Politique tirée de l'Écriture sainte. Passim
point contre son maître. De condamner cet état..,, (l'esclavage) ce serait non-seulement condamner le droit des gens où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, et n'oblige point leurs maîtres à les affranchir (I. Cor. YII, 24; Eph. VI, 7, etc.^). »
Quel était donc l'audacieux mortel qui traitait si cavalièrement le Saint-Esprit, en pleine révocation de l'édit de Nantes?
C'était un nommé Jurieu, natif de Mer ou Menars-la-Yille , à quelques lieues de Blois. Je ne sache pas que la Révolution de 1 789 lui ait élevé de statues, et pourtant il est l'ancêtre de Rousseau, l'apôtre de la souveraineté du peuple (le mot est de lui), l'inventeur du pacte social. Voici sa doctrine résumée ironiquement par Bossuet lui-même. Elle vous paraîtra moins nouvelle et moins plaisante qu'à l'illustre évêque de Meaux :
« Le peuple fait les souverains et donne la souveraineté : donc le peuple possède la souveraineté et la possède dans un degré plus éminent; car celui qui communique doit posséder ce qu'il communique, d'une manière plus parfaite : et quoi-
1. Cinquième avertissement siir les lettres de M. Jurieu. Édit. Didot, 1841; t. IV, p. 404, T colonne, ligne 35 et suivantes.
qu'un peuple qui a fait un souverain ne puisse plus exercer la souveraineté par lui-même, c'est pourtant la souveraineté du peuple qui est exercée par le souverain ; et l'exercice de la souveraineté, qui se fait par un seul, n'empêche pas que la souveraineté ne soit dans le peuple comme dans sa source, et même comme dans son premier sujet. » {Cinquième Avertissement, pag. 403, 1" col., ligne -20.)
Comme un seul grain de blé contient le germe de plusieurs moissons, cette idée contient en germe Rousseau, le Contrat social, Mirabeau, Robespierre, Babeuf, les bienfaits et les crimes de la Révolution française, la destruction du despotisme royal et la fondation du despotisme populaire.
Bossuet, chrétien et persécuteur, proclamait que le roi est le fondé de pouvoir de Dieu. Jurieu, chrétien et persécuté, cherchait un appui dans le peuple. C'est le peuple, disait-il, qui exerce la puissance de Dieu sur la terre et qui hérite de son infaillibilité. « Il n'y a point, dit Bossuet , de force coactive contre le prince. — Il est certain, répond Jurieu, que si les peuples sont le premier siège de la souveraineté , ils n'ont pas besoin d'avoir raison pour valider leurs actes. » Ainsi , le prince suivant Bossuet, le peuple suivant Jurieu, a raison, même quand il a tort.
Tous ceux qui veulent fonder un État tout-puissant sur les bases d'une infaillibilité absolue sont
condamnés à choisir entre Bossuet etJurieu. Lamennais, jeune, ardent, avide de certitude, se prononce d'abord pour l'autocratie du pape. Il reconnaît bientôt qu'il s'est trompé, et se rabat sur l'autocratie du peuple.
Ouvrez votre Bossuet et relisez la Politique tirée de l'Écriture. Prenez ensuite je ne dis pas Jurieu, car il est rare, mais le Contrat social et les autres traités politiques de Rousseau. Vous serez émerveillé de voir que les deux doctrines aboutissent fraternellement à la destruction de toute liberté, à l'oppression de l'individu, à la négation du droit.
Selon le grand évêque de iMeaux et son école , tout homme est esclave au deuxième degré. Il appartient à un maître invisible qui est Dieu, et à un maître visible imposé par Dieu. Selon Rousseau et l'école théodémocratique, l'individu appartient à Dieu qui n'est pas gênant et à l'État, despote visiblt, maître absolu, animal supérieur qu'il a pris soin de créer lui-même. Selon la religion du Progrès, si nous étions assez heureux pour la voir se fonder^ l'individu n'appartiendrait à personne.
Bossuet vous déclare cavalièrement que vous naissez tous mauvais, parce que votre ancêtre commun a transgressé une loi divine C'est pourquoi vous avez besoin d'un tyran qui vous parque et vous fouette. Est-il bien nécessaire de prouver
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à Bossuet que nous ne sommes pas tous des scélérats dignes du bagne?
Rousseau vous fait assavoir par une déclamation éloquente que vous naissez tous bons ; que la réunion de toutes vos idées s'appelle sagesse; que l'ensemble de toutes vos volontés s'appelle justice. Faut-il remonter bien haut le courant de l'histoire pour prouver à Rousseau que nous ne sommes pas si parfaits?
Quant à moi, je vous dis, sans avoir la prétention de vous rapprendre : L'homme à son origine ne valait pas beaucoup mieux que le singe, et l'on trouve encore aujourd'hui d'assez tristes échantillons de l'homme primitif. Mais il était, il est encore le plus perfectible des animaux. Il s'est amélioré visiblement par l'association, qui le fera meilleur encore ; mais l'assonation , pour produire cet heureux effet, n'exige pas le sacrifice de la hberté.
Bossuet, fraction de roi, a les meilleures raisons pour mettre toutes nos libertés aux pieds d'un homme. Rousseau, pauvre et opprimé, envieux et hargneux, n'est pas moins intéressé à niveler tout ce qui dépasse sa tête. Il n'en veut pas seulement au Pouvoir, mais au luxe, au plaisir, au talent, à la propriété, à*la famille, et pour cause. C'est le mousse persécuté qui se venge de l'équipage en faisant couler le navire. Pour qu'il n'y ait en France
aucun front plus haut que le sien, il prosterne tous les citoyens devant une abstraction despotique et hautaine. Il crée en dépit de la nature un animal supérieur. à l'homme : l'Etat.
