Rouage inutile
dont le moins rétribué touche au moins 10 000 fr. sur le budget, et dont le premier encaisse plus de 100 000 francs, quoique son traitement fixe soit de six mille. Ajoutez à cette liste les receveurs principaux, les receveurs particuliers, les inspecteurs, sous-inspecteurs, entrepreneurs, contrôleurs, percepteurs, débitants, qui foisonnent au chef-lieu d'arrondissement et dont on retrouve quelques-uns jusque dans les moindres communes. Vous comprendrez alors que, pour nourrir tant de personnes qui s'occupent de vos affaires, il vous en coûte beaucoup d'argent.
— Je ne le vois que trop. Mais le maire, les adjoints, les conseillers municipaux, les conseillers d'arrondissement, les conseillers généraux, qui s'occupent aussi de mes affaires, combien me coûtent-ils ?
— Rien !
— Pourquoi ne se font-ils pas payer comme les autres?
— Mais sans doute parce qu'ils se croient assez récompensés par l'honneur qu'on leur fait et la confiance qu'on leur témoigne. Ces messieurs sont pour la plupart des hommes à l'aise, qui ont fait une grande ou petite fortune dans l'agriculture, le commerce ou l'industrie. Le temps qu'ils vous sacrifient gratuitement est pris sur leur loisir.
— Et pourquoi ne donnerait-on pas les places de
receveur, de directeur, de percepteur, de conservateur, de préfet même et d'ambassadeur à des hommes qui ont payé leur dette au travail et fait hors du gouvernement une fortune raisonnable? La France' ne manque pas de braves gens qui ont de quoi vivre, de quoi fournir un cautionnement en rentes sur l'État, et de quoi travailler gratis aux affaires publiques. Suivez-moi au Cosino de notre petite ville, et je vous trouve sans chercher, rien qu'en ouvrant la porte, dix honnêtes rentiers comme moi, qui ne font rien, qui ne sont rien, qui s'ennuient de leur oisiveté et de leur néant, et qui payeraient au besoin l'honneur de consacrer aux intérêts du peuple les trois cent cinquante-cinq interminables journées qu'ils tuent sur les cartes et les dominos!
— Mais, malheureux! y songez-vous? C'est une hécatombe de fonctionnaU^es que vous proposez là 1
— Je ne veux la mort de personne. Que ceux qui sont en place y restent, y vivent, y meurent à leur aise, sans se presser. Je crois que s'il est aisé de convertir un gros propriétaire, un négociant enrichi, un industriel retiré en sous-préfet, en receveur particulier ou en conservateur des hypotlièques, l'opération inverse offrirait beaucoup plus de difficultés. Mais je demande que tous les pères de famille fassent pour leurs enfants ce que mon père a faitix)ur moi.Ou'ilsleurapprennentun métier utile
et productif, comme rindustrie ou la culture, au lieu de les destiner dès l'âge le plus tendre à vivre sur le budget. Si l'on déclarait aujourd'hui que les emplois rétribués seront supprimés au fur et à mesure des extinctions, la jeunesse du* pays, ne voyant plus d'avenir dans la sandaraque et le papier gratté, se mettrait bravement à gratter autre chose. Vingt-cinq francs à mon empereur et 267 à ceux qui récoltent l'impôt! J'en ferai une maladie ! »
Je le priai de remarquer que sur les 267 millions du budget des finances, il y en avait déjà plus de 47 destinés à l'acquisition de ses cigares et de son tabac; que dans l'administration des postes, sur un total de 51 millions, on n'en comptait que 2 2 pour le personnel; que les restitutions,. dégrèvements, remboursements, prélèvements, répartitions et primes à l'exporfeation représentaient un total de 30 millions et demi ; enfin que, tout compte fait, l'énorme personnel des finances ne coûtait à l'État que 109 millions. Mais il était buté à son idée, il voulait la gratuité des fonctions publiques, et s'il finit par m'accorder ces malheureux 109 francs, ce ne fut pas de bonne grâce.
En revanche il donna de grand cœur les 32 fr.92c. qu'on lui réclamait pour le ministère de la justice, a II faut des magistrats, me dit-il, des hommes qui aient vieilli dans l'étude des lois. Ceux qui préten-
dent fourrer le jury partout et lui soumettre jusqu'aux affaires civiles, ne savent point ce qu'il y a de délicat et de compliqué dans le plus simple procès. J'ai plaidé, moi, en 1853, pour un lot de pavés, et j'ai même perdu avec dépens une cause.... qui était bonne. Mais le jugement qui m'est tombé sur la tête était si bien fait, si logique et si supérieurement raisonné que.... vous allez vous moquer de moi.... il m'a semblé qu'un bon magistrat, sachant bien son métier, était quelque chose de supérieur à l'homme. Du diable s'il m'est jamais venu pareille idée en lisant les arrêtés du préfet! Qu'est-ce qu'il me coûte, le préfet ?
— Peu de chose. Le budget de l'intérieur ne vous prend que 51 fr. 27 c, et là-dessus l'administration centrale, l'administration générale, les commissaires de police, les sergents de ville de Paris et de Lyon que vous subventionnez (je ne sais trop pourquoi) et les dépenses secrètes de la sûreté publique ne prélèvent que 20 millions.
— C'est 20 millions dont je ferai l'économie quand les préfets, les sous-préfets et les administrateurs seront payés en monnaie de respect et d'amitié, comme les maires !
— La diplomatie vous coûte 12 fr. 62 c. C'est donné.
— C'est cher. Je ne comprends pas la diplomatie depuis qu'on a la poste. Morbleu ! si je savais trous-
ser une lettre comme mon empereur, je ferais ma correspondance moi-même !
— Vous auriez peut-être raison.
— Vous manquez d'enthousiasme !
— C'est convenu. Je poursuis. Les dépenses de rinstruction publique sont portées au budget pour 25 millions, mais elles s'élèvent plus haut, caries écoles primaires des garçons et des filles et les salles d'asile ouvertes aux enfants des deux sexes coûtent près de 42 millions au peuple français. Ajoutez-y les lycées et collèges, l'enseignement supérieur, les services généraux et l'administration centrale ; vous aurez un total de 53 milhons ou peu s'en faut. 53 francs pour l'éclairage moral de votre patrie, est-ce trop cher, à votre avis?
— Je suis prêt à payer le double !
— A la bonne heure. Les dépenses du culte vous coûtent 46 fr. 42 c.
— De quel culte parlez-vous, je vous prie?
— Mais de tous les cultes reconnus par l'État. Vous devez 44 fr. 62 c. pour le personnel, le matériel et les travaux du culte catholique, et 36 sous environ pour les hérésies luthérienne et calviniste et les subventions au culte Israélite.
— Que venez-vous me chanter là? Vous savez que j'appartiens de corps et d'àme à la rehgion naturelle, la seule qui n'ait jamais tué, persécuté ni dépouillé personne. Elle ne coûte rien; elle n'a
d'autres ministres que les honnêtes gens, elle ne veut d'autre culte que le travail et la bienfaisance. Je voudrais bien savoir en vertu de quel principe je dois donner 46 fr. 42 c. à trois ou quatre communions dont la plus tolérante me condamne au feu éternel !
— En vertu de la centralisation française. Je crois, d'ailleurs, que les protestants et les juifs ne damnent personne....
