VI. — Le Pape du Possumas
Le pontificat de Léon XIII a été le règne du libéralisme.
Dès son avènement, le libéralisme, vig-oureusement réprimé par son prédécesseur, releva la tête et s'efforça de prendre la direction de l'opinion catholique, en s'autorisant des vues du nouveau pontife.
Il sera peut-être piquant de confirmer cela par le témoignage d'Eugène Veuillot, dont le journal devait devenir plus tard l'organe attitré de ces vues.
Un jour, en juin 1896, il crut opportun de publier, avec commentaires, quelques documents relatifs à des choses du passé. C'était à propos de ses démêlés avec le cardinal Lavigerie, en l'année 1884. A cette époque, six ans après l'avènement de Léon XIII, le primat d'Afrique g-ourmandait /'Univers de n'être pas encore entré dans le mouvement des nouvelles directions. Voici un passage de cette correspondance, qui fut publiée seulement plus tard:
Laissez-moi, Monsieur, vous dire, avec autant de sincérité que de tristesse, combien je m'afflige de voir r Univers suiwre une voie, qui le sépare de N. S. P. le Pape. Un journaliste ne peut être catholique qu'à la condition de l'être avec le Pape et comme le Pape^ non seulement dans les choses qui sont définies et par conséquent immuables, mais encore dans celles qui sont susceptibles d'interprétations et de changement dans les opinions, dans les j ugements sur les personnes, dans la direction de la politique ecclésiastique. Chaque pape est libre. Il
peut; souvent même il doit ne pas ressembler à son prédécesseur, parce que les événements ont changée, et les devoirs avec eux.
Or, dans ces diverg-ences naturelles et nécessaires, c'est avec le Pape vivant que nous devons être, parce •que seul il a ^râce pour diriger l'Eg-lise de Dieu dans les; circonstances où la Providence l'a placé. Si nous sortons delà, le principe d'autorité n'est plus permanent dans l'Eg-lise; il n'y a plus pour les catholiques de centre toujoux's oblig-atoire ; ils tombent dans l'esprit de division et de secte... Qui non est mecam, contra nie est. Qai non congregat mecum spargit. Cette sentence, je l'ai entendu prononcer contre vous dans une circonstance récente avec une netteté et une tristesse dont le souvenir m'effraie. Comment vos am.is d'autrefois, même les plus dévoués, pourraient-ils hésiter entre vous et le Vicaire de Jésus-Christ ?
M. Eugène Veuillol, après avoir cité cette lettre, •dit, en parlant de la réponse qu'il fit :
Le Cardinal Lavig-erie avait trop de perspicacité pour ne pas voir que ma réponse à sa lettre du i5 novembre 1884 avait été écrite pour être publiée telle quelle, si sa mercuriale paraissait. Il attendait de moi plus de crainte ou de résig-nation. Grande fut au premier moment sa •colère. Il parla, m'a-t-on rapporté, de frapper tout de suite et rudement V Univers. Mais, réflexion faite, ilsentit qu'il y avait des points faibles, et c'étaient les plus violents, dans son réquisitoire. Il comprit, par exemple, ■qu'on s'étonnerait qu'il eut attendu six ans pour nous ^ig-naler à nous-mêmes les méfaits dont il nous accusait envers Léon XIII.
Comment ! D'avril 1878 à novembre i884, nous n'avions cessé d'être en faute vis-à-vis du Pape, et lui, archevêque de Carthag-e, cardinal Lavig-erie, loin de nous adresser confidentiellement, en ami, des reproches, de nous donner de bons avis, il nous avait laissés croire à sa
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coiQstante bienveillance, et honoré affectueusement de ses communications... De toute évidence, cette subite indignation cachait quelque calcul, et le terrain n'était pas bon pour un débat public. Le Cardinal prit donc le parti de s'en tenir auxréprimandes et menaces confidentielles.
Eug'ène Veuillot donne ensuite la deuxième lettre du Cardinal, non moins instructive sur les efforts du parti libéral :
Carthage, 7 décembre 1884.
Monsieur,
En vous adressant ma lettre du i5 novembre, je n'avais certes pas l'intention de vous blesser. Un tel sentiment ne peut ici se supposer, ni se comprendre, dans un «vêque en présence de la mort . Je voulais, au contraire, uniquement vous servir et servir l'Eg-lise en remplissant un devoir de pasteur, que je me reprochais de n'avoir pas i-eràpli plutôt. Je voulais, en voyant les divisions ardentes des catholiques de France, vous donner, comme je l'avais déjà, fait pour d'autres, avec encore plus de force, vous donner infer me et ipsum solum, selon le conseil ■de l'Evangile, un avertissement de pasteur?
Je ne juge pas .de vos intentions, et puisque vous protestez de votre dévouement et de votre absolue conformité aux vues du Saint-Père, je ne puis quevous croire. Mais en ce qui concerne votre journal et son texte imprimé, l'opposition à Léon Xlll a été évidente en beaucoup de cas, et vos explications ne j^euvent rien changer sur ce point à ma conviction première.
Du reste, cette appréciation n'est pas seulement la mienne. Vous pouvez l'ignorer, mais en réalité c'est, en France, celle de la grande majorité des Evoques, et, à Rome,. celle de la grande majorité des cardinaux et des prélats qui assistent le Pape dans le gouvernement de l'Eglise. Quant à Léon Xill lui-même, sa lettre du 4 novembre (que vous avez reconnu, avec une loyauté et
une netteté qui vous honorent grandement, viser et condamner votre attitude dans les polémiques violentes de ces derniers temps) vous montre que vous ne vous insassurément pas toujours de ses pensées.
Et puisque je vous parle de cette lettre de Sa Sainteté, permettez -moi de vous rappeler les graves conseils d'obéissance et de respect que Léon XIII donne aux journalistes catholiques envers les évoques. Je suis persuadé que, si vous les aviez relus avec attention et dans un sentiment de déférence, pour une autorité si haute, vous^ ne m'auriez pas adressé, dans les termes où elle est conçue, là réponse que j'ai reçue de vous.
Quoi qu'il en soitjje ne veux me souvenir aujourd'hui que de la nécessité absolue de la paix entre les catholiiques et du désir qu'en exprime le Saint-Père. J'espère donc que vous me permettrez d'oublier complètement le passé et que vous reconnaîtrez en toute circonstance qu'il n'}^ a qu'une seule bonne manière de servir l'Eg-lise, celle de la servir comme le veut le Vicaire de Jésus-Christ.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments dévoués en Notre Seig-nèur.
Gh. Cardinal Lavig-erie.
Cette lettre, hautaine, dure, et certes, bien tournée, dit Eugène Veuillot, appelait une réponse très nette. Voici celle que je fis :
Paris, i8 décembre 1884.
Eminence,
Je vois avec un vif regret que mes explications, bien qu'appuyées sur des faits que Votre Eminence ne conteste pas, n'ont pu modifier ses jug^ements actuels sur notre œuvre. G'està peine si vous consentez à nous croire de bonnes intentions. Vous opposez, en effet, à ma parole, le texte imprimé du journal, sans me dire d'ailleurs où se trouve la contradiction.
Devant des idées si arrêtées, il ne me resterait qu'à me
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taire, si Votre Eminence ne répétait point que l'opposition de l'Uniuers à Léon XIII a été évidente en beaucoup de cas (elle n'en indique aucun) etn'ajoutaitqu'enFrance la grande majorité des évoques, et, à Rome, la grande majorité des cardinaux et des prélats mêlés aux affaires, sont de ce même avis.
Je n'ig-nore point, Eminence, qu'en France et à Rome, des efforts ont été faits pour rendre l'Univers suspect au Saint-Père. Nous n'en avons pas été surpris. Tout nouveau règ'ne,même quand il s'ag'it du Souverain Pontife, amène des chang-ements dans les hommes et aussi dans les questions de conduite. Il en fut ainsi après la mort de Pie IX. Il n'y avait rien là qui pût être pour nous une déception ou la raison d'un chang-ement quelconque dans notre attitude et nos pensées. Nous avions beaucoup aimé Pie IX, nous restions fidèles à sa g-rande mémoire, et à notre admiration pour ses saintes hardiesses ; mais nous sommes avant tout et absolument au Pape, quel qu'il soit, et aussi quel que soitsonentourag-e. Nous fûmes donc dès le premier jour à Léon XIII ; nous n'avons pas dévié de cette ligne. On ne trouvera viqh àaxxs V Univers qui démente mon affirmation.
