M. de Charnacé
l'expérience a démontré qu'il en pouvait donner trente.
Il faut avouer, pour être juste, que l'opiniâtreté du paysan a fait des miracles. Le malheureux compte pour rien son temps et sa peine, il se donne par-dessus le marché. Il y a tel canton de France, surtout dans le voisinage des villes, où la terre arable paraît tamisée par le travail ; oij la mauvaise herbe est arrachée avant de croître ; où les salades plantées en quinconce et serrées l'une contre l'autre, laissent croître un poireau dans chaque intervalle, pour ne pas perdre un centimètre carré. Mais quand tout le pays deviendrait, comme la Chine, un merveilleux spécimen de culture maraîchère (et c'est là que nous allons) où trouverions-nous des engrais? Nous en demanderions au Pérou, à la Patagonie, à la population des villes, à la chimie, aux déchets de l'industrie. J'y consens ; mais ces ressources fort limitées ne nous mèneraient pas loin. Et tous les engrais de l'univers ne nous donneront pas de la viande. Rien, sinon la grande culture, ne peut nous en donner.
Lorsqu'on vous fait payer trop cher un beefsteak ou une côtelette, vous vous en prenez h l'avarice insatiable du boucher, et vous n'avez pas tout à fait tort. Mais il faudrait maudire avant tout la division des propriétés. On peut élever un potiron dans un tonneau coupé en deux ; on n'y peut pas cultiver
des moutons ou des vaches. L'élève du bétail exige absolument deux conditions : gros capital, grand pâturage. Gros capital, parce que le bœuf dont vous nous nourrissez ne mûrit pas en moins de sept du huit ans, s'il est indigène ; de trois ou quatre, s'il est Durham pur ou croisé. Nous voilà loin, convenez-en, de «ces heureuses maisons de commerce qui renouvellent leur argent à chaque saison. Le grand pâturage est nécessaire, parce que les animaux, comme les hommes, ne prospèrent pas sans une certaine dose de hberté. Les aliments pris à l'étable se transforment aisément en graisse ; pour fabriquer des muscles, il faut du mouvement. Entre tous les pays de l'Europe, notre patrie jouit d'un sol et d'un chmat prédestinés à la pâture. Sully disait que pâturage et labourage sont les mamelles de la France. La division des propriétés a mutilé la France à la mode des Amazones antiques : elle lui a brûlé un sein K Nos races de chevaux, cette gloire de la vieille
1. Sur 20 raillions d'iiectares cultivés, l'Angleterre en a 11 en prairies. La France en a 7 sur 42. En autres termes, nos agriculteurs consacrent un sixième de leurs terres à la production de la viande, et les Anglais plus de moitié. 11 suit de là nonseulement que les Anglais ont plus de viande, mais qu'ils ont plus d'engrais, et qu'ils récoltent en moyenne 27 hectolitres de blé à l'hectare au lieu de 17. Ces chiffres sont donnés par M. Léonce de Lavergne, le plus populaire de nos écrivains agricoles et peut-être celui qui a fait le plus de bien.
France, ont été dégénérant avec une rapidité foudroyante depuis 1793 jusqu'à 183:). Ce n'est pas seulement aux réquisitions de l'Empire, aux rapines des alliés et à l'ingénieuse administration des haras qu'il faut attribuer ce malheur et cette honte. C'est surtout la destruction de la grande propriété foncière qui a mis la France à pied. Devant un spectacle si lamentable, on est presque tenté de regretter ces abbayes de l'ancien régime, où les moines, grands reproducteurs eux-mêmes, entretenaient des haras pour les chevaliers ^ En 1833, une association d'hommes du monde, bien connue du public sous le nom de Jockey- Club, se cotisa très-noblement pour encourager l'amélioration des races. Le bien qu'elle a produit est considérable, et pourtant nos soldats auraient manqué de chevaux si la guerre de Crimée en 1855, si la guerre d'Italie en 1859 avait duré un an de plus. Pourquoi, sinon parce qu'il faut, coûte que coûte, reconstituer la grande propriété ?
Changeons le point de vue. Suivez-moi en Alsace, dans une commune de deux cents feux, peuplée d'environ mille individus des deux sexes, grands et petits, tous cultivateurs. Ils possèdent, entre eux tous, cinq cents hectares en bonne terre, c'est-àdire un demi- hectare par tête. L'hectare vaut là de