« Le pouvoir souverain représente la tête ; les « lois et les coutumes sont le cerveau, principe « des nerfs et siège de l'entendement, de la volonté '« et des sens, dont les juges et magistrats sont les « organes ; le commerce, l'industrie et l'agricul- « ture sont la bouche et l'estomac qui préparent vc la substance commune ; les finances publiques ■« sont le sang, qu'une sage économie, en faisant « les fonctions du cœur, renvoie distribuer par « tout le corps la nourriture et la vie; les citoyens « sont le corps et les membres qui font mouvoir, « vivre et travailler la machine, etc. »
Gela n'est qu'une métaphore, mais cette métaphore est investie du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire. Nos libertés, nos biens, notjre existence n'ont d'autres garanties que celles que la métaphore (ou l'Etat) voudra bien leur accorder. La métaphore est maîtresse de tout ce que nous possédons, « les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public. » La métaphore punit le luxe et met les arts à l'amende; elle étabht « de fortes taxes sur la livrée, sur les équipages, sur les glaces, lustres et ameublements, sur les étoiles et la dorure, sur les cours et jardins des hôtels, sur les
spectacles de toute espèce, sur les professions oiseuses, comme baladins, chanteurs, histrions. » Quoi de plus naturel? « Si le gouvernement peut interdire l'usage des carrosses, il peut, à plus forte raison, imposer une taxe sur les carrosses, moyen sage et utile d'en blâmer l'usage sans le faire cesser. » La métaphore est maîtresse de tout le commerce ; elle peut spéculer pour son compte ; elle se livre à l'agriculture; elle a plusieurs cordes à son arc. Mais personne n'a le droit de s'enrichir, excepté elle. Un système de spoliation progressive répartit les impôts « non-seulement en raison des biens des contribuables, mais en raison composée de la différence de leurs conditions et du superflu de leurs biens. » En deux mots, la métaphore s'applique à ruiner les riches « pour rapprocher insensiblement toutes les fortunes de cette médiocrité qui fait la véritable force d'un État.... La taxe de celui qui a du superflu peut aller au besoin jusqu'à la concurrence de tout ce qui excède son nécessaire. » Quant à la liberté, c'est encore plus simple. La métaphore nous ôte tout. Le roi de Bossuet, qui s'appelait Louis XIV, faisait prendre les jeunes protestants pour les élever dans la religion officielle. La métaphore de Rousseau, qui s'appelle tout le monde, s'empare des petits citoyens pour les façonner à son idée, attendu, dit Rousseau, « que l'éducation des enfants importe à l'État encore plus
qu'aux pères. » Tous vous croyez peut-être assez vieux pour qu'on ne vous envoie plus à l'école? Tout beau ! Ne vous fiez pas trop à vos cheveux blancs. I^a métaphore a décrété un catéchisme social, une profession de foi politique. Il faut penser comme tout le monde, ou déguerpir. « Et si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort : il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » Méditez ces quelques paroles ; elles ont fait une large tache ôd^^ notre histoire. C'est de la graine de guillotine que Rousseau a semée sur le papier. Mme Roland, le poète Ghénier, l'astronome Bailly, le philosophe Condorcet, et le chimiste Lavoisier plus utile au genre humain que Napoléon, César et Alexandre, sont morts de cette phrase-là, pour le salut de la métaphore.
Est-ce à dire qu'il faille jeter au feu le livre de Rousseau et maudire la Révolution qui en fut le sanglant commentaire? Non. L'ancien régime était injuste; Rousseau a donc bien fait de le condamner et ses disciples de le détruire. Le malheur est qu'ils nous aient délivrés d'un despotisme sénile et paternel pour nous jeter aux mains d'une tyrannie jeune et farouche.
La politique du Contrat social nous a nivelés sans nous affranchir. L'envieux Rousseau nous
donne l'égalité civile, qui est un bien. Il pouvait du même coup nous faire libres, mais il n'y a pas songé. Pourquoi? Parce qu'il avait été laquais et qu'il resta laquais dans l'Ame jusqu'à son dernier jour. Tout laquais affranchi hume Tair, met le pied sur le sol de la liberté, et rebondit lestement vers un nouvel esclavage. La force de l'habitude et de l'éducation ! Le grand Descartes, ébvé au sein des hypothèses, veut fonder une philosophie sur la base du vrai. Il s'élance d'un saut hardi sur le terrain de l'observation, il l'effleure du pied^ et rebondit en pleine hypothèse.
L'Etat fondé par Rousseau est un maître plus intolérant et plus intolérable que Louis XIV dans sa gloire. La Convention nationale, héritière du pouvoir absolu, siégeant aux Tuileries, déclarant la guerre à l'Europe, votant les lois, décrétant une religion, marchant de sa personne à la tête des armées, faisant la police elle-même, jugeant sans appel, disposant de la vie et de la propriété des citoyens, n'est-elle pas un roi à sept cents têtes, plus semblable à Louis XIY qu'à Louis XVI, et même à Louis XI qu'à Louis XIV ?
Que reste-t-il au citoyen, à l'homme isolé, à vous, à moi, sous un tel régime?
La qualité d'électeur! si toutefois nous jouissons du suffrage universel. Chacune de nos volontés, à cette condition, fait partie de la volonté
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générale, à laquelle toutes les volontés particulières sont tenues d'obéir. Nous abdiquons sans réserve tous nos droits naturels, et nous recevons en échange une part d'autorité illimitée sur les droits de nos concitoyens. Quelle compensation! Comprenez-vous bien toute la beauté du privilège que Rousseau vous accorde? Vous aurez chaque matin la satisfaction d'admirer dans votre miroir la figure d'un trente-sept millionième d'oppresseur ! Il est vrai que vous aurez la honte et le dégoût d'y voir un opprimé tout entier !
Et le jour oii la volonté générale croit devoir abdiquer enirc les mains d'un particulier ? Vous abdiquez comme oppresseur, mon pauvre homme; mais votre titre d'opprimé reste intact. Rousseau a prévu tout cela; il admet que le soirverain, ou le peuple, abdique temporairement au profit d'un dictateur ou définitivement au profit d'une dynasti'e. Il admet qu'un représentant de la volonté générale aille droit son chemin sans assembler la nation pour lui demander son avis :
ce II faudra d'autant moins l'assembler qu'il n'est pas sûr que sa décision fût l'expression de la volonté générale ; que ce moyen est impraticable dans un grand peuple, et qu'il est rarement nécessaire quand le gouvernement est bien intentionné; car les chefs savent assez que la volonté générale est toujours pour le parti le plus favorable à l'inté-
rêt public, c'est-à-dire le plus équitable ; de sorte qu'il ne faut qu'être juste pour s'assurer de suivre la volonté générale. »
Le Comité du Salut Public est sorti de cette phrase, comme un vautour sort de l'œuf.
Rousseau permet les lois de salut public; il permet bien autre chose ! L'honnête Jurieu serait grandement étonné s'il lisait ces deux lignes du Contrat social :
« Quoi! La Liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? Peut-être. »
Mais c'est assez de Rousseau pour aujourd'hui. Il me suffit de vous avoir fait comprendre que le despotisme de tous est aussi absurde et aussi odieux que le despotisme d'un seul. Je n'en aurais pas tant dit si je ne voyais remuer dans les bas-fonds de la France une méchante queue de Rousseau, avec la guillotine, le drapeau rouge, le maximum, la confiscation et toutes les lois de salut public.
Revenons à l'État, qui n'est pas un animal supérieur à l'homme, mais une forme de l'association, une abstraction ingénieuse et utile, pourvu qu'on sache la renfermer dans de justes limites.
Ne prenons pas l'humanité dans le paradis terrestre; cela ne servirait qu'à embrouiller la question. Restons en France, et supposons que le dernier roi, ou mieux, l'avant-dernier vient d'abdiquer par la fuite. Nous sommes au 30 juillet 1830. Il n'y
a plus d'autorité légitime ni semi-légitime. Les lois et les ordonnances n'ont plus de sanction ; les magistrats qui jugeaient au nom du roi et procédaient de l'autorité royale ne sont plus que des citoyens comme nous ; les soldats sont relevés du serment qu'ils ont prêté ; la Chambre des pairs et la Chambre des députés qui représentaient le pays en vertu d'une fiction légale, sont dissoutes : que reste-t-il ?