Mais la différence que nous ne faisions pas entre les deux pontificats, d'autres la firent dès le début, avec audace. Toute la presse catholique libérale,tous ceux qui, si longtemps et sur des points si graves, avaient, sousPie IX, oublié ce qui est dû au Pape vivant, s'empressèrent de représenter Léon XIII comme voulant donner gain de cause à des tendances et des idées que son illustre prédécesseur avait repoussées, à des hommes qu'il avait écartés.
L'Univers était trop «papiste» pour s'inquiéter de cette polémique. Cela ne faisait pas le compte de ses adversaires, et parce qu'ils avaient, vous le savez, Eminence, fuit opposition à Pie IX, ils ne cessèrent de nous représenter comme devant faire opposition à Léon XIII. Ils cherchaient là, tout à la fois,, une.
arme contre nous, et une justification de leur passé y ^i Jâcheux et cependant si toléré.
Nous vîmes tout de suite cette manœuvre et nous la jnéprisâmes...
Nous avons retracé ailleurs les efforts déployés par les libéraux pendant ces premières années du nouveau pontificat, comme le signale M. Eugène Veuillot, pour s'emparer de la presse catholique <ians tous les pays ; nous avons même relaté Fin- •cident significatif auquel il donna lieu dans l'èntouFage immédiat de Léon XIII (i). En ce qui concerne la France c'était le début d'un mouvement qui devait, plus tard, solidariser les vues politiques <lu Souverain Pontife avec les erreurs libérales.
Quel en fut le résultat ? Il se trouve précisé avec beaucoup de justesse dans une note que M. Louis Dimier put se permettre de placer sous les yeux de Pie X, au mois d'avril 1904. Cette note est identique à la thèse du présent ouvrage. Elle disait, sous le titre Inconvénient doctrinal du Ralliement :
La plus Grande partie des catholiques libéraux ont trouvé dans la fidélité aux enseignements du Pape un prétexte excellent d'abriter les principes ■autrefois condamnés par le Pape. — Preuve : Quand oncherche maintenant cet ancien parti liber al, on ne le trouve plus . Comment est-ce que cela peut se faire? C'est que les libéraux ont changé de nom, et portent désormais celui de républicains catholiques.
Deux effets de cette confusion : 1° sous le couvert de cette appellation politique,' lès libéraux ont pu oser dire qu'ils n'étaient tels que pour obéir aa
(i) Cas de Cônscienci.Les catholiques français et la République, ehap. V.
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Pape ; 2° ils ont pu combattre sous le nom de « Réfractaires » ceux qui ri ont jamais varié dans la fidélité aux enseignements du Pape concernant le libéralisme.
Telle est en France Videntité du libéralisme avec la République, que plusieurs anti-libéraux non croyants se sont vus dans la nécessité de se faire monarchistes, encore que la monarchie ne puisse être que catholique.
Trois écrivains catholiques fig'urant au premier rang des apologistes de ce qu'on a appelé la politique nouvelle, MM. Anatole Leroy-Beaulieu, Melchior de Vogué et Etienne Lamy, ont rencontré la même expression fâcheuse, pour caractériser le pontificat de Léon XIII.
En 1898, dans le livre intitulé : la Papauté, le socialisme et la démocratie (i), M. Anatole Leroy- Beaulieu écrivait :
La brèche de la Porta Pia a ouvert au Saint-Siège des perspectives nouvelles. Les bornes du non possumus ont été déplacées.
A la même époque, M. le vicomte E. Melchior de Vogué disait :
Le non possumus est désormais une formule de protocole, encore obligatoire dans les encycliques et les allocutions consistoriales, mais qui ne clôt pas la porte aux négociations et aux espérances modérées (2).
Peu après, M. Etienne Lamy, à la fin du volume publié en 1896, à l'occasion des fêtes jubilaires de Reims (3), ne criaignait pas d'opposer Léon XIII
(i) Paris, Calmann Lévy, iSgS.
(2) Spectacles contemporains.
(3) Là France chrétienne.
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à Pie IX et de terminer ainsi sa comparaison :
Pie IX song-eant au péril de toute concession à l'erjeur avait été le Pape du nonpossumus.
Léon XIII, pensant au secours dont la société a besoin et dont l'Ég'lise est la source, a été le Pape du possumus.
Sous le pseudonyme de Romanus, la Contemporary Review publia en 1897 un article qui apparut comme le manifeste du catholicisme libéral au point de vue relig-ieux, et fit grande sensation. Il débutait ainsi :
Nous avons été bien des fois surpris de rencontrer des hommes, qui devraient être mieux renseig-nés, s'imag-iner que le catholicisme libéral est une chose du passé. Il est certainement vrai que le présent Pape ne fait entendre aucune malédiction contre le « libéralisme relig'ieux », qui fut si souvent anathéraalisé par Pie IX. Mais cela ne démontre pas que les anathèmes de celui-ci aient été assez efficaces pour que le Catholicisme libéral en soit mort et oublié; cela prouve seulement quel g-rand chang-ement s'est opéré à Rome même
On devait sûrement s'attendre à voir un chang-ement correspondant se manifester parmi les laïques catholiques instruits. Pie IX fut, il est vrai, presque adoré par un certain nombre de fanatiques (parmi lesquels feu Louis Veuillot et le D"" Ward furent des types différents), qui justifièrent la dénonciation de Montalembert sur 1' « Idole » du Vatican. Néanmoins, un très g-rand nombre de catholiques intellig"ents étaient bien loin de partag-er ce sentiment et regardaient son Pontificat avec aversion. Ainsi le premier Pontife déclaré officiellement infaillible (et qui a probablement fai plus de fausses prophéties qu'aucun Pape des|deux siècles précédents) prépara les voies à une forte réaction de sympathie en faveur de quelque successeur raisonnable
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6t modéré;. et combien plus en faveur d'un Pape tel que celui qui, de fait lui, a succédé!...
C'est ainsi que, dans le monde entier, il s'est formé un courant de sympathie plus favorable à la papauté, telle que nous Ja voyons maintenant dans la personne aimable, cultivée et conciliante du Pontife actuel, le promoteur des recherches historiques, Vami de la République française, le relativement libéral Léon XIII. Un g-rand calme semble s'être répandu partout, et paraît avoir apaisé les vag-ues de cette mer sur laquelle navig-ue la barque de Pierre.
