‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 67 sur 118 · L ECOLE PONTIFICALE · texte numérisé non relu

L ECOLE PONTIFICALE

épargnes... — Les démocrates chrétiens en ont conclu sans sourciller que le salaire indispensable à Touvrier sobre et honnête était celui qui lui permettrait de parer — pourquoi n'ajoutent-ils pas : aisément ? — à ses besoins et à ceux de sa famille. Ce n'est plus seulement la condition humaine de l'ouvrier, c'est sa condition familiale, qui entre à titre de justice dans le contrat de travail.

Et, qui plus est, — nous n'exag-érons rien, — tout ouvrier en âge d'homme, étant apte à avoir un foyer, aura droit à ce salaire familial, même s'il n'a pas de famille à soutenir.

Et le salaire familial sera l'heureux remède à la misère imméritée.

Nulle question n'a été plus ardemment discutée, plus passionnément soutenue par les démocrates chrétiens, que celle du salaire familial^ dans les années qui suivirent l'Encyclique. Nous aurons à y revenir.

Contentons-nous d'ajouter ici un argument d'autorité qui aurait dû suffire à lui seul pour les modérer. Afin de mettre un terme aux polémiques suscitées autour de cette discussion, l'archevêque de Malines soumit au Saint-Siège une série de questions, dont la réponse fut donnée par le cardinal Zigliara, au nom de Léon XIIL Un des tenants les plus résolus du salaire familial, le R. P. Esbach, supérieur du Séminaire français à Rome, écrivait à ce sujet dans une lettre adressée à la Science catholique, et reproduite par U Univers an i3 décembre 1894:

Les réponses existent eileayoicï. Elles sont du Saint- Siège, c'est-à-dire c^' elles ont été approuvées par le Souverain Pontife; mais, de fait, elles ne sortent pas

du Saint-Office. Ce qui est d'ailleurs certain, c'est que ce document a été préparé par ordre du Saint-Père et envoyé par son ordre au vénérable consultant...

Or, la première question posée par l'archevêque de Malines était celle-ci :

Le maître péchera-t-il, qui paie le salaire suffisant à la sustentation d'un ouvrier, mais insuffisant à l'entretien de sa famille, soit que celle-ci comprenne, avec sa femme, de nombreux enfants, soit qu'elle ne soit pas . nombreuse. S'il pèche, contre quelle vertu pèche-t-il ? Réponse. — // ne péchera pas contre là justice, mais il pourra parfois pécher soit contre la charité, soit contre l'équité naturelle.

Suivent les explications dans lesquelles ce n'est pas encore le lieu d'entrer. On croira peut-être qu'une réponse aussi péremptoire tranche les contestations, et cela d'autant plus aisément que la thèse du salaire familial n'avait aucun fondement certain dans l'Encyclique. Pas le moins du monde ; les démocrates chrétiens n'en furent point ébranlés. Ils se mirent à discuter sur l'autorité de cette solution qui, tout en venant du Saint-Père, n'était pas un acte officiel du Saint-Siège; le P. EsjDach luimême s'efforça d'atténuer ses propres apprécialions ; et l'on eut ce spectacle très instructif de voir les abbés et démocrates chrétiens qui, en toute autre occasion, se piquaient si hautement de servir les idées du pape, qui faisaient un crime aux prétendus réfractaires de ne pas reconnaître, en matière politique, la pensée du Pape dans des textes d'ailleurs très différents de leur propre interprétation, se faire ici, contre le Pape lui-même, contre l'expression certaine et formelle de sa pensée per-

l'école pontificale 35

sonnelle en matière de morale sociale, les interprètes de ce que le Pape avait voulu dire dans une Encyclique dont pas un mot ne justifiait leur prétention .

Comme nous Tavons dit plus haut, c'était la Démocratie chrétienne pénétrant de son esprit les directions de l'Eglise, plutôt qu'elle ne se laissait diriger et pénétrer par elles.

Mais il fallait que l'Encyclique Rerum novariim répondît à ce « Programme développé » que la Vie catholique de M. l'abbé Dabry présentait en ces termes, le 21 novembre 1900, quelques mois après l'autre Encyclique concédée par Léon XIII aux instances de la Démocratie chrétienne, et par laquelle il en sanctionna publiquement le nom :

Le commandement du Christ nous fait un devoir de nous préoccupei" de ceux que notre état social actuel place dans un état d'infériorité, où ils ne trouvent ni Le bien-être ni V indépendance auxquels tout homme a légitimement droit.

