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LE BUDGET

« Vive l'Empereur! J'entre sans frapper. Bonjour, camarade. Mais quel satané chien de bouquin lisez-vous là? >»

Je lisais un volume broché, du poids de deux à trois kilogrammes.

« Capitaine, lui répondis-je, c'est ce que nous autres pékins nous appelons un budget. Le budget de l'exercice 1863, sous votre bon plaisir.

— Un budget! mille absinthes panachées ! Faut-il avoir du temps à perdre !

— Direz-vous que je perdais mon temps, si je vous prouve que je travaillais pour vous? Tout justement je comparais, sur cette grande brochure, les sommes que vous allez payer à l'État, et les services qu'il doit vous rendre en échange.

— Quelles sommes?

— Vos contributions.

— Elles sont là-dedans?

— Sans doute, avec les miennes, et celles de tous les citoyens français.

— A quoi bon ? J'ai l'avertissement du percepteur en poche. Ça me suffit, à moi; je ne demande rien de plus. J'ai voté pour mon empereur, il a choisi un bon ministre des finances, qui a nommé un percepteur chez nous. Le percepteur me dit ce que je dois payer, je paye. Un loyal citoyen, comme j'ai l'honneur d'être, ne compte pas avec le gouvernement de son pays.

— Si vous ne comptiez pas, vous auriez tort; mais vous comptez tout comme un autre.

— Nom d'un bezigue ! Qui est-ce qui vous a dit ça?

— N'avez-vous pas voté aux dernières élections pour notre honorable député, M. X...?

— Je m'en fais gloire ! Le sous-préfet m'a dit que M. X.... avait la confiance de l'Empereur. Suffit, ai-je répondu ; il a la mienne !

— Et pour quoi faire avez-vous envoyé M. X.... à Paris?

— Mais pour faire ce qui plairait au gouvernement, je suppose.

— C'est bien, c'est beau, c'est admirable ! Mais ce n'est pas tout. Vous l'avez envoyé pour voter des lois....

— Toutes les lois proposées par le gouvernement!

— Et pour arrêter les recettes et les dépenses de chaque année ; pour décider, avec ses collègues de la chambre, combien vous auriez à payer entre les mains du percepteur et quel emploi le gouvernement devrait faire de vos écus.

— Si je savais que mon député se fut permis.. !

— Votre député se permet cela tous les ans, ainsi que les autres députés, sans exception aucune. Et la brochure bleue que vous voyez n'est qu'un projet de loi discuté et voté par tous les représentants de la France. Les affaires sont les affaires, et quelle que soit la confiance que le peuple a vouée à l'Empereur, l'Empereur aux ministres et les ministres à nos cinq cent mille fonctionnaires....

— Cinq cent mille quoi?

— Fonctionnaires.

— Il y a cinq cent mille fonctionnaires que nous payons?

— J'ai lu des livres où l'on prétendait en compter davantage, mais je dis cinq cent mille de peur d'exagérer et pour faire un chiffre rond.

— Bigre 1 Alors je comprends le budget. Car si chaque employé s'adjugeait seulement trois francs dix sous de gratte, le contribuable en aurait pour de l'argent! Voyons le livre. »

Le brave homme qui me parlait ainsi est un ancien entrepreneur appelé Napoléon Billard. Il n'a jamais porté le pantalon rouge, mais on l'appelle

indifféremment le Capitaine, ou l'Enfant de 1812, parce qu'il est fils d'un vieux soldat, et nourri dans le culte de la gloire. De sa personne, il a payé un remplaçant vers 1833, ce qui lui a permis de mourir par procuration sous les murs de Constantine. Ce trépas glorieux ne l'a pas empêché de faire une jolie fortune dans le pavage. Il habite alternativement Paris et la campagne, recherchant partout les militaires, buvant sec, fumant fort, applaudissant son empereur, quoi qu'il fasse, et déblatérant contre les ci^m qu'il déteste sans savoir pourquoi. Cela dit, vous le connaissez aussi bien que moi, et mieux assurément qu'il ne se connaîtra jamais lui-même. Il alluma un cigare , se jeta dans un fauteuil et me dit : « Tout bien pesé, je ne suis pas fâché de connaître si largent que je donne est remis fidèlement à mon empereur. Si ces clampins de fonctionnaires en retenaient deux sous au passage, j'adresserais une pétition au Sénat, vrai comme il n'y a qu'un pape !

