jeunes prêtres et aux séminaristes, il les réunit en Congrès au Val-des-Bois, il leur écrit des lettres et leur adresse sous forme polycopiée des correspondances secrètes, que ceuxci répandent à profusion. Le public soupçonne à peine les dissensions, l'esprit d'indiscipline et de nouveauté que cet apostolat moderne a fomentés.

En parlant du congrès de Mouveaux et de l'affaire des séminaristes sociaux, nous aurons l'occasion d'y revenir.

Pour nous en tenir à ce seul document, voici une lettre de ce Patriarche de la démocratie chrétienne adressée à des amis du jeune clergé, où l'on verra une heureuse application de la parabole du mauvais riche aux prêtres qui ne s'empressent pas d'entrer dans le mouvement démocratico-social dont M. Harmelest un des pontifes. Cela permet de comprendre ce que devaient être les autres lettres restées secrètes, les conversations et les conseils du Val-des-Bois (i).

« Chers Messieurs et permettez de vous dire : Bien-aimés amis.

{i) -Getle lettre a été publiée par la Justice sociale^ août 1901.

LE LIBÉRALISME lG3

« Avec quel bonheur n'aurais-je pas répondu à votre affectueux appel si je le pouvais. Du moins, laissez-moi vous dire la joie de mon cœur, en vous saluant, jeunes hommes appelés de Dieu, qui savez répondre avec générosité à cet appel.

« Dans les temps de persécution où nous entrons, il nous faut des prêtres dévoués, des prêtres dociles à la voix de Jésus-Christ prolong-é dans son vicaire, Léon XIII.

« Ce noble, ce vénérable vieillard, notre père bieiiaimé,adans son corps fragile une âme de feu comme celle de saint Paul. Il vous pousse vers le peuple, vers ce Lazare couvert de plaies^ dépouillé des biens essentiels de la vérité, gisant sur le seuil de la porte du Clergé pour recevoir l'aumône du corps et du sang des viandes choisies dont se nourrit le prêtre, l'aumône de la vertu, Faumône de r amour !

« Jésus Christ ne veut pas que Lazare reçoive seulenient la pitié des chiens — nous autres laïques qui ne pouvons qu'adoucir les pMes sans les guérir. — Il veut que le riche revêtu de lin et de pourpre (vêtement sacerdotal et royal), sor^e de sa demeure et se consacre à Lazare. S'il ne le fait pas, il encoure {sic) la malédiction de Dieu, et alors se réalise cette parole de saint Jean Chrysostome : « pavimenta infernorum capita sacerdotum ».

« Si notre peuple de France est tombé où il en est, c est parce que le riche est resté dans sa demeure, se gorgeant du corps et du sang et ne pensant pas à Lazare.

« Dans le monde on appelle cela des saints.

« L'Evangile parle autrement.

« Oui, mes bien-aimés amis, vous avez raison de

mépriser les critiques, ceux (\m blâment les Démocrates chrétiens, ceux qui se vengent de ne rien faire en semant les soupçons malveillants sur ceux qui agissent.

« Quand, dô tous côtés, nous aurons une jeunesse sacerdotale, formée à l'apostolat, tel que le veut Jésus-Christ dans FEvang-ile et que l'interprète, Léon XIII, le peuple de France recevra la vérité et la vie : Lazare se lèvera de sa couche de misère et d'humiliation et deviendra le soldat du Christ, le Sauveur de l'Eglise.

« Crojez-moi toujours

« Votre très afiPectionné :

« Léon H ARMEL. »

Le point sur lequel nous avons à insister ici, c'est la prétention d'hommes si peu sûrs comme doctrine, si brouillons, il faut bien le dire, et si dangereux pour la paix, à se constituer dépositaires et interprètes des idées du pape . Au Congrès d'Amiens, quelque temps avant celui de Mouveaux, M. Harmel fit entendre à plusieurs reprises ces étonnantes assertions :

Le pape m'a dit: Harmel^nous nous faisons vieux, il faudra que quelqu'un continue notre œuvre ; soyez un semeur d'idées parmi le jeune clerqé{i).