1. Voir l'excellent livre du comte de Charnacé : Études d'écnnomie rurale.
quatre à cinq mille francs. Donc ces gens sont riches en comparaison de bien d'autres. En fait, rien de plus mal vêtu, mal logé, mal nourri; rien de plus misérable et de plus ignorant qu'eux. Ne les accusez pas de paresse ou d'ivrognerie, vous auriez tort; ils travaillent toute l'année et ne boivent guère que de l'eau. Mais leurs propriétés sont si bien divisées qu'ils ne sauraient avoir ni pré ni herbage, et partant ni chevaux ni bœufs. Ils sèment par-ci par-là un bout de prairie artificielle qui leur permet de nourrir une ou deux vaches à l'étable. On met les vaches à la charrue, on les attelle à la charrette ; mais presque toutes les façons s'exécutent à bras d'hommes , presque toutes les récoltes se rentrent dans des paniers, sur la tête des femmes. Presque tous les produits se consomment sur place ; seulement, le vendredi de chaque semaine les femmes vont au marché de la ville voisine vendre une paire de poulets, quelques légumes, deux ou trois douzaines de fruits. A la fin de l'année, tout le monde a mal vécu, mangé beaucoup de pommes de terre, un peu de porc et deux fois de la vache ; mais personne n'a mis un sou de côté. On a même emprunté quelque argent aux petits banquiers de la ville. Le revenu net de ces 500 hectares , estimés plus de deux millions en capital, n'est pas même zéro; c'est une quantité négative. Si les habitants du village s'apercevaient un beau matin qu'ils font un
métier de dupes; si, d'un commun accord, ils vendaient tout ce qu'ils ont à une association de capitalistes, le pays changerait de face en un rien de temps. Le nouveau propriétaire commencerait par diviser la ferme en deux parties égales, dont Tune, cultivée en fourrage, nourrirait 250 tètes de gros bétail, à raison d'une par hectare. Ces 250 animaux donnent juste l'engrais qu'il faut pour mettre en valeur 250 hectares de terres labourées. On y ajoutera, si besoin est, du phosphate de chaux, de la potasse , ou tout autre amendement industriel , selon la nature du terrain et la culture qu'on veut entreprendre. Deux cents hectares en blé , bien cultivés et bien fumés, vont donner avec un peu d'effort trente hectolitres, c'est-à-dire le pain de dix hommes à l'hectare. Voilà deux mille hommes nourris par les deux cinquièmes d'un terrain dont la totalité suffisait petitement à mille. Il reste encore cinquante hectares qu'on peut consacrer aux cultures commerciales, telles que la garance, le houblon , la betterave à sucre, le lin, le chanvre, le tabac. Pendant ce temps, la viande grandit et se multiphe sur une superficie de 250 hectares. L'année suivante, on remplacera le blé par la pomme de terre, qui nourrira non plus 2000 personnes mais 5000, d'après les calculs les plus authentiques et les mieux vérifiés^; ou même par le
1. Tous ces chiffres sont puisés à la source la plus irrépro-
iiiaïs, qui rend 70 hectolitres à l'hectare dans les vallées de la Suisse. Vingt personnes, vingt-cinq au plus suffiront à cette exploitation qui absorbe aujourd'hui mille existences. Une vingtaine d'individus bien nourris, aidés par douze chevaux, quinze bœufs et quelques machines économiques, obtiendront sans fatigue les fruits que la terre refuse à mille travailleurs exténués. Tous les capitaux engagés dans l'afTaire produiront un revenu net de 5 à 10 pour 100^
Mais les paysans dépossédés? Que deviendront ces 975 individus à qui nous avons persuadé qu'il fallait vendre leur modeste domaine?
Ne vous hâtez pas trop de les plaindre. D'abord ils ont un petit capital qui peut fructifier assez joliment dans l'industrie. Une famille de quatre personnes qui aurait vendu deux hectares il y a quelques années pour placer 10 000 francs dans l'usine Cail, tirerait aujourd'hui 22 pour 100 de son capital, c'est-à-dire 2200 francs de rente. Celle qui, redoutant les hasards de l'industrie, eût placé son
chable. Lisez V Examen du système protecteur, édition de 1853, par Michel Chevalier. Cependant je dois avouer qu'en France le rendement du maïs n'est pas de 70 hectolitres à l'hectare, mais de 14, en chiffres ronds, d'après les documents officiels de 1859. 1. Si l'on adopte les calculs très-compétents de M. Ed. Lecouteux, la culture intensive, qui fume la terre au maximum pour lui faire donner son produit maximum, est un placement à 15 1/2 pour cent.
argent en rentes sur l'État, jouirait d'un revenu de 500 francs environ. C'est 500 francs de plus qu'elle ne gagnait au village; car chaque individu est rentré en possession de ses deux bras ; il peut travailler dans une fabrique ou se placer comme serviteur dans une maison de la ville : or il n'y a ni travail ni domesticité plus pénible que le labeur et la servitude du paysan.
Mais l'État n'a-t-il pas à craindre que ces propriétaires déchus ne deviennent des perturbateurs? Ils n'auront garde. En échangeant leur immeuble rural contre des valeurs mobilières, ils n'ont fait que resserrer le lien qui enchaînait leurs intérêts privés à la sécurité publique. Les révolutions n'atteignent le propriétaire foncier que dans ses revenus; elles menacent la propriété mobilière dans son capital. Le plus léger désordre dans les rues de Paris a pour effet certain de faire baisser tout le papier qui circule en France. Or, une baisse d'un pour 100 sur 40 milliards de valeurs, détruit 400 millions sans profit pour personne dans les poches de tous ceux qui possèdent des actions. La paix publique a donc tout à gagner dans la transformation que je propose. Mille villageois expropriés (de leur libre consentement) demeurent propriétaires sous une autre forme. La terre qu'ils cultivaient mal et qui valait deux millions sans rien rapporter, est mobilisée elle-même, c'est-à-dire
mise en actions, ce qui permet d'intéresser plusiem's milliers d'individus à la prospérité d'une seule ferme. Et nous avons résolu ce problème posé dernièrement par M. le marquis d'Andelarre : augmenter le nombre des propriétaires en diminuant le nombre des propriétés.
Un économiste a dit fort ingénieusement que la civilisation d'un peuple se peut mesurer à la quantité de fer qu'il consomme . Il me semble qu'on pourrait encore indiquer un autre étalon. C'est le rapport de la population agricole à la totalité du peuple. En Russie, les hommes des champs font à peu près toute la nation. En France, ils en font la moitié. En Angleterre, c'était le quart en 1852; aujourd'hui ce n'est peut-être plus que le cinquième \ Commençons par rejoindre les Anglais. Mais j'espère fermement que nous ne nous arrêterons pas
] . U y a dix ans on y comptait 306 767 fermiers et agriculteurs en général; aujourd'hui ce nombre est descendu à 249 276. C'est une diminution de 20 pour 100. Toute la population agricole a décru simultanément.