Trente -six miUions d'individus vivant sur le même territoire, propriétaires de biens meubles ou immeubles, élevés dans les mêmes idées, parlant la même langue, arrivés au même degré de •perfectionnement (sauf quelques nuances) et réunis par des traditions communes. L'Etat n'existe pas, ou n'existe plus. Un accident a rétabli le droit naturel en pleine civilisation. Quel sera, du commun consentement, la première chose à faire?
Avant tout, assurer la défense du sol : empêcher qu'un étranger, survenant à la tête de trois cent mille soldats, envahisse notre pays, impose à la communauté des Français une volonté arbitraire et saisisse d'un seul coup de lilet tous nos biens et tous nos droits. Il s'agit en second lieu de protéger les droits et les biens de chaque individu contre la fraude et la violence de ses concitoyens; ressusciter les lois qui étaient restées jusqu'à ce jour l'expression de la sagesse et de l'équité publiques.
instituer les magistrats qui auront l'honneur de les appliquer, armer la gendarmerie qui doit prêter main-forte k l'exécution des jugements et des arrêts. J ai résumé en quelques mots les premières mesures à prendre, ou pour mieux dire les seules qui intéressent également tous les citoyens sans exception. Le riche et le pauvre, le fort et le faible ont un même besoin de repousser l'invasion étrangère, une même nécessité d'opposer la barrière des lois au débordement des crimes. On se réunit donc et l'on fonde une association générale de tous les citoyens contre les ennemis du dehors et du dedans. Voilà l'État. On choisit, sous le nom de gouvernement, un ou plusieurs hommes qui seront les gérants de cette grande assurance. On convient de leur payer une prime annuelle, proportionnée à la somme de biens qu'ils garantissent à chacun. C'est le budget. Les familles se cotisent pour leur prêter, en cas de besoin, un certain nombre déjeunes gens capables de porter les armes. Voilà l'armée. « Hé quoi! diront quelques Français; n'est-ce que cela? Allez-vous exiger que nous restions nos maîtres? Ne prêterons-nous serinent à personne? Et les plaisirs de l'obéissance? Et les mérites de la fidélité? Et la noblesse du renoncement? Faudra-t-il que nous conservions, sous un gouvernement régulier, tous les droits de l'homme sauvage? Hélas! nous avons pris la douce habitude de regarder
le gouvernement comme une Providence visible à qui l'individu sacrifie toutes ses libertés naturelles, dans l'espoir qu'on daignera lui en restituer quelque chose ! »
Bonnes gens, vous êtes libres d'abdiquer tous vos droits, puisque vous y trouverez quelque mérite ; mais n'abdiquez pas les miens, par un excès de zèle! Si le besoin d'obéir vous tourmente si fort, entrez dans une de ces associations particulières où l'on fait vœu d'obéissance : j'en serai quitte pour ne pas m'enfroquer avec vous. Mais ri s'agit ici de fonder une société générale dont tout Français fait partie, bon gré, mal gré : souffrez donc que vos associés ne sacrifient rien au delà du strict nécessaire.
Il est urgent de choisir le chef ou les chefs de la grande société française. Tout citoyen a le droit de donner son avis. Que vous soyez riche ou pauvre, lettré ou illettré, vous faites partie de l'association, vous payerez votre quote part des frais généraux : par conséquent vous avez voix au chapitre. Les deux sous du portier sont aussi inviolables que les millions de M. Rotshschild; nul ne doit les lui prendre sans son consentement. Voilà tout le peuple assemblé; où et comment, ce n'est pas l'affaire. Deux opinions sont en présence. Les uns veulent un chef unique, les autres préféreraient le commandement partagé : la grande association
sera-t-elle monarchie ou république ? Chacun soutient son avis, personne ne veut céder, et, comme au fond chacun est dans son droit, il ne reste plus qu'à se battre. Mais un homme de bon sens élève la voix : « Bas les armes ! dit-il. Vous savez que la victoire est toujours aux gros bataillons : ne vous battez donc pas : comptez-vous ! »
On se compte, et la monarchie sort du scrutin. Que me reste-t-il à faire, à moi qui préférais la république? Je ne vois que deux partis ; sortir de l'association, ou accepter le vote de la majorité. Il y a bien encore la conspiration et la révolte ; mais la révolte et la conspiration contre la volonté générale ne sont ni plus ni moins que le crime de tyrannie. Sortir de l'association? C'est l'exil. Bien ou mal gouvernée, la patrie est bonne. Les avantages réels de la société compensent le déplaisir que m'a cause d'abord le choix du gérant. Ce n'est pas qu'il soit très-agréable de se sentir vaincu par une majorité. Mais être terrassé par une minorité serait bien autrement insupportable.
Que m'importe d'ailleurs que les soldats aillent à la frontière au son de tel ou tel refrain, si les soldats ne servent qu'à me défendre et jamais à m'opprimer? Que m'importe de payer mes impôts à tel ou tel, si l'on n'en achète pas des bâtons pour me battre? Que la justice soit rendue au nom de celui-ci ou de celui-là, je m'en soucie médiocre-
ment, pourvu que nos magistrats rendent bien la justice. En vérité, la forme du gouvernement serait une chose à peu près indifférente, si le rôle de rÉtat se renfermait dans ses justes limites, si le , gouvernement n'était que le gérant d'une société générale contre les ennemis du dehors et les malfaiteurs du dedans. J'entends dire quelquefois que le grand peuple américain ne sortira de la guerre actuelle qu'en passant sous la monarchie. Quand môme il serait vrai, la monarchie ne changerait que la forme la plus extérieure de ce gouvernement ; car les Américains ont pris l'habitude de ne confier à l'État que les choses qu'ils ne pouvaient faire sans lui. C'est pourquoi ils resteraient citoyens avec un roi sur leurs têtes, tandis que nous, vieux enfants, on aurait beau nous donner la meilleure des républiques, nous trouverions encore moyen d'être les sujets de quelqu'un.
Mais supposons pour un instant que les éternels gamins du pays de France sont capables de se gouverner en hommes, et revenons à l'utopie dont j'ai jeté les fondements sur la table rase de 1830.
Nous venons de faire un nouveau prince chargé d'organiser la défense du sol et Texécution des lois. Nous ne lui avons marchandé ni l'argent, ni les honneurs, et c'est justice, car les services que nous attendons de lui ne sauraient être payés trop cher. Nous avons même décidé, dans un élan d'enthou-
siasme, que nos enfants continueraient aux siens jusqu'à la consommation des siècles la même confiance que nous avons en lui. C'est ainsi que dans le roman de Bernardin de Saint-Pierre deux femmes unies d'une étroite amitié fiancent l'un à l'autre les enfants qu'elles auront. Il est bien entendu, ou du moins sous-entendu que cette promesse naïve est soumise à la ratification des enfants eux-mêmes, car si nous avons légitimement remplacé une dynastie par une autre, personne ne peut nier que nos fils, après nous, n'aient le droit d'en faire autant.