— Je vous ferai votre compte à un centime près. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez en poche l'avertissement du percepteur?

— Voici la chose : Contributions directes. Pour l'État 304 fr. 90 c. Pour le département et la commune, 197 fr. 99 c. Total 502 fr. 89 c. Vous avouerez, morbleu ! que pour être gouvernés comme on l'est, pour jouir au dedans de toute la sécurité que

donne un pouvoir fort, pour dicter des lois à l'Europe, pour voir le drapeau français voltiger comme un papillon sur toutes les capitales du monde, depuis Pékin jusqu'à Mexico, une bagatelle de 503 fr., ça n'est pas cher !

— Comment donc ! Mais c'est la gloire à bon marché ! Et le bonheur par-dessus le marché 1 Seu lement, je vous préviens que tous ces biens réunis vous coûtent trois ou quatre fois plus que vous ne croyez.

— S'il était vrai, je ne m'en plaindrais pas, car j'aime à bien faire les choses avec ceux qui agissent bien. Mais je ne serais pas fâché d'avoir la preuve de ce que vous dites. Est-ce que l'avertissement du percepteur ne fait pas foi?

— Absolument, en matière de contributions directes. Mais je vous prouverai tout à l'heure, pièces en main, que vous payez au moins 11 50 fr. 62 c. 1/2 sous forme d'impôt indirect.

— Et 011 diable voyez-vous çà? J'avoue que les 2 centimes 1/2 ont un air de sorcellerie !

— Rien n'est plus simple pourtant. Le hasard a permis que vos contributions directes fussent une fraction exacte de la totalité inscrite au budget. Le principal des cinq contributions en 1863, joint aux centimes additionnels de toute espèce, forme un total de 502 885 385 fr. Vos 502 fr. 89 c. sont juste le milhonième de ce chiffre imposant. J'en conclus

que vous avez à payer, pour votre part, un franc sur chaque million du budget. Et comme le produit des contributions indirectes est évalué cette année à un milliard, cent cinquante millions, six cent vingtquatre mille francs, j'en conclus par une induction assez logique que votre millionième s'élèvera à 1150 fr. 62 c. 4 mil.

— Parbleu ! vous m'étonnez? Je serais à moi seul un millionième du peuple français!

— Au point de vue financier, c'est plus que probable.

— Mais nous sommes 37 millions de citoyens ! Je payerais donc à moi seul autant d'impôts que 37 personnes?

— Pourquoi pas ? si vous avez à vous seul le revenu de 37 Français? La statistique porte à vingt milliards le revenu tant agricole qu'industriel de toute la France ^ Cette somme, répartie sur 37 millions de têtes, représente pour chaque individu 540 fr. 54 cent, à dépenser par an, ou 1 fr. 48 c. par jour. Or, 540 fr. 54 c. multipliés par 37, donnent 20 000 francs moins 2 centimes. Avez-vous vingt mille francs de rente ?

— Et même mieux, mon bon !

— Ne vous étonnez donc pas de payer trente-

1 . Le total général de la production agricole et du revenu brut des animaux domestic|ues s'élève déjà à plus de 8 milliards : 8 363 868 634 francs (statistique officielle de 1859)..

sept parts contributives, si vous touchez plus de trente-sept parts du revenu total. Du reste, il n'est pas malaisé de vérifier la chose. Nous savons déjà que vous pa}ez directement au percepteur une somme de 503 francs. Reste à voir si vous payez plus ou moins de 1150 francs sous forme de contributions indirectes. Les douanes rapportent à l'État 168 millions et demi. Vous consommez assez de sucre, de café, de chocolat, d'huile italienne, de houille prussienne, de drap anglais, de damassé de Saxe et de divers produits étrangers pour que vos 168 fr. 50 c. soient payés avant la fin de l'année. Les divers droits sur les boissons rapportent à peu près 196 millions : croyez- vous payer beaucoup moins de 196 francs, à Paris et à la campagne, pour droit d'entrée et de circulation sur les vins et droit de fabrication sur votre bière?