Fermières 201735 163 735
Fils et filles de fermiers 275 170 176161
Propriétaires de fermes 34 627 30 7 66
Ouvriers agriculteurs dans les
fermes 235 943 155 401
Cervantes dans les fermes 128 251 46 561
Ouvriers de culture habitant hors des fermes 1 027 877 958 270
en si beau chemin. 11 suffirait de trois ou quatre millions d'individus pour cultiver logiquement la France.
Le village est la dernière forteresse de l'ignorance et de la misère. Méditez une minute sur le dénùment physique et moral du paysan qui n'a rien^ Sa pauvreté notoire, montrée au doigt, est aggravée par la honte. Est-il faible et délicat, les enfants le battent volontiers. Les femmes lui font l'aumône, mais comme on peut la faire lorsqu'on a juste assez pour vivre. Est-il robuste? on l'emploiera, car il est bien convenu que les bras sont demandés partout. Mais on le nourrit et on le rétribue avec une parcimonie dérisoire, et, ce qu'il y a de plus triste à dire, le maître le plus généreux
1. D'après la statistique agricole de 1859, t. II, p. 416, les dépenses habituelles d'une famille moyenne de journaliers (père, mère, et trois enfants) s'élèvent à 604 fr. 46 c. par an pour le logement, le pain, les légumes, la viande, le lait, le vin, la bière et le cidre, le sel, l'habillement, le chauffage, l'impôt, etc. Le même ouvrage, que je ne saurais trop louer, car il est plein des renseignements les plus précieux groupés dans un ordre admirable, nous apprend qu'un journalier moyen travaille moyennement 215 jours, et gagne en moyenne 1 fr. 41 c, non nourri. Une femme, dans les mêmes conditions, fait 139 journées à 0 fr. 89 c. Un enfant, 82 journées à 0 fr. 64 c. Il suit de là que ces cinq personnes à supposer qu'elles soient toutes en âge de travailler et qu'elles ne tombent jamais malades, gagnent dans leur année 303M5+ 113^.71 +3x51^.68 = 571^.90, ou 32^59 de moins que le total de leurs dépenses moyennes. Donc, les journaliers de la campagne soldent régu-
ne pourrait agir autrement. Le revenu net de la terre est déjà si peu de chose ! Le maître lui-même travaille pour rien, et vous voudriez qu'il payât ses garçons de charrue ! Je ne parle que pour mémoire de l'ignorance incurable où croupit le mercenaire des champs. Si on ne lui a pas appris à lire quand il était petit, où trouvera-t-il une école ouverte aux adultes? D'ailleurs ce n'est pas quand on s'est levé à trois heures du matin qu'on est tenté de courir à la classe du soir. Et voilà l'homme que certains moralistes persécutent de leurs sermons pour qu'il demeure au fond de son trou ! Ne les écoute pas, mon garçon ; mets tes meilleurs souliers, si tu en as, et prends le chemin de la ville. Là-Las, personne ne te jettera des pierres dans la rue sous prétexte que tu es pauvre. Tu y trouveras des écoles du soir, si tu veux l'instruire, des hôpitaux, si tu tombes malade ; un service de bienfaisance organisé, si tes
lièrement leur budget en déficit, et leur vie, si pénible déjà, se complique d'une faillite inévitable. Que sera-ce s'ils ont des charges de famille, des vieillards à nourrir, des nouveau-nés à allaiter? Or, nous comptons en France 2 216 682 journaliers mariés, de l'un et l'autre sexe. Et savez-vous combien de personnes à leur charge? 2 723 273. Ce chiffre est pris, comme tous ceux qui précèdent, dans les deux excellents volumes officiels rédigés par l'honorable M. Legoyt. Que direz-vous maintenant de ces sages conseillers, de ces moralistes charitables qui prêchent aux journaliers le séjour des champs, le jeûne et la faillite? Sont-ils des philanthropes ou des meurtriers par imprudence ?
petites affaires ne vont pas. Mais tu y trouveras surtout le travail intelligent , utile au capitaliste , au consommateur et à l'ouvrier lui-même. Sois honnête et actif, tu vivras; peut-être même, si les choses tournent bien, amasseras-tu un joli pécule. On a vu plus d'un pauvre paysan faire fortune à la ville ; on n'a jamais conté qu'un pauvre citadin se fût enrichi au village. C'est pourquoi, fais ton paquet! La critique va m'objecter que, si l'indigent des campagnes émigré volontiers à la ville , il en est tout autrement du paysan propriétaire. Celui-là se cramponne à sa masure et à son champ; hardi qui l'en viendrait arracher! Je le sais bien, et je ne songe pas à violenter personne. J'indique ce qui me paraît bon ; le temps et le raisonnement feront peut-être le reste N'a-t-on pas déjà vu, dans nos départements de l'Est, des villages presque entiers donner leur démission, vendre tous leurs immeubles et s'enfuir en Amérique? L'État de TOhio les voit encore arriver de temps à autre ; il y a un quartier alsacien dans la ville de Cincinnati. Beaucoup de paysans français ont la vocation de l'agriculture; c'est un don très-heureux qu'il ne faut pas négliger. Lorsqu'un homme intelligent a fini par comprendre que la culture en petit est un travail de dupe, il échange ses trois ou quatre hectares de terre épuisée contre un domaine un peu éloigné, mais vaste et neuf. Rien de mieux; le mal est que
nos éiïiigrants ne se décident à quitter la France que le jour où il ne leur reste plus rien. Le mal encore est qu'ils s'en aillent coloniser l'Amérique du Nord quand nous avons des colonies à nous.
Nous n'en avons peut-être pas assez pour la satisfaction de la vanité nationale, mais nous en avons plus qu'il ne faut pour tirer d'affaire en quelques années quinze millions de paysans. Cette admirable ressource est à peu près perdue, car excepté les îles à sucre et à café, aucune de nos colonies ne rend à la métropole un demi pour cent du Capital qu'elle a coûté.