A-t-il donc jamais existé un état social où il n'y eût pas de supériorités et d'infériorités ? où tous jouissaient du bien-être et de l'indépendance ? un état social où il n'y avait par conséquent ni subordination ni douleur ? Et si tout homme a légitimement droit au bien-être et à l'indépendance, Dieu^ qui tolère, depuis l'orig-ine du monde, un état social contraire, qui l'a prévu et ordonné, ne viole-t-il pas les droits légitimes de tout homme ?

Voilà l'interprétation qu'on nous offre, qu'on nous impose, de cette Encyclique Rerum novarum ; voilà à quel point « il y est moins question du paradis que du salaire, de la propriété et des

36 h A. DÉMOCRATIE CHRETIENNE

syndicats; moins question de résignation que de justice sociale ». Voilà la solution chrétienne de la question sociale! Ces démocrates chrétiens paraissent seulement ne plus savoir ce qu'est le christianisme, ni ce qu'est la société, ni ce qu'est la nature humaine.

On a vu quel soin prend Léon XIII de placer audessus de toute atteinte le droit de propriété individuelle, et la place fondamentale qu'il lui assigne dans la solution des conjflits entre travailleurs et capitalistes. Mais il est clair que les justes revendications de la misère imméritée, que les exigences du salaire familial, le bien-être et l'indépendance auxquels tout homme a légitimement droit vont demander une nouvelle et plus équitable répartition des richesses, non pas par l'accession de l'ouvrier à la propriété grâce au sage emploi d'un salaire convenable, ainsi que l'Encyclique le propose, mais par des moyens plus rapides et plus violents.,

L'Ecole pontificale, qui défend contre les réfractaires l'Encyclique et les enseignements du Pape, commence par réclamer la révision du régime légal de la propriété et de l'injuste répartition des richesses.

Voici d'abord M. l'abbé Pottier, fondateur de la Liffue démocratique belge, salué comme un chef d'école par tous les organes de la Démocratie chrétienne en France ; son nom, ses actes y sont constamment cités pour modèles. Relevons quelques extraits du journal dirigé par lui,/e Bien du Peuple :

En présence des misères et des injustices au milieu

l'bcole pontificale 87

desquelles nous vivons, nous pensons qu'une pareille situation est contre nature et qu'un régime économique produisant naturellement un tel état de choses est essentiellement vicieux, qu'il est le renversement de l'ordre voulu par Dieu, qu'il doit subir complète transformation (5 mars iSgS).

Oui, c'est surtout le système qui est en faute : c'est l'organisme qui est vicieux, c'est le rég-ime économique qu'il faut transformer. Il faut replacer le droit de propriété, l'org^anisation du travail sur les bases qu'ils trouvent dans l'ordre objectif, les seules naturelles, les seules voulues par Dieu. Mais il faut le vouloir franchement, sans faux respect pour des formes prétendues immuables, sans parti-pris contre les transformations que peut réclamer la justice. La grande force des socialistes ne vient-elle pas précisément de ce que, jusqu'à présent, ils ont été les seuls, pour ainsi dire, à se placer sur ce terrain ? Le mot fameux : la propriété, c'est le vol, n'est pas purement un mensonge, disait le grand évoque de Mayence (3 mars iSgB).

Le soi-disant droit de propriété des hommes n'est autre chose qu'un droit d'usufruit. La fausse théorie du droit de propriété du libéralisme économique est un crime perpétuel contre la nature (5 mars iSgS).

Quand le système économique est tel 'que les patrons monopolisent la propriété de tous les instruments du travail, la propriété est détournée du but auquel le Créateur l'a ordonnée, et les pouvoirs publics, auxquels incombe de réglementer ce droit de propriété, ont évidemment à prendre un ensemble de mesures pour que pareille situation ne soit pas possible ou pour la corriger, si elle existe (16 juillet 1898). Puisque ce dont nous souffrons est l'injuste répartition des richesses, ce n'est qu'en la faisant disparaître que l'ordre renaîtra dans la société (27 novembre 1892).