— Pour cet article-là, mettons 400 francs et n'en parlons plus.

— Soit! Vous' êtes chasseur?

— Vous le savez bien.

— 25 francs de permis. Combien mettrons-nous pour la poudre ?

— Comptez 30 francs, et n'ayez pas peur.

— Vous fumez ?

— Comme un Suisse !

— Et même mieux, car vous ne fumez pas des feuilles de choux, mais de beaux et bons lomh-ès

de la Havane. A combien portons-nous cette dépense-là ?

— Deux ou trois boîtes par mois ; rarement quatre.

— A'a pour deux : total 600 francs dans l'année, au lieu des 215 indiqués par le budget. Tous les riches ne fument pas, et chacun paye ce qu'il consomme. Vous voyagez passablement sur les chemins de fer?

— Oui, mais ceci regarde les Compagnies, ce me semble. Si je dépense 1000 ou 1500 francs pour déplacer mon individu....

— L'Etat en recueille 100 ou 150. Décime de guerre, mon capitaine I Mettons 100 francs. Vous écrivez des lettres. Combien déboursez-vous par mois en timbres-poste ï

— Une dizaine de francs.

— Je ne veux rien exagérer; comptons 100 francs pour Tannée. A combien de journaux êtes-vous abonné ?

— Quant à ça, c'est peu de chose. Le Constitutionnel, ropinionj et pour me fouetter le sang, le Monde. Les journaux n'appartiennent pas à TÉtat, et je ne vois pas ce qu'il en retire!

— Oh! presque rien. Vos trois abonnements ne lui rapportent que la bagatalle de 108 francs.

— Vous êtes fou, mon cher ! 108 francs ! Mais c'est à peu près ce que les trois journaux me coûtent.

— Je le sais. Mais chacun des numéros que le facteur vous apporte ici a payé 6 centimes au timbre et 4 à l'administration des postes. Or six et quatre font dix, c est-à-dire deux sous. Trois cent soixante numéros à deux sous font 36 francs, et trois fois 36 francs font 108.

— C'est pourtant vrai ! mais que reste-t-il au journaliste?

— Le journaliste, qui doit vivre, payer son imprimeur, acheter son papier, se rattrape sur les annonces. 11 en est quitte pour consacrer deux pages aux médicaments secrets, aux loteries à 25 centimes, et à cinquante exploitations du même genre. Ce n'est pas pour son plaisir, croyez-le bien, qu'il se fait le complice de tous les faiseurs de l'époque. Le journal est honteux de prêter son dos au mensonge lorsqu'il tourne sa face vers la vérité. Mais à qui la faute/ A l'État, qui grève d'un impôt exorbitant le commerce des idées, comme s'il voulait défendre aux citoyens d'acheter la parole qui réveille, lorsqu'il leur vend lui-même le tabac qui endort. Voulez-vous maintenant compter avec moi ce que vous aurez à payer dans une année?

Contributions directes 503 fr. »

Douanes 168 50 c.

Droits sur les boissons 400 »

A reporter 1071 fr. 50 c.

Report 1071 fr. 50 c.

Permis de chasse 26 •»

Poudre 30 »

Tabac 600 »

Dixième des prix des transports. 100 »

Timbres-poste 100 s

Impôt sur la Presse 108 »

Total 2034 fr. 5^c.