Avec une plume plus déliée, sinon avec plus de justesse et de vérité dans les traits, M. Anatole Leroy-Beaulieu avait tracé dès le début du pontificat nouveau, le parallèle que voici :
Esprit, goûts, .habitudes], qualités spontanées ou acquises, il serait malaisé de trouver deux hommes plus différentsque ces deux pontifes, dont chez tant de fidèles les portraits se font pendant. Chez l'un tout semblait de premier mouvement; chez l'autre, tout est réflexion ; le premierétaittout expansion, le second paraîttoute réserve, celui-là était pour ainsi dire tout en dehors, celui- ci est tout en dedans. On dirait qu'en les appelant à se succéder la Providence a voulu les corrig-er et redresser l'un par l'autre. Après un pontife peu lettré, peu travailleur, tenant en médiocre estime la science et l'étude, excellant surtout dans le personnag-e extérieur du pape et dans les fonctions de représentation, est venu un homme érudit et studieux, ami de la retraite, fuyant le bruit et les ovations. A une sorte de tribun relig-ieux, bouillant, enthousiaste passionné, d'une verve qui ne s'interdisait, rien, d'une ferveur allant jusqu'au mysticisme et touchant à.rilluminisme;àun pape vénéré de son vivant commeun saint et sûr d'être un jour canonisé, qui chez les fidèles passait pour avoir le don des miracles et chez ses
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ennemis pour avoir le mauvais œil; à un prince ennemi des compromis, attendant tout de l'intervention divine, faisant peu de cas de la politique etdes moyens humains, a succédé un diplomate circonspect, calculateur et temporisateur, d'une piété froideexemptede toute exaltation, d'un sens rassis, d'une prudence exercée, décidé à ne rien abandonnera la fortune de ce qu'il peutlui dérober. Cette opposition entre les caractères et les hommes a p.u, au début, faire illusion sur les idées et les vues. Pareille erreur ne pouvait durer. Les principes et les visées sont au fond identiques. Et cela est naturel de la part de deux papes nourris des mêmes traditions, et, à travers toutes leurs dissemblances, pleins d'une ég"ale foi dans la haute mission de l'Eg'lise et de la chaire apostolique. Bien plus, il n'en saurait guère être autrement danscette séculaire dynastie spirituelle qui se transmet les vues, les projets, les prétentions avec plus d'esprit de suite qu'aucune lig-née de princes du mêmesang-, qui reste liée par ses décisions antérieures et son histoire, par les attaques de ses ennemis aussi bien-que par les adorations de ses fidèles-
Pour Léon XIII, le but est le même que pour Pie IX, les voies seules diffèrent; mais cette différence de formes et de procédés n'est pas sans importance . Dans les choses humaines, dans tout ce qui touche au gouvernement ou à la direction des sociétés, la formé importe presque autant que le fond.
Le grand adversaire aujourd'hui n'est plus le césarisme païen de l'antiquité, ni le néo-césarisme chrétien des rois ou des empereurs du moyen âge ; ce n'est plus le schisme ni l'hérésie, c'est la révolution, monstre nouveau qui, aux yeux de l'Eglise, réunit en soi toutes les erreurs, toutes les usurpations et les violences. Pour Léon XlIIjde même que pour Pie IX et Grégoire XVI, c'est là forcément l'ennemi ; n'a-t-iPpas le premier lancé à l'Eglise une déclaration de guerre qu'il renouvelle chaque jour ? Mais tandis que, dans l'ardeur de la lutte.
Pie IX semblait enclin à confondre avec la révolution toute la civilisation et l'esprit modernes, Léon XIII s'attache à risoler.Il a soin de distinguerentre l'adversaire, qui se proclame lui-mêmeiirréconciliaijle, et la civilisation ou le prog'rès,les idées ou les aspirations contemporaines En cela même il n'innove point, il reste fidèle à la tradition, qui a toujours représenté la foi chrétienne comme, capable de s'adapter à toutes les modifications survenues dans la société civile. Il ne fait que débarrasser l'Eg-lise des exag"érations qui la déconsidèrent ou des alliances qui la compromettent (i). ..
Ce qu'il importe principalement d'expliquer et de mettre en lumière, c'est l'erreur spéciale, où le libéralisme religieux et le libéralisme politique ont trouvé de nos jours une source commune, et où ils ont puisé la même prétention de refléter les idées du Pape.
La pensée du Pape ! C'est justement dans la façon dont ils la cherchent qu'est leur commune erreur. Ils négligent la pensée du Pape dans la forme où elle s'offre avec certitude et autorité, et ils se flattent de la découvrir, pour l'imposer à tous, dans son domaine privé, où elle garde nécessairement un caractère intime et personnel.
De là certaines formules, certaines expressions n<>uvelles dans la langue ecclésiastique. On se réclame des « Idées du Pape », on s'en fait, à la fois, le héraut et l'interprète et l'on va même jusqu'à publier des opuscules sur la Pensée intime de Léon XIII confiée à son successeur présumé (2).
(i) Bévue des Deux-3Iondes, i5 novembre 1882.
(2) G'estle titre d'une bï-ochure italienne publiée à Rome en 1887.
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Il n'est pourtant pas nécessaire d'être un profond tliéolog-ien pour savoir que les « idées du Pape » ne sont pas la règle de foi qui s'impose à nos consciences, et que nous n'avons aucun moyen authentique de connaître la « pensée intime » du saint Père.
Celui que la Providence suscite pour venir s'asseoir, à son tour, sur la chaire de Pierre peut être un homme de génie, il peut avoir de grands desseins et des pensées sublimes ; c'est le mérite de l'homme et la gloire du règne, ce n'est pas le propre de la fonction. Rien de ce qui est personnel à l'homme ne se transmet avec la tiare, et si les papes ont des idées, le Pape n'en a pas, ou plutôt il en a une, la même toujours, qu'il a pouvoir et mission de transmettre comme il l'a reçue.
L' « idée » du Pape c'est qu'il n'est point le maître souverain de l'Eglise, mais le Vicaire du Chef invisible et toujours présent qui lui en a confié la garde.
Pasteur des agneaux et des brebis, le Pape a lui-même un Pasteur, le Bon Pasteur, le Pontife éternel. Notre Seigneur Jésus-Christ.
Voilà r « idée » du Pape, de tous les papes ; les plus humbles chrétiens la connaissent et c'est pour cela qu'ils voient, [dans la parole authentiqué de tout pape, l'expression de la volonté de Dieu.
Mais le peuple chrétien ne sait pas quelles sont les idées personnelles et les pensées intimes des papes ; c'est le privilège des historiens ou des diplomates ; encore faut-il n'accepter leurs dires que •sous bénéfice d'inventaire.
Oui ne voit le profit que l'esprit de parti ou d'intrigue pourrait tirer de cette thèse, d'après laquelle
LE LIBÉRALISME Il3
les catholiques devraient prendre pour règ-le de conduite, non pas tant les enseig-nements publics et officiels du Saint-Sièg-e que les renseignements de personnages soi-disant bien informés sur la pensée intime du Pape?
C'est ainsi qu'un correspondant trop connu du Journal de Roubaix, dissimulé sous le pseudonyme de Tiber, écrivait à propos du Congrès ecclésiastique de Bourges :
Dès la première heure, Léon XIII applaudissait secrètement à la mémorable initiative de l'abbé Lemire, mais les ^oppositions si diverses avec lesquelles elle fut aux prises imposaient au Saint-Siège une discrétion diplomatique assez considérable... Mais malgré qu'il fût peu soutenu, Léon XIII chérissait cette action.,. De là, il y a trois ans, son approbation prudente. De là aussi, l'an dernier, son expectative laissant à d'autres la responsabilité des initiatives et le soin des directions...
Voilà comment parlent du Pape ceux qui se disent ses plus fidèles serviteurs. Ils le représentent applaudissant secrètement, parce qu'il est peu soutenu; laissant à d'autres la responsabilité des initiatives et le soin des directions; ayant, en quelque sorte, des pensées de derrière la tête qu'il faut savoir pressentir, et gouvernant l'Eglise sous le voile de l'anonyme.
Ceux qui dépeignent la papauté av€c de telles couleurs et lui assignent un pareil rôle trahissent la vérité et manquent de respect au Pontife Romain.
Ce sont des théories inventées pour substituer à l'autorité du Saint-Siège celle d'une école, ou plutôt d'une coterie.
Nous n'avons pas besoin de ces mystérieux inter-
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médiaires pour savoir ce que pense le Pape et ce qu'il veut. Nous avons ses encycliques, nous avons l'enseignement traditionnel des grands docteurs catholiques, cela suffit.
Tout peut changer autour de nous, mais l'Eglise ne change pas et, depuis saint Pierre jusqu'au dernier Pape, le non possumus a été et sera l'expression la plus haute de cette puissance qui n'a sur la terre ni supérieur, ni égal.
L'école libérale moderne attribue à la papauté le pouvoir de renouveler, de transformer en quelque sorte l'institution catholique et d'orienter l'Eglise vers de nouveaux horizons.
C'est même sur le dogme de rinfaillibilité du Pape que l'on prétend élever l'édifice de cette nouvelle théologie.
L'infaillibilité une fois mise à la base comme sauvegarde de la vérité, dit-on, le Pape peut rendre aux individus qu'il représente moralement l'initiative personnelle, se réservant de reparaître en présence des excès et des erreurs de ceux qui compromettraient l'intérêt de Ja collectivité religieuse.
