L AFFAIRE DES CATECHISMES ÉLECTORAUX
Cependant je préférerais que Léon XIII oEFrît au monde entier un catéchisme universel, et l'imposât de sa pleine autorité, comme Vicaire du Christ et Docteur de toutes les nations données par le Père des cieux au Verbe Incarné, son Fils, comme Lui Roi éternel. Au nom du cong-rès de l'Association catholique de la Jeunesse française, tenu nag-uère à Grenoble, j'ai adressé cette demande à Sa Sainteté.
Si Elle daig-ne répondre favorablement à nos désirs, cette mesure aura deux conséquences sing-ulièrement salutaires pour les âmes,auxquelles elle montrera l'unité delà foi catholique et l'adhésion pratique de tous les âg-es, et de toutes les nations, et de toutes les tribus sauvag-es, au mag-istère infaillible de l'Eg-lise catholique.
En ce qui concerne les évoques français, cette mesure providentielle aura ce pi-écieux avantag-e, monsieur le Ministre, de faire cesser sur ce point-là le désaccord qui existe entre eux et Votre Excellence.
Qu'elle veuille donc, en ce qui me rêg-arde, comprendre que, pour aller au-devant de ce que je crois être la volonté ou le simple désir du Pape, ye retire la leçon précitée concernant les élections, ajoutée à mon catéchisme.
Recevez, monsieur le Ministre, l'expression de mon respect.
Amand Joseph, Eoêqae de Grenoble.
Ce ouï-dire allait devenir, quelques jours après, un peu plus explicite. On lit dans l'Univers du 23 juillet :
Le Grenoblois., qui se publie à Gi'enoble, a reçu et publie la lettre suivante de Mgr Fava où Sa Grandeur explique d'une manière très nette le retrait de son catéchisme électoral.
278 LA POLITIQUE RELICfiEUSE
Saint-Pierre-de-Chartreùse, 48 juillet 1892. Monsieur le Rédacteur en chef du Grenoblois :
J'ig-nore les attaques dont je suis l'objet à propos du retrait de mon catéchisme électoral. Votre journal me l'apprend et votre lettre m'arrive.
La question est bien simple. Le Saint-Père a vu que la franc-maçonnerie, qui opprime le pouvoir en France, veut absolument et radicalement y détruire le christianisme, et que la secte prend occasion de tout pour forcer la main à nos ministres et les contraindre à frapper sur le clerg-é.
Les catéchismes électoraux ont paru au Saint-Père devoir être une de ces occasions pour les projets de la secte, et il m'a fait savoir indirectement et verbalement son désir de me voir retirer le dit catéchisme: J'ai obéi.
Gomme il n'est pas nécessaire que je mette cette leçon dans mon catéchisme, et que je puis, en temps opportun, la placer dans la Semaine Religieuse ou ailleurs, au point de vue du bien il n'y a pas de sacrifice, et cela paciiie.
D'ailleurs, la majorité de l'épiscopat français s'est abstenue de nous suivre et a montré par là sa manière de voir. Elle est celle du Pape.
Ceux qui ont parlé et ajouté une leçon à leur catéchisme, ont traité là aussi d'écoles et de mariage civil et de divorce. Ils ne peuvent pas aussi facile nient que moi se retirer de la lutte, de ce côté-là. J'ig-norc s'ils ont été priés par le Saint-Père d'agir comme moi...
Mais il y avait, ou il y eut quelque chose de plus positif encore. C'est ce que montre la lettre suivante de Mgr Trégaro, évêque de Séez, publiée deux jours après par V Univers :
Séez, le 22 juillet 1892.
Monsieur le Ministre, Par votre honorée lettre du 28 juin 1892, vous m'an-
l'affaire des catéchismes électoraux 279
noncez que je suis cité devant le Conseil d'Etat, pour trois chefs d'accusation au sujet du catéchisme diocésain.
ï° Leçon 9 bis. 4^ Commandement. — En ce qui concerne les devoirs des parents relativement aux écoles chrétiennes et aux écoles mauvaises.
2° Leçon 20 bis. Du mariage. — En ce qui concerne les appréciations du mariag-e civil.
3° Leçon 25^. Des devoirs des chrétiens comme citoyens. — En ce qui concerne les élections.
