‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 66 sur 118 · L ECOLE PONTIFICALE · texte numérisé non relu

L ECOLE PONTIFICALE

consisté à couvrir indûment de son autorité les attaques les plus dangereuses contre les principes sociaux maintenus avec fermeté dans l'Encyclique ; et la méthode dont il a usé pour « aug-menter les préoccupations idéales du peuple » a eu surtout pour effet de rendre l'Eglise muette sur l'enseignement des vérités supérieures, comme si, en effet, « il était moins question du paradis que de la propriété, du salaire et des syndicats w.La démocratie chrétienne a même poussé la contradiction^ avec l'Encyclique jusqu'à enlever aux associations ouvrières le carac-i tère confessionnel. C'est ce que nous aurons à faire voir plus loin.

Il y a dans l'ouvrage de M. Bargy sur la Religion dans la société aux Etats-Unis un mot frappant, qu'il ne faut pas prendre en rigueur de syllogisme, mais exprimant d'où sort une constatation précieuse :

Le catholicisme américain est une religion d'action sociale . Aussi est-il une religion d'indifférence dogmatique (i).

En exagérant l'action sociale du prêtre et du catholicisme, c'est à ce résultat qu'on aboutit. La religion viendrait-elle, chez nous aussi, à se réduire à une sorte de morale sociale?

Peut-être sommes-nous plus près de cet écueil qu'on ne le croit. Un évêque, de ceux qui ont été nornmés depuis la Séparation, ne craint pas de dire à propos du Sillon : «. qu'importent les idées, pourvu que l'on agisse? » M. l'abbé Gayraud écrivait dans /'f/wifyers du 27 mars 1898 :

Christianiser la société, cela signifie pour nous faire (i) Page 196.

rég-ner dans l'ordre social les principes chrétiens de fraternité et de justice qui, de fait, sont admis parles librespenseurs démocrates et par les masses ouvrières.

M. Charbonnel, justement renié depuis par les démocrates chrétiens, mais qui a réellement compté parmi ceux qui se glorifiaient de ce titre (i), forçait sans doute Texpression, mais dépassait-il notablement les tendances réelles du mouvement, quand il leur marquait ce but :

Le rôle de la Démocratie chrétienne serait. .. de donner à la relig'ion,e/i la faisant Jléchir selon les besoins nouveaux, une vitalité nouvelle. Faire reconnaître de la démocratie un idéal de charité, de justice et de fraternité, et démocratiser l'Eglise : voilà qui serait à tenter. Pourquoi même, TEg-lise, en sa merveilleuse organisation sociale, ne deviendrait- elle pas le type d'une immense association ouvrière, d'une sorte de syndicat ou de société de secours mutuel ? Pourquoi chaque prêtre, dans chaque faubourg- et dans chaque campagne, ne deviendrait-il pas un agent et un guide de réformes sociales, par l'éducation qu'il ferait peu à peu du peuple, sans arrière-pensée confessionnelle et prosélytique (2)?

Et est-ce donc une tâche si difficile de faire régner dans la démocratie l'idéal chrétien de charité, de justice et de fraternité? D'après la Justice sociale de M. l'abbé Naudet, la démocratie libre-penseuse

(i) On a vainement protesté après coup que l'ex-abbé Charbonnel ne pouvait pas ftre considéré comme ayant appartenu au parti démocrate chrétien. Non seulement les sympathies de ce parti, de ces abbés l'ont soutenu jusqu'au moment où il franchit toute limite ; mais il suffit de se reporter aux articles qu'il écrivit dans L'Eclair, tel celui sur le socialisme chrétien, du mois de juillet i8g6, pour constater qu'il défendait les mêmes théories sociales.

(2) Article intitulé « Démocratie chrétienne et Démocrates chrétiens », Revue encyclopédique, 27 mars 1897.

l'école pontificale

et anticléricale n'est pas moins en possession de cet idéal que les catholiques :

Aujourd'hui ce ne sont plus les catholiques, ce ne sont plus les curés, qui prêchent les idées fondamentales da christianisme, ce sont les socialistes et les anticléricaux (i).

Démocratiser l'Eglise serait chose bien naturelle^, après que les abbés du parti ont si bien démocratisé le Christ lui-même.

M. l'abbé Camper, que ses excès firent d'ailleurs interdire, prononça, un jour, dans un banquet cette parole enregistrée par le journal le Morbihannais :

Si le Christ a une auréole, c'est parce qu'il s'est encanaillé avec les gueux; et ce sont ces gens-là (les conservateurs) qui l'ont crucifié.

L'auteur de ce propos l'ayant démenti, l'imputation fut énergiquement maintenue dans ses termes (2). Mais un tiers vint au secours de l'abbé Camper. Etait-ce un si grand crime, de parler du Christ encanaillé? Après tout il ne faisait que reproduire le langage de ses confrères.

Jene m'explique guère le démenti deM. l'abbéCamper et encore moins l'émotion de M. Johel d'Armor. Plus au courant de la littérature démocratique chrétienne, celui-ci aurait su que M. Pabbé Camper n'était pas l'auteur des odieux accouplements de mots qui Font tant choqué.

Ainsi, dans son livre Vers l'Avenir, M. l'abbé Naudet a dit : « Si l'Eglise a été si forte au moyen âge, c'est

(i) Article du D^ Lancry, 17 juillet 1905. {2) La Vérité, 18 juin 1898.