Ainsi parlent les nov^ateurs, et c'est en ce sens qu'ils prétendent introduire dorénavant plus de liberté dans l'Eglise. A les entendre, le Pape n'est pas seulement le gardien de la discipline et du dogme, le témoin infaillible de la doctrine, l'interprète authentique de la tradition, il est encore, il €st surtout un voyant, un initiateur, un pilote qui lance la barque de Pierre vers la haute mer et les rivages inconnus. JDans le discours qu'il prononça à la cathédrale de Baltimore le lo novembre 1889, Mgr Ireland s'exprima ainsi :
LE LIBÉRALISME Il5
Léon, je te salue, Pontife de ion siècle^ providentiel chef de l'Eg-lise dans cette grande crise de son histoire. Gomme il est vrai que Dieu veille sur son Eglise! // semblait qu'elle fût arrivée au moment suprême de sa vie au m.ilieu des hom,mes. L'abîme entre elle et le siècle s élargissait de plus en plus... Les catholiques, effrayés, découragés, se faisaient de l'isolement une loi, un dogme. C'est alors que Léon vient prendre le gouvernail. D'un coup d'œil, il se rend compte des éléments courroucés, des bas-fonds et des écueils, et voilà que, sous sa main, le vaisseau vogue dans une direction nouvelle.
Cette idée d'une direction nouvelle imprimée à l'Eglise n'est pas personnelle à Mgr Ireland, c'est celle de toute l'école qui, dans les deux mondes, se réclame de lui.
C'est la pensée qui a inspiré à M. Kurth d'écrire tout un volume sur : l'Eglise aux tournants de Vhistoire. D'après cette théorie, il semblerait que, depuis dix-neuf siècles, l'Eglise évolue sans cesse et tourne à tous les vents de l'opinion.
Le successeur de saint Pierre ne serait plus le roc immobile sur lequel est fondée l'Eglise.
Il est toujours la pierre, mais une pierre qui vire^ il est le pivot des évolutions providentielles (i).
Comme le lecteur n'imagirieraît pas de lui-même à quel degré d'audace atteignaient ces interprétations de la pensée du pape, et l'impérieuse influence que ses prétendus dépositaires lui réservaient sur les destinées de l'Eglise, nous en citerons au complet un exemple. Il est contenu dans un article sur le futur conclave, paru dans le Journal de Roubaîx
(i) M. l'abbé Mâignèn, op. cil.
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du 7 février 1898, sous la plume du même Tiber. Nous aurons à parler plus loin du personnag^e que cache ce pseudonyme. Il s'était fait une spécialité d'adresser à divers journaux, en France et à l'étranger, des lettres ou informations romaines, avec la prétention d'apprendre aux lecteurs les dessous et les transcendances des négociations religieuses qui résument l'action diplomatique du Saint- Sièg'e. Pendant plusieurs années, il eut dans l'Univers une place d'honneur.
Ici, à propos des noces de diamant du Pape, il invente de toutes pièces l'histoire du futur conclave dont il fait un maquignonnage électoral. Cet article scandaleux dévoile les menées du parti pour imposer sa ligne de conduite à l'Eglise, et, préparer, avec des formes cauteleuses, une transformation adaptée à la démocratie universelle. On remarquera aussi l'audacieux commentaire sur la destruction du pouvoir temporel, célébrée comme ayant dégagé la papauté de tout alliage politique, et l'honneur qu'on fait au pape, contrairement au principe catholique, d'avoir répudié l'union du pouvoir civil et du pouvoir religieux. Voilà ce qu'on est à même d'apprendre au lecteur chrétien quand on a pénétré le sens intime de Léon XIII.
L'article a pour titre : Autour du futur conclave.
Rome, le 3 février 1898.
Les fêtes des noces de diamant du Saint-Père sont ouvertes le 2 mars, et le 3 mars, les deux anniversaires de la naissance et du couronnement de Léon XIIL atteindront leur point culminant. A l'heure où les Etats et l'élite intellectuelle tiennent les yeux fixés sous la cou pôle de Saint-Pierre, il ne sera pas présomptueux ni
indiscret de marquer l'état concret, le voisinag-e, en quelque sorte, du conclave d'où sortira le successeur de Léon XIII.
Le Saint-Sièg"e, disons-le tout d'abord, a suivi avec intérêt les mouvements diplomatiques et intellectuels qui s'ag-itent autour de la question conclavaire (sic).
Léon XIIÏ a donné l'ordre de tout surveiller, pour tout savoir, les ambitions du Quirinal, les visées de la triple alliance, les travaux d'approche des partis et des g'roupes contraires à l'orientation actuelle- Le roi Humlaert adésig-néà la triple alliance un candidat, mais François-Joseph n'a pas consenti à ce marché . Conseillé par le cardinal Schoenborn, archevêque de Prag-ue, il a jeté le dévolu sur le cardinal Serafino Vanutelli ; mais l'exnonce de Vienne, loin de vouloir opposer son drapeau au drapeau de Léon XIII, suit le sillag-e g-lorienx du Pontife rég-nant. A Berlin, le prince de Hohenlohe, frère du cardinal du même nom, a reçu l'investiture impériale, afin que, fils du catholicisme et puissant à Rome, il puisse dominer le Sénat romain quand la papauté sera en veuvage. L'AlIemag-ne féodale et conservatrice, TA 11emag-ne réactionnaire et monarchique, même l'Allemag-ne de certains g-roupes catholiques, l'AUemag-ne a la haine du « républicanisme » et de la « démocratie » de Léon XIIl. C'est la courtisane des rues, celle que l'Apocalypse a prédite, stig-matisée.
Le démocrate sain, fort, et pondéré ne saurait se faire une idée de cette aversion. C'est la maladie sacrée des org-ueils de castes et d'intérêts, qui dénoncent, combattent et maudissent la Papauté, comme une sorte d'école de la Révolution, L'histoire appellera ces hystériques de la réaction des incurables, sur lesquels passera la herse sang-lante des événements.Xes Allemands, alliés sur ce point avec les quirinalistes et les Italiens monarchistes, espèrent, dans une jonction, une collaboration du cardinal Kopp, prince-évêque de Breslau, avec le cardinaL Ledochowski, le protég-Q actuel de François-Joseph et de
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Guillaume IL Sous cette direction, on croit grouper unnombre assez considérable de cardinaux, afin de jouer le rôle indiscret de Saint-Esprit. Les intrig-ues percées à jour par l'audace des publicistes et les fols espoirs des amis menacent de faire banqueroute. Autant ce groupe a de rintellig-ence, du savoir-faire, le machiavélisme adroit et l'appui des puissances constituées en dignité ;. autant il rencontre peu de sympathies efficaces et largement répandues.
Les cardinaux qui rêvent le retour au passé sont des unités brillantes, caudataires de régimes tombés, ou en dissolution, réfractaires aux nouveaux courants d'histoire ; ils ressemblent à ces prélats du XVI^ siècle qui voulaient arrêter la marche de T humanité, la restauration de catholicisme par la réforme intérieure. On a appelé les nobles de la Restauration des émigrés au dedans. Ces dignitaires me paraissent être les « émigrés de l'Eglise ». Ils rouleront leurs pierres sur le chemin des hommes ; mais la logique des faits, la puissance des nouvelles contingences historiques passeront comme une trombe sur ces vains efforts Sysiphe est un symbole souvent invoqué, il est surtout le signe des impuissances, des épuisements et des paralysies des vieux partis. Le Grand Pan de ces gens est mort ; il ne ressuscitera plus.
La France a son candidat naturel, le cardinal Rampoila. C'est lé Père Joseph de Léon XIII, son confident éprouvé, son sagace et incorruptible coopérateur.. Il faut remonter très loin dans l'histoire pour trouver à Rome une collaboration aussi fidèle que sagace. Ce qui fait le relief du cardinal Rampoila, c'est son impersonnalité. Il ressemble à ces douces et fières figures mystiques du moyen âge, qui, de leurs physionomies émaciées, ornent les vitraux des monastèTes.