Le 20 novembre 1898, M. l'abbé Pottier rédigea,

LA BEMOCRATIE CHRETIENNE

de concert avec ses disciples, un programme social, devenu celui de son école et demeuré fameux parmi nos démocrates chrétiens. L'article 12 décidait la formation de syndicats entre fermiers à l'exclusion des propriétaires ; et l'article 1 3 stipulait que les taux et conditions de fermages seraient établis par ces syndicats. C'était purement et simplement mettre de côté le droit de propriété ; c'était partir de ce faux supposé que la terre est^ dans son état actuel, telle qu'elle est sortie des mains du Créateur, et que le propriétaire n'y a d'autres droits que les droits conventionnels provenant du « hasard de la naissance » , dans une société organisée sur des choses injustes, opposées à l'égalité des hommes entre eux.

Au surplus, voici le commentaire donné par le Bien du Peuple du 3i décembre iSgS :

Qui a en premier lieu le droit de vivre des produits de la terre? Est-ce le propriétaire qui la possède légitimement sans l'exploiter, est-ce le locataire ? A mon avis c'est celui qui arrose la terre de ses sueurs, qui la féconde, qui peine toute l'année pour en tirer sa subsistance. Le fermier a le droit de tirer de la terre qu'il exploite ce qu'il lui faut pour subsister honorablement. Si, après cela, il lui reste de quoi payer son propriétaire, il le doit en conscience, conformément à son contrat. Tout en possédant exclusivement une chose il faut cependant, pour T usage qu'on enfuit, la considérer comme commune. Qu'on apphque cela aux biens immeubles. Si, sous le rapport de l'usage, la fortune est commune entre le riche et le pauvre, à plus forte raison, sous le rapport de l'usage, Les biens immeubles sont communs entre le propriétaire et le locataire et celui-ci doit, avant tout, y trouver sa subsistance. C'est là ce que cherche à assurer l'Union démocratique (de M. l'abbé Pottier), ni plus ni moins.

l'école PONTIFICALE Sq

On voit à quoi se réduit, dans de telles conditions, le droit de propriété : au seul privilège de payer l'impôt foncier et les droits de succession. C'est une invitation directe à s'emparer du bien d'autrui.

Passons la parole à M. l'abbé Naudet, le grand pourfendeur des réfractaires en matière politique comme en matière sociale :

L'injustice est partout : injustice dans les lois, injustice dans les mœurs, injustice dans les conditions même de Texistence. [Justice sociale, 3 mars i8g4-)

Nous croyons que le mal présent a sa source dans une violation constante de la justice. {Justice sociale, i5 juillet 1895.)

Qu'est-ce que la propriété? Les uns disent : c'est un droit, les autres disent : c'est une fonction. Il me semble qu'on pourrait concilier les deux opinions en disant : C'est une autorité qui confère des droits dans la mesure où elle impose des devoirs envers la société, La notion de la propriété qu'on a ressuscitée de nos jours est absolument contraire à cette idée et c'est pour cela qu'elle nous paraît profondément injuste et destructive de l'ordre social. En fait de propriété et dans toute l'étendue du terme, // n'y a pas de droit absolu. Combien cet enseig-nement fest méconnu aujourd'hui dans notre société (i)! (Abbé Naudet, Justice sociale, 5 mai 1894.)

La propriété née du travail ne peut s'appliquer qu'à im certain nombre d'objets. Ce mode d'appropriation ne peut évidejnment s'appliquer à la terre elle-même. La propriété foncière n'est fondée que sur la loi humaine. (Abbé Naudet, Justice sociale, 2 décembre i8g3.)

Oui sait, a dit encore M. Naudet dans V Action sociale des catholiques. Etudes sociales et économiques du 20 février 1904, qui sait si ce n'est pas précisément sur cette question de [la propriété que s'opérera

4o LA. DÉMOCRATIE CHRETIENNE

entre les socialistes et les catholiques une réconciliation qui est dans la force des choses, le socialisme n'étant, selon la parole du grand évoque américain, que l'Evangile aigri.

Le socialisme serait donc, à part l'aigreur, l'Evangile du Christ? C'est ce qui explique, comme il a été dit plus haut, que les vrais principes du christianisme soient prêches aujourd'hui, non plus par le clergé, mais par les socialistes et les anticléricaux.