— Et parce qu'ils sont moins absolus et moins injustes que les autres, ils me réclament moins d'argent! C'est naturel. Mais ni les catholiques, ni les protestants, ni" les juifs, n'ont le droit de me faire nourrir leurs évèques, leurs curés, leurs desservants, leurs vicaires, leurs ministres et leurs rabbins; de me faire contribuer à la con.-truction, la réparation et l'entretien de leurs cathédrales, éghses, chapelles, temples et synagogues ! Quand je vais de Strasbourg à Paris, parle chemin de l'Est, je ne fais pas payer ma place aux braves gens qui restent en Alsace. Quand j'écris une lettre à mon ami l^acotj je ne fais pas payer le port aux innocents qui ne savent pas écrire. Pourquoi donc payerais-je la messe, ou le prêche, ou....? »
Je l'arrêtai du geste. Je n'aime pas l'impiété, parce qu'elle ne prouve rien, et qu'elle nuit généralement à la propagation naturelle du vrai. Mon pauvre ami Napoléon Billard est un de ceux qui, par
leurs tirades et leurs gros mots, font le plus de tort à la philosophie. Je compris qu'il allait gâter par ses déclamations une cause excellente, et je rompis les chiens en lui disant ;
« Vous ergotez sur des misères, et je ne vous ai pas encore montré le plus gros chiffre du budget. 622 milhons , mon brave homme , c'est-à-dire 622 francs pour vous !
— A quel propos?
— Mais à propos de la dette inscrite, de la dette flottante, de la dette viagère ; en un mot pour les intérêts de tout l'argent que vous devez.
— iMais je ne dois rien à personne, moi !
— Comme homme, il se pourrait; comme citoyen, c'est différent. La dette inscrite en rentes sur le grand-livre de l'État s'élève en capital nominal à 10 milliards 500 |mihions ; .elle dépasse de 500 millions le revenu semestriel de la France entière*. Il suit de là que, si nous nous mettions tous en tète de travailler sans manger pendant 180 jours, nous n'arriverions pas tout à fait à nous libérer de la dette inscrite. Il s'ensuit également que le moindre baby, s'il est assez heureux pour trouver dans son berceau 20 000 francs de rente, y trouve en même temps une sommation de payer 10 500 francs
1. J'admets que le revenu annuel de la France a doublé depuis 1846, et qu'il est aujourd'hui de 20 milliards. C'est peutêtre une exagération, mais je suis optimiste.
une fois pour toutes, ou les intérêts de cette somme à perpétuité. En un mot, nous devons tous au grand-livre une somme égale à la moitié de notre revenu, et un vingtième en sus. Mais on peut dire, en thèse générale, que ces 10 milliards et demi ont été dépensés ou pour des travaux utiles dont nous tirons profit, ou pour des expéditions glorieuses dont nous tirons vanité. Ce n'est donc qu'une avance faite par nos pères, et il est juste que nous en payions les intérêts. Ajoutez à la dette inscrite le service de la dette flottante, c'est-à-dire le remboursement ou l'intérêt des sommes que le Trésor emprunte au jour le jour; ajoutez-y le remboursement des canaux que nous avons rachetés, le rachat des péages du Sund et des Belts, qui gênaient odieusement notre commerce maritime, le payement de quelques millions avancés à l'État par la Banque de France, le service des pensions militaires et civiles : vous arriverez sans nul effort à vos 622 francs.
— C'est tout de même un peu vexant de penser qu'on devra jusqu'à la mort! Si la nation s'entendait une bonne fois pour régler tous ces compteslà d'un seul coup ?
— Vous ne parlez probablement que du vieux compte, c'est-à-dire des dix milliards et demi qui forment la dette consolidée. Mais ce chiffre seul doit vous apprendre que la France ne saurait se
libérer d'un seul coup sans abandonner tout son revenu d'un semestre. La France a pu, au prix des plus cruelles privations, payer un milliard aux ennemis et un autre aux émigrés ; mais, pour en payer dix, il faudrait mourir de faim. Il y aurait un autre moyen d'éteindre la dette, sans nuire gravement à la prospérité publique : c'est ce qu'on appelle l'amortissement. Lorsque vous empruntez à cinq chez votre banquier, vous contractez l'engagement de payer 5 pour 100 et de rendre le capital en fin de compte. Si vous vous adressiez à un grand, immense banquier qui s'appelle le Crédit foncier, il vous dirait : je vous prête à cinq, mais vous me payerez six, et au bout de cinquante ans, nous serons quittes : vous aurez, sans le savoir, amorti ou remboursé le capital. L'État pourrait amortir la dette consolidée par un procédé du même genre. Supposez qu'au lieu de vous demander 525 francs pour les intérêts du capital que vous devez, il vous en prenne 630; il emploiera 105 fr. à racheter 5 francs de rente, et votre dette se trouvera diminuée d'autant.
— Mais c'est très-spirituel! Pourquoi ne fait-on pas ça?
— On l'a fait, ou du moins on l'a essayé ; mais on n'a pas tardé à comprendre que l'amortissement était un mécanisme trop coûteux. Pour que l'État puisse amortir, il faut un excédant de re-
cette au budget, c'est chose évidente. Or, si, par impossible, le budget se solde en excédant, la rente, qui n'est pas accoutumée à de tels miracles, s'empresse de monter à perte de vue. Lorsque l'État a emprunté, le budget se soldait en déficit, et, par conséquent, la rente était basse; donc l'État, s'il lui prenait fantaisie d'amortir, serait obligé de racheter cher les titres qu'il a vendus à bon marché. C'est pourquoi l'amortissement ne figure au budget que pour ordre ; on l'a conservé comme une machine ingénieuse, mais qui ne sert plus.
— C'est dommage ! Nous voilà débiteurs à perpétuité.
— Peut-être.
— Comment l'entendez-rous?
— Avant un siècle, l'État rentrera en possession de tous les chemins de fer. Il a trop de bon sens pour les exploiter lui-même et se faire entrepreneur de transports; il les revendra donc au plus vite, et cette opération lui permettra d'encaisser en dix ans cinq ou six milliards. En attendant, nous avons des forêts à vendre ; nous en tirons peu de chose parce que nous les exploitons par voie administrative. On les vendra trois milliards quand on voudra. La vente offrirait peu de danger si elle était menée avec lenteur, si elle coïncidait avec le reboisement des montagnes, et si l'on tem-
pérait la rage de défrichement qui talonne tout acquéreur de bois. Supposez un instant que cette opération financière soit faite et parfaite : vous n'auriez pas la satisfaction de vendre en 1863 pour 44 francs de bois coupé, mais en revanche vous économiseriez les 1 1 francs que vous coûte l'administration forestière. Le produit des bois vendus pour votre compte vous donnerait au bas prix 3000 francs, qui, employés au dégrèvement de votre dette, vous sauveraient chaque année 150 francs. Vous feriez donc une économie annuelle de 150 francs moins 33, c'est-à-dire 117, et au lieu de payer 466 fr. 34 c. pour la dette inscrite, vous n'en verseriez que 349 fr. 34 c. Yoilà deux ressources ou plutôt deux expédients, dont l'un est à longue échéance et dont l'autre, s'il n'était entouré de grandes précautions, risquerait de changer le climat de notre pays. Je dois vous dire, au demeurant, que, si l'État revend les chemins de fer au lieu de les laisser gratis aux compagnies, vous payerez en surplus aux guichets de toutes les gares ce que vous donnerez en moins au percepteur. Je vous préviens aussi que trois milliards employés à l'acquisition des forêts de l'État laisseraient un videinquiétantdans les capitaux qui alimentent l'industrie.
— Un moment ! J'ai mon idée ! »
Je me rangeai prudemment pour faire place à l'idée de Napoléon Billard.
« Nous sommes entre nous, me dit-il, et je vous sais incapable de tromper ma confiance. Les cathédrales, les églises, les séminaires, les évêchés, à qui appartiennent-ils?
— Mais à vous, à moi, à la nation française.
— Je m'en doutais! C'est la nation qui a construit tout ça?
— Évidemment, ce n'est pas le peuple turc.