3o LA DEMOCRATIE CHRETIENNE

qu'elle s'est encanaillée beaucoup. » (P. 3ii). Dans le journal de M. l'abbé Garnier, M. l'abbé Dabrj, qui en était alors rédacteur en chef, a écrit aussi, le 28 décembre dernier, en parlant de la vie publique de Notre Seigneur : « Ge fut pendant trois ans la g-rande fête de la canaille... » Le 8 janvier suivant, il sig-nait un article intitulé : « L'ami des gaeuoc, » désignant par ces mots la personne sacrée de Notre Seigneur Jésus-Christ (i).

L'interprétation douteuse, fausse même, de deux passages de FEncyclique Rerum novarum a servi de base fondamentale aux théories aventureuses de la démocratie chrétienne.

Le premier de ces passages, tiré du début, est celui où Léon XIII, d'après elle, pose comme point de départ que la très grande partie des ouvriers' est dans un état... de misère imméritée. Mais qui Youdrait soutenir que le texte latin indigne verseniur soit rendu avec exactitude et précision par l'expression de misère imméritée (2) ? Celle-ci inclut une violation de justice et un droit à la revendication que la démocratie chrétienne s'ingénie à exploiter; aussi l'école pontificale a-t-elle sans cesse à la bouche cette misère que Léon XIII aurait dite imméritée. Mais c'est là une interprétation, et non

(i) La Vérité, sS juin 18*98. Lettre de M. Charles Ladre t, d'Agen, (2) Arduum siquidem metiri jura et officia, quibus locapletes, et proleiarios eos qui rem, et eos qui operam conférant, inter se oportet contineri. Periculosa vero contentio, quippe quse ab hominibus turbulentis et callidis ad pervertendum judicium veri concitandamque seditiose multitudinem passim detorquetur. Utcumque sit, plane videmus ; quod consentiunt universi, infimce sortis honiinibus celeriter esse atque opportune consul endum, cum pars maxima in misera calamitosaque fortuna indigne versentur. Nam -veteribus arii/icamcoliegiis superiore sëecuIo deletis...

l'école PONTIFICALE 3l

une traduction; et cette interprétation a contre elle le sens général du document.

Non seulement elle est douteuse, sinon fausse ; mais, en outre, il est tout d^abord contestable que l'Encyclique désigne ici, à proprement parler, la classe ouvrière. Les hommes infimœ sortis, les hommes des classes inférieures, sont-ils tous de la condition des ouvriers? Au.-dessons,in/imœ sortis, il y a les fainéants, les vagabonds, les hommes qui vivent non de leur travail, mais de la mendicité. Ce seraient plutôt, au sens courant du ' mot,' les prolétaires. Et justement, Léon XIIÏ emploie ce mot dans la phrase précédente, locupleies, proletarios; il ajoute bien les capitalistes et les travailleurs, eos qui rem, eos qui operam conférant, mais justement encore le mode du verbe eniployé n'indique pas une position déterminée ; elle est plutôt conditionnée, potentielle, et semble désigner ceux qui sont en état de, qui ont besoin d'apporter le concours de leur travail. Dans la phrase qui suit immédiatement, Léon XIII, voulant parler des ouvriers, les appelle bien de leur vrai nom, artifices.

Et d'ailleurs, s'il est,hélas! trop vrai, que les prolétaires sont en grand nombre dans un déplorable état de misère, si cela est vrai même du très grand nombre parmi eux ; ne serait-il pas beaucoup moins exact de dire que, dans la condition même des ouvriers, c'est aussi le très grand nombre, /jars maxima, qui est plongé dans un état calamiteux, in misera calamitosaque fortuna ? A côté de ceux qu'exploite une cupidité sans entrailles, un grand nombre aussi gagnent un salaire convenable, et sont même, par proportion, dans uii état plus

avantageux que beaucoup de commerçants, de fonctionnaires et de bourgeois.

Quoi qu'il en soit, on voit combien est incertaine la première base sur laquelle le parti de la démocratie chrétienne fait reposer l'édifice de ses revendications populaires.

Le passage de l'Encyclique relatif à la fixation i da salaire j ajoute une autre assise non moins branlante.

Nous en avons reproduit la traduction intégrale (i). En faisant ressortir le double caractère que la nature même assigne au travail de l'ouvrier, celui des nécessités de sa vie, joint à l'acte dépendant purement de sa volonté par lequel il consent, spontanément ou à contre cœur, à donner ce travail pour un prix déterminé, l'enseignement pontifical protège le salarié contre le capitaliste exploiteur; il montre que la loi de l'offre et de la demande, par exemple, dont l'ouvrier, trop souvent, subit par nécessité la rigueur, est loin de renfermer toute justice dans la matière du contrat de travail et peut ne pas satisfaire aux obligations de l'employeur. L'ouvrier n'est pas un vil outil ; dans la fixation du salaire, le capitaliste doit tenir compte de sa condition d'homme.

Léon XIII établit donc que « le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête ». Il ajoute : « l'ouvrier qui percevra un salaire assez fort pour parer aisément à ses besoins et à ceux de sa famille » s'appliquera à faire des

(i) Page ig.

Page 1