Mais il y a gros à parier que nos enfants seront fidèles à la famille de notre choix, si elle remplit fidèlement les devoirs que nous lui avons assignés. Or, pourquoi et comment un roi franchirait-il les limites dont nous avons entouré son pouvoir? Deux corps élus par nous constituent pour ainsi dire son conseil de surveillance. Une assemblée de légistes et de philosophes travaille incessamment à mettre nos divers codes au niveau du Progrès : c'est le Corps législatif, absolument étranger, comme il convient, à toutes les questions brûlantes. Une autre assemblée, issue du suffrage universel comme la première, fournit à la politique du prince les hommes et l'argent dont elle a légitimement besoin. C'est le corps politique, chargé de discuter contradictoirement avec le prince ou ses ministres
les questions de paix et de guerre. Il importe beaucoup que la législation soit mise à l'abri des orages financiersetpolitiques, si l'on veutque la discussion des lois, le plus auguste travail de la société, se fasse dans le calme et la sérénité convenables. D'ailleurs la nature ne réunit pas souvent dans un même homme l'éloquence du tribun et la sagesse du législateur. Cette vérité est si évidente, que dans les pays où le corps législatif est constamment troublé parla politique, on a dû le placer entre un conseil d État qui lui mâche les lois et un sénat qui les rumine après lui.
Grâce à cette organisation très-simple, que nous pouvions nous donner en iSbO, le conseil d'État et la chambre des pairs devenaient des rouages inutiles. La cour des comptes elle-même n'était plus qu'une section du corps politique.
Qu'est-ce que le conseil d'État? Une réunion de magistrats législateurs qui tantôt prépare les lois à voter parle corps législatif, tantôt juge en dernier ressort les affaires que le gouvernement soustrait aux tribunaux civils. Certains fonctionnaires aujourd'hui, comme autrefois les gentilshommes, peuvent se réclamer d'une juridiction exceptionnelle : les bévues ou les iniquités d'un sous-préfet, les violences ou les diffamations d'un évêque n ont rien à démêler avec notre grande et incorruptible magistrature : pourquoi? N'eût-il pas été plus juste
et plus simple de déclarer en 1830 que tous les citoyens, fonctionnaires ou non, toutes les affaires civiles, contentieuses et criminelles relevaient de l'unique et vénérée juridiction des cours et tribubunaux? Les hommes distingués qui composent le conseil d'État, affranchis désormais des soucis de la magistrature, auraient été la base du nouveau corps législatif.
Quant à la chambre des pairs.... Mais je n'ai pas le loisir de discuter les vieilles constitutions du peuple français, ni la vanité d'en proposer une nouvelle. Je m'applique seulement à chercher ce qu'on aurait pu faire en 1830 pour assurer aux individus de notre pays ces deux biens également nécessaires qui s'appellent l'ordre et la liberté.
Chacun savait dès ce temps-là que l'association est la source de tous les biens accessibles à l'homme. Mais on ne savait pas assez, on ne saura peut-être jamais dans notre pays que l'association doit être générale pour les besoins généraux et particulière pour les besoins particuliers. Cette loi, dont l'évidence n'est plus guère contestée en matière de mariage, est encore niée formellement en matière de religion , d'administration , de commerce , d'industrie et même d'agriculture. Tous trouverez, sans chercher beaucoup, dans les sociétés secrètes, des hommes qui rêvent de voir l'État cultivateur, marchand, industriel; labourant, fabriquant et vendant
par l'organe de fonctionnaires innombrables, assurant le travail à tous les bras, cherchant des débouchés pour tous les produits, et distribuant à bureau ouvert le pain quotidien de chaque famille.
La classe éclairée hausse les épaules au seul énoncé de cette chimère, mais elle pousserait peutêtre de grands cris si je lui disais : ce que vous méprisez sous forme de communisme , vous l'admirez sous forme de centralisation. Vous croiriez tout perdu si l'association générale instituée sous le nom d'État, en vue des besoins généraux, vous invitait à pourvoir vousrmêmes, en associations particulières, à vos besoins particuliers.
Un citoyen français, logé au fond de la Bretagne, éprouve le besoin légitime et respectable de prier en latin, dans une église, en compagnie d'un curé. Un Français de Strasbourg veut prier en allemand, dans un temple luthérien, en compagnie d'un pasteur. Un Français de Nimes veut prier en français, dans un temple calviniste , en compagnie d'un ministre. Un Français de Paris veut faire sa prière en hébreu, avec un rabbin, dans une synagogue. Un philosophe logé où bon vous semblera n'éprouve aucun besoin de ce genre.
Il paraît juste et naturel que tous ceux qui sont possédés du même besoin mettent leurs ressources en commun pour le satisfaire. Les catholiques veulent des églises et des curés : rien de mieux. Qu'ils
se cotisent entre eux ! L'association générale pour l;i répression du crime et la défense du sol n'a rien à voir en cette affaire. Il s'agit d'un intérêt considérable, mais particulier. Que les catholiques s'unissent tous ensemble pour l'entretien du matériel et du personnel de leur culte ! Les luthériens s'accocieront de leur côté, les calvinistes du leur, et les israéhtes feront comme les autres. Le philosophe, ayant moins de besoins, épargnera sur les frais du culte pour acheter des livres. ■
Et le roi? Car je suppose que nous avons commencé par faire un roi. Le roi laissera les diverses communions vaquer à leurs affaires. Il priera luimême où bon lui semble, et jouira de la liberté commune à tous les citoyens. En sera-t-il moins grand? En sera-t-il moins fort? Au contraire. Le fanatisme religieux, qui a fait tant de mal aux rois de France, ne saura plus par où le prendre. Les catholiques ne lui reprocheront plus de tolérer les protestants, ni les protestants de favoriser les catholiques.