Nous voulons que tout homme soit propriétaire. Dieu a donné à l'homme tout au moins la parcelle de terre qui, cultivée, doit subvenir à son existence et à celle de sa famille. Donc l'homme a droit, de par sa naissance, à une parcelle de terre. Cette parcelle de terre doit être possédée en propriété individuelle ou en propriété collective. C'est là une question secondaire et sans importance pour le moment. Ce qui importe, c'est qu'il est acquis que l'homme naît propriétaire et que son premier vagissement peut être interprété comme l'affirmation de son droit à la propriété. Or, cette parcelle de terre indispensable a transformer en pain le travail de l'homme est un droit de nature, un droit divin, il est donc imprescriptible, il est insaisissable. La société doit être réglementée de telle sorte que l'homme ne puisse pas perdre ses droits de nature, ne puisse pas perdre sa dot divine et, en dernière analyse, ne puisse pas plus perdre la parcelle de terre nécessaire à son existence qu'il ne peut perdre sa part d'atmosphère respirable. (^Lancry, la Justice sociale, 6 janvier 1898.)

On lit dans la Terre de France, autre organe de la Démocratie chrétienne :

Nous affirmons qu'en stricte équité tout Français a droit, en France, au moment de son mariage, à une dot sociale, à une dot sociale insaisissable. Nous estimons

l'école pontificale 4i

que cette dot sociale doit être : i°, dans les campag-nes, de 24 ares de terre; 2°, dans les villes, d'une valeur équivalente et de même caractère que ces 24 ares, par exemple d'un log-ement, d'un atelier, d'un instrument de travail, etc. La justice et la stricte équité de cette doctrine peuvent être surabondamment démontrées. Les terrianistes prétendent que tous les hommes ont un droit strict à la propriété et que la terre est l'objet primordial de ce droit. La vérité, c'est que le terrianisme est simplement la doctrine de la Bible, des Pères de l'Eg-lise et de saint Thomas. Le terrianisme, c'est du christianisme tout pur.

Suit un article intitulé: saint Thomas terrianiste, comme on aurait dit : saint Martin socialiste. D'après le droit naturel, il n'y a pas distinction entre les propriétés; la propriété privée est une institution de droit civil. La communauté des biens « était le rég-ime » aux temps primitifs : les premiers hommes possédaient toutes choses en commun. Le régime (actuel) de la propriété est souverainement injuste (i5 novembre 1898).

Les théories de M. Marc Sang-nier et de son école sont assez connues de nos lecteurs, pour qu'il soit inutile de les rappeler ici en détail. Nous les avons exposées ailleurs (i). Prenant le contre-pied de l'Encyclique, M. Marc Sang-mer s'efforce, dans tous ses prêches, d'exténuer l'esprit de propriété individuelle, comme contraire à l'esprit du christianisme, et se flatte de trouver dans l'Evang-ile le principe d'une révolution intérieure qui en débarrassera ses camarades. La grande raison de la g"uerre que le Sillon fait aux Syndicats Jaunes est que ceux-ci préconisent l'accession de l'ouvrier à la propriété individuelle.

'i) tes Erreurs da Sillon, i vol. in-T2, 38o pages, 3 fr. 5o, 1906. Lethielleux, 22, rue Cassette, Paris. — Voir la 2" partie.

Les nécessaires inéffaliiés des conditions « sans lesquelles la société ne peut exister ni même se concevoir », la concordance entre les classes « qui eng-endre l'ordre et la beauté du corps social », la résignation chrétienne (i) sont les premiers enseignements de l'Encyclique.

M. Léon Harmel écrivait le 28 juillet 1908, dans le Bien du Peuple, de Liège :

Les journaux conservateurs considèrent l'ouvrier comme un être inférieur et dangereux, comme un ser- «i7e pour lesquels l'oppression et la révolte sont les seules alternatives ; craignant la seconde, ils sont pour la première. ..Il n'y a plus que deux forces sociales : le clerffé et le peuple ouvrier ; c'est en les unissant que nous préparerons la société de l'avenir et les trioinphes de Jésus-Christ. Quant aux classes aisées, le paganisme et la jouissance [les ont réduites à l'impuissance et leur maladresse constante les achève. On me demande de répondre à ces attaques : je ne le ferai pas, ne perdons pas notre temps à répondre aux morts.

Dans cette théorie (usuelle) le patron serait investi d'une autorité dont les ouvriers ne sont pas juges, etc.. Or, toute cette théorie, entrée si profondément dans bien des consciences parfaitement honnêtes, est une pure illusion. La prétendue autorité du patron, comprise comme nous venons de le dire, n'a de ïa'ase que dans la volonté des intéressés. Le patron est un contractant ; les oiivriers sont les joarties co-contractantes. Il faut renoncer à la chimère de cette autorité. Toute supériorité factice ne compte pour l'ien. Il faut qu'il en soit ainsi du haut en bas de l'échelle de la société. Telle sera

(i) « Le premier principe à mettre en avant est que l'homme doit prendre en patience sa condition. »

l'école pontificale 43

V égalité démocratique réalisée par l'org'anisatioii des intérêts. L'esprit démocratique fera consacrer l'inég^alité des personnes dans l'ég-alité des conditions. {Le Bien du Peuple de M. Pottier, 2 juillet 1898.) L'Etat est mauvais, il faut le contraindre à restaurer le droit du travail, le droit ouvrier. [Justice sociale, 4 novembre 1894.)