Je suppose que vous ne consommez pas de sucre indigène, sans quoi vous auriez à payer 31 fr. 71 c. J'admets que vous n'achèterez aucune propriété, que vous ne ferez aucun héritage, que vous n'aurez aucun procès, que vous n'emploierez pas une feuille de papier timbré, que vous ne ferez inscrire ni lever aucune hypothèque, que vous ne prendrez aucun passeport, que vous n'encourrez aucune amende. Ces divers impôts, qui rapportent à l'État 318 millions, grèveraient votre budget de 318 francs, dont je vous fais grâce. Je ne compte pour rien les divers revenus que vous abandonnez à l'État. Votre ferme du midi (l'Algérie) vous rapportera 18 fr. 73 c. ; les examens que vous ferez subir aux jeunes médecins et aux avocats en herbe vous rendront 2 fr. 70 c. ; la retenue proportionnelle que vous faites subir à vos employés pour le fonds de retraite portera 13 fr. 88 c. à votre avoir. Vos domaines rapporteront 14 fr. 44 c. ; vos forêts et la pèche de vos rivières 44 fr. 43 c. ; divers pro-

duits, comme la vente de vos eaux minérales, la fonction des étalons dans vos haras, le travail de vos élèves dans vos écoles d'arts et métiers, les successions que vous recueillerez par droit d'aubaine, les épaves que vous récolterez sur les côtes ou dans les rues ; tout cela vous enrichira de 44 fr. 92 c. Vous abandonnez noblement à l'État ces petits revenus, et je ne les fais point entrer en ligne de compte. Je veux même réduire à 1750 francs, par esprit de modération, le total de 2034 fr. 50 c. que nous avons additionné tout à l'heure. Gomme le budget tout entier, amortissement déduit forme une somme approximative de 1750 millions, nous dirons que vous payez votre millionième, et pas un sou de plus.

— Ouf ! Laissez - moi respirer ! Quel diable d'homme vous faites ! Je veux être fusillé si j'avais jamais cru que le gouvernement coûtât si cher. Ce n'est pas que je marchande, au moins 1

— Vous auriez tort de marchander, car je vous compte des prix de faveur*. Youlez-vous maintenant que nous examinions ensemble l'usage qui sera fait de vos 1750 francs?

— Je vous l'ai déjà dit : je serais bien aise de savoir si tout ce que je paye est remis fidèlement à

1. Le fait est que le budget de 1863, grâce aux dépenses extraordinaires, s'est élevé finalement à 2 193 328 361 fr. 50 c.

2fe2 LE PROGRÈS.

mon empereur. Car si ce n'était pour lui, du diable

si je donnerais un centime.

— Sur vos 1750 francs, l'empereur en recevra 25^ attendu que sa liste civile est de 25 millions au plus juste.

— Vous voulez rire ?

— Lisez vous-même ! C'est imprimé.

— C'est imprimé , mais c'est impossible ! Un homme qui a terrassé l'hydre de l'anarchie I Un homme qui a prosterné toutes les nations du monde devant le drapeau français! Un homme pour qui je donnerais ma fortune, mon sang, ma vie! Vingt-cinq francs! Mais je le vole! Je suis un ingrat, un malfaiteur, un.... jésuite I

— Mon cher monsieur, lui dis-je, il est inutile et même maladroit d'insulter les jésuites; c'est en leur disant des injures qu'on les a rendus si forts. Quant à vous, vous avez tort de vous accuser d'ingratitude. Une liste civile de 25 milhons fait un revenu honorable et qui permet à un homme de vivre dignement sur le trône. C'est à peu près la part de 46 000 individus, d'après les données de la statistique. C'est une somme de 68 493 francs à dépenser par jour. Je ne trouve pas le chiffre exagéré : la France a la religion du pouvoir monarchique : elle doit payer les frais du culte.

— Et moi, je dis que c'est trop peu! que ce n'est rien ! Vingt-cinq francs ! Lorsqu'on m'en fait payer

dix-sept cent cinquante I Mais qu'est-ce qu'on fera des dix-sept cent vingt-cinq autres? Vous me direz qu'il y a la Famille Impériale ; mais....

— La Famille Impériale vous coûte trente sous.

— Trente sous ! Misère et patrie !

— Ce qui n'empêche pas les parents de l'Empereur de tenir un rang fort honorable. A^os députés, qui reçoivent à peu près vingt-cinq francs par jour....