Mais que nous sommes loin de 1j, bonté des hommes ! A peine un souverain s'est-il assis sur le trône, les citoyens de toutes les communions accourent en foule et lui disent : « Chargez-vous de notre salut! Nous payerons ce qu'il faudra; vous ajouterez à nos impôts le chiffre nécessaire; mais il faut absolument que vous bâtissiez nos temples, et
que vous nourrissiez nos prêtres. Si vous refusez de prendre notre argent pour l'employer au profit de nos âmes, nous accuserons l'État d'athéisme, et l'athéisme, suivant l'expression d'un grand homme, « est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations^ »
Le roi pourrait répondre à ce terrible argument : « Non, l'État n'est pas coupable d'athéisme, ni même de tolérance : il est tout simplement étranger à la question. Tout ce qui n'intéresse pas l'universalité des citoyens est en dehors de son domaine. Toi, Breton, tu as cent mille écus à dépenser, et tu demandes une église? Fais bâtir ton éghse avtc tes cent mille écus! Toi, Alsacien, tu apportes cent mille francs, et tu demandes un temple? Pourquoi ne te sers-tu pas toi-même ? Tu serais sur au moins d'être servi à ton goût. Je ne suis pas architecte, moi; je n'ai pas même la prétention de me connaître en architecture. Si je me mêle de tous les métiers , il ne me restera plus de temps pour faire le mien. Pourquoi veux-tu envoyer tes cent mille francs à Paris, puisqu'ils doivent être employés à Strasbourg? Les frais d'encaissement et de transport écorneront la somme, sans compter le papier noirci et le temps perdu. Qui t'assure, d'ailleurs,
1. Napoléon. Lettre à M. de Champagny. Schœnbrunn, 22 frimaire an XIV.
que le budget te rendra exactement ce que tu lui as donné? Je vais être obligé d'avoir un ministère, ou tout au moins la moitié d'un, pour recevoir et renvoyer l'argent destiné aux cultes. Les ministres sont des hommes sujets à l'erreur autant que tous les autres, et même davantage; car ils sont plus tiraillés. Le dernier qui leur parle a presque toujours raison. Si les cent mille francs que tu destines à un temple allaient être emportés par l'évêque d'Orléans ! Il parle foi t, et les ministres l'écoutent. Tu me diras que tu peux te rattraper sur l'argent des juifs, qui se rabattront à leur tour sur la contribution des philosophes , qui payent ainsi la folle enchère de leur impiété. Mais ce va-et-vient de grosses sommes enfle le budget sans profit, et jamais budget enflé n'a rendu un gouvernement populaire. »
Yoilà ce qu'il serait facile de répondre; mais, hélas ! tous les gouvernements de notre pays ont été jusqu'à ce jour des gouvernements pour tout faire. On ne veut pas faire moins, et l'on passe condamnation sur le budget des cultes. La députation s'éloigne en criant : a A'ive le roi! » Et chaque communauté va chanter le Te Deum à sa manière.
A d'autres! Voici tous les départements, suivis de tous les arrondissements, escortés de toutes les communes. Chacune de ces associations demande
un tuteur, plus un conseil de subrogés tuteurs ! « Il faut, dit le département, que vous preniez soin de nos affaires. Trouvez-nous, dans Paris, parmi les anciens avocats ou les journalistes en retraite, un homme qui connaisse mieux que nous les choses dont nous 'avons besoin. Bâtissez-lui une préfecture ; voici l'argent. Meublez la maison ; voici l'argent. N'oubliez pas d'envoyer un secrétaire général et des conseillers de préfecture. Il sera bon aussi de nommer un conseil général; mais, en vérité, nous abusons de votre complaisance 1 Nous nommerons les conseillers nous-mêmes; veuillez seulement nous dire quels sont ceux que nous devons nommer ! A propos ! il nous faut un lycée, un chemin de fer, un canal, un télégraphe et quelques routes départementales; arrangez tout cela pour le mieux : voici l'argent. Pour le choix du proviseur, du censeur, des professeurs, des ingénieurs, des conducteurs et des piqueurs, nous vous donnons carte blanche; ayez soin seulement qu'ils soient capables autant qu'irréprochables, et faitesleur passer quelques petits examens. Nous aurions grand besoin d'un commissaire de police pour surveiller une douzaine, de vauriens qui se cachent parmi nous. Vous entendez qu'il faut un habile homme, et qui connaisse notre département sur le bout du doigt; c'est pourquoi nous vous prions de le chercher dans Paris.
Mais nous ne demandons rien pour rien : voici
l'argent ! »
Ainsi raisonnent 86 départements et plus de 360 arrondissements, et 37 000 communes! Je vous ai fait grâce des cantons. Chacune de ces associations est adulte, plus que majeure, grande comme père et mère ; chacune fait l'enfant et réclame des lisières à cor et à cri. Les communes surtout font un tapage effroyable. L'une demande la permission d'emprunter, l'autre la permission de vendre; celle-ci veut bâtir et celle-là veut démolir, mais aucune ne veut vouloir par elle-même ; on enverra des pétitions au sous-préfet, qui les renverra au préfet, qui les expédiera à Paris pour que le gouvernement dise ce qu'il en pense.
Le pauvre prince, étourdi par ce concert, ne sait plus où donner de la tète. Après avoir cherché en vain le moyen de contenter tout le monde, il finit par rassembler tous les citoyens et leur dit : « Au lieu de vous associer par groupes naturels pour faire vos affaires vous-mêmes, vous voulez me charger de tout? Soit. On mettra toutes vos demandes dans sept ou huit grands cartons, et on les en tirera l'une après l'autre. La dépense qui en doit résulter sera répartie chaque année sur la totalité des citoyens. Mais si vous vous aperceviez par hasard que les contributions des Hautes-Alpes n'ont profité qu'au Tarn-
et-Garonne, il ne faudrait jjas vous en prendre à moi. »
Et la France d'applaudir; car l'important pour un Français n'est pas que ses affaires soient faites, mais qu'on lui donne prétexte à n'y jamais penser.
Comprenez-vous, lecteur, comment le pouvoir souverain, si noble, si beau, si facilement populaire lorsqu'il est maintenu dans ses limites naturelles, va devenir écrasant pour ceux qui le subissent et tuant pour celui qui l'exerce '/ Tandis que les associations religieuses adjurent le roi de faire leur métier, tandis que les associations civiles de tDUt degré, depuis le département jusqu'à la commune, le somment de vouloir pour elles, voici les associations industrielles qui demandent sa protection contre les manufactures étrangères : fermez les portes, ou nous mourons ! A'oici le commerce national qui le supplie non moins impérieusement d'ouvrir les portes ! Et les consommateurs qui demandent l'introduction des blés étrangers! Et les cultivateurs qui se croient perdus si l'on autorise la concurrence ! Et les agents de change, les courtiers, les notaires, les avoués, les huissiers, les greffiers, les commissaires-priseurs, les facteurs à la halle, les bouchers, les boulangers, les -directeurs de théâtre qui crient : vive le monopole 1 Et tout le monde qui crie : à bas le monopole! Et l'Université qui tient au privilège d'en-
seigner le latin ! Et le clergé qui réclame I Et les candidats aux emplois publics qui demandent à passer leurs examens ! Et les artistes qui veulent être encouragés ! Et les auteurs dramatiques qui prétendent que l'État lui-même doit corriger leurs vaudevilles ! Et les savants qui veulent voyager aux frais de l'État pour écrire de gros livres insipides qui seront imprimés aux frais de l'État ! Et tous les citoyens sans distinction qui demandent à porter un signe distinctif à la boutonnière, pour prouver que leur petit mérite est contrôlé par l'État ! C'est la désolation de la confusion. Pour contenter tout le monde, il faudrait que le roi pût employer, placer, distinguer, décorer tout le monde, et surtout donner beaucoup d'argent à tout le monde sans grossir le budget payé par tout le monde.