Mystique, delà famille des dévoués, accomplissant son ministère diplomatique comme un sacerdoce, par devoir,, par soumission affectueuse au Pape, le Secrétaire d'Etat
LE LIBERALISME IIÇ^.
n'a presque pas de volonté propre. Il se dérobe devant la haute stature de Léon XIII. Mais autant il est attaché au Pontife, autant il est inflexible, immobile dans sa persévérance et son service chevaleresque. Il dit à tous^ ceux qui veulent tromper, combattre le Pape : « On n& passe point. » Les intrig-ues et les assauts ne mordent passur lui. Il a fait de sa poitrine une cuirasse de bronze à toutes les idées centrales de Léon XIII : démocratie, questions sociale, politique américaine, union des- Eglises, instructions au peuple français, hostilité à la triple alliance et répudiation de tous les arrang-ements inventés pour éterniser la monarchie au seuil du Vatican:. Voilà son portrait. Il est naturel que les amis de Léon XIII soient ses amis; ses eilnemis, ses ennemis;, ses indifférents, ses indifférents aussi. Il est naturel que tous les Etats et tous les partis qui désirent le succès des idées léonines se groupent autour de lui, comptent sur lui et comptent avec lui; combattu par les- (c vieux », ilest adoré par les a jeunes », Haï par la triple-alliance, il est le Benjamin des promoteurs der la politique démocratique de Vauenir.
La lutte se livrera au futur conclave entre le cardinal Kopp et lui. Si les deux cardinaux Vanutelli se rang"ent derrière le cardinal Rampolla, le conclave est fait- Il v a quelques années, il était permis de discuter l'éventualité du Pape étranger. Aujourd'hui, la situation, paraît modifiée- Dans les conditions présentes, il serait fastidieux de soulever la g-rosse et délicate question du Pape étrang-er. Le Pape étranger, c'est-à-dire supranational, est une réalité à venir. Aussi long-temps que^ durera le dissidio meurtrier entre leQuirinal et le Vatican, le Pontife, quel qu'il soit, sera l'affranchi de toute entrave nationale. Xa chute du pouvoir temporel a inauguré la quatrième ère de la papauté, où, dégagée de tout alliage politique, elle est devenue, non plus la capitale d'un petit Etat territorial, mais le SENsoRiuM COMMUNE dc (a vie morale de l'Univers. Cet
état de choses peut cesser. L'heure sonnera peut-être où Rome, redevenue libre, la réorg-anisation du pouvoir central de l'Eg-lise s'imposera et sollicitera l'attention universelle. Ce sera le moment décisif où le système de Sixte-Quint se transformera, laissant la place à de nouveaux org'anismes. A l'heure qu'il est, les besoins immédiats sont les plus pressants. Léon XIII, lai-même, tout en préparant par ses actes novateurs le Pape étranger, concentre ses préoccupations dans un cercle plus restreint.
Aussi long"temps que la question pontificale n'est pas résolue, ce serait de la hardiesse d'aborder un problème aussi profond, et aussi conséquent pour le gouvernement de la puissance suprême. La politique est l'art des solutions ; elle court au plus pressé. De même que, dans l'ordre des questions purement ecclésiastiques, le campement provisoire à Rome d'une dynastie^politique retarde les réformes intérieures, ainsi, cette cohabitation des deux pouvoirs sur les collines du Vatican et du Quirinal dispense provisoirement de vêglev U affaire pivotale, à mon avis du Pape international et supra-italien .
Si, par hasard, ce nœud allait se dénouer ces jours-ci, il n'est douteux pour personne que le cardinal Gibbons ne devienne la cible de toutes les attentions. Evêque apostolique américain, démocrate, incarnation d'un type ecclésiastique sur lequel les meilleurs Européens ^xent leurs regards, porteur d'une nouvelle civilisation, prophète, en quelque sorte, dé cette transformation que les événements tendent à introduire dans les vieux cadres du con tinent européen, V archevêque de Baltimore serait plus qu'un cardinal éminent, il serait un symbole.
C'est pourquoi les écrivains de la maison de Savoie, les protecteurs du statu quo à Rome et les paladins de la triple -alliance se sont constamment acharnés contre le primat des Etats-Unis. Depuis l'historien libéral annaliste du conclave, B, de Cesare, jusqu'aux thuriféraires
des vieux partis, tous ont dénoncé cette issue comme un péril pour le monde épuisé des groupes conservateurs et monarchiques. Contre lui se sont dressés les épouvantes de M. Grispi, qui redoute tout changement ; les craintes des descendants de Gioberti, qui veulent emprisonner l'immensité internationale du Saint-Siège dans le vêtement italien ; les égoïsmes des cours et de la triplealliance ; dont le mot d'ordre est : « Pas de modifications » et les intransigeances intelligentes et incurables de tous les conservateurs attardés de l'ancien monde. De Cesare est allé jusqu'à reprocher au cardinal américain de ne pas savoir le latin, le français et l'italien. Ces sentiments ne sont-ils pas une indication révélatrice ?
Mais dans la pensée des plus sages, à mesure que nous arrivent les plus exactes informations du Vatican, ce serait folie de soulever aujourd'hui ce voile qui couvre l'avenir. Proposer un cardinal étranger, ce serait augmenter du coup les chances des vieux partis, de ceux qui ameuteraient les vieilles idées, les traditions constantes de Rome pour rallier autour de leur chef la majorité indécise et hésitante du Sacré-Collège. Si je suis bien informé, c'est là le sens intime de Léon XIII.
Pour vaincre l'ennemi, il faut concentrer toutes les forces vives sur un seul terrain, en dehors de tout élément nouveau : continuation du Pontifical actuel. Un conclave est une chose trop tendue pour qu'on y mêle un inconnu si considérable. Lorsque Louis XIV envoya le duc de Chaulnes à la Cité Eternelle, pour prendre part aux négociations préparatoires du futur Conclave, Mme jg Sévigné écrivait à sa fille : « Le roi mande qu'il a résolu de l'envoyer (le duc de Chaulnes) à Rome parce qu'il n'a jugé que lui capable de faire la plus grande chose qui soit en Europe en. donnant à l'Eglise un chef qui puisse également gouverner l'Eglise et contenter tout le monde, et la France en particulier.
Quand on observe, et qu'on résume les méditations de la grande majorité des esprits dans le monde religieux,
et même dans l'élite intellectuelle de toutes les confessions, il serait facile de dég-ag-er, en effet, de tous ces désirs, une impression générale ; cest que le conclave de demain doit être la répétition de celui de iSyS et que le successeur de Léon XIII continue son règne ^ son idéal, sa méthode d'action. En matière ecclésiastique conting-ente, comme pour l'enti-etien et la sauveg-arde des cités, la généalogie des pouvoirs politiques reste toujours la même ; les besoins fondent des droits ; et les droits fondent des pouvoirs. La fin duxix'^ siècle manifeste des besoins nouveaux dont Léon XIII s'est fait le codificateur. Il y aura donc des droits et des pouvoirs nouveaux ; jusqu'à ce jour, les partis conservateurs ont prêché l'union indestructible du trône et de l'autel. Et ça été l'erreur capitale du xix^ siècle sur le continent. Car dans plusieurs pays le trône et l'autel sont tombés ensemble. Ce furent deux arcs-boutants appuyés l'un par l'autre; là où l'un des deux s'est brisé, l'autre a fléchi. De là un abaissement du catholicisme.
Par son grand cœur, plus que par son intelligence progressive, Léon XIll a coupé le câble entre les deux institutions. « Le christianisme, disait de Tocqueviile, est un vivant qu'on a voulu attacher à des morts ; coupez le lien qui le retient et il se relèvera. » LéonXIII a osé faire cette opération. Qui serait assez aveugle pour rattacher ce fil ? Les idées ne ressuscitent pas.
TiBER.
Une évolution de l'Eglise, évolution simultanée en politique et en religion, voilà, nous l'avons dit, le secret que les catholiques libéraux français avaient lu dans la pensée de LéonXIII. Use trouA^ait merveilleusement adapté aux tendances de l'esprit moderne, pour lequel l'application universelle de la théorie de l'évolution explique rationnellement tous les développements, et aussi justifie tous les changements.
dévolution devint donc le mot d'ordre commun des libéraux en politique et des libéraux en relio-ion, et ce mot d'ordre leur permit de se réclamer d'une même inspiration pontificale.