— Pardon ! Vous parlez sanb doute des députés de 1848?

— Je parle de 1863. Le Corps législatif, disais-je, qui touche à peu près la même indemnité qu'en 1848 1, vous coûte 3 fr. 04 c; le Sénat, 6 fr. 37 c; la Légion d'honneur, 8 fr. 55 c; et voilà tout ce que vous dépensez dans une année pour huiler les grands ressorts de la machine politique.

— Il faut avouer que ça n'est pas cher. Mais le reste de mon argent, où va-t-il, nom d'une pyramide ?

— Vous donnez dix centimes par an au maréchal Pélissier, parce qu'il a pris Sébastopol et rabattu l'orffueil de la Russie.

1. A-t-on crié contrer ces malheureux vingt-cinq francs, en 1848! Et contre l'impôt des 45 centimes! Aujourd'hui les députés louchent près de cent francs par séance, et les habitants de quelques villes payent jusqu'à 65- centimes additionnels, mais le peuple ne crie plus. La mode en est passée.

— Je lui en donnerais cinquante, et de bon cœur, s'il voulait prendre Varsovie et relever l'indépendance de la Pologne !

— Chaque ministre vous coûte deux sous par an ; chaque membre du conseil privé qui n'est pas ministre vous revient au même prix; la Bibliothèque impériale vous coûte 40 centimes; l'Institut, 6 1 centimes ; la fête du 1 5 août, 20 centimes ; les encouragements et secours aux gens de lettres, 20 centimes; les souscriptions scientifiques et littéraires, 14 centimes ; les haras, 3 fr. 87 c. ; le Conservatoire de musique et les théâtres impériaux,

I fr. 71 c; les missions scientifiques, 6 liards, et la guillotine, quatre sous.

— L'n instant! Je m'essouffle à vous suivre.

II n'y a dans tout ceci que de petites dépenses, mais elles ne sont pas toutes également de mon goût. Étes-vous sûr que la guillotine me coûte moitié aussi cher que la Bibliothèque impériale ?

— Lisez vous-même ces deux lignes imprimées en caractère très-fin au milieu de la page 218: « Frais d'exécution des arrêts criminels, gages des a exécuteurs et secours.... 200 000 francs. »

— Secours à qui? Aux exécutés, sans doute.

— Non ; mais à MM. les exécuteurs lorsqu'ils tombent dans la misère. On en a vu plus d'un se ruiner par son inconduite. Un bourreau qui

fait la vie! Quelle aimable contradiction! Sur ces 200 000 francs, vous payez quatre sous.

— Hé bien ! monsieur, je donnerais volontiers 500 francs de ma poche pour économiser ces quatre sous-là. Je n'ai siégé qu'une fois sur les bancs du jury. L'accusée était une paysanne qui avait tué, coupé et salé son mari. Je crois même qu'elle en avait mangé un peu, car le juge d'instruction n'est jamais parvenu à compléter la victime. Malgré ça, j'ai admis les circonstances atténuantes. Car enfin, de ce qu'une personne a péri (ce qui est un grand mal), il ne s'ensuit pas, selon moi, que nous ayons le droit d'en faire périr une autre. Pour causer de choses plus gaies, je suis charmé d'apprendre que le Conservatoire de musique et les théâtres impériaux de Paris ne me coûtent que trente-quatre sous; mais comme je n'aime pas la musique, comme je ne peux pas aller au spectacle sans dormir; comme à Paris je passe mes soirées au café du Helder, où mes concitoyens ne se sont jamais avisés de payer ma chope, je ne vois pas pourquoi ceux qui vont à l'Opéra me feraient payer leur place !

— Mais songez que l'Opéra est une des gloires de notre patrie; que l'Europe nous envie le Théâtre-Français; que l'Opéra-Comique cultive un genre éminemment national; que le Théâtre-Lyrique, ce champ de course des jeunes talents....