— Et c'est nous qui, depuis 1804, entretenons et réparons à nos frais les édifices consacrés aux cultes?
— Sans doute.
— Aurions-nous le droit de les vendre, si nous voulions ?
— Oui , mais à qui diable voulez-vous les vendre?
— A ceux qui s'en servent, donc! »
Je m'apprêtais à lui répondre avec une juste sévérité, mais la cloche du déjeuner me coupa la parole. A table, il but un peu, selon son habitude, et, lorsque je voulus reprendre et réfuter son idée du matin, il m'étourdit en criant que j'étais un faux Ubéral et que je manquais d'enthousiasme, décidément.
Une jeune femme de beaucoup d'esprit, après avoir lu les premiers chapitres de ce livre, me rencontre dans le monde et me dit •
Œ Votre titre est un menteur. J'ai cru que vous alliez parler du Progrès dans toutes ses applications, et vous vous renfermez comme un Américain dans le progrès matériel. Vous n'êtes pourtant pas un vil matérialiste !
— Non dà ! Positiviste tant que vous voudrez, mais l'esprit est chose positive autant que la matière, sinon plus.
^- Alors pourquoi nous condamnez-vous tous à faire ici-bas un métier de machines? L'agriculture, l'industrie et le coiijmerce, voilà tout ce que vous permettez au pauvre monde. On dirait que vous faites litière de la poésie, de l'amour, de l'art, de la gloire, de ce qu'il y a de plus noble et de plus charmant dans la vie morale. L'homme n'est-il créé,
selon vous, que pour labourer, pour fabriquer et pour vendre? Les intérêts moraux ne sont- ils pas au moins aussi légitimes que les intérêts matériels? Notre siècle penche déjà trop du mauvais côté; il n'a pas besoin qu'on l'y pousse. »
Je reculai d'un pas, comme le promeneur qui rencontre un grand trou sur sa route. Évidemment, la jeune dame avait raison ; elle me faisait voir une énorme lacune au beau milieu de mon travail. Toutefois, après quelques secondes de réflexion, je repris confiance et je lui dis :
« Vous aimez M. votre père ?
— Si je l'aime? mais je l'adore, je le vénère, je voudrais passer mes jours à genoux devant lui. Un homme qui sest condamné à vivre trente ans dans un comptoir obscur pour payer ma pension au couvent des Oiseaux, pour me faire une dot de princesse et pour avoir le droit de me dire à mon entrée dans le monde : Voici les jeunes gens les mieux nés et les plus honorables de France, choisis !
— Eh ! bien, madame, je crois que notre siècle, depuis dix ou quinze ans, s'est un peu condamné à vivre comme M. votre père, pour que l'humanité, en 1900, fût aussi bien élevée, aussi jolie, aussi intelligente, et aussi honnête femme que vous. Jo
Elle sourit. Lecteur, connais-tu rien de plus charmant que le sourire d'une femme de bien qui n'est
pas sotte? Je sentis doubler mon courage et je
poursuivis comme tu vas voir :
« S'il était absolument nécessaire de transformer notre globe en un immense atelier pour assurer le bonheur et la perfection des races futures; si nous devions vivre trente ans d'une vie prosaïque, mécanique, américaine, n'aurions-nous pas quelque mérite à nous immoler en masse au profit de nos descendants ?
— Se peut-il qu'on se dévoue à des gens qui sont encore à naître, que l'on ne connaît pas, que l'on ne verra jamais?
— Oui certes! Et vous-même, je vous ai vue travailler des semaines entières et piquer le bout de vos jolis doigts pour faire une layette à quelque petit pauvre inconnu et à naître. Pourquoi tiriezvous si gaiement votre aiguille et chantiez-vous de si bon cœur? Parce que vous pensiez qu'un petit homme, votre futur frère, aurait des langes bien moelleux et des brassières bien cousues, et qu'il échapperait au froid, grâce à vous. Ne travailleriez-vous pas avec auiant et plus de joie si l'on vous disait que chacun de nous, au prix de quelques efforts, peut affranchir de la faim, de l'ignorance et du crime les Français qui naîtront dans cent ans ?
— Oui, mais en bonne foi, croyez-vous qu'un tel miracle soit possible ? Supposé que toute une gène-
ration s'attèle au travail sans relâche, comme mon père a fait pour moi, assurera-t-elle à ses descendants une vie d'innocence, de loisir et de plaisir? Si nous nous mettions tous à piocher comme des nègres, est-ce que nos successeurs ici-bas ne travailleraient plus ? Leur existence serait -elle un tissu d'amour, de poésie, de musique, de toilette et de conversation folâtre? un décaméron perpétuel?
— Non, madame; heureusement, non. Je dis que nous pouvons, moyennant un labeur assez rude, déraciner les misères et les vices qui pullulent dans notre pays, mais je n'espère ni ne souhaite l'abrogation de la loi du travail. Toute la mauvaise herbe aurait bientôt repoussé, si les cultivateurs se croyaient dispensés de labourer la terre. Il faudra que nos enfants se remuent comme nous, et nous aurions perdu le sens du bien, la connaissance du vrai et la notion du possible si nous rêvions de leur préparer une vie toute en loisirs. Ce que nous pouvons souhaiter et obtenir à la longue, c'est que tout homme en naissant trouve la facilité de s'instruire, l'occasion de vivre honnête et les instruments d'un travail utile et modéré. Vous aviez tout cela dès le berceau, grâce à la prévoyance de M. votre père. Votre mari s'est trouvé dans le même cas; c'est pourquoi vous avez fait tout naturellement et sans difficulté sérieuse, un couple honnête,
éclairé, laborieux et heureux. Mais il y a dans notre belle France des millions d'individus qui ne savent pas lire; il y en a beaucoup qui ignorent la distinction du bien et du mal; il y en a, je n'ose dire combien, qui faute d'un petit capital, gagnent leur pain par des œuvres abrutissantes ou criminelles. Ily a des femmes qui n'ont pas même hésité entre la vertu et la débauche, parce qu'ehes n'avaient pas le choix. Yoilà des maux qui ne datent pas d'hier; ils sont vieux comme le genre humain. Mais l'attention des publicistes, des hommes d'État, et même du commun des martyrs s'est portée sur eux tout entière depuis qu'ils font avec la prospérité générale un contraste plus frappan'. Une tache que vous ne remarqueriez pas sur le tabli'er de votre concierge paraît énorme, horrible, épouvantable sur une robe de bal. La France a vu la tache sur sa robe de bal; aussi n'a-t-elie plus le cœur à la danse. Elle préfère aux plus jolis valseurs de Tart et de la littérature le gros teinturier aux mains bleues qui fera sa jupe nette. Voulez-vous me permettre une autre comparaison? L*an dernier, quand votre petit Raoul était malade, ni les romans de Mérimée , ni les vers de Musset, ni les pièces de Dumas fils, ni les peintures de Meissonier, ni les dessins de Doré, ni la musique de Rossini n'avait de prise sur votre âme. Tout vous était indifférent, sauf la santé de votre fils. Hé! bien, la
r-E PROGRKS. 309
France est depuis tantôt quinze ans conime vous étiez l'année dernière ; elle a un enfant malade, le Peuple, et elle ne s'intéresse à rien qu'à le guérir. Quand la crise sera passée, on reprendra goût à la poésie, aux arts, à »
Elle m'arrêta du geste et dit :
« Je vous devine. Nous faisons la cuisine de l'avenir. Nous vidons les poulets et nous toui'nons la broche, pour que nos arrière-neveux n'aient plus qu'à se mettre à table et à dîner en joie. Nous creusons une fouille de cinq cents pieds, le long de la rue Scribe ; nous y portons des pierres de taille, du plâtre et du mortier, pour que nos descendants aillent a l'Opéra se régaler de bonne musique. Cela étant, avouez que nous sommes à plaindre de n'être pas nés plus tard, ou plus tôt !