Aujourd'hui encore il y a certainement beaucoup de patrons bons. Mais ces bons chefs ont des systèmes mauvais. Le peuple ne veut plus en entendre parler. (Le Bien du Peuple, 6 avril iiSgS.) Ces deux puissances qui se partag-ent le naonde (les hommes du travail .comme ceux du capital) sont ég-ales aux yeux de Dieu et elles doivent, dans le plan de sa sagesse et de sa justice, marcher d'égal à égal, débattant d'égal à égal les questions qui les intéressent : salaires, assurances, réglementation, perfectionnements professionnels, etc. C'est pourquoi, pour rendre égales les forcés du travail en présence du capital, nous disons aux ouvriers : Associez-vous, syndiquez-vous. (Abbé Naudet, Discours de Calais.^

La résignation, certes, est une très belle vertu ; mais quand on nous dit : il faut vous résigner, au Ciel vous serez heureux : cela ne suffît pas. (Naudet, Discours de Liège, le Bien du Peuple, l^. décQmhrQ 1898.) Nous n'avons jamais placé notre idéal dans une société qui se contenterait de mettre la résignation à sa base et la charité au sommet. [Justice sociale du. i5 juillet 1898.)

Souffrir, c'est bien, la résignation est une très belle vertu, mais, comme le dit Mgr Ireland, on ne prêche pas la vertu à ceux qui sont moralement incapables de la pratiquer. (Justice sociale, 28 octobre 1898. j Le peuple veut se révolter parce qu'il soujQFre. Vous lui réponde? de se convertir; mais un archevêque américain vous dit : Jusqu'à ce que la condition des ouvriers soit améliorée, il est inutile de leur parler de la vie surnaturelle et de devoirs. Apportez-leur ides soulagements ma-

tériels avant de leur proposer des remèdes spirituels. Vous les avez éloig-nés du Christianisme. Vous avez prêché la résig-nation avant de faire cesser les souffrances iniques et la soumission avant de faire cesser les abus. {Justice sociale^ 17 mars 1894.)

Je ne me sentirais pas dans mon rôle de prêtre, si je devais dire à l'ouvrier qui se plaint de son sort : Patience et résignation. (Naudet, Discours de Lille, Justice sociale, 24 mars 1894-) Le Seigneur Jésus n'a pas dit à la foule de se résig-ner : on ne se résigne pas à mourir de faim. (Abbé Naudet, Discours de Liège, le Bien du Peuple, 4 décembre 1898.)

M. Naudet dit encore :

Les âmes d'élite sont rares sur la terre, à qui les espérances d'une autre vie suffisent pour accepter paisiblement les difficultés et les épreuves du présent. Les compensations ajournées aux révélations du ciel n'auront jamais qu'un nombre d'âmes infiniment restreint. C'est sur la terre que la paix aux hommes de bonne volonté fut promise... (Discours à l'Hippodrome de Lille, 3 mars

Je suis de l'Eglise d'aujourd'hui et de demain, et non de celle d'il y a cent ans. , . Le Paradis, je veux vous le donner tout de suite en attendant l'autre. . . (Même discours, reproduit à Angers.)

La Démocratie chrétienne (no de mars 1825), après avoir dit : c'est notre programme que M. Fabbë Naudet a développé, ajoute :

La masse des auditeurs a témoigné, par ses fréquents et chaleureux applaudissements, qu'elle était en communion d'idées avec l'orateur. Dans le nombre, sans doute, il s'en sera trouvé aussi pour qui les mêmes idées ont paru téméraires. Ceux-là jetteront les hauts cris^ ils appeleront cela du socialisme chrétien. Nous, nous appe-

l'école pontificale a 5

Ions cela la vérité intégrale, la justice intégrale, le christianisme intégral.

Telle est cette Ecole pontificale, publiant bien haut qu'à ses chefs, à leurs doctrines, à leurs œuvres, vont les approbations et les encourag-ements de Léon XIII.