M. Spuller, dans son article si remarque : la politique de Léon XIII a-t-elle échoué ? (i),parlait exactement comme l' Univers et tous les fauteurs du mouvement démocratique, quand il disait :
La célèbre invitation du cardinal Lavigerie, la réponse de Léon XIII à la Déclaration des cardinau?: français, et la Lettre du même pontife aux catholiques-de France ne forment qu'un épisode, ne sont qu'un chapitre, des plus importants à la vérité, dans le livre tout g-rand oiivert de la politique de Léon XIII. Cette politique était commencée bien avant l'épisode qui Ta révélée au monde, et ce sont tous les actes du pontificat de Léon XIII qu'il faudrait reprendre, étudier et commenter^ si Ton voulait la reconstituer dans son ensemble comme dans sesdétails. Les lettres encycliques du Pape Léon XIII sont les documents de cette politique ; aucune n'est à néglig"er,et toutes sont à retenir ; elles sont l'expression d'une pensée longuement noiûrie, non pas depuis dix-huit ans, mais pendant toute une vie de méditations et de prières, mêlée au maniement des affaires diplomatiques, au gouvernement d'un grand diocèse, et vouée à l'étude de l'histoire et de la philosophie des sociétés humaines.
On croit que le pape Léon XIII fait de la politique contingente, d'une portée tout actuelle et d'une application immédiate : ce serait plutôt le contraire qui apparaîtrait comme vrai, si Ton voulait se donner la peine d'aller au fond des choses.
On voit, par les démonstrations qu'elle détermine dans l'Eglise, que la politique de Léon XIII, ce n'est pas la politique des ralfiés ; c'est la politique de l'évolution de l'Eglise parmi tes nations modernes. La. woilà. défi-
(i) Revue de Paris, 1896'.
nie, cette politique à Jong-ue portée et d'un caractère vraiment ca tholiq ue ! . . .
Un des instigateurs les plus influents de l'évolution politique et de l'évolution religieuse, M. l'abbé Klein, écrivait au début de son étude sur l'Eglise et la Démocratie:
Quel vent de Pentecôte a donc passé sur l'Eglise de France, secouant à les briser ses rameaux vieillis, dispersant les branches mortes, ramenant à l'air, au soleil, à la vie, ses tiges vertes et jeunes ?...
Les Encycliques de Léon XIII, la conférence de Mgr Ireland, le succès d'ouvrages aussi graves que ceux de M. Anatole Leroy-Beaulieu, les discours de Grenoble, de Lille et de Bordeaux, ce vaste mouvement qu'on commence à appeler L' Evolution et qui suscite à bon droit de si hautes espérances, tout semble annoncer, pour le siècle qui déjà se lève, la réconciliation entre l'Eglise et le monde moderne, entre la démocratie et la Papauté (i).
Et, passant de la politique au catholicisme, il écrivait aussi dans la préface de la vie du P. Hecker, héraut de l'américanisme :
Pas un livre depuis cinquante ans ne projette une lumière plus vive sur l'état présent de l'humanité ou sur Y évolution religieuse du monde.
Justement, l'américanisme, forme générale du libéralisme anglo-saxon, allait offrir aux libéraux français l'inappréciable avantage d'un système liant l'une à l'autre l'évolution politique et l'évolution religieuse. L'américanisme est essentiellement, et dans toute la force du terme, ce qu'on appellerait un christianisme démocratique. Nous aurons à le
(i) Nouvelles tendances en religion et en liltérature. 1893.
-montrer plus loin. L'idée fondamentale de ce système, celle dont toutes les autres sortent par voie de conséquence, est qu'il se fait actuellement dans, le monde une évolution à laquelle doit participer le christianisme tout entier; et le pivot de cette évolution, c'est la démocratie politique et religieuse.
De là, la propag^ande effrénée faite en France en faveur de l'américanisme ; de là, la faveur qu^il obtint de la part de catholiques excellents, comme ceux de l'Univers, parce qu'il appelait, consacrait l'évolution politique, et l'enthousiasme affecté des novateurs en religion, parce qu'en appliquant à l'Eg-lise et à la foi, non pas seulement l'idée analogique, mais la stricte théorie scientifique de l'évolution, l'américanisme légitimait toutes les audaces. Les ralliés dont la foi était saine n'auraient osé attaquer les novateurs en religion, parce qu'en prenant parti contre l'américanisme ils auraient paru s'opposer à l'évolution politique, et les novateurs religieux attachaient la fortune de leurs tentatives à la vogue de celle-ci.
On ne peut nier que l'attitude et les tendances politiques de Léon XIII, retracées ailleurs (i), V n'aient, contre toutes ses intentions, contre tous ses actes pontificaux, fourni des prétextes à la conduite des uns et des autres.
Mais aussi quelle responsabilité pèse sur les hommes qui ont faussé le sens des directions pontificales, en traitant à&réfractaires quiconque refusait d'y voir une orientation nouvelle de l'Eglise et une canonisation de la démocratie !
(i) Cas de Conscience. Les Catholiques français et la République. Rome et V Action libérale.-
Rien ne peut donner aujourd'hui l'idée de l'effervescence d'apparente religiosité qui souleva la jeunesse intellectuelle de France, à l'époque où fut donné ouvertement le sig^nal de l'évolution politique.
J'appartiens, mon cher collègue, à la g-énération de 1890, époque déjà lointaine si l'on en juge par ce qui se passe aujourd'hui autour de nous . Vous êtes plus jeune que moi Si vous aviez vécu votre adolescence du Toast à r Encyclique, vous sauriez qu'un mouvement idéaliste, social, politique, religieux enfiévrait la jeunesse d'alors, confiante en l'Eglise qui s'avançait vers le siècle (i).
M. Henri Bérenger, aujourd'hui directeur du journal l' Action et ennemi acharné de l'Eglise, n'était pas un des moins ardents, des moins enthousiastes parmi ces néo-chrétiens, qu'on appela trop vite néo-catholiques. Lui-même a raconté plus tard leurs espérances et leur déception, dans un article intitulé : la Jeunesse intellectuelle et le Catholi- <iisme (2).
De 1890 à 1892, la jeunesse intellectuelle de France révéla un état d'esprit que les chroniqueurs eurent bien vite baptisé de néo-christianisme ^ voire même de néocatholicisme. Si l'on fait très large la part du reportage et de la mode, il reste très vrai qu'il y eut alors une évolution bien marquée de la jeune France vers la religion. Cette évolution appartientj dès à présent, à l'histoire littéraire et sociale, et les traits en sont si connus que j'ai presque scrupule de rappeler les principaux d'entre eux. C'était le moment où les, idées et la personne de M. Mel-
(i) Lettre de M. Frédéric Boudin, fondateur de l'Univers progressiste de la Jeunesse catholique^ annonçant sa démission à l'abbé dharbonnel.
(2) Revue des Revues, xô janvier 1887.
chior de Vog-uë étaient acclamées par les étudiants, où MM. Paul Bourg-et et Edouard Rod donnaient au Sens de la vie et au Disciple des conclusions catholiques, où des jeunes g-ens de TLIniversité de Paris, M. Pierre Lasserre, M. Maurice Pujo, M. Blondel, et nous-même, publiions nos premiers livres ou nos premiers articles, ou enfin parurent le Devoir présent de Paul Desjardins, les poèmes catholiques de Verlaine et les romans convertis de M. Huysmans... De tout côté se manifestait une poussée d'aspirations relig-ieuses et mystiques dont le contraste était éclatant avec la franc-maçonnerie ou le cléricalisme bien tranchés des g-énérations^^antérieures.
Les causes que M. Henry Bérenger assig'ne à ce mouvement sont tout à fait dig-nes d'attention et leur assemblage frappera certainement le lecteur :
Le catholicisme américain^ les encycliques et les actes da Pape, l'attitude du jeune clergé français, voilà les trois g-rands faits sociaux qui agirent sur nous. Jamais les néo-chrétiens ne furent si près qu'en 1894 de devenir néo-catholiques.