— On naît quand on peut, mais....
— Mais pensez-vous, monsieur, que nous n'aurions pas riiieux fait de venir au monde en plein siècle de Louis XIV, lorsque la France, heureuse au dedans, glorieuse au dehors, n'avait d'autres affaires que Fart, l'amour et la poésie ! Dire que si j'étais née deux cents ans plus tôt, j'aurais pu correspondre avec Mme de Sévigné, entendre prêcher Fénelon, applaudir la Champmeslé dans Mithridate, assister aux opéras de Lulli, poser pour mon portrait dans l'atelier de Mignard , liabiter un hôlel de Mansard au milieu d'un jardin de le Nôtre, et
surtout, oh! surtout voguer nonchalamment, en compagnie d'un gentilhomme adoré, sur le fleuve du Tendre !
— En êtes-vous bien sûre? Quant à moi je sais pertinemment que mes ancêtres (passez-moi le mot) n'étaient pas d'assez bonne maison pour participer à tous ces avantages. Ils appartenaient, j'en suis sûr, à la majorité décrite par la Bruyère dans son paragraphe des paysans, ou par la Fontaine dans la fable du bûcheron chargé de ramée. Les jours où Fénelon prêchait, ils quêtaient pour euxmêmes à la porte de l'église ; quand Mme de Sévigné écrivait à sa fille, ils portaient la lettre ; quand Mansard construisait un hôtel au miheu d'un jardin de le Nôtre, ils polissaient la pierre ou ratissaient les allées. Pour ce qui est du pays du Tendre, mes honnêtes aïeux l'ont cultivé sans doute à la bêche ou à la charrue, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation française ne le pratiquaient pas autrement. L'amour, comme la poésie, est un luxe. Les délicatesses du sentiment, les nuances fugitives et charmantes de la langue d'amour, ces alternatives d'espoir et de crainte qui nous font vivre cent ans dans une heure, ces regards, ces sourires , ces demi-mots , ces aveux repris et rendus , ces aimables riens qui sont tout, ce que vous admirez avec un peu d'envie dans quelques romans de haute compagnie ou dans quelques mémoires aris-
tocratiques du temps passé, tout cela fut autrefois le privilège de cinq ou six cents individus qui étaient toujours de loisir parce qu'un peuple entier travaillait pour eux. La cour suivait nonchalamment, sur des gondoles pavoisées,les méandres infinis du fleuve poétique, tandis que mes ancêtres, et les vôtres aussi probablement, courtisaient leur commère à grands coups de poing comme les Lubins et les Pierrots de Molière. Souhaitons-nous que nos descendants jouissent de l'amour délicat , exquis , épuré? Travaillons ferme ! Construisons à leur profit des paysans de fer et d'acier qui boiront de l'eau, mangeront de la houille, sueront de l'huile et travailleront à grands coups de piston, tandis que nos héritiers, un peu plus grands seigneurs que nous , mais beaucoup moins effrontés que M. de Lauzun, navigueront sur le fleuve idéal tous les dimanches, avec leurs femmes et leurs enfants.
— Je comprends : vous souhaitez que le dixneuvième siècle assure un peu d'aisance au vingtième, afin que dans cent ans l'amour soit affranchi des tristes nécessités qui en font trop souvent une chose vénale dans les villes et brutale dans les campagnes.
— Précisément. L'amour honnête et délicat est, comme je vous l'ai dit, un objet de luxe; nous voulons que tout le monde en jouisse après nous, et c'est pourquoi nous travaillons au lieu de nous
amuser. Plus nos enfants seront affranchis de la misère abrutissante et dégradante, plus il leur sera facile de s'aimer en famille et de cultiver les sentiments purs et désintéressés.
— Soit. Mais vous rangez donc aussi la vertu parmi les objets de luxe, comme les bronzes de Barbedienne et les potiches de Monbro? Ignorezvous, monsieur, que les hommes les plus malheureux sont bien souvent les plus honnêtes, et que le dévouement, le sacrifice, l'abnégation, fleurissent en pleine terre sur le sol aride de la pauvreté? Enrichir nos descendants, est-ce le bon moyen de les rendre parfaits ?
— Je ne dis pas cela, mais je sais, et vous aus^i, qu'un bon père, lorsqu'il lègue à son fils un petit fonds de commerce et à sa fille une modeste dot , meurt plus tranquille et plus rassuré sur l'avenir de ses enfants. En effet, il y a cent mille à parier contre un que son fils n'arrêtera jamais les diligences sur la route ni sa fille les passants dans la rue. La seule chose à redouter, c'est que sa fille ait les instincts d'une Messaline ou son fils la } erversitéd'unLacenaire. Mais n'est-ce pas beaucoup d'avoir 99 999 chances en faveur du bien ? Appliquez, s'il vous plaît, le même raisonnement à l'humanité entière : n'est-il pas évident que le travail, l'économie, la bourgeoisie exagérée d'un siècle comme le nôtre doit semer sur la terre quelques graines de vertu?
— De vertu prosaïque , facile et terre à terre ; il se peut ; je ne dis pas non. Mais ne voyez-vous pas, monsieur, qu'en supprimant la misère et ses angoisses fécondes, vous tuez l'art et la poésie ; vous brisez le grand ressort de l'esprit humain? Les obstacles matériels, les privations, les jeûnes mêmes évertuent le talent et l'obligent à faire des miracles. Je suis persuadée que les trois quarts des grands hommes dont le monde s'enorgueillit auraient avorté misérablement s'ils n'avaient pas eu de difficultés à vaincre. Combien citerez-vous d'artistes éminents ou d'écrivains hors ligne qui soient nés avec cent mille francs de rente ?
— On en trouverait assurément quelques-uns ; mais je ne les veux point chercher, car je n'en ai que faire. Tout ce que je demande au progrès, c'est que les artistes et les poètes, comme les autres travailleurs, trouvent la société un peu mieux organisée, le pain moins cher et les côtelettes moins rares. Nous avons la liste des grands génies que la misère a surexcités, nous ne connaissons pas tous ceux qu'elle a écrasés dans l'œuf. Je vous accorde que l'esprit ne va pas loin lorsqu'on en fait le très-humble serviteur de la matière, mais il ne s'ensuit pas que l'esprit et la matière soient deux substances ennemies. Nous sommes faits de l'un et de l'autre. Qu'est-ce que la pensée? Le fruit d'un cerveau sain. Il faut trois hectolitres de blé
et passablement de kilogrammes de matières diverses pour alimenter et renouveler annuellement les fonctions de l'esprit le plus éthéré. Un père a donc raison d'amasser un peu de matière , ou de capital, autour de son fils, comme on amasse la terre autour d'une plante :
.... Amassez de la terre Autour de cette fleur prête à s'épanouir, Mais n'en laissez jamais tomber dans son calice;
C'est-à-dire assurez la vie des enfants, sans en faire des avares, ou des viveurs, ou des goinfres. Rien n'est plus ignoble a voir qu'un lys crotté, mais une pauvre plante sans terre, mourant de faim sur le rocher nu, offre -t-elle un spectacle bien plaisant? J'ai lu tout ce qu'on a écrit et chanté en l'honneur de la misère, mais je sais par expérience que la plus chétive production de l'esprit exige une certaine somme de bien-être relatif. Il faut être logé bien ou mal, couvert tant bien que mal et navoir pas tout à fait le ventre creux pour écrire, peindre ou sculpter la moindre des choses. La santé, la sécurité, le logement , l'habillement, les aliments, choses grossières et matérielles, sont le canevas indispensable de toutes les productions de l'esprit. Pardonnez-moi de m'étendre si longuement sur une question si vulgaire : c'est que je tiens à vous expliquer, sinon à justifier tout à fait.
les tendances de l'âge présent. Si le malheur voulait que notre époque ne produisît pas un chefd'œuvre, au moins ne pourrait-on pas nous accuser de nous être croisé les bras. L'histoire de notre temps s'écrirait en deux lignes : « Il y avait une rude besogne à faire ; la suppression de la misère et de l'ignorance; tout le monde s'y mit bravement. » Les poètes et les artistes du vingtième siècle parleraient de nous peut-être avec un peu de dédain, mais non sans une certaine reconnaissance. A-t-on le droit de fouler aux pieds des cultivateurs qui sèment la poésie , des marchands qui économisent la vertu, des industriels qui épurent l'amour au profit de leurs descendants?