On assure, pour nous consoler, que le génie et le tempérament de la race française sont impropres à la colonisation. Je croirai qu'on dit vrai lorsqu'on aura tenté une expérience au moins dans des conditions favorables. Écumer dans quelques villages de l'Alsace une population épuisée, la transporter au milieu d'une plaine inculte et malsaine , la soumettre à la discipline militaire, lui distribuer des rations et lui bâtir de méchants gourbis , voilà ce que la France a fait de mieux jusqu'à cette heure par les puissantes mains de l'État.
Un publiciste qui a fait un assez beau chemin (puisqu'il règne aujourd'hui sur 37 millions d'hommes) a écrit cette phrase que l'on devrait graver en lettres d'or sur tous nos monuments publics : Œ II faut éviter cette tendance funeste qui
entraîne l'État à exécuter lui-même ce que les particuliers peuvent faire aussi bien et mieux que lui. » Supposez que l'État, converti à cette idée trèsjudicieuse, se décide à traiter l'Algérie, le Sénégal, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, comme le parc de Monceaux. On appelle les grands financiers ; on leur vend au prix de deux ou trois francs l'hectare toutes les terres coloniales qui n'appartiennent à personne. Chacun de ces messieurs commence par trouver des actionnaires (c'est le fonds qui manque le moins); ils versent dans les coffres de l'État une somme assez ronde. Savezvous que notre Sénégal, à lui seul, est aussi grand que l'Espagne? La première formalité remplie, chaque banquier se hâte d'ouvrir un boulevard Malesherbes conduisant de la Madeleine à la colonie qu'il veut exploiter. En autres termes, un service de bateaux à vapeur et de transport à voiles. Cela fait, on pourvoit aux communications intérieures par un réseau de chemins de fer économiques, provisoires, avec autant de stations qu'on trouvera de points salubres. On procède alors au lotissement des terrains, et l'on revient dire aux cultivateurs du doux pays de France : « Qui est-ce qui veut échanger un hectare de mauvais terrain contre 500 hectares de bon? Vous vous tuez sans profit sur un malheureux coin de terre qui vous a coûté 5000 francs ; nous vous ofi'rons au même prix
500 hectares tout neufs que nous avons achetés 1500 francs, où nous en avons dépensé 1000. Notre bénéfice est de cent pour cent, et personne n'y peut trouver à jedire ; mais vous gagnez dix fois plus que nous. N'oubhez pas de vous munir du capital nécessaire à votre premier établissement; si, par quelque accident, la somme était insuffisante, une compagnie de crédit foncier, établie par nos soins et à notre profit, vous prêterait jusqu'à 2500 francs sur un gage de cinq mille. Une autre vous bâtira votre maison au plus juste prix, si vous ne préférez la construire vous-même ; une autre vous donnera du bétail à cheptel autant que vous en pourrez nourrir; une autre assurera votre vie au profit de vos enfants, dès que vous gagnerez assez pour ne pas craindre d'écorner votre revenu. La facilité des transports que nous avons établis vous assure contre la nostalgie; nous ne sommes plus au temps où l'émigrant s'expatriait sans esprit de retour. Les lignes de fer que nous avons tracées suppriment presque tout le danger des défrichements. C'est depuis la chute du jour jusqu'au lever du soleil que la terre remuée exhale des miasmes. L'ouvrier qui peut se réfugier tous les soirs en lieu sain a véritablement peu de chose à craindre ^ Au
1. De l'Algérie, sous le rapport de l'hygiène et de la colonisation, par le D' Cabrol, médecin principal d'armée. Strasbourg, 1863.
bout de quelques années, quand tout le pays sera défriché et mis en culture, vous pourrez vous installer en toute sécurité chez vous, et vous régnerez en famille sur un territoire aussi étendu que tout le ban de vatre ancien village. Enfin nous vous garantissons, pour couronner l'édifice, le plus précieux de tous les privilèges et le plus rare : personne ne vous protégera! Vous serez défendus, comme il convient, contre toute invasion étrangère; mais vous n'aurez jamais à redouter cette protection à l'intérieur, cette providence taquine, ruineuse et exaspérante qui a fait avorter jusqu'à ce jour presque toutes les colonies du peuple français.
L'expérience apporterait sans doute quelques modifications à ce programme, mais il est bon dans son ensemble ; il a même fait ses preuves (les Anglais, les Hollandais et les Américains peuvent le dire) et la France y viendra. Xous ne verrons assurément pas cette besogne accomplie, mais il y a quelque consolation à la prévoir.
Il serait peut-être imprudent de prendre un homme au cinquantième degré de latitude nord et de le transporter sans transition au dixième. Mais entre la France et le Sénégal, nous avons cette admirable Algérie, qui doit être la première étape et comme le jardin d'acclimatation de nos émigrants. Quand les Anglais veulent envoyer un régiment aux Indes, ils commencent par le mettre en garni-
ie2 LE PROGRÉS.
son à Malte. Nos émigranls suivront la même méthode, sage et sûre. Ils s'arrêteront quelques années et au besoin quelques générations dans ces plaines fertiles que les puits artésiens arrosent depuis dix ans et que les chemins de fer ne tarderont point à peupler. C'est pourquoi j'admire faiblement la mesure plus magnanime que prévoyante qui vient de rendre à la propriété indivise et à la barbarie une grande moitié du sol algérien.