Il était donc démontré à l'Europe, par l'exemple des Etats-Unis, que le catholicisme pouvait évoluer, qu'il n'avait rien en soi de réfractaire à l'esprit moderne, qu'il pouvait vivre en bon accord avec la science et la démocratie et remplir à nouveau cette mission sociale et morale qui avait fa:itjadis sa raison d'être. Ce fut unegrande raison d'espérer pour notre génération. Et qui de nous ne ressentit une joie profonde, lorsque la grande voix du Pape se fit entendre, annonciatrice d'un ordre nouveau pour la pensée catholique ? Le Vatican rompit avec une politique séculaire. Léon XIII, parlant au siècle le langage du siècle, se détourna des rois pour se tourner vers les républiques, il convia les princes delà terre àsaluer avecluiles opprimés desdeuxmondes.Sagrandeâme,déjà ébranlée par les Ketteler, les Manning, les Winterer et les Decurtins, fut conquise aux actes de Gibbons et d'I-
reland. Par ses décrets, il ouvrit aux savants de l'univers, catholiques ou non, les archives du Vatican, il fonda des universités en Europe et en Amérique, il releva le prog-ramme des études dans toutes les Ecoles de l'Eglise. Par son encyclique sur la condition des travailleurs, il se consacra pontife des ouvriers, il flagella la cupidité des puissants, il réveilla la sympathie des humbles et des sag-es. Par son encyclique sur l'Unité de l'Eglise, il élargit le champ d'action du catholicisme, il témoigna d'une tolérance et d'une compréhension d'esprit inconnues peut-être avant lui dans la chaire de Saint-Pierre. Mais surtout par ses encycliques à la nation française, quand il eut ordonné l'adhésion efficace du clergé à la République et à la démocratie, il modifia profondément l'état des consciences dans notre génération. Si le chef suprême de l'Eglise proclamait et assurait lui-même l'avènement du catholicisme nouveau que nous avions rêvé^ qui nous empêchait maintenant d'accepter le titre de néocatholiques?
Le problème pressait nos consciences. Il les pressait d'autant plus qu'une évolution se dessinait visiblement dans le jeune clergé français. Sans doute les hauts fonctionnaires cléricaux, et aussi les prêtres de campagne, depuis des siècles inféodés au passé, n'avaient point accueilli sans résistance un retour à l'Evangile. Soutenus par leur clientèle conservatrice, menacés même par elle, ils n'obéissaient qu'à regret aux ordres du Pape, ils engageaient contre ses idées une lutte sourde. Seul entre les princes de l'Eglise Française, le glorieux cardinal Lavigerie s'était égalé à la pensée de Léon XIIL Par la grâce d'un génie apparenté à celui du Saint-Père, il était entré seul dans l'action, il avait seul envoyé à la République et au Peuple le salut de la nouvelle Eglise de France. Mais, dans l'ombre des séminaires, un grand nombre de jeunes prêtres avaient accueilli avec enthousiasme cette renaissance. Tant d'âmes adolescentes, qu'opprimait la vétusté glacée des sacristies, propagèrent d'une
frémissante joie la parole qui les lançait vers ce siècle dont elles rêvaient. Attachées à la monarchie comme des vivantes au cadavre d'une morte,'elles respirèrent quand furent brisées leurs bandelettes vieillies. La nouvelle promotion de Saint-Sulpice, que fascinaient les exemples du clerg"é américain, aspira, comme lui, à remplir une mission militante au milieu du peuple et des intellectuels.
C'était le moment où M. l'abbé Félix Klein publiait coup sur coup ses Nouvelles tendances en Religion et en littérature, son Cardinal Lavigerie, et traduisait sous ce titre sig-nijScatif : l' Eglise et le Siècle les discours de M. Ireland, où l'abbé Joiniot, devenu bientôt vicaire-g-énéral, l'abbé Naudet, directeur du Monde, l'abbé Victor Charbonnel, l'abbé Gh.Calippe traduisaient dans des articles de presse l'ardeur du jeune clerg-é ; où l'abbé Lemire se faisait élire député socialiste en plein pays minier; où enfin de jeunes Catholiques de l'Ecole Normale et de la Sorbonne,M. Georges GoyauetM. Georg"es Fonseg-rive, multipliaient leurs efforts pour rendre plus sociale et plus larg-e à la fois l'action de l'Eg-lise en France. Il y avait dans tous ces hommes la tête d'une g-énéreuse phalang-e. En dépit des méfiances et des rancunes, une génération se levait, plus conciliatrice que ses aînées. Les clercs comme les laïques qui la composaient aspiraient moins à se déchirer qu'à se comprendre. Les discordes de leurs pères leur pesaient, car déjà ils parlaient presque la même langue, ils pratiquaient presque la même morale.
Comment, par exemple, les jeunes « néo-chrétiens » de ma génération n'auraient-ils pas écouté avec émotion le plus autorisé des jeunes prêtres catholiques d'alors (i), leur adresser ces paroles au nom de tout le nouveau clergé : (c Fidèles disciples de l'Evangile, des Pères de l'Eglise, des grands Docteurs du moyen âge et de Léon XIII, nous tendons aux contemporains, nos frères,
(i) M. l'abbé Klein.
PROGRÈS DU LJBÉR. I — 9
l3o INTRODUCTION
une main loyalement amie, avec la conscience de g^arder nous-mêmes notre foi intacte et sans leur demander le sacrifice d'aucune de leurs aspirations. Entre V Eglise et le Siècle il ne'^s'agit pas de concessions réciproques^ mais d'une explication loyale. Si jusqu'ici, par un malheur où il y a peut-être la faute de tous deux, ils se sont gravement méconnus, l'heure est venue aujourd'hui de se voir tels qu'ils sont, et de s'entr'aimer. »
Voici cependant à quoi, selon M. Henry Bérenger, ont abouti toutes ces belles espérances et ces beaux enthousiasmes :
Les néo-chrétiens sont-ils. à un moment quelconque, devenus des néo-catholiques? ^iV on s'en tient aux faits, et non à la légende des reporters, on peut affirmer que cela n'est pas. Aucun des jeunes gens qui furent lesprojnoteurs dumouvement de 1890 ne s'est converti, par une adhésion solennelle, à l'Eglise de Rome. M. Paul Desjardin a fondé l'Union pour V Action nior aie , qui s'est posée nettement dès le début et qui est restée, depuis, en dehors de toute confession rituelle. M. Maurice Pujo a îonàéVArt et la F/e, et ce groupe s'est vivement élevé plusieurs fois en faveur du sentiment religieux libre de toute attache liturgique. M. Pierre Lasserre s'est de plus éloigné du catholicisme, et moi-même, pas plus que ceux dont j'ai eu l'honneur de représenter les aspirations,nous n'avons jamais rendu notre foi aux dogmes de notre enfance. Il n'est donc pas vrai que, dans la réalité, TEglise catholique ait bénéficié du mouvement, néo-chrétien qui nous empor-tait, nous et nos générations, vers une conception de la vie que je définirai dans la fin de cette étude. L'Eglise n'a pas reconquis sur nous une seule âme, et nous en avons conquis beaucoup sûr elle : voilà la vérité. Tout le reste est légende et . reportage.
Parmi ces jeunes, un bon nombre n'en étaient pas^
LE LIBÉRALISME l3l
comme les simples intellectuels, à chercher la vérité religieuse, ils la possédaient. L'ex-abbé Charbonnel, dans le Signal du 6 mai 1899, écrit de ceux-là:
Quelques jeunes catholiques, nag-uère, se crurent sincèrement libéraux; ils pensèrent même (la jeunesse est loyale), à la faveur de V heureux règne du pape Léon X///, pouvoir pratiquer leur libéralisme.
Ils furent donc « néo-chrétiens ». Fiers du prestige de Lamennais, Lacordaire, Montalembert, ils se contentèrent de M. de Vog-ûé pour leur maître et attendirent l'avènement de M. Brunetière.