Comme le temps des miracles est passé, le roi, fùt-il le meilleur et le plus honnête homme de la terre, fera des mécontents; il aura des ennemis. Il apprendra, par les signes les moins équivoques, que deux, trois, quatre associations se sont fondées dans l'État pour attenter à sa vie ou tout au moins à son pouvoir. Dès ce moment, l'instinct de la conservation lui commande de tracer des limites à l'activité des citoyens. Toute réunion d'hommes devient suspecte, tout papier imprimé devient dangereux. Les fonctionnaires choisis pour vaquer aux affaires du peuple sont mis dans l'obligation de
vaquer, sans autre affaire, au salut du pouvoir. On n'administre plus, on fait du zèle. L'argent voté pour les besoins publics est employé contre les libertés publiques. Le budget enfle à vue d'oeil, car l'oppression a toujours coûté plus cher que la liberté. Il faut créer des ressources, imposer les marchandises de première nécessité : le vin, le sel, le sucre et tant d'autres ! Défense de puiser un seau d'eau dans la mer; défense de cultiver un arpent de tabac sans l'intervention du pouvoir ; défense de raffiner le sucre, ou de brasser la bière, ou de déménager vingt-cinq bouteilles, ou de tirer le lièvre qui broute vos choux ! Tous ces droits naturels sont confisqués par l'État, qui vous les revend à prix fixe. Et pourquoi? Parce que tu as insisté bêtement, vieux nigaud de peuple, pour que FÉtat fît tes affaires à ta place. Ce n'est ni par ambition, ni par méchanceté, ni par avarice que le prince ta réduit à la condition de sujet, c'est par une nécessité que tu as créée toi-même en refusant de faire œuvre de citoyen 1
Je ne voudrais pas qu'on crût voir dans ce qui précède une diatribe contre tel ou tel gouvernement. Si j'ai placé mon utopie en 1830, c'est parce que les lois que nous nous sommes données ne me permettent pas de discuter la Constitution de 1852. Personne plus que moi ne rend justice à la politique intérieure de Louis-Philippe, qui sut conci-
lier, mieux qu'il ne semblait possible, la liberté individuelle et la vieille centralisation française.
Ce que je veux prouver, c'est que tous les Français, gouvernants et gouvernés, se porteraient beaucoup mieux, si, d'un commun accord, ils renfermaient l'action de l'Etat dans ses justes limites.
Les gouvernements les plus forts ne sont pas ceux qui touchent à tout, mais ceux qui satisfont le plus largement aux besoins légitimes du peuple. Or, la France de 1864, rassurée sur les dangers du dedans et du dehors, enrichie par le développement de Findustrie et du commerce, illustrée par quelques guerres qui ont fait beaucoup de bruit, et même passablement de besogne, aspire décidément au progrès de la liberté individuelle. Ceux-là même qui composaient le parti de l'ordre en 1849, et qui réclamaient à grands cris des lois de compression, commencent à trouver que Fordre est assez solidement étabh pour que la hberté renaisse sans danger public. Ce n'est plus comme autrefois dans les bas-fonds de la société, mais plutôt dans la classe aisée et intelligente que le gouvernement doit chercher ses contradicteurs. Il se forme une opposition à Paris, en province et jusque dans la bourgeoisie des campagnes; opposition toute parlementaire, et qui n'a ni la violence ni la déraison d'un parti. Ce n'est pas une coalition, comme M. de
Persigny l'a pu croire en voyant M. Berryer, M. Tliiers et M. Picard sortir du même scrutin; il ne s'agit pas de renverser l'Empire par un effort combiné, pour se disputer ses dépouilles : c'est un besoin commun, et du reste fort naturel, qui pousse les honnêtes gens de toutes le» opinions à demander au souverain légitime les droits que nous avons abdiqués sans nécessité, et surtout le droit de parler et d'écrire.
Personne ne prétend au privilège de diffamer et d'injurier impunément; on se soumet aux lois, on ne récuse point l'autorité des tribunaux, on réclame seulement contre l'omnipotence arbitraire de l'administration. On dit, et non sans cause, qu'une armée de fonctionnaires interposés entre les citoyens et leur chef élu, tous solidaires comme les doigts de la main, tous entraînés par une pente naturelle à voir un crime contre l'État dans le moindre coup d'épingle qu'on leur a donné, ne saurait en aucun cas prononcer avec impartialité dans sa propre cause.
Le gouvernement a reconnu lui-même, et cela dès le commencement de 1852, que la centralisation étouffait la France. Mais ce n'est pas remédier au mal que d'affranchir un peu le sous-préfet de l'autorité de son préfet, et de rendre le préfet un peu plus indépendant de son ministre. Les citoyens n'y ont gagné que d'avoir des maîtres un
peu plus absolus. Le seul moyen de décentraliser (passez-moi le barbarisme en faveur de l'intention) serait d'autoriser les citoyens à faire leurs affaires eux-mêmes; à choisir non-seulement leurs conseils municipaux, ce qu'on leur permet quelquefois, mais leur maire, leur agent-voyer, leur commissaire de police, leur maître d'école, leur garde champêtre et généralement tous les employés de la commune, lorsqu'ils sont associés en commune. L'arrondissement et le département, qui sont deux associations un peu plus vastes, mais fondées sur le même principe, pourraient s'administrer de la même façon. Ce léger changement aurait l'avantage de réduire le chiffre énorme du budget sans désorganiser les services publics ; il mettrait chaque employé dans la dépendance légitime de l'association particulière qui le paye ; il affranchirait le gouvernement d'une infinité de tracas, et surtout la dignité du chef de l'État ne serait pas mise en cause chaque fois qu'un gamin ferait la nique à un sous-préfet. Plus l'Etat saura se désintéresser des affaires administratives, religieuses et autres, moins il risquera de se faire des ennemis par les bévues des subalternes, moins il donnera de prise à la critique, et moins par conséquent la liberté de la presse et de la parole lui fera peur.
Voulez-vous voir par un exemple frappant ce que l'État gagnerait à n'être plus responsable de tout?