Tous les produits de l'équateur finiront par s'acclimater chez nous, pourvu qu'on leur ménage la transition. On les transportera graduellement à Alger, à iMarseille, à Lyon, à Paris, ou, suivant une autre route, à Alger, à Bordeaux, à Nantes, et sur les côtes du Finistère où l'air humide et tiède en décembre permet aux arbousiers et aux camellias de passer rhiver au jardin. L'émigration des hommes remontera ce courant. Elle ira de France en Algérie, pour rayonner bientôt vers la Guyane, le Sénégal, nos lamentables possessions des Indes orientales et la Gochinchine, si nous y restons. Entre le détroit de Gibraltar et le canal de Suez, ces deux grandes routes dont l'une sera bientôt ouverte et l'autre bientôt libre \ Alger sera la station, le magasin, le dépôt, l'hôtellerie.
1. Les Anglais étonneront l'Europe par leur désintéressement. Vous les verrez bientôt restituer Gibraltar à l'Espagne comme ils ont remis les îles Ioniennes au petit royaume de Grèce. C'est
Mais la France? Que sera-t-elle ? A quoi ressemblera-t-elle quand les progrès de l'agriculture et la marche de l'émigration en auront fait sortir 15 millions d'hommes? Est-ce que nos petits-enfants habiteront un désert égayé par la fumée de quelques manufactures? N'en croyez rien. Personne ne songe à dépeupler les campagnes : on voudrait seulement les peupler de gens heureux.
Savez-vous pourquoi le Times est si long qu'il faut la journée d'un homme pour le lire ? C'est parce que les Anglais ne placent pas le bonheur au même endroit que nou3. Nous le logeons cà la ville et par excellence à Paris; ils ne le voient qu'à la campagne.
Il y a quelques années, à bord d'un paquebot du Lloyd autrichien, je liai conversation avec deux négociants qui voyageaient pour affaires. L'un était Provençal, l'autre Anglais du Lancashire. Tous les deux poursuivaient le même but sur terre et sur mer : cent mille francs de rente. Mais leurs châteaux en Espagne ne se ressemblaient que par la base.
«Moi, disait le Provençal, j'irai manger mes
que la construction etf l'armement des navires ont bien changé depuis dix ans. Pour mettre Gibraltar en état de barrer le passage à une flotte cuirassée, il en coûterait deux milliards, sinon plus. Mais c'est au nom du principe des nationalités qu'on rendra à l'Kspagne ce rocher espagnol.
rentes à Paris. Marseille est bon et beau , mais il n'y a qu'un Paris au monde. Dîner au restaurant, flâner sur le boulevard, causer dans les cafés, regarder les boutiques du Palais-Royal, faire un tour en voiture aux Champs-Elysées , applaudir tous les soirs une pièce nouvelle, voir les bals de l'Opéra et surtout vivre gaiement au milieu des hommes les plus spirituels du monde : voilà l'existence comme je la comprends, et elle n'est possible qu'à Paris. — Moi, disait l'indigène du comté de Lancastre , j'ai jeté mon dévolu sur une jolie propriété d'agrément et de rapport, à 200 milles au nord de Londres. La maison n'est ni cottage ni château, mais quelque chose entre les deux. En revanche, le parc est magnitique : les pelouses les plus vertes , les eaux les plus limpides, les plus vieux chênes où jamais une corneille ait fait son nid. Des fenêtres du parloir, on voit la mer. Il y a des voisins agréables, Tun à deux milles, l'autre à quatre, sans compter le pasteur du village et un officier de la compagnie des Indes en retraite : c'est plus qu'il n'en faut pour faire un whist. J'épouserai ma cousine Arabella qui m'attend depuis sept ans, et qui n'a pas sa rivale dans le Royaume-Uni pour la lecture de la Bible et les rôties au beurre. Je recevrai le Times et la Revue de Westminster, je monterai à cheval, je boirai le meilleur vin de Bordeaux à mon dessert, je ferai des heureux autour de moi et j'aurai huit enfants
roses, bien portants, bien mangeants, qui grandiront dans l'amour du travail et les autres respectables traditions de la vieille Angleterre. Chacun d'eux choisira un métier conforme à ses goûts ; ils iront faire fortune à Liverpool , à Manchester, à Londres, au Cap, ou même à Calcutta; après quoi ils achèteront, s'il plaît à Dieu, des cottages pareils au mien, et ils s y reposeront dans une vie honnête et douce. C'est à la ville que l'homme s'enrichit, mais c'est à la campagne qu'il jouit de la richesse.
— Nous avons raison tous les deux, répondit le Provençal. Je comprends qu'un Anglais place le bonheur à cent lieues de la capitale, parce que Londres est une ville d'industrie, de commerce, de pontique, de vanité, de misère, de brouillard, de gin, de plaisir nocturne et grossier. Londres ne dit rien à l'esprit. Pour l'indigène , c'est un atelier fumeux et dévorant; pour l'étranger, c'est un caravansérail splendide et stupide; pour quelques grands seigneurs qui ont des milhons de revenu , c'est un théâtre où l'on peut parader trois mois. Si Paris ressemblaità Londres, j'opterais pour la campagne, ainsi que vous. »
Mon Provençal a gagné les cent mille francs de rente qu'il demandait. Il est venu s'établir à Paris au printemps de cette année; mais il trouve que Paris commence un peu trop à ressembler à Lon-
cires; et si vous aviez un joli château à lui vendre, je crois qu'il s'en arrangerait.