« Rassurez-vous cependant. Le Progrès matériel n'absorbe pas, n'absorbera jamais toute l'activité de notre grand siècle. Les Français de 1864 ne se feront point les ilotes volontaires de la postérité. Ce n'est pas moi, du moins , qui leur conseillerai de s'abrutir comme à la tâche pour que leurs enfants soient plus hommes d'esprit. Je sais que cette spéculation bêtement héroïque pourrait mal tourner à la longue, car nos enfants n'héritent pas seulement du capital que nous avons amassé, mais aussi des habitudes que nous avons prises. Celui qui vivrait en goujat pour laisser à son fils la fortune d'un prince , risquerait tant soit peu de laisser sa fortune à un autre goujat.
« Je prêche le travail à nos concitoyens , parce que j'ai mesuré avec un certain effroi l'énorme quantité de bien qui nous manque ; mais je ne rêve pas de transformer la France en cité ouvrière, ni d'embrigader selon leurs aptitudes tous les hommes de notre temps. L'uniforme et l'uniformité me sont aussi antipathiques qu'à vous-même, et j'ai toute contrainte en horreur. Mon seul but est de montrer aux gens la besogne qui reste à faire pour que nous soyons tous heureux et libres ici-bas ; mon seul espoir est qu'après m'avoir lu, quelqu'un de ceux qui ne font rien, ou rien de bon, sera tenté d'employer un peu mieux ses talents et ses forces.
« Le travail n'est pas ennuyeux par lui-même ; croyez-en un homme qui a beaucoup travaillé. Ce qui engendre l'ennui mortel, c'est le travail imposé, obhgé, attelé; tous les travaux forcés sont synonymes des galères. Mais le libre développement des forces de l'homme 1 c'est le bonheur dans l'action, ni plus ni moins. Là liberté est riche en combinaisons, féconde en imprévu, infinie dans ses ressources. C'est le despotisme qui n'a qu'une seule idée, un seul règlement et un seul gourdin. Que chacun juge sa vocation, choisisse son emploi, mesure la tâche à ses aptitudes. S'il échoue dans un art, qu'il en essaye un autre; s'il est las, qu'il se repose. Mais si la routine l'a engagé dans
une de ces carrières où l'on s'exténue, la vie durant, sans profit pour les autres ni pour soimême, qu'il en sorte au plus vite. Amen. »
La jeune dame m'avait écouté avec la plus aimable patience. Lorsqu'elle vit que j'avais fini ma tirade, elle me ramena poliment à la question, et me dit :
« Je ne vois pas encore bien distinctement la place que vous faites à la poésie, aux lettres et à tous les arts dans votre France réorganisée. »
— Madame, répondis-je, dans l'atelier de M. X..., à Paris, il y a soixante ouvriers qui travaillent dix heures par jour. L'un d'eux, garçon d'esprit, se foule la main droite : le voilà réduit à chômer et à se serrer le ventre, comme on dit. Ses camarades veulent se cotiser pour l'aider à vivre ; il refuse. Il est fier ; il ne veut pas recevoir l'aumône. « Faisons mieux, ajoute-t-il. Je viendrai tous les jours à l'atelier comme si je me portais bien, et puisque je n'ai pas une entorse an cerveau, je vous conterai des histoires. Pour ma peine, vous travaillerez dix minutes de plus chaque soir, et, sans presque vous en douter, vous vous trouverez avoir fait ma journée. x> L'idée paraît bonne, on la suit, et lorsqu'au bout d'un mois le malade reprend ses outils, chacun déclare que la journée allongée de dix minutes paraissait plus courte. Voilà le rôle de la littérature et de l'art dans une société laborieuse. Un
employé de magasin qui achète en rentrant chez hii un roman d'Alexandre Dumas fait la même spéculation que les ouvriers de M. X. .. Il donne le quart ou le cinquième d'une journée de travail pour une provision d'esprit et de gaieté qui le reposera chaque soir etlui fera la vie moins lourde. Tandis que trois mille ouvriers de Paris bâtissent, forgent ou polissent, M. d'Ennery, dans son cabinet, bâtit, forge, polit une grande machine dramatique ou comique. Le soir vient, le gaz s'allume, les trois mille ouvriers, réunis devant la porte d'un théâtre, se cotisent pour M. d'Ennery et lui payent royalement sa journée.
— Arrêtez-vous! dit-elle, je crois avoir compris. La Société que vous rêvez se compose de 37 à 38 millions d'individus, travaillant tous peu ou prou les uns pour les autres, et faisant un perpétuel échange de bons offices. Les uns, en aussi petit nombre que possible, gouvernent leurs associés; les autres, cultivateurs de profession, les nourrissent ; les autres, industriels, les logent, les chaussent, les habillent, les arment, les transportent ; les autres, banquiers ou commerçants, font circuler la richesse publique ; les autres nous défendent contre l'invasion étrangère, les autres nous protègent contre le vol et le meurtre , les autres nous instruisent, et les autres, que nous appellerons artistes, poètes et littérateurs, nous amusent.
— Nods amusent, oui, madame, et nous instruisent, et nous rendent meilleurs, et développent en nous des sens nouveaux qui nous élèvent tous les jours d'un degré dans l'échelle animale !
— Bien, bien, c'est entendu. Et plus on simplifiera les mécanismes politiques, administratifs, pédagogiques, agricoles, industriels et commerciaux, plus l'homme aura de temps pour écrire des chefs-d'œuvre ou pour en lire, pour peindre des tableaux ou pour en aller voir, pour composer les opéras ou pour les entendre.
— Oui, madame, et toutes les découvertes qui rendent la vie un peu moins difficile ont pour dernier résultat de la rendre plus artistique et plus intelligente. Un homme qui trouverait le secret de récolter cent hectolitres de blé sur un hectare ou de fabriquer des souhers à dix sous la paire, agrandirait indirectement le domaine de Fart. Grâce à lui, nous aurions tous un peu plus de temps pour admirer de belles choses, ou pour en faire nousmêmes.
C'est ici que je vous attendais ! Gomment donc se fait-il, monsieur le réformateur, que notre temps, si fertile en miracles industriels, produise si peu de chefs-d'œuvre ? Nous vivons dans un siècle de vapeur, d'électricité, de gaz, de guano, de crinoline, de caoutchouc, de photographie, de drainage et de suffrage universel; et pourtant nous sommes
moins lettrés, moins artistes, moins délicats et moins polis que les contemporains de Louis XIV, ou même de François 1"! D'où vient cela, je vous prie? Expliquez-moi comment Homère qui marchait nu-pieds, qui dînait sans argenterie et sans rincebouche, au pied du premier arbre venu, et qui même probablement ne savait ni lire ni écrire, a trouvé du coup, sans effort, des vers plus sublimes et plus tendres que tous les poëmes civilisés ? Gomment l'architecte du Parthénon, qui n'avait ni machine à vapeur ni moteur Lenoir pour monter ses blocs de marbre, a créé une admirable chose que la Bourse et la Madeleine ne font que singer misérablement? Il me semble, sauf meilleur avis, que ce progrès matériel, dont je vous vois tous entichés, n'a perfectionné ni l'homme moral, ni l'homme physique. Il nous a procuré la division du travail, qui hébète le producteur, l'art industriel qui pervertit le goût du consommateur, les énormes besoins d'argent qui abaissent les caractères, la sécurité qui rend lâche, l'oisiveté qui rend mou, la bonne chère qui rend gras ! Regardez TAchille, la Vénus de Milo, les moulages du Parthénon, et ditesmoi si l'homme physique est en progrès ! Relisez Platon, ou Virgile, ou simplement Racine, et dit- s si les miracles de votre industrie ont embelli l'homme moral!