Un épouvantable accident a fait hier deux cent cinquante victimes sur un chemin de fer chinois, entre Ning-Po et Ky-Tcheou. Ce cliemin est une propriété de l'État; tous les employés sont des fonctionnaires rétribués par le budget. L'opinion est sérieusement émue. On explique le déraillement par la négligence d'un aiguilleur surnuméraire qui veille dix-huit heures par jour sans aucune rétribution : ce malheureux qui n'avait pas mangé de la journée, s'est endormi avant le passage du train. Le public de Pékin s'en prend au chef de bureau, sous-directeur de la compagnie, qui a empoché le salaire de l'aiguilleur. On dit que ce mandarin, aussi incapable que malhonnête, doit sa place aux bontés de sa femme pour un chef de division qui est le propre neveu du ministre de la ch'culation publique. Que va-t-il arriver? Mais rien du tout. L'aiguilleur s'excusera au chef de bureau, qui expliquera l'atiaire au chef de division, qui en dira deux mots après dîner à son oncle le ministre. Les familles des victimes enterreront leurs morts et ne demanderont pas même des dommages-intérêts, car il faudrait aller devant le conseil d'État, et c'est le diable. La presse locale se taira, car le simple récit d'un tel fait serait une excitation à la haine et au mépris du gouvernement, et l'administration ne plaisante pas avec ce genre de crime. L'affaire sera donc ensevelie dans un profond silence
officiel ; mais tout le pays se la racontera à 1 oreille ; on parlera de 2 500, puis de 25 000 victimes, et ces exagérations sans publicité et partant sans contrôle feront plus de cent mille ennemis au gouvernement chinois. Si le déraillement avait eu lieu en France, sur le chemin de fer du Nord, ou de l'Est, ou de l'Ouest, ou sur toute autre ligne exploitée par une association particulière, l'État aurait publié la liste des morts et déféré tous les coupables aux tribunaux Avez-vous compris Tapologue? Je poursuis.
L'organisation des chemins de fer, quoique entachée de monopole, est un bel exemple des bienfaits de l'association libre. Tous ceux qui ont contribué de leur argent à la construction d'une ligne sont sûrs de toucher les intérêts de leur capital. Tous ceux qui profitent de la voie pour se rendre d'un point à un autre, déboursent exactement le prix du service qu'on leur a rendu. 11 en est tout autrement dans le domaine administratif. Tel citoyen qui n'a pas voyagé contribue toute sa vie à l'entretien des routes impériales ; tel autre qui ne va pas à la messe contribue à la réparation des églises, tel autre qui n'ira jamais à Paris paye sa part de la subvention de l'Opéra.
J'ai remarqué dans les derniers budgets une certaine tendance vers la réforme que je demande. On commence à mettre à part les ressources et
dépenses spéciales. Les centimes additionnels qu'un département a votés pour ses écoles ne tombent plus dans l'océan du gros budget : ils forment un ruisseau qui circule dans les limites du département. Cette nouvelle division, qui semble compliquer la question financière, la simplifie. Mais. ce n'est qu'un premier pas. Il faut aller plus loin, et ne laisser au budget des dépenses ordinaires que le service de la dette, des dotations, de la guerre et de la justice. Les citoyens sauront alors au juste prix ce qu'il en coûte pour être Français, et personne ne se plaindra de payer trop cher.
Je ne sais si les honorables citoyens qui nous gouvernent connaissent les sentiments de la province pour la ville de Paris. On admire la capitale, on en est fier, on voit en elle le résumé de la France et pour ainsi dire le dessus du panier national. Mais cette admiration ne va pas sans un peu de jalousie, et s'il faut tout vous dire, le contribuable d'Alsace ou de Normandie se croit un peu lésé dans ses intérêts par cette ville qui prend tout. On sait le compte de l'argent qu'on y envoie ; on n'est pas aussi bien fixé sur les divers bienfaits qu'on en retire. Ce préjugé tomberait de lui-même si l'on faisait ce que j'ai dit.
Le plus singulier de l'affaire, c'est que Paris n'est pas loin de se croire exploité par la province. J'ai été Parisien, moi qui vous parle, et j'ai payé
mon tribut au préjugé. J'enviais, oui ma foi! ces heureux provinciaux des petites villes qui n'ont d'octroi que pour la forme et qui acliètent deux bouteilles de vin avec l'argent qu'on donne à Paris pour en faire entrer une. Lorsque j'ai su en 1863, que Paris avait voté comme un seul homme en faveur de l'opposition, je me suis imaginé que ce scrutin exprimait une idée municipale autant que politique. La grande ville, disais-je en moi-même, rendrait plus de justice au gouvernement si elle ne pensait pas qu'on lui fait trop payer ses splendeurs et sa gloire. Que ne lui permet-on de se gouverner elle-même, de choisir ses conseillers municipaux, de s'embellir à son goût et selon ses moyens?
J'ai entendu quelquefois un ministre fort libéral et tout à fait honnête homme regretter qu'il fût impossible de nous donner la liberté de la presse. Il ne discutait pas sur le droit des citoyens, qui est absolu et incontestable ; il se retranchait dans la question d'opportunité. « Plus tard! me disait-il; quand nous n'aurons plus rien à craindre des vieux partis ! »
Je répondais, et je réponds encore que les vieux partis sont un pur fantôme, un mannequin fabriqué par les chefs de bureau pour effrayer le gouvernement. Les chefs de bureau tiennent à leurs places : ils ont raison ; à leur tranquillité : ils n'ont pas tort. Leur grande préoccupation est de lire le
journal en toute sécurité sans crainte d'y trouver la critique de leurs bévues. Mais voulez-vous que nous examinions ensemble ce qu'il adviendrait de tous les vieux partis sous un régime de décentralisation et de liberté?
Je n'ai jamais eu l'occasion de consulter les statistiques de la police secrète, mais la force numérique des partis m'intéresse peu.Il n'importe qu'une armée soit de dix mille hommes ou de cent mille, si je peux d'un seul mot lui faire mettre bas les armes.
Il y a dans notre pays des hommes qui préféreraient la république à l'empire. Il y en a qui voudraient voir sur le trône un prince de l'honorable famille d'Orléans, et d'autres qui appellent de tous leurs vœux le règne du prince Henri de Bourbon, représentant du droit divin et le dernier rejeton de nos rois dits légitimes.
Chacun des trois partis se compose d'un étatmajor qui aspire au pouvoir et d'une armée qui aspire à la liberté. Il n'y a donc qu'un mot à dire pour séparer les trois armées de leurs états-majors : Liberté !
Je ne crois pas qu'il soit facile ou même possible de rallier à l'Empire ses ennemis personnels. Mais la génération qui a trente ans aujourd'hui était au collège en 1851. A ses yeux, le coup d'État et le bill d'indemnité rendu quelquesjours après parla ma-
jorité de la France se confondent en un même point. Les hommes regardent devant eux: le besoin d'agir et de prendre part aux affaires leur parle plus haut que l'esprit de récrimination.