Il y a quelques années, — raconte Mgr Turinaz, — à la fin d'un dîner dont les convives étaient assez nombreux, un religieux, voulant constater jusqu'où allait... l'ambition de M. Harmel, lui adressa quelques éloges et termina en l'appelant le Pape laïque ! Les amis de M. Harmel applaudirent avec

(i) M. Léon Harmel an Congrès de Moaveanx .

LE LIBERALISME lOD

enthousiasme et lui remercia en pleurant de reconnaissance. Je tiens le fait de ce religieux lui-même, qui n'est pas le premier venu (i).

Dans un passag-e de sa correspondance avec ses bien-aimés amis, M. Harmel parle aussi de « cette démocratie chrétienne dont Léon XIII lui a confié la direction ».

Et M. Fabbé Naudet a écrit sans hésiter que M. Harmel « appartient éminemment au regale sacerdotium (2). »

Aucun évêque de France n'ég-ale M. Fonseg-rive, professeur de philosophie dans FUniversité, pour la connaissance des besoins de FEg-lise en notre pays ; aucun n'a tracé d'une vue aussi nette, ni avec autant de sûreté, le plan d'une réforme universelle. La discipline ecclésiastique, l'org-anisatioii des études dans les séminaires, la vie sacerdotale, l'esprit de la vie relig-ieuse, la théolog-ie, les modes de nomination des curés et des évêques, les méthodes d'éducation chrétienne, tout cela est de sa compétence, comme la politique pontificale dont il s'est constitué un des organes les plus fatig-ants. Tout cela est traité par lui avec une autorité qu'un évêque même pourrait n'être pas bien venu à contester. Car il a, lui aussi, son brevet.

Fortement critiqué pour l'impertinence de ces directions, il répond, dans une préface, aux protestations que soulevait le Journal d'un éuêque, après les Lettres d'un Curé de campagne et celles d'un Curé de canton :

Dans la suite de ces volumes, Fauteur n'a ainsi eu

(i) Les Périls de la foi.

{2) L'abbé Dabry. Les Catholiques républicains, page 452.

l66 ÏNTROBUCTION

d'autre dessein que d'aider, dans la faible mesure de ses forces, à la diffusion de la pensée souverainement féconde de Léon XIII. C'est toujours le même dessein quia inspiré le Journal d'an Eoêque, comme les Lettres d'un Curé. A chaque pag-e du Journal, on peut retrouver la trace des inspirations pontificales.

Nous ne nous arrêterons pas en ce moment à chercher cette trace dans la théorie sur l'évolution du dog-me (i), ou dans cette heureuse adaptation de FEg-lise à la vie moderne qui permet aux religieux d'accepter les fonctions municipales (2), ni dans les principes fortement américanistes de ce jésuite recteur de colièg"e : « Le salut des âmes était autrefois dans la docilité et la soumission ; il est aujourd'hui dans la liberté et dans la critique (3). » Laissons ici de côté cent autres traits de la réforme religieuse, ils reparaîtront au cours de cet ouvrag-e. N'observons qu'au. point de vue du libérahsme politique le héros présenté par M. Fonseg"rive en ces termes :

L'auteur a imag-iné d'abord un prêtre, puis un évêque, non pas de caractère ou d'intellig-ence extraordinaires, mais simplem.ent d'une énergie, d'une intellig-ence tout à fait mojennes, animés de l'esprit sacerdotal ou épiscopal tel que l'Evang-ile permet de le concevoir, tel que les encycliques pontificales l'ont fortement dessiné. H a donc imaginé un prêtre, un évêque, non pas le moins prêtre ou le moins évêque possible, comme Mgr Isoard en fait le reproche à quelques novateurs qui se croient hardis et qui ne sont que timides, mais au contraire un prêtre aussi prêtre, un évêque aussi évêque, qu'il a

[i] Journal d'an éoêqae, i" partie, pp. 266, 267, SsS. (2) i^e partie, p. 244- ^3) L" partie, p. 254.

pu les concevoir, car il est convaincu que c'est par l'aug-mentation et non par la diminution de l'esprit chrétien et sacerdotal que le monde peut être sauvé (i).