— Madame, luirépondis-je, il faudrait un volume
OU deux pour résoudre le grand problème que vou soulevez d'un coup d'éventail. Mais laissez-moi vous dire avant tout que vous jugez notre époque avec un peu de sévérité. A supposer qu'elle n'ait rien produit de comparable aux grands monuments de l'esprit humain (ce qui n'est pas encore démontré), vous avouerez qu'elle a centuplé le nombre des lecteurs, des connaisseurs et des admirateurs du génie. S'il était vrai que les écrivains et les artistes des grands siècles n'eussent point de rivaux parmi nous, ils y trouveraient du moins une justice plus ample, des honneurs plus éclatants et un public infiniment plus large qu'autrefois. M'accordezvous que le nombre des lecteurs et leur aptitude moyenne ont visiblement augmenté?
— Oui, mais qu'importe, si les écrivains sont en décadence?
— C'est une autre question, qui ne saurait être résolue avant cent ans. Les personnes du goût le plus délicat s'exagèrent toujours le mérite ou le démérite des auteurs vivants. Fénelon n'était pas juste pour Molière, et Bossuet lui fut cruel; Mme de Sévigné plaçait Bourdaloue trop haut et Racine trop bas. Lorsque l'école de Chapelain fut détrônée par la vraie littérature du grand siècle, on entendit bien des gens crier à la décadence. Les classiques forcenés de 1828 ne voyaient qu'une calamité publique dans l'avènement de trois poëtes nouveaux.
En résumé, nous avons eu Musset, nous possédons encore Hugo et Lamartine ; on peut donc assurer sans trop de paradoxe que la vapeur et l'électricité n'ont pas tué la poésie chez nous. Le théâtre s'est jeté dans des routes nouvelles ; pensez-vous qu'il s'y soit perdu? Scribe, Dumas, Hugo, Emile Augier, Dumas fils ont-ils volé leur gloire européenne? Avons-nous tort d'applaudir les grands coups de fouet aristophanesques de Barrière et les ingénieuses combinaisons de Sardou ? Quand j'éclate de rire aux bonnes plaisanteries de Labiche ou Lambert Thiboust, prouvez-moi qu'ils n'ont pas cette sève de gaieté, cette force ou vertu comique que César souhaitait vainement à Térence!
— 0 Térence ! Plante ! Aristophane ! Molière ! Génies immortels, que penseriez-vous de la comédie contemporaine, si vous ressuscitiez un soir?
— Hs penseraient, madame, que la comédie contemporaine a raison lorsqu'elle peint finement les mœurs contemporames et qu'elle désopile la rate des contemporains. Qu'est-ce que la comédie? Une action construite à l'image de la vie réelle, et assaisonnée de toutes les malices qui peuvent amuser les honnêtes gens. Et non pas, s'il vous plaît, les honnêtes gens de l'avenir, que nous ne connaissons pas assez pour savoir ce qui les fera rire, mais les honnêtes gens d'aujourd'hui. Aristophane, Plaute, Térence sont bons à lire et à relire, mais ils ne
sont plus jouables en 1864. Molière lui-même ne l'est plus qu'en partie. Ces génies admirables ont assurément de grands avantages sur nous, mais l'art a progressé depuis eux, nous les avons dépassés sur plus d'un point, et si demain, par exemple, j'avais un dénoûment à trouver, je ne rechercherais pas la collaboration de Mohère mais plutôt de M. d'Ennery.
— J'avoue que le théâtre a perfectionné ses moyens mécaniques : il a cela de commun avec les autres industries.
— Si vous le prenez ainsi, madame, permettezmoi de vous citer trois ou quatre autres industries qui n'ont jias fait moins de progrès. Nous avons l'industrie historique, absolument renouvelée par Augustin Thierry, Guizot, Mignet, Thiers, Henri Martin, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et quelques autres fabricants de vérité contrôlée, incontestable, impartiale et philosophique dans le sens le plus noble et le plus large du mot. Je prends la liberté de vous recommander ces diverses maisons et j'espère que vous daignerez les honorer de votre clientèle. Elles ont créé un article vraiment nouveau, inconnu de Tite-Live, de Tacite, de Bossuet et de Voltaire lui-même ; leurs produits défient le commerce des meilleures fabriques de l'Europe, excepté peut-être l'illustre maison fondée par Macaulay.
— Assez! j'ai fait une mauvaise plaisanterie et vous m'en rendez une pire. Il est certain que notre siècle a produit une grande école historique, mais une femme avait le droit de l'oublier. Nous lisons si rarement les livres sérieux !
— Mais au moins vous lisez des romans, et je vais encore vous prendre en flagrant délit d'ingratitude. Voilà tout un genre nouveau, jeune, vivant, amusant, touchant, instructif et quelquefois même moral. Notre siècle Fa sinon inventé, du moins étendu, développé et amené à toute la perfection désirable. Tous êtes la contemporaine de Balzac, de George Sand, de Stendhal, d'Alexandre Dumas, de Méry, de Sue, de Soulié, d'Alphonse Karr, d'Erckmann, de Sandeau, de Feuillet, d'Achard, de L. Énault, de Flaubert; vous rencontrez dans le monde Mérimée et Gautier, qui seront classiques dans deux cents ans, comme ils l'auraient été deux siècles avant nous; vous avez peut-être encore sous votre oreiller le deuxième volume du Capitaine Fracasse, et vous parlez de la décadence des lettres !
— Ne soyez pas trop éloquent; je vous passe la littérature. C'est surtout des autres arts que je voulais parler.
— De la musique, peut-être?
— Oui, d'abord, cent fois oui! Après le Tannhœuser et les Troyens, que penser de notre siècle?