Il est certain que Paris a bien changé en peu d'années. Du temps qu'il ne comptait pas un million d'habitants, c'était la ville la plus aimable et la plus spirituelle du monde, gouvernée par une centaine de femmes agréables et autant d'hommes distingués. On vivait entre soi, à peu de frais, sans aucune vanité d'argent. L'esprit et la grâce , monnaies parisiennes par excellence, avaient cours en tous lieux. Le ridicule était chargé de la police ; une idée juste, ou simplement comique, avait force de loi. Demandez à Gavarni, à Gautier, à Dumas, à Méry, à tous ces génies parisiens qui ont eu le bonheur de rester jeunes , tandis que Paris se faisait vieux. Ils vous raconteront ces soirées féeriques et modestes où les hommes se rendaient à pied, les mains nues, où les lustres et les diamants ne brillaient que par leur absence , où Ton ne dépensait que des bons mots et des idées piquantes, et d'où Ton sortait ébloui, fasciné par Féclatde la jeunesse et les girandoles de l'esprit. En ce temps-là, un jeune homme faisait figure avec six mille francs de rente; on louait pour cinq cents francs, rue de Provence, un entre-sol idéal. On déjeunait d'une côtelette et d'un verre de vin ; le bourgeois changeait de chemise le jeudi et le dimanche ; et pourtant (chose invraisemblable), il paraissait aussi
propre que nous le sommes aujourd'hui. Est-ce le blanchissage qui a dégénéré, ou notre goût qui est devenu plus difficile? Le problème est trop grave pour que j'essaye de le résoudre en courant. En ce temps-là, un volume de M. Yictor Hugo se vendait à douze cents exemplaires, et le bruit d'un succès si prodigieux remplissait le monde. Une pièce de M. Scribe avait quarante représentations, et c'était l'événement de l'année. Le public du théâtre et de la librairie était restreint, mais choisi. C'était une aristocratie de vingt mille individus qui jugeait une oligarchie de cent personnes. Pour obtenir les suffrages du monde parisien, il fallait un coup d'éclat ; pour se maintenir en faveur, il fallait une série continue, une succession ininterrompue de chefs-d'œuvre. Quelques étrangers de distinction abordaient au commencement de l'hiver dans celte île fortunée. Ils n'étaient pas nombreux, car les chevaux de poste coulaient cher, et les cahots de la diligence ont toujours été rudes. Mais ils s'amusaient, ces bienheureux ! Et leur bourse n'en souffrait guère. Lorsqu'ils retournaient dans leur pays, ils décrivaient les merveilles de la vie parisienne, et semaient autour d'eux une violente curiosité de voir Paris. Quant aux Parisiens, ils ne se déplaçaient qu'à la dernière extrémité, pour affaires graves. Ils étaient bien chez eux; la dépense et la fatigue des voyages leur faisaient peur. Courir
trente lieues en voiture par simple curiosité fêtait presque un ridicule. Voyez plutôt la comédie du Voyage à Dieppe. Les promenades du dimanche ne dépassaient pas Montmorency. Je me rappelle l'année précise où le bois de Meudon fut découvert par quelques chercheurs d'aventures. Les chasseurs parisiens étaient parqués dans la plaine Saint-Denis. La tapissière et le coucou tournaient dans le département de la Seine comme dans un manège.
Que les temps sont changés! Je le dis sans amertume et sans tristesse. Car enfin, il ne faut pas se le dissimuler, c'est le Progrès qui a détruit la ville de Balzac et de Paul de Kock, ce pauvre, brillant, joyeux, subhme, infect et adorable Paris. N'est ce pas la vapeur qui nous amène à toute heure du jour ce flot d'étrangers toujours nouveau, toujours croissant et de plus en plus envahissant, au milieu duquel la population du vieux Paris disparaît comme noyée? N'est-ce pas pour satisfaire la curiosité légitime de cette invasion que les théâtres de Paris, autrefois si français, si féconds, si variés, se condamnent à représenter quatre ou cinq cents fois de suite des pantomimes ineptes et éblouissantes? Il faut parler aux yeux de ces gens-là, puisqu'ils n'entendent rien aux finesses de la langue. N'est-ce pas le progrès de l'industrie et le débordement du luxe, qui, à force de multiplier les voitures, nous ont valu tant de démolitions, de percements et de
boulevards? Les loyers ont enchéri; c'est un malheur pour les pauvres gens d'esprit, mais la hausse des loyers est un signe évident de la prospérité publique. N'est-ce pas à la Bourse, cette» enragée boutique » à progrès, qu'il faut attribuer la rapidité des fortunes, l'insolence des parvenus et la révolution qui a détrôné le talent au profit du million? N'est-ce pas la démocratie absolue, incarnée dans le suffrage universel, qui a placé au sommet de la société l'exemple du high life et du grand luxe aristocratique.
Ces conséquences du Progrès vous affectent désagréablement lorsqu'elles dérangent vos habitudes. Vous occupiez un bel appartement à bon marché, il faut en prendre un médiocre et le payer cher. Vous étiez riche avec un revenu de tant, vous vous éveillez pauvre un matin. Ce n'est pas que les voleurs aient forcé votre cabinet ; c'est la livre de beurre qui a monté de vingt-quatre sous à trois francs. Tandis que vous méditez à la façon de Marins, assis sur vos propres ruines, Madame vient vous annoncer qu'il faut tripler sa pension ou qu'on la prendra partout pour une femme de chambre. Les amis que vous aviez à votre porte, que vous fréquentiez à toute heure du jour, douce et charmante habitude, commencent à vous coûter cent sous de voiture, chaque fois qu'il vous plaît de les voir. Ce Paris est devenu si grand, depuis l'an-
nexion des banlieues! Le théâtre vous excède par l'uniformité de ses affiches lorsqu'il ne vous dégoûte point par la stupidité de ses exhibitions. L'orchestre des Italiens coûte seize francs, le prix d'un hectolitre de grain, et Ton a supprimé le parterre. Tous commencez à voir que votre Paris tant ainlé n'est plus qu'une vaste auberge oij les riches de tout l'univers viennent dépenser à la hâte non pas leur revenu, mais un capital déterminé : tant pour le Grand Hôtel, tant pour la Maison-cVOr, tant pour voir le ballet de l'Opéra et la féerie à la mode, tant pour les bals publics et tant pour être présenté à je ne sais quelle fille de concierge chez qui l'Europe et l'Amérique défilent au grand trot. Tout cela vous déplaît, mais ne vous en déplaise, tout cela n'est que le mauvais côté d'une chose très-belle, très-bonne et très-grande appelée le Progrès. Aimeriez-vous mieux que les chemins de fer ne fussent pas inventés? que la Bourse fût démolie? que la France fût privée du suffrage universel?