Par opposition au temps nouveau, que le Journal d'un Evêque décrit à l'avance, M. Fonsegrive vient de placer dans la bouche 'd'un archevêque ce jugement sur les évêques actuels, ses collègues :

Nous n'avons pas le sens politique, nous parlons quand il faudrait nous taire, nous nous taisons quand il faudrait parler; quelques-uns ne cessent de parler et quelques autres se taisent toujours, surtout personne n'ag-it. Nous sommes des administrateurs, des bénisseurs, nous ne pouvons pas donner une âme commune au corps qui nous est confié...

Nous présidons des œuvres, nous construisons des églises, nous ordonnons des prêtres, nous confirmons des fidèles, nous faisons des mandements et nous bénissons des cloches . Mais nous ne faisons pas pénétrer l'esprit de Dieu dans lés masses, nous ne parvenons même pas à ceux des fidèles qui nous écoutent le mieux. U avons-nous nous-mêmes ?

Et quels seront les évêques dignes d'éloges ? — Naturellement, ceux qui se formeront selon le modèle proposé par M. Fonsegrive. Suivons le candidat qu'il va faire nommer, et apprenons à quoi l'évêque . le plus évêque qui se puisse concevoir devra sa nomination. Il est d'abord en visite chez le Nonce :

— Vous êtes terrible, dit le Nonce. La politique exige qu'on ne rende pas toujours tous les coups que l'on reçoit. Qu'en pense Monsieur l'archiprêtre ?

— Monseigneur, répondis-je, la seule bonne politi-

(i) Préface, p. x. «

l68 INTRODUCTION

que est celle qui réussit. Or, il est bien aisé de voir que celle que suivent dans ce pays les catholiques n'est pus bonne puisqu'elle ne réussit pas, puisqu'elle ne paraît pas plus près de réussir aujourd'hui qu'il y a trente ans.

Ce candidat modèle surprendra peut-être par sa morale, mais on ne lui reprochera point de ne pas avoir « le sens politique ». Il y a mieux, et je crains bien que le parfait évêque- de M. Fonsegrive, imbu du plus pur esprit des directions pontificales et pénétré des idées du pape, ne paraisse à beaucoup de lecteurs catholiques un prêtre indigne de sa mission, un homme méprisable.

Ce même archiprêtre, heureux candidat, subit un interrogatoire, un examen de la part du Directeur des cultes qui lui demande quelles sont ses relations avec « son député et son sénateur, tous deux de la plus pure nuance g-ouvernementale » , L' archiprêtre répond :

— M. le député et M. le sénateur sont très serviables, leur vie privée est irréprochable et leurs femmes sont d'excellentes chrétiennes. Ils habitent tous les deux sur ma paroisse et je n'ai personnellement qu'à me louer d'eux.

— Vous n'avez jamais eu avec eux de différends?

— Je n'ai pas eu d'occasion . En réalité, nous sommes au mieux. Ils ont obtenu jooàr mon église tous les fonds dont jai eu besoin.

Ils dînent chez moi, je dîne chez eux, leurs femmes quêtent à l'Eg-lise ...

— - Alors vous faites voter pour eux?

— Mais je ne fais voter pour personne. Ces Messieurs ne le demandent pas eux-m'ôraes.

— Pourtant ils ne doivent pas tout à fait vous plaire? Ne sont-ils pas francs-maçons ?

— Je ne les crois pas très dévots, dis-je en riant, mais il y a pire.

— Cependant leurs votes ne doivent pas toujours vous aller?

— J'ai toujours pensé, monsieur le Directeur, que quand on ne peat rien aiicc choses, le mieux est de n'y pas penser. Ces messieurs voient à leur guise. Je rCy puis rien. Qu'importe, après, mon avis?

— Si vous étiez le maître, vous cliang-eriez cependant les choses?

— Quelles choses? repris-je de plus en plus étonné, monsieur le Directeur veut s'amuser un peu d'un pauvre curé.

Mais que voulez-vous que je vous dise, monsieur le Directeur? assurément nous sommes souvent tracassés et les lois ne sont pas tout à Jait justes pour nous. Mais comme nivous ni moi n'y pouvons rien ^aire, que nous servirait-il d'en parler ?