— Laissez -moi donc tranquille! Je connais cet air-là, et je vous dis carrément : si les grands théâtres de Paris ne font pas leurs frais, qu'ils réduisent la dépense, ou qu'ils augmentent le prix des places! Mais qu'ils ne forcent pas un tas de braves gens comme moi, qui n'iront jamais au spectacle, à régaler ceux qui y vont! Ce n'est pas que je tienne à trente-quatre sous, mais je tiens au principe. Rayés, les trente-quatre sous ! Et les quatre de la guillotine, trente-huit! Je le dirai au député la première fois qu'il passera par ici ! Rayons aussi les haras, je vous prie. Ils me coûtent 3 fr. 87 c; ils me rapportent, combien?

— Treize sous.

— Je n'en suis pas étonné, car je connais la question du cheval, et je sais que les haras n'ont jamais servi à grand'chose. La Société d'encouragement, depuis trente ans qu'elle s'est fondée, a rendu plus de services que tous les haras officiels. Et je n'ai pas entendu dire qu'elle me coûtât rien, à moi. Napoléon Billard, qui n'ai jamais mis de gants, et qui ne suis pas du Jockey-Club ! Il faut encourager les éleveurs, et non les tuer par la concurrence ! 3 fr. 87 plus l fr. 90, font 5 fr. 77. Je réduis 65, reste à 5 fr. 12, que nous reporterons, s'il vous plaît, sur l'Institut, les gens de lettres, les missions scientifiques, et tout le tremblement des choses auxquelles je n'ai jamais rien

compris, mais qui m'honorent et que j'honore. Voilà !

— Voilà comme on se trompe avec les meilleures intentions, mon cher capitaine. Vous croyez encourager les lettres, les arts et les sciences en décuplant le budget de l'Institut? Croyez-moi, mon brave ami, gardez vos cinq francs douze centimes pour vos besoins personnels ; les lettres et les sciences ne s'en porteront que mieux I

— A votre aise ! Vous êtes plus compétent que moi dans ces sortes d'affaires. Mais nous n'avons encore parlé que des centimes, et je ne retrouve pas mes pièces de cent sous.

— Un peu de patience ! Elles ne sont pas perdues pour tout le monde. Si vous voulez absolument de gros chiffres, en voici. La guerre, l'Algérie, la marine et les colonies vous coûtent en bloc 528 francs 29 centimes.

— Bien! Bon! Bravo! Vive l'Empereur! Voilà de l'argent bien placé et que je ne regrette pas, morbleu!

— Je le regrette un peu, moi qui vous parle. •

— Vous, mon cher, je n'ai qu'un mot à dire contre vous, mais il vous colle au mur : vous manquez d'enthousiasme !

— Je l'avoue.

— Mais vous n'avez donc jamais regardé la Colonne? Vous n'êtes donc pas fier d'être Français?

288 LE PROGBÈS.

Vous ne voulez donc pas que la France soit la reine du monde?

— Pardonnez-moi, je serais vraiment heureux de voir le monde entier marcher derrière nous dans le chemin du progrès et de la liberté. D'autant plus heureux que, si le monde nous suivait dans cette voie, c'est que nous y serions entrés nousmêmes. Mais je relis notre histoire et je vois que, de 1815 à 1863, durant un demi-siècle qui peut compter parmi les plus pacifiques, nous avons dépefnsé plus de 15 milliards enlevé à l'agriculture et à l'industrie plus de 15 millions d'hommes pour nos armées de terre et de mer. Presque tous les États de l'Europe ont fait les mêmes folies ; c'est une consolation, mais ce n'est pas une excuse. En jouant au soldat pendant quarante-huit ans, qu'avons-nous gagné? Trois petits départements assez pauvres, où nous mettrons longtemps du nôtre ; l'Algérie, qui nous coûte encore 14 millions par an et qui nous en rapporte un peu plus de 18, et une province de Cochinchine, médiocre et incertame compensation de Madagascar à jamais perdu. Nos soldats et nos marins ont voyagé beaucoup depuis quelques années; ils ont vu la Crimée, la Syrie, la Chine et le Mexique. Ils n'en sont pas tous revenus; qu'en ont-ils rapporté? L'expérience de la guerre, un moral mieux affermi, une gloire qui les devancera partout désormais et leur rendra la victoire

plus facile. C'est quelque chose assurément, mais la grande besogne est à peine commencée.