Le Sillon^ qui a fêté avec ostentation le i4® anniversaire de l'Encyclique Reram Nouarum, prêche partout le nivellement des classes, excite en toute occasion à la lutte des classes, promet tous les jours la suppression du patronat, souffle le mépris et la haine des patrons (i).

Nous ne voulons pas iious étendre sur tous les points. Il en est un, plus important, que nous avons hâte d'aborder. Bornons-nous à indiquer encore l'un ou l'autre.

L'analyse de l'Encyclique a montré le soin que prend Léon XIII, tout en traçant le rôle de l'Etat,à combattre la doctrine erronée et funeste qui exagère son rôle et son intervention. Il y revient à plusieurs reprises. Le dang-er du socialisme d'Etat le porte à insister sur la nécessité de n'admettre cette intervention, selon les vrais principes de la morale sociale, que « dans la mesure où elle est nécessaire pour réprimer les abus ou écarter les dangers ».

La Démocratie chrétienne ne parle que de syndicats obligatoires, de corporations obligatoires , à! assurances obligatoires, etc., etc.. Elle fraye les voies rapides à ce socialisme d'Etat que l'Encycli-

(i) Voir les Erreurs du Sillon, a» partie.

que s'efforce de prévenir comme un des maux menaçant le plus gravement la société.

Pour couronner mon programme social, j'appelle hautement et sans crainte l'intervention de l'Etat pour en sanctionner les articles élaborés par la coi'poration. (Discours de M. Fabbé Naudet reproduit dans le Bien da Peuple, i3 août 1893.) Pour assurer à l'ouvrier la protection dont il a besoin, il faut l'org-anisation corporative et pour que cette organisation soit efficace^ nous la voulons obligatoire. (Discours de M. l'abbé Naudet, Bien du Peuple, samedi 24 novembre i8g4.)

Les syndicats professionnels doivent d'abord organiser la puissance du travail en associant les ouvriers jusqu'ici isolés. Nous demandons à l'autorité publique de reconnaître et de protéger les syndicats ainsi entendus. Il conviendra même que force de loi soit accordée à leurs décisions sur les intérêts professionnels. {Programme de Liège, 9 octobre 1892.) Il n'y a qu'un seul moyen, c'est l'union syndicale des ouvriers entre eux. Une fois qu'ils seront unis en syndicats, ils seront assez forts pour que l'on doive compter avec eux. L'on fixera des tarifs et des conditions équitables qui seront imposés aux patrons de mauvaise volonté, en invoquant, s'il le faut, le secours et l'appui des pouvoirs publics. {Le Bien du Peuple^ i5 octobre 1893.)

La question des syndicats mixtes et des syndicats séparés est aussi une de celles qui ont mis davantage aux prises les démocrates chrétiens et les réfractaires (i).

Si l'on veut s'en tenir uniquement au passage de l'Encyclique où Léon Xf II, poussant à l'association, dit qu'il voit avec plaisir les uns et les autres se multiplier, et si l'on fait abstraction du reste de

(i) Voir les Erreurs du Sillon, p, 245.

l'école pontificale 4?

l'Encyclique, on aura beau jeu à soutenir qu'il ne met pas de différence entre ces deux formes de syndicats. Et alors, ceux qui, comme M. Marc Sang-nier et son école, posant en principe, contre l'enseignement le plus certain du Pape, que le prolétariat doit se relever uniquement par ses propres forces, combattront sans scrupule toute org-anisation commune entre patrons et ouvriers.

Mais quand Léon XIII dit que la première place appartient aux corporations, qu'il faut adapter les anciennes corporations à l'état présent de la société, quand iî insiste à tout moment, on pourrait presque dire à chaque phrase, sur le caractère religieux de ces associations, le doute n'est vraiment plus permis : ce sont les anciennes corporations qui doivent principalement servir de type.

Au fond, c'est précisément ce caractère religieux des anciennes organisations corporatives qui gêne les démocrates chrétiens pour qui, dans l'Encyclique, il est moins question de religion, que du salaire et des syndicats.

C'est aussi le point que nous voulons mettre davantage en lumière, car cette laïcisation de l'action sociale exercée au nom de l'Eglise est la vraie marque du libéralisme. Ici surtout, pour quiconque cherche avec tant soit peu de sincérité l'esprit de l'Encyclique, apparaîtra l'erreur inexcusable de l'Ecole pontificale.

Page 1