Sur dix républicains inteWigents et sans ambition , on en désarmerait neuf en leur offrant au sein de l'Empire les institutions républicaines. Rendezleur la liberté de parler et d'écrire et tous les droits auxquels un citoyen peut aspirer dans la meilleure des républiques : ils se résigneront tôt ou tard à voir un homme placé au-dessus de leurs têtes. L'Empire s'est fait par la volonté du plus grand nombre ; c'est certain. Il est certain aussi que, malgré ses fautes, il réunirait encore aujourd'hui une majorité écrasante. Il faut donc le tenir pour légitime, ou s'insurger soi-même en dictateur contre le suffrage universel. C'est pourquoi les honorables citoyens qui représentent le souvenir de la république au sein du Corps législatif, ont pu et dû prêter serment à l'Empire. Un républicain jugera peut-être qu'on pourrait économiser les vingt-cinq millions que l'appareil monarchique nous coûte tous les ans. Mais il sait, pour peu qu'il raisonne, qu'une liquidation de l'Empire amènerait une baisse de dix pour cent sur quarante milliards de valeurs mobilières, et que quatre milliards perdus représentent le capital de deux cents millions de rente. Il sait aussi qu'une révolution populaire prendrait la nation au
dépourvu ; que son parti n'a pas dix hommes capables de gouverner solidairement la France libre ; que les démocrates sensés ne gardei'aient pas deux mois la direction des affaires; que la masse effervescente ne demanderait pas son programme à M. Jules Favre, ni à M. Ollivier, ni même à M. Pelletan, déclamateur aussi désagréable que pur, mais à quelque président de société caverneuse : que l'ordre nouveau ne sortirait pas du cabinet des hommes d'État, mais des égoutsde Paris; qu'en un mot il vaut mieux accepter la liberté si ce gouvernement nous la donne, et la réclamer par tous les moyens légaux s'il nous la refuse, que de l'affronter sans lui.
Sur dix orléanistes intelligents (ils le sont presque tous) et sans ambition, on en rallierait neuf en leur offrant des institutions sincèrement libérales. Ceux qui appellent de tous leurs vœux le règne de M. le prince de Joinville ou de M. le duc d'Aumale, ou de M. le comte de Paris, qu'espèrent-ils? Ils savent bien que ces nobles jeunes gens ne rembourseront pas sur leur patrimoine fort entamé l'impôt des quarante-cinq centimes. Mais ils se flattent, et non sans cause, qu'un descendant du roi Louis-Philippe rendrait à la liberté individuelle les garanties dont elle a joui entre 1830etl848.Du jour où nous posséderons les mêmes libertés qu'en ce temps-là, outre Tégalité politique que le roi de 1830 nous a refusée
obstinément pour son malheur, nous n'aurons plus rien à attendre de la famille d'Orléans, et personne, sauf quelques amis intimes, ne souhaitera plus de la voir régner.
Quant au parti légitimiste, il est le plus dangereux, car il est le plus logique. Tout se tient dans sa doctrine depuis A jusqu'à Z. On ne saurait en dire autant de la doctrine impériale, telle qu'elle s'est manifestée jusqu'à ce jour. Les partisans de l'ancien régime nous crient avec raison : « L'État moderne nous a pris toutes les institutions qui faisaient notre gloire : esprit de conquête et de domination, armée permanente, gros budget, cour, noblesse, religion d'État, compression administrative ; pourquoi refuse-t-il d'accepter notre roi, qui est le couronnement légitime et indispensable d'un tel édifice ? » Hâtons-nous de leur répondre en fondant une liberté si absolue, si égale pour tous, si tolérante, si économique, si bourgeoise, si inoffensive à nos voisins, que tous les rois de la vieille école se trouvent dépaysés en France comme des poissons dans l'air. Quand nous aurons désappris les mœurs violentes et serviles de l'ancien régime, nul ne pourra plus supposer qu'il suffit d'un changement de personne pour le ressusciter chez nous. Tous les citoyens sans exception, quelles que soient leurs traditions de famille et leurs attachements héréditaires , préféreront les bien-
faits solides du temps présent aux vains mirages du passé.
Et grâce à ce progrès, la raison d'État ne sera plus obligée de fermer les portes de la France à quinze ou vingt Français innocents, honorables, illustres môme, qui expient l'éclat de leur nom et la grandeur de leurs ancêtres dans un exil immérité.
J'ai besoin de résumer ce chapitre en quelques lignes avant d'aborder un autre sujet. Essayons.
L'État moderne est une association volontaire formée par un grand nombre d'individus égaux et libres pour assurer à frais communs leur commune sécurité. Quels que soient les intérêts, les oi)inions et les passions qui les divisent, tous les citoyens d'un même pays sont unis par deux besoins généraux : défendre les frontières ; protéger la vie et la . propriété de chacun. A ces deux nécessités sociales correspondent la diplomatie, l'armée, la législation et la justice. L'expérience, d'accord avec le bon sens, nous enseigne qu'il faut réunir ces grands services entre les mains d'un gouvernement. L'équité veut que tous les associés supportent dans la mesure de leurs forces le fardeau des charges publiques, et qu'en revanche ils aient tous voix délibérative sur les choses d'intérêt général; que le pauvre comme le riche, l'ignorant comme le savant, choisisse ses fondés de pouvoir
et contrôle leurs actes. La raison et Thumanité exigent que dans toutes les questions controversées le petit nombre accepte sans révolte la décision dû plus grand.
Mais il est inutile et même absolument nuisible de demander au pouvoir central des services qui n'intéressent pas la totalité des citoyens. Le système qui a prévalu en France sous le nom de centralisation condamne le gouvernement à intervenir dans les questions municipales, départementales, industrielles, agricoles^ commerciales, religieuses, philosophiques, littéraires, artistiques, etc . , qui toutes sont du ressort de l'association privée. L'obligation de tout faire et de suppléer partout à l'initiative des citoyens entraîne nécessairement le prince à lever sur nous des budgets énormes, dont la répartition ne saurait être toujours équitable. 11 suit de là que les protestants contribuent à la réparation des églises catholiques; que les montagnards se cotisent malgré eux pour le drainage de la plaine , que l'éleveur paye une subvention au haras qui le ruine ; que le paysan illettré contribue de ses deniers à l'encouragement des lettres, en un mot que chaque citoyen ne sait jamais s'il n'est pas exploité au profit des autres. Le travail exorbitant que nous imposons au Pouvoir , au lieu de le faire nous-mêmes, l'oblige à mettre sur pied un demi-million de fonctionnaires salariés qui nous
coûtent fort cher et ne produisent rien, vivotant à nos frais hors des industries utiles. La dernière et la pire conséquence de ce système est de créer des ennemis au gouvernement, quoi qu'il fasse, en le mettant dans l'impossibilité de contenter tout le monde. Menacé dans son existence, il faut qu'il se défende : ce besoin le conduit fatalement à restreindre nos libertés. La compression fait éclater le peuple en révoltes périodiques, et voilà pourquoi depuis quatre-vingts ans la France oscille entre deux fléaux : l'anarchie et le despotisme. On les éviterait l'un et l'autre si l'on s'entendait une bonne fois pour renfermer le gouvernement dans ses limites naturelles et supprimer une absurde et coûteuse centralisation.
Le progrès où je tends existe en Angleterre et surtout en Amérique. Il serait très- facile de l'inaugurer demain dans le royaume d'Itahe, où la centraHsation n'est qu'à moitié faite et nullement demandée. Puissent les Minghetti et tous les Italiens éminents nous donner ce grand exemple! Faciamus experimentum in anima nobili!
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