— Mais, rien, sinon qu'il est le plus grand de tous, dans l'histoire de la musique. Le dix-huitième a fini sur Mozart, Gluck et Grétry ; le dixneuvième commence par Beethoven et continue par Rossini, Bellini, Donizetti, Hérold, Auber, Adam, Meyerbeer, Halévy, Félicien David et la plus prodigieuse collection de génies divers qui ait jamais étonné le monde. Non-seulement l'art musical s'élève, mais il s'étend en large, et grâce aux orphéons, aux concerts populaires et surtout à la méthode de Galin, Paris et Ghevé, il achèvera sous peu la conquête de la France et du monde. Le Tannhseuser , les Troyens et les accidents du même genre sont comme ces collisions de trains qui font beaucoup de tapage et quelques victimes, mais qu'on ne saurait invoquer légitimement contre le règne utile et glorieux de la vapeur. Je vous accorde que tous les arts n'ont pas marché de pair avec la musique. Notre architecture est assez terne depuis cent ans : toutefois les bâtiments du Louvre achevés par Lefuel, la façade du bord de l'eau restaurée par Duban, et les Halles de Paris, ce chef-d'œuvre de Baltard, feront peut-être excuser le style Haussmann et les pâtés municipaux de l'époque. Qui sait, d'ailleurs, si l'Opéra de Garnier, cette œuvre de jeunesse et d'espérance, ne réalisera pas l'idéal que la France poursuit en vain depuis longtemps? La sculpture,
que le public dédaigne, et qui n'a de client que l'État depuis le rétrécissement des habitations et le nivellement des fortunes^ fait des miracles pour sortir du pair. Après David, Rude et Pradier, que la postérité rangera parmi les maîtres, nous avons une pléiade de talents : Barye, Dumont, Duret, Guillaume, Cavelier, Perraud, Crauk, Thomas, Franceschi. Millet, Iselin, Oliva, MarcelHn, Carrier, Clésinger, Cordier, et vingt autres, qui seraient tous célèbres, s'ils étaient un peu moins nombreux. Leur mérite va croissant avec la rareté des commandes, comme l'adresse des chasseurs avec la dectruction du gibier. Il faut que notre siècle ait été riche en bons peintres, puisqu'il a perdu, dans l'espace de quarante ans, Prudhon, Girodet, Géricault, Louis David, Gros, Léopold Robert, le baron Gérard, Marilhat, Paul Delaroche, Camille Roqueplan, Decamps, Horace Yernet, Eugène Delacroix et Flandrin. Nous possédons encore Ingres et xMeissonnier, deux génies très-dissemblables, mais placés l'un et l'autre au-dessus de toute comparaison. Je ne veux pas citer les hommes de talent ; la liste en serait trop longue. Quand je vous aurais nommé Amaury, Robert Fleury, Schnetz, Cabanel, Gérome, Hébert, Muller, Lehmann, Baudry, Couture, Rosa Bonheur, Troyon, Corot, Rousseau, Brion, J. Breton, Desgoffe, Fromentin, Daubigny, je ne serais pas à la moitié de ma
litanie ; c'est pourquoi j'ai profit à ne la point commencer. Et les dessinateurs ! Eugène Lami, Bida, Gavarni, Daumier, Doré, génies intarissables que l'Europe nous envie, mais qu'elle n'essayera pas même d'imiter! Je vous le demande en bonne foi, madame, récolte-t-on de ces fruits-là sur une terre épuisée? Croyez-vous que l'industrie ait tué l'art? Que le Progrès matériel ait marché sur le corps du Progrès intellectuel et moral ? Que l'amour de l'utile, cette passion dominante du dix-neuvième siècle, ait étouffé le sentiment du bien et du beau?
— M'est avis, sauf erreur, que vous avez légèrement escamoté le bien.
— Je ne vous l'ai pas montré parce qu'on le voit de reste. En quel temps tajoienfaisance a-t-elle fait des miracles plus....
— Arrêtez-vous, au nom du ciel ! Épargnez-moi le dénombrement des bons de pain, de viande et de charbon! Oui, nous sommes tous excellents, généreux, sublimes, la digne postérité de M. de
, Montyon! Mais la décadence de nos arts et de notre littérature (soit dit sans personnalité) est manifeste depuis quinze ans, et je ne comprends pas que le gouvernement, devant un spectacle comme celui-là, s'endorme sur les deux oreilles. A quoi sert le budget? On prodigue des millions sous prétexte d'utilité publique, tandis qu'on marchande le talent, et qu'on liarde avec la gloire!
— Ainsi, c'est le gouvernement que vous accusez de notre décadence?
— Et qui donc?
— Yoilà bien le peuple français! Grand enfant, qui est resté si longtemps en sevrage que ses lisières ont fini par lui entrer dans les chairs ! Nous attendons tout du pouvoir et rien de nous-mêmes. Nous lui demandons jusqu'à la pluie et le soleil. Nous sommes convaincus que Louis XIV faisait des grands hommes comme un cordonnier fait des nottes : quand, par malheur, nous croyons voir que le grand homme est moins offert que demandé sur la place, nous crions au gouvernement : Des grands hommes! sur l'air des lampions. A ce bruit, le pauvre gouvernement se sent pris d'un scrupule. Il se demande si vraiment il n'a pas manqué à ses devoirs. Il réunit l'Institut, et s'informe de ce qu'il en coûterait pour satisfaire aux exigences du public ; si l'on ne pourrait pas, en y mettant le prix et le temps, se procurer quelques génies présentables ? L'Institut, bon vieillard, présente ses idées : il est pour le concours et les prix en argent. L'expérience a démontré que rien n'était plus efficace : le prix de poésie, en moins d'un demi-siècle, a révélé le poëte Bornier. Frappé de ces raisons, le pauvre gouvernement donne à l'Institut trente mille francs et trois ans pour trouver un jeune homme hors ligne. L'Institut cherche partout, et finit par décou-
vrir dans son propre sein un jeune homme né en 1797, qui refuse le prix. Après quelques expériences aussi ingénieuses et aussi heureuses, le gouvernement déclare que l'Institut n'y entend rien, et qu'il veut désormais fabriquer les grands hommes lui-même. « Vous n'en avez pas le droit! » dit l'Institut. « Je le prends! » dit le pouvoir. On se fâche; les petits grands hommes en herbe s'ameutent en faveur de l'Institut et sifflent le gouvernement dont ils attendent leur pain. Ah! l'aimable gâchis, et que, ces débats seraient plaisants s'ils étaient un peu moins tristes! L'Institut a tort, le gouvernement a tort, les élèves ont tort, tout le monde a tort, et je le prouve !
— Nous verrons bien.
— Je commence par vous accorder que les encouragements officiels encouragent autre chose que la médiocrité avide et rampante; que les jurys sont infaillibles,etque, dans un concours, le talent original n'est pas condamné à l'avance. Tout cela est faux de point en point; mais je l'accorde pour simplifier la question. Ma thèse, la voici : le gouvernement, en 1864, n'a pas le droit de prendre dix sous sur notre budget pour encourager les arts et les lettres. Du temps que le budget de la France était le revenu du roi, le roi était le maître d'employer l'argent à sa guise : qu'il commandât des tableaux, qu'il payât des dédicaces, qu'il pension-
nât des académies, qu'il imprimât des livres à ses frais, qu'il fit voyager en Italie ou ailleurs les jeunes gens qui promettaient d'illustrer son règne, tout était bien. Aujourd'hui, le budget, dans quelques mains qu'il se trouve, ne cesse pas un instant d'appartenir à la nation. Il doit être employé jusqu'au dernier centime au profit de tous ceux qui le payent. Or, il y a tout au plus trois millions de citoyens qui s'intéressent peu ou prou au progrès des arts et des lettres (mettons-en douze, si vous voulez, pour bien faire les choses), et ceux qui payent Timpôt, directement ou non, sont au nombre de trente-sept millions. Donc, toute perception faite au profit des lettres et des arts est un impôt progressif en sens inverse, un prélèvement opéré sur le nécessaire des uns pour ajouter au superflu des autres. Si vous étiez tutrice de deux enfants dont l'un eût le malheur d'être sourd-muet, vous pourriez partager entre eux les dépenses du loyer, du vêtement et de la nourriture ; mais vous ne les forceriez pas d'acheter un piano à frais communs : ce serait enrichir le plus heureux aux dépens du plus pauvre. Il y a deux bons tiers de la nation française qui n'ont pas plus à faire des beaux-arts et des belles-lettres, qu'un sourd-muet d'un piano. Concluez !
— Mais je conclurais encore plus radicalement que vous, si j'adoptais votre horrible principe.
Non-seulement je supprimerais les commandes, les pensions, les subventions, les souscriptions ministérielles, l'École des beaux-arts, tout ce qui forme, entretient et soutient les gens de lettres et les artistes, mais je n'hésiterais pas à raser le palais de l'Institut, c'est-à-dire à décapiter la France!