— Et n'admettez-vous pas que les prêtres doivent un service militaire analog-ue, sinon identique, à celui que doivent les autres ?

— Mon Dieu, monsieur le Directeur, les questions ainsi posées sous leur forme g-énéralè, on pourrait s'entendre. Mais c'est dans le détail, dans l'application que la justice et l'ég-alité même ne se font pas voir.

— Enfin, je vois que du moins vous comprenez les nécessités du temps et que vous n'êtes pas de ceux qui font de l'opposition quand même (i).

Est-ce en se réglant sur des attitudes si plates, si viles, qu'on se flattera sérieusement de faire rentrer dans notre société le Christ et l'Eglise « portés sur

(1) Journal d'an évêque,y tome I, pages 36 et 87.

le pavois », et d'en bannir l'athéisme social par la seule formation de citoyens « qui sauront exiger que la religion reprenne dans la vie sociale le plan qu'elle doit avoir » ?

Le plus triste est de penser qu'il suffisait de prêcher bruyamment la politique du pape pour obtenir le droit de couvrir des approbations de Rome l'action la plus démoralisatrice. M. Fonsegrive ne se trouvait pas dans une situation moins avantageuse à cet égard que l'Observateur français, quandcelm.lui-ci prônait avec cynisme le désarmement (i).

L'outrecuidance, les témérités, les erreurs de ce réformateur laïque lui ayant attiré de graves avertissements de Mgr Turinaz, évêque de Nancy, M. Fonsegrive répliqua en lui opposant le cardinal •Rampolla. On lit dans sa défense publique :

Il me sera bien permis de constater que, si j'ai poursuivi dans la voie ouverte par les Lettres d'un Curé de Campagne, c'est parce que j'avais reçu de Rome, sur ce point, par l'intermédiaire du nonce, alors Mgr Ferrata, depuis cardinal, des encouragements exprès. Vous m'excuserez. Monseigneur, d'en rappeler ici les termes très clairs, datés de Rome, i3 février 1894, et signés du cardinal Rampolla ;

« Sa Sainteté a vivement agréé ce travail, non m.oins comme un témoignage de votre dévouement et de votre obéissance envers sa personne qu'à cause de l'utile et important sujet que vous avez entrepris de traiter et qui a pour but d'exciter le clergé paroissial à prendre une attitude plus conforme aux besoins actuels du peuple français et de mettre en pratique la direction et les enseignements pontificaux, afin de promouvoir la paix religieuse et de ramener le peuple à l'amour de l'Eglise et à Taccomplissement des devoirs chrétiens.

I, Rome et V Action Libérale, p. 178,

« L' Auguste Pontife vous exprime donc sa reconnaissance par mon intermédiaire et vous exhorte à poursuivre, avec une vigueur toujours plus grande, cette utile propag-ande et, pour vous servir d'encouragement à cet effet, il vous envoie de grand cœur la bénédiction apostolique. »

Et après la publication des Lettres d'un Curé de canton^ le 21 juin 1896, le cardinal Rampolla écrivait encore :

« Sa Sainteté est très satisfaite de l'usage que vous faites de votre talent pour le succès de la Religion, employant à d'aussi utiles écrits le temps que vous laissent libre les graves soucis de l'enseignement. En vous exhortant à poursuivre et à promouvoir de même façon les bons principes, Elle vous remercie de votre hommage et vous accorde de tout cœur la bénédiction apostolique. »

Lesgraves dangers et le vice du système que nous venons d'exposer apparaîtront, si notre jugement ne nous trompe, comme la conclusion évidente de la première partie de cet ouvrage.

Le tableau des principaux événements politicoreligieux quise sont déroulés en France depuis 1880 montrera que la tendance à remplacer le contrôle ordinaire de l'autorité spirituelle sur l'action catholique par la direction active et l'autorité immédiate du pape a beaucoup plus compromis que servi les intérêts de l'Eglise.