Paris ne redeviendra probablement jamais la ville artistique et spirituelle que vous avez adorée dans votre jeunesse; mais il sera plus et mieux qu'un lieu de débauche ouvert à toutes les nations. Il sera, il est déjà le centre pohtique, financier et industriel du monde moderne. On n'y vivra jamais à bon marché parce qu'une boutique ou un atelier
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se loue plus cher qu'un appartement bourgeois. Mais si la cherté vous épouvante, si la cohue vous étourdit, aucune loi ne vous défend d'abandonner la place à ceux qui ont besoin d'y être, parce qu'ils ne peuvent s'enrichir que là. Avez-vous de quoi vivre ailleurs? Protitez du chemin de fer. Nonseulement il amène les gens, mais il les emmène. Et il reste assurément plus d'une vallée en France où l'on peut être heureux et tranquille à peu de frais.
Désirez-vous vivre longtemps? Vivez à la campagne. Vous plaît-il vous marier pour vous? La campagne! Avoir des enfants sains et robustes? La campagne ! Suivre sans distraction dans les livres, les revues et les journaux le mouvement de l'esprit humain? La campagne! On n'a pas le temps de lire à Paris. Avez vous l'ambition de faire un peu de bien? La campagne! A Paris, un homme riche , qui a sa porte gardée et qui sort en voiture, peut ignorer l'existence de la misère. A la campagne, il la coudoie nécessairement, et il est tout porté pour lui tendre la main. Vous voulez que vos enfants développent leur corps et leur esprit ; qu'ils sachent tout ce qu'il n'est pas permis d'ignorer sans honte; qu'ils distinguent le blé du seigle et le trèfle de la luzerne ; qu'ils apprennent de bonne heure à bien traiter les animaux, nos esclaves sans rancune ; qu'ils mettent leurs jeunes
cœurs à l'unisson du monde entier, qu'ils vivent en communauté avec la nature? La campagne! Il sera toujours temps de les envoyer à la ville quand vous voudrez former leur caractère par le frottement et la lutte. Vous-même, rien ne vous défend de revenir à Paris et d'y séjourner un mois ou deux pour vos affaires ou vos plaisirs. Promettezvous cela, le jour où vous quitterez la ville; c'est le moyen d'adoucir l'amertume des adieux. Mais vous n'y retournerez pas souvent, j'ose vous le prédire. Le faubourg Saint-Germain s'est retiré à la campagne après les trois journées de 1830, comme autrefois le peuple de Rome sur le mont Aventin. « Laissez faire ! a-t-on dit ; c'est une bouderie. Ils reviendront à nous. Comment peut-on vivre hors de Paris? » Bien peu sont revenus, et ceux-là même ne sont pas revenus pour longtemps. La campagne les avait pris par ce charme intime, discret, timide, qu'on ne sent pas d'abord, qui nous laisse indifférents, presque ennuyés, mais qui bientôt, l'habitude aidant, s'empare de tout notre être et enchaîne jusqu'aux dernières. fibres du cœur. C'est le bon despotisme des plaisirs naturels. On commence par regretter le bruit, le gaz, les coups de coude de la foule, le grondement lointain des fiacres dans la nuit, les balayeurs allemands qu'on rencontrait à trois heures du matin en sortant du cercle, le jeu, le théâtre, la voix nasillarde ou glapissante de tel
comique , le sourire fardé de telle poupée et les parfums compliqués dans lesquels elle était confite. Mais un matin on a vu le soleil se lever dans les vapeurs bleuâtres qui courent sur la rivière; un soir, on est resté en admiration devant quelques nuages monstrueux, incendiés par le soleil couchant; on a remarqué comme la forêt est riche et variée dans ses couleurs au premier frisson de l'automne; on a perçu directement par tous les sens cet admirable silence qui enveloppe le monde entier dans les belles nuits de décembre, lorsque tout dort sous la neige. Mais ce qui vous attache à jamais, ce qui efface de votre esprit les derniers souvenirs et les derniers regrets de la ville, c'est le bonheur de mesurer la croissance d'un arbre que vous avez planté. Il a gagné un mètre en un an; quelle joie! Vous voudriez être à l'année prochaine, pour voir les progrès nouveaux qu'il aura aits. A Paris, tout vous reprochait les années que vous aviez prises; à la campagne tout vous récompense et vous remercie de vieillir.
Lorsque Paris ne sera plus habité que par des gens d'affaires au travail et des viveurs en goguette ; lorsque l'Institut, chassé par la cherté des loyers, tiendra ses séances à Meaux ou à Pontoise, la France sera colonisée par les riches. L'esprit de la nation ne s'entassera plus dans un coin ; on le trouvera disséminé sur toute la surface du sol.
On jouera la pantomime et la féerie à Paris, la comédie en province. On écrira n'importe où, on lira partout. En ce temps-là, il n'y aura plus de provinciaux, ou si l'on en découvre un par aventure, ce sera quelque pauvre diable ignorant, ahuri et mal élevé pour n'être jamais sorti de Paris.