— Je n'hésite pas non plus. D'abord parce que la démolition d'un bâtiment laid et mal situé ne décapiterait qu'un horrible dôme. Ensuite, et surtout, parce que l'Institut, comme l'Opéra, la Comédie- Française et les autres objets de luxe, ne doit pas prélever un sou sur le salaire des pauvres gens. Le Droit divin pa^^ait cela sur ses menus plaisirs; il avait ses danseurs, ses violons, ses comédiens et ses poètes ordinaires. Aujourd'hui le souverain n'est pas assez riche avec 25 millions de liste civile pour nous régaler de musique et de poésie à ses frais : rien ne serait plus injuste que de faire peser sur lui des dépenses énormes dont il profite assez peu. Mais il est tout aussi monstrueux de les faire payer par quelques millions de pauvres diables qui ne savent pas lire, qui ne viendront jamais à Paris, et qui se soucient des plus beaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain comme un poisson d'une pomme.
— Mais la gloire de nos académies rejaillit sur tous les Français !
— Sur vous, sur moi, sur tous ceux qui ont assez de loisir et d'aisance pour s'intéresser à autre
chose que la question du pain. Mais qu'importent les vers de M. de Laprade et la prose de M. Carné à une ouvrière parisienne, mère de quatre enfants rachitiques et mal nourris? Faites-lui donc comprendre qu'elle doit payer tant pour cent sur le vin, le bœuf et la farine , pour que le gouvernement puisse donnera ces messieurs qui lui font la guerre une subvention dérisoire dont ils n'ont pas besoin!
o: Il y a chez nous mille institutions qui étaient logiques à l'origine et qui sont devenues absurdes avec le temps. Autrefois, la comédie était un gros péché; l'Église pouvait nous l'interdire; elle la tolérait pourtant, moyennant un impôt spécial, une dîme applicable à des œuvres de charité dont l'Église avait le monopole. Aujourd'hui, que l'Église n'est plus rien 'dans l'Etat, que la comédie n'est plus un péché , et que les hôpitaux appartiennent au pouvoir civil, la dîme expiatoire se perçoit encore à la porte des théâtres. Elle rapporte environ 1 500 000 fr. dans la seule ville de Paris. Pourquoi le budget de l'assistance publique pèset-il plus lourdement sur l'honnête homme qui passe la soirée au théâtre que sur le débauché qui la passe dans un mauvais lieu? La logique voudrait.... mais si jamais la logique entre dans le budget de la France, elle y fera plus de dégâts qu'un taureau dans la boutique d'un faïencier.
Lorsqu'en 1635, quarante hommes de lettres for-
nièrent une société sous le nom d'Académie française, ils convinrent de se réunir à jour fixe pour converser ensemble, s'écouter les uns les autres, échanger des idées, discuter des points de grammaire, et fixer d'un commun accord les lois du langage. Ces statuts arrêtés, ils vont trouver le roi (qui était alors un cardinal) et lui disent : « L'éclat a de nos travaux rejaillira sur vous ; l'Europe ne « manquera pas de vous envier la possession d'une « illustre compagnie comme la nôtre; d'ailleurs « nous chanterons vos louanges sur le ton que vous « daignerez indiquer vous-même. Mais en retour « de ces services tout personnels, nous espérons « que Votre Majesté fera quelque chose pour nous.» Ils ne demandaient rien que de juste, rien qui ne fût parfaitement logique en l'an de droit divin 1635. Le roi hébergea leurs assemblées dans un palais dont il était propriétaire, il leur donna de modestes pensions et des privilèges qui les organisaient en aristocratie élective, sous la loi du Bon Plaisir. Cette anecdote remonte à 229 ans. Rien n'a changé, sinon que les travaux de l'Académie ne jettent point d'éclat, que l'Europe nous l'envie peu, qu'elle ne fait pas son dictionnaire, qu'elle chante pouille au gouvernement, et qu'elle n'est plus défrayée sur la cassette du roi, mais sur le budget du peuple. Cependant on la conserve telle qu'elle est, par routine ; on respecte la vieille maison sans voir qu'elle
s'est rebâtie peu à peu avec d'autres matériaux, dans un autre style et sur une autre base. Mais qu'il soit question de fonder une académie nouvelle, semblable à celle que nous avons, ou meilleure; que Théophile Gautier, Janin, Littré, les Dumas, et quelques autres écrivains de ce mérite, déclarent l'intention de se réunir une fois par semaine dans un bâtiment de l'État, pour faire un peu de littérature, sans opposition, ni réaction, ni cabale! Qu'ils demandent, pour chacune de leurs réunions, la plus légère indemnité de déplacement, le plus modique jeton de présence! <^ De quel front, leur répondrait le gouvernement, réclamez-vous un privilège onéreux au peuple ? 11 se peut que la réunion de quarante esprits distingués et divers soit utile à chacun de vous particulièrement et à la littérature française en général, mais ce n'est pas une raison pour mettre votre loyer sur les épaules de la nation, ni pour vous payer des voitures avec le sou de poche de pauvres gens ! »
« Pour cette fois , madame , le gouvernement serait dans le vrai. Personne plus que moi ne désire le progrès des arts et des lettres, mais je maintiens que tout luxe doit être payé par ceux qui en jouissent. Il convient que les lecteurs donnent à vivre aux écrivains, que les amateurs de peinture payent les tableaux sur leur budget (les Morny, les Moreau, les Lacaze e tutti quanti, donnent
l'exemple); que les visiteurs d'une exposition fassent les frais du plaisir qu'on leur procure. Si les besoins de l'art et des lettres réclament par aventure un supplément de recette, il est juste que les consommateurs, c'est-à-dire les hommes les plus riches et les plus éclairés, se cotisent pour le fournir. Si les peintres et les écrivains entendaient mieux leurs intérêts, ils diraient que j'ai raison, car l'avantage d'être chez soi, de n'appartenir qu'à soi, de ne rien devoir qu'à ses débiteurs (c'est-à-dire à ceux qui vous admirent), de n'avoir jamais à opter entre la servitude et la révolte, vaut bien les deux ou trois millions que l'État marchande aux artistes, et les 600 000 fr. que nos cultivateurs et nos ouvriers payent à l'Institut.
— Mais les artistes et les écrivains mourront d'inanition si leur unique protecteur, l'État, les abandonne.
— N'ayez pas peur. La France intelhgente est assez riche pour payer sa gloire. Le public qui lit et qui pense se chargera de doter les arts et les lettres, dès que le pouvoir ne feindra plus de les nourrir. 11 y aurait pourvu depuis longtemps, si nous n'avions pas eu des gouvernements pour tout faire. Si le Cardinal de Richelieu n'avait pas prêté une salle de réunion à l'Académie française, nos associations artistiques, scientifiques et littéraires auraient probablement des millions de revenu.
comme la Société royale de Londres. Société vraiment royale, parce qu'elle règne et qu'elle ne dépend ni des libéralités du budget ni de la bienveillance des rois !
La devise du peuple français a été, selon les temps, Tout vient à point à qui sait attendre, ou Tout vient à point à qui sait crier. 11 serait bon de profiter enfln du traité de commerce pour importer la devise anglaise : Tout vient à point à qui sait agir.
Lorsqu'un homme, après nous avoir amusés, charmés, instruits, servis, sauvés, tombe dans la misère, nous crions contre le gouvernement, qui le laisse mourir de faim. Quelquefois même , si le vent porte nos réclamations jusqu'aux Tuileries, nous obtenons pour lui un secours annuel de mille écus. En pareille occasion, les Anglais s'associent tranquillement pour assister le grand homme pauvre, et ils lui font sans bruit cinquante mille francs de rentes.