Et si nous traitions de l'histoire générale, les progrès que les catholiques, ont fait ailleurs en gardant leur indépendance politique, comme en Allemagne, offriraient une contre-partie frappante.

Conclusion

Les efforts de certaine école pour catholiciser le libéralisme ou pour christianiser la Révolution ne pourraient aboutir qu'à révolutionner le catholicisme et à faire pénétrer le libéralisme dans TEghse.

l/erreur et la vérité, Finjustice et le droit, Fathéisme et la foi, Satan et Dieu sont ici aux deux pôles opposés.

Certains esprits trop déliés et trop souples raillent volontiers la parole deJ.de Maistre : La Révolution est satanique dans son essence. Dans son essence, elle l'est; et c'est pour cela que ces essais de conciliation entre les deux principes tournent à la confusion de ceux qui les tentent.

Mais alors que restera-t-il à la vérité, à l'Eglise, à sa mission rédemptrice, dans cette sujétion que leur imposera la force? Il leur restera une force supérieure, force intime, mais dont aucune violence ne saurait comprimer l'expansion, à la condition qu'elle ne s'ignore pas et ne s'abandonne pas ellemême. Hœc est victoria quœ vincit mundum, fides nostra.

Le seul moyen de catholiciser le libéralisme serait de le convertir.

A défaut d'un résultat si heureux, les catholiques

ne peuvent parvenir à empêcher les ravag-es de ce fléau qu'en ne s^'afFranchîssant point de leur devoir de prédication sociale : affirmer les devoirs du pays envers Dieu, les droits de FEg-lise, mère de la civilisation, et lutter courag-eusement, à ciel ouvert, pour les faire respecter dans leurs personnes de citoyens.

Conciliants, ils le seront dans leurs procédés à l'égard des hommes et dans leurs rapports extérieurs, selon toute l'étendue de la charité et de la prudence chrétienne ; l'erreur seule, mais l'erreur, jamais, ne devra les trouver prêts à transig"er.

L'esprit libéral, esprit de conciliation et de concessions, tendant à plier l'Eg-lise aux faits humains, serait à louer comme une vertu, si son champ d'exercice se limitait aux rapports extérieurs entre adversaires, pour en ôter la raideur, la défiance injustifiée, le parti pris. Encore serait-ce le cas de se souvenir que toute vertu est A'^oisine d'un défaut. Il s'appliquerait utilement aussi aux faits mêmes, dans les questions secondaires. Mais quand le droit, la justice et l'honneur font les frais de la conciliation, il devient une faiblesse et une duperie.

Le g-rand danger de l'esprit libéral est de s'aveugler sur l'efficacité des concessions, de pousser la recherche de la conciliation avec les adversaires jusqu'à trop exiger de ses amis, d'énerver la vigueur du droit, d'enlever à l'honneur, à la vérité leur prestige, en sacrifiant de ces grandes choses, inutilement, tout ce qu'on n'estime pas essentiel.

L'esprit libéral est la grande caractéristique de la politique de Léon XHL

Une école très entreprenante et très remuante ne néglige rien pour glorifier cette politique, pour en imposer l'admiration aux catholiques et les obliger à y voir la règle définitive de la conduite de l'Eglise dans les temps actuels.

La conviction bien réfléchie que cette voie est fausse et pleine de périls, nous a déterminé à faire l'étude de ce pontificat.

Dieu aidant, nous y observerons les égards pro-^ fonds qui seront toujours dus à la mémoire de Léon XIIL En lui, le vicaire de Jésus-Christ, le chef infaillible de l'Eglise n'a pas moins droit que son illustre prédécesseur, à notre reconnaissance enthousiaste, à notre amour. Mais chez lui, le Pape a eu, en même temps, un rôle plus humain. Ce rôle appartient à l'histoire. Ce n'est même pas notre faute si des panégyristes maladroits l'y ont fait entrer trop tôt, en lui attribuant une place imméritée. L'intérêt pressant de l'Eglise nous donne le droit, nous fait un devoir de le ramener à ses justes proportions.

Et dans notre cœur est l'assurance que cette Mère reconnaîtra dans notre œuvre, ardue par bien des côtés, l'effort d'un dévouement filial.

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