— On lachèvera, morbleu!... Qu'entendez-vous par la grande besogne?

— Celle qui s'est faite chez nous en 1848, chez les Italiens du nord en 1859, chez les Grecs du royaume et des îles Ioniennes en 1863. Grosse liquidation, mon cher monsieur, qui coûtera beaucoup d'argent et beaucoup d'hommes. L'Europe s'y prépare à grands frais, et même à trop grands frais, je ne crains pas de le dire. On perfectionne à qui mieux mieux le soldat, l'uniforme, l'équipement, les armes. Tous les engins de destruction fabriqués depuis 1815 ont été mis au rebut, la plupart sans avoir servi. Mais c'est la hotte surtout qui va bon train dans la dépense. On a fait des bordages de fer, à l'épreuve des boulets ronds; puis on a fait des boulets pointus qui entraient dans le fer comme une aiguille dans de la toile; puis des bordages d'acier, à l'épreuve du boulet pointu ; puis des boulets à pointe d'acier trempé, qui pénètrent dans les nouveaux bordages. Où s'arrêtera-t-on ? Nous en viendrons peut-être aux bordages d'iridium et aux boulets à pointe de diamant. Et tout cela en pleine paix européenne, lorsque le branlebas définitif n'est pas encore sonné, lorsque personne ne peut assigner un terme à cette menaçante et ruineuse tranquillité !

— En deux mots, ce qui vous ennuie, c'est le budget de la guerre sans la guerre ?

— Vous l'avez dit. Je désire que toutes ces dépenses servent une bonne fois et qu'on n'en parle plus. Le jour où notre pays n'aura plus rien à demander ni rien à craindre, nous économiserons 500 millions sur la marine et la guerre. Vous plaindrez-vous alors de garder vos 500 francs ?

— Dame! alors comme alors! On tâchera d'employer les vingt-cinq louis à quelque chose d'utile. Par exemple aux travaux publics !

— Les travaux publics, l'agriculture, l'industrie et le commerce vous coûteront, en 1863, la somme de 72 francs 8 centimes.

— Mais c'est un chiffre dérisoire! Il faudrait le doubler!

— Ajoutez-y, si vous voulez, le montant des corvées ou prestations que vous fournirez en nature ou en argent, à votre choix, pour l'entretien des chemins vicinaux.

— Connu ! J'en ai pour 40 francs cette année. Hommes, chevaux, bœufs et charrettes à raison de deux journées par tète : 40 francs. Mais le gouvernement n'en touche rien ; c'est le receveur municipal qui reçoit et l'agent voyer qui dépense. Je ne déteste pas ce mode d'impôt, parce qu'il me permet de suivre mon argent.

— Et vous avez raison ! Je voudrais que toutes

les contributions du pays fussent employées de même, excepté, bien entendu, l'argent des dépenses générales qui doit aller à Paris. La perception de vos impôts, qui a son centre à Paris vous coûte 267 francs 64 centimes.

— Diable!

— Le système des fermes générales vous prenait au moins le double. Cette cherté est donc, en somme, une économie.

— C'est égal !

— Considérez aussi que l'administration de nos finances est la plus sévère, la plus minutieuse, la plus irréprochable de toute l'Europe. Il est mathématiquement impossible qu'un centime soit détourné.

— Bon ! cela. Mais s'il m'en coûte vingt sous pour empêcher qu'on me vole un centime?

— N'oubliez pas que les besoins d'un service si compliqué vous entraînent à défrayer au chef-lieu du département un receveur général, un payeur du Trésor^, un directeur des contributions directes, un directeur de l'enregistrement et des domaines, un directeur des douanes et des contributions indirectes, un directeur des tabacs, un conservateur des hypothèques, un conservateur des eaux et forêts; total, huit hauts fonctionnaires des finances,

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