La dispersion des familles les plus riches et les plus éclairées exercera sur la vie politique de la nation une heureuse influence. Avez-vous lu ce joli roman qu'on appelle le Gentilhomme campagnard? Il enveloppe une idée juste, à part la question de gentilhommerie qui n'est qu'une innocente puérilité. L'auteur montre comment un homme intelligent et bon peut devenir, du consentement général, l'arbitre, le conseil, le chef naturel et légitime d'une commune. Si la France possédait dans chaque département une cinquantaine de particuliers comme ce baron de Yaudrey, la pression des administrateurs serait avantageusement suppléée par une politique amiable, et le peuple n'aurait pas besoin d'être tenu en bride, parce qu'il serait conduit en main.
Ces jours derniers, un philosophe, que j'aime et que j'admire infiniment, nous disait comme par boutade :
ce La Révolution de 89, en tuant la noblesse et le clergé, a coupé les deu>: jambes du peuple français. Elles étaient gangrenées, j'en conviens; mais depuis qu'on nous les a ôtées, nous ne marchons plus. La bourgeoisie riche et instruite qui devrait pousser le peuple en avant se fait traîner à la remorque. La France est menée par les sous-préfets et les chefs de bureau qui ne sont ni une force ni une intelligence. »
Il y a du vrai dans ce paradoxe.
Rien de plus monstrueux que la société française lorsque Louis XIY osait dire : l'État c'est moi. Mais cet organisme avait un avantage sur les abstractions qui l'ont détrôné : il vivait.
L'immortel Bossuet, précepteur d'un gros garçon qui faillit être roi, a rédigé avec sa verve et son intrépidité habituelles la théorie du droit divin. Je copie : « Les hommes n'ont qu'une même fin et un « même objet, qui est Dieu. Dieu était le lien de la (' société humaine. Le premier homme s'étant sé- « paré de Dieu, par une juste punition, la division « se mit dans sa famille. La médisance, et le men- « songe, et le meurtre, et le vol, et l'adultère ont « inondé toute la terre. La seule autorité du gou- « vernement peut mettre un frein aux passions et « à la violence devenue naturelle aux hommes. « Le gouvernement monarchique est le meilleur. « Dieu établit les rois comme ses ministres et « règne par eux sur les peuples. La personne des a rois est sacrée. On doit obéir au prince par prina cipe de religion et de conscience. L'autorité « royale est absolue. Le prince ne doit rendre « compte à personne de ce qu'il ordonne. Qua'nd « le prince a jugé, il n'y a point d'autre jugement. « 11 faut obéir aux princes comme à la justice ce même ; ils sont des dieux, et participent en quela que façon à l'indépendance divine. Le prince doit « se faire craindre des grands et des petits. Tout « l'État est en lui ; la volonté de tout le peuple est « renfermée dans la sienne. Considérez le prince '• dans son cabinet. De là partent les ordres qui font «« aller de concert les magistrats et les capitaines.
« les citoyens et les soldats, les provinces et les « armées par mer et par terre. C'est l'image de « Dieu qui assis dans son trône au plus haut des <c cieux fait aller toute la nature. » Au clergé, maintenant ! « Le sacerdoce et l'empire sont deux «« puissances indépendantes, mais unies. La crainte « de Dieu est le vrai contre-poids de la puissance. « Il n'y a qu'une exception à l'obéissance qu'on « doit au prince, c'est quand il commande contre « Dieu. Les princes ont soin non-seulement des « personnes consacrées à Dieu, mais encore des «. biens destinés à leur subsistance. Les rois ne « doivent pas entreprendre sur les droits et l'auto- « rite du sacerdoce, et ils doivent trouver bon que « l'ordre sacerdotal les maintienne contre toutes « sortes d'entreprises. Le prince ne souffre pas les « impies, les blasphémateurs, les jureurs, les par- « jures ni les devins. Il courbe des voûtes sur eux, « ou même il tourne des roues sur eux. Il doit « exterminer de dessus la terre les devins et les « magiciens qui s'attribuent à eux-mêmes ou qui « attribuent aux démons la puissance divine. Le roi « promet d'exterminer de bonne foi, selon son « pouvoir, tous hérétiques notés et condamnés par « l'Église. » Et si par imprudence un roi manquait à ces devoirs ? a Dieu laisse répandre dans les peu- » pies un esprit de soulèvement. Sans autoriser les '^ rébellions, Dieu les permet. Le bonheur des
« princes vient de Dieu et a souvent de grands
« retours ^ »
Tout cela se tient et s'enchaîne. Tout cela est appuyé sur le texte d'un livre que la majorité du peuple plaçait au-dessus de toute discussion. Cette politique ne faisait qu'un avec la foi ; cette constitution était pour ainsi un corollaire du catéchisme Tous les caprices des rois, guerres, conquêtes, violences, étaient légitimés par l'Église , pourvu qu'on ne s'avisât point d'attenter contre la religion. Tous les droits appartenaient à Dieu, qui en transmettait quelque chose au roi, qui en abandonnait quelques bribes au peuple. A propos de la propriété :« Tout droit, dit Bossuet, doit venir de l'autorité publique. «
Un malheureux pasteur protestant s'était permis de dire que l'esclavage n'est pas une institution très-légitime. 11 faut entendre de quel ton Bossuet le rappelle à des sentiments plus chrétiens! <^ L'esclave ne peut rien contre personne qu'autant qu'il plaît à son maître; les lois disent qu'il n'a point d'état, point de tête, caput non habet, c'est-à-dire que ce n'est pas une personne dans l'État. Aucun bien, aucun droit ne peut s'attacher à lui. Il n'a ni voix en jugement, ni action, ni force qu'autant que son maître le permet; à plus forte raison n'en a-t-il