Je ne m'arrêterai pas à vous prouver qu'il ne s'agit nullement de politique dans les citations ci -dessus, ce serait vousfaireinjure. J'en appelle atout hortime d'honneur, à tout homme droit et sans prévention, à quelque parti politique qu'il appartienne.
J'ai voulu simplement user de mon droit comme évêque et remplir mon devoir en donnant, au pays qui m'a été confié, un enseig^nement épiscopal que Dieu seul a 1& droit de contrôler et son représentant sur la terre, le- Souverain Pontife.
La question politique étant écartée, les articles 6 et 8de la loi du 18 g-erminal an X, auxquels vous faitesappel, ne peuvent plus avoir ici leur application.
Quoi qu'il en soit, monsieur le Ministre, une lettre adressée à Monseigneur de Grenoble . en date du 8 juillet, par son Em. le Cardinal Rampo lia, et que je viens de parcourir, me trace ma ligne de conduite. Je n'ai plus à hésiter, et j'ai l'honneur de faire connaître à Votre Excellence que je me conforme auxdésirs qui s'g trouvent exprimés.
En ag-issant ainsi, j'obéis à une voix aug'uste profondément respectée et filialement aimée. Mais il est bien: entendu, monsieur le Ministre, que je ne reconnais nullement le droit que vous vous attribuez vous-même dé contrôler mes enseig-nements épiscopaux .
Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma considération très disting-uée.
FilANÇOIS-MAUIE,
Evêqae de Séez .
a8o LA POLITIQUE RELIGIEUSE
M. Ricard, ministre des Cultes, ayant essayé de faire la leçon à Mgr Trég-aro, s'attira la réplique suivante :
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 26 juillet par laquelle vous m'annoncez que vous avez reçu vous-même ma lettre du 22, même mois.
Je regrette, monsieur le Ministre, que ma lettre ait pu vous déplaire pour le fond et pour la forme. // ne vous est pas échappé ce pendant, ^ j'aime à le croire, combien il rnen avait coûté pour vous V écrire ; l'obéissance absolue que je dois au Souverain Pontife a pu seule m'y décider.
Vous signalez avec regret, dites-vous, le désaccord qui existe entre le gouvernement et moi sur les droits respectifs de l'Eglise et de l'Etat ; me serait-il permis de vous exprimer la peine que j'éprouve aussi de le voir subsister entre l'Etat et l'Eglise, qui ne demande que les libertés qui lui sont dues, auxquelles elle a droit, et qu'on s'obstine arbitrairement à lui refuser.
Quoi qu'il en soit, j'ai le devoir de maintenir ma lettre dans son intégrité, en protestant énergiquement contre toute immixtion de la politique dans mon enseignement sur les devoirs des électeurs, sur le danger des écoles sans Dieu, sur ledivorce, qui est contraire à la loi divine qui prime toutes les lois; je ne saurais accepter ce que vous me présentez comme une sorte de faveur, le retrait de votre recours pour abus contre moi devant le Conseil d'Etat. .
Agréez, monsieur le Ministre, l'assurance de ma considération très distinguée.
François-Marie,
Evêque de Séez. .
De son côté, Mgr Rosset, évêque de Maiirienne, écrivait le 8 juillet à M. Ricard :
l'affaire des catéchismes électoraux 281
Monsieur le Ministre,
Ami de la paix, je suis disposé à faire tous les sacrifices compatibles avec ma dig-nité en vue de la bonne harmonie entre l'Eg-lise et l'Etat. A cette un, je retire les deux leçons de mon grand catéchisme que vous avez déférées au Conseil d'Etat. Mais je le fais aux conditions suivantes ;
Ma conviction la plus intime est que je n'ai violé aucune loi en publiant ces leçons, que ce que j'y enseigne appartient essentiellement à la m.orale de l'Evang-ile, et que j'ai le droit de l'ensei.o'ner non seulement en vertu de ma charge épiscopale, mais encore en vertu de l'article i^"^ du Concordat de 1801. Par suite, le retrait des deux leçons n'est pas un désaveu de leur contenu ni de mon droit de l'enseigner dans mon catéchisme. Mais, dans la situation actuelle de l'Eglise en France, je renonce à user de ce droit, afin d'ôter une cause de mécontentement et d'irritation contre le cleroré.
Veuillez agréer, etc.
Michel, Evêqae de Maarienne.