Ils furent d'enthousiastes partisans du Gong-rès des relig'ions, qui aurait pu devenir une importante manifestation de tolérance et de liberté. Je leur dois cette justice et cette reconnaissance, que de M. Etienne Lamy à M. Henry Béreng-er^ et du Sillon à L'Art et la Vie, ils surent nous g-ag-ner, pour la grande cause de ce cong-rès, des sympathies franches, des concours dévoués, de nobles emportements de foi.
Ils furent avec les démocrates chrétiens. Le comte de
. Mun ne manqua pas de les décevoir. Mais ils cherchèrent
unrefug"e à leurvag-ue socialisme chrétien dans la bande
des abbés Lemire, Naudet, Gayraud, Garnier. Et voilà
jusqu'où peut aller la candeur !
Ils furent « américanistes ». Je les entendis parler du cardinal Gibbons, de Mgr Ireland, de Mg-r Keane, du P. Hecker, de M. l'abbé Félix Klein, de tout 1' « américanisme », avec quelle ardeur ! Léon XIII, à leur g-ré, devait être « américaniste. » Et ce serait le renouvellement de toute l'Eg-lise.
Pour répandre 1' « américanisme » à travers l'ag-onie de l'Eg-lise de France, l'un de ces jeunes catholiques fonda un g-roupe : V Union progressiste de la Jeunesse catholique, qui fut tout aussitôt mag-nifique à voir en sa iraîcheùi* et sa vivacité 4'espérance.
Je faillis me laisser prendre aux transports du fondateur du jeune g-roupe « américaniste », M. Frédéric Boudin, et croire que, peut-être, cette folle jeunesse réussirait à ranimer de quelque esprit de vie la vieillesse mourante du pauvre catholicisme gallican.
La désillusion est venue, multiple et tristement cruelle!...
Léon XIII a réprouvé le néo-christianisme .
Léon XIII a réprouvé Xfi Congrès des religions.
Léon XIII a réprouvé la démocratie chrétienne (celle sincère de l'abbé Daens en Belg-ique) et il réduit l'autre (celle des abbés Garnier) à n'être qu'une tartuferie de la démocratie.
Léon XIII a réprouvé V américanisme, sans réserve.
Léon XIII, pape libéral, est le souverain pontife des anathèmes. Jamais nul pape n'a tant anathématisé en sa vie.
C'en est trop! Les jeunes catholiques sont navrés. Ils le feront voir aux bonzes de la vieille Eg"lise.
M. Frédéric Boudin, fondateur àe l'Union progressiste de la Jeunesse catholique, donne sa démission et, à ce sujet, écrit quelques déclarations intéressantes.
Et M. Charbonnel donne la lettre de M. Frédéric Boudin dont nous avons cité un extrait, et où il est dit encore.
Les circonstances sont changées : le virus latin avait trop intimement pénétré les nations catholiques depuis le seizième siècle pour qu'il leur fût possible de se ressaisir, et les jésuites savaient bien ce qu'ils disaient en annonçant la faillite des Encycliques libératrices de Léon Xlil. Elle est arrivée, et nous sommes vaincus.
Voilà, en effet, des jeunes gens, qu'on a lancés dans les voies les plus périlleuses, on leur a parlé
LE LIBÉRALISME l33
de temps nouveaux, de V Eglise de l'avenir, de V évolution de V Eglise, on leur a représenté le Pape rompant les amarres qui retiennent la barque de Pierre aux vieux rivag-es, pour jeter son filet dans la haute mer de la démocratie. A quelles illusions, et ensuite à quelles désillusions on les exposait!
Les preuves de cette tactique audacieuse et néfaste qui consistait à identifier tout l'américanisme, le néo-christianisme à la politique dé Léon XIII seront données en leur lieu. Nous n'en citerons ici qu'un exemple. Il permettra de jug-er du désarroi causé parmi ces fervents de l'évolution politique et religieuse, lorsque, après des hésitations et avec ménag-ements dont les traces subsistent, Léon XIII se détermina à condamner solennellement l'américanisme. Quelques mois avant cet acte retentissant, à la date du 3i octobre 1898, on lisait dans le Cour-, rier de Genève la lettre suivante, spécimen des informations que certains correspondants romains adressaient à des journaux, comme le Patriote de Bruxelles, l'Observateur français, le Journal de Roubaix. Une savante et audacieuse réclame arrivait à les faire passer pour des échos authentiques des « idées du Pape », et elles se répercutaient dans toute la presse du ralliement :
Je vous ai dit tout à l'heure que la cause américaniste avait contre elle les jésuites et les dominicains; réconciliés pour la circonstance. Mais il faut ajouter que celte hostilité est contrebalancée par de hautes, très hautes mïi.xienceà. L'Américanisme compte en effet aii premier rang de ses protecteurs le pape et le cardinal Rampolla. Léon XIII a toujours témoig-né une très vive sympathie aux chefs'de l'américanisme. Mgr Irelànd, le
l34 INTRODUCTION
cardinal Gibbons, etc.. C'est m-ême. uniquement cette sympathie qui a permis à V américanisme de prospérer et de se développer. Esprit large et compréhensif, Léon XIII a vu jusquà ce jour dans V américanisme le meilleur mode d'adaptation du catholicisme aux conditions nouvelles de la société moderne. Pour
LE CARDINAL RaMPOLLA, CETTE QUESTION SE RELIE d'uNE FAÇON TRÈS ETROITE A LA POLITIQUE DÉMOCRATIQUE ET RÉPUBLICAINE QUE LE VatICAN A INAUGURÉE EN FrAI^CE ET QUE LE CARDINAL SECRÉTAIRE d'EtAT VOUDRAIT VOIR
TRIOMPHER PARTOUT. A l'abri d'aussi hautes protections, l'américanisme peut se sentir en partie rassuré. Je suis persuadé que Léon XIII, s'il formule quelques critiques et quelques réserves, ne lancera pas contre lui cet anathème et cette condamnation en bloc dont Grég-oire XVI frappa autrefois Lamennais et Montalembert et la généreuse tentative de l'Avenir.
Le lecteur aurait-il imaginé que les prôneurs des directions pontificales osassent établir une aussi formelle et aussi étroite connexion entre la politique de Léon XIII et l'américanisme, foyer des erreurs contemporaines ?
Le coup une fois porté, on vit les chefs du mouvement, M. Fonsegrive, dans la Quinzaine, l'abbé Bœg-lin, dans ses multiples correspondances, l'abbé Naudet, l'abbé Dabry et les autres, dans leurs journaux,'(dans les revues, multiplier, pour rassurer leurs troupes, les explications réconfortantes, les appréciations atténuées, allant parfois jusqu'à faire de la condamnation un encouragement.
Mais il fallait plus, estimèrent-ils, que des dénég-ations et des sophismes, pour effacer l'impression produite, même dans le public le plus prévenu, par les actes répétés du Saint-Siège qui remplirent les
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premiers mois de 1899 (i). Il fallait im nouvel acte pontifical qu'il fût possible de présenter comme le désaveu et la condamnation de ceux qui avaient le plus vivement attaqué les erreurs condamnées par Léon XIII.
Cet acte, ils l'obtinrent.
Et l'on peut jug-er encore à ce trait, du funeste contre-coup de la politique du Pape sur le mouvement relig-ieux.
Le récit de cet incident trouvera sa place plus loin.
Il nous suffit d'avoir indiqué ici la relation du libéralisme relig"ieux avec le libéralisme politique, et le titre commun auquel l'un et l'autre se réclament des directions pontificales. Mais l'évolution de l'Eglise sur laquelle tous deux se fondent étant envisag-ée par eux sous l'aspect particulier d'une évolution démocratique, car c'est par ce côté qu'elle sert de pivot à ce double mouvement, il y a lieu de donner attention au mode selon lequel les libéraux avaient l'espoir de faire servir cette évolution démocratique à l'apaisement, sinon à la solution du redoutable différend qui s'est élevé entre le droit nouveau de la société moderne et le droit divin de l'Eg-lise du Christ.