COMMUNISME INTELLECTUEL DES ANCIENS
§ IV
Mais c'est surtout la forme de leur esprit qui y convient, ainsi que celle de leur civilisation. Dans le temps où le mot individualisme signifiait égoïsme , et où il fallait absolument que toutes les vertus fussent nées avec le catholicisme , les écrivains pieux ne manquaient pas, avec Tinlelligence et la science qui ont toujours été leur partage , de crier à l'individualisme des civilisations antiques. C'est juste le contraire qui est vrai. Dans l'antiquité , l'individu est sacrifié à l'Etat, et ce caractère de leurs constitutions politiques est celui de toutes leurs théories scientifiques, philosophiques et esthétiques. L'individuel disparait dans le général , seul réel à leurs yeux , parce qu'il est seul persistant. Cela peut nous paraître singulier, à nous qui ne connaissons plus que l'individu , et pour qui le général ne repose plus que sur la conception des rapports intellectuels par lesquels nous unissons certaines collections d'individus ; mais c'est précisément en cela que consiste principalement la différence qui nous dis; tingue de l'antiquité , et cette différence dans la codk ceplion des choses est un des caractères qui marquent le plus nettement le passage de l'humanité du point de vue objectif au point de vue subjectif.
Il en résulte que l'intelligence des anciens, possédée de la manie du général , aboutit forcément ^ toutes choses à ta conception des types, cooeeptioA qui d'ail-
leurs résulte forcément dans les arts de la considération exclusive de Taclion , et de la mise en scènes des actes légendaires. Leurs dieux et leurs héros , n'étant Que la personnification involontaire de certains faits ^lurels ou historiques $ se présentent tout naturellement à leur imagination avec les caractères généraux des actes qu'ils personnifient. Ces molife font qu'ils sont pendant fort longtemps soustraits à tous les changements et condamnés à Timmobilité. Toutes les coDceptions des anciens restent dominées par les raisons d'immutabilité qui ne persistent pour nous , et encore dans une mesure infiniment moindre , que dans nos conceptions religieuses. L'établissement des castes, dans un si grand nombre de nations antiques , et qui se retrouve plus ou moins formellement accusé chez toutes sans exception , n'est que l'application à la vie sociale et politique de cette forme nécessaire de l'esprit des premiers temps.
Leurs personnages, dans la peinture comme dans la sculpture, ne se distinguaient donc que par la différence générale des types, de même qu'ils se distinguaient, au théâtre, par des différences de stature, par l'allribution conventionnelle de certains masques à certains rôles, par le soin qu'on prenait de mesurer à la dignité des classes la solennité du langage, et d'affecter à chacune un mode musical différent. Les dieux, les héros et les hommes constituent pour les arts trois castes distinctes qu'il n'est pas permis de confondre, et dont la hiérarchie s'accuse par des signes purement
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matériels. Les dieux se distinguent entre eux par la différence de leurs attributs. Apollon a son arc, Mercure le caducée , Junon le paon , Minerve sa lance et son bouclier. Les héros sont déjà plus difficiles à distinguer les uns des autres ; sauf un petit nombre , tel que Hercule et Philoclète, il n'y a guère entre eux d'autre différence que celle de l'action qui s'accomplit par leurs mains. Quant aux simples mortels , ce ne sont que de purs instruments , qui , n'ayant pas d'histoire , ne peuvent avoir ni attributs* ni caractère.
Gela nous explique l'existence de ces statues ou peintures qui servaient de modèles aux sculpteurs et aux peintres grecs. Polyclète avait fait le Doryphore; Parrhasios dessina les canons de chacun des immortels.
On pourrait encore donner une autre raison de cette recherche des types dans l'antiquité : c'est qu'ils existaient dans la nature. On a souvent remarqué que les portraits des personnages marquants de chaque époque ont entre eux des analogies beaucoup plus frappantes qu'avec ceux des époques différentes. Les hommes qui exercent les mêmes professions ont aussi quelques caractères communs. Or, plus on remonte vers le passé, plus l'uniformité de la vie, des habitudes, des costumes, des idées devait marquer les hommes d'une empreinte uniforme. Ajoutons à cela la difficulté des communications , qui isolait les races , la haine de l'étranger, le petit nombre des habitants réunis sur un môme point du territoire , qui faisait souvent que toute une bourgade n'était en réalité qu'une même famille ,
et nous comprendrons que rimitation seule de la réalité devait amener les arts grecs à la reproduction de ces types, où les poussaient encore tant d'autres causes.
Quoi qu'il en soit , la raison qui me parait dominer toutes les autres, c'est que les arts anciens, ne s'allachant qu'à la représentation des récits légendaires, devaient en avoir tous les caractères. Un écrivain éminent de notre temps , Daniel Stem , dit que la mémoire est poète en ce sens qu'elle laisse tomber le détail pour ne conserver que les grandes masses. Elle fait le travail que fait l'artiste quand il idéalise son modèle en oe reproduisant que les lignes simples et caractéristiques. Cette observation est juste. La légende ne retient du fait que le caractère général , et le héros , en qui il se personnifie, perd tout caractère individuel. C'est le trait principal des arts antiques. C'était une nécessité de l'esprit de ce temps. Quant à lui en faire un mérite, c'est une autre question. Nous serions moins disposés à la trancher en ce sens , si notre éducation ne nous inclinait pas si violemment à ne voir le progrès que dans le passé, et à l'emprisonner dans la simplicité apparente d'une métaphysique qui n'est, la plupart du temps, que la réduction en théories et en préceptes d'une infirmité intellectuelle.
Cependant, malgré toutes ces raiscHfô qui semblaient devoir retenir les arts anciens dans l'immobilité, ils n'ont pu complètement échapper à la loi du progrès, qui est la condition même de l'intelligence humaine. La peinture , comme la sculpture , comme la poésie ,
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s*éloigne progressivement de la tradition , à mesure que l'intelligence, se développant par Texercice de l'analyse et par l'observation de la réalité, devient capable de saisir plus complètement les détails. Le type, sans disparaître entièrement, se nuance et se diversifie par l'adjonction d'un certain nombre de traits individuels. Par là, l'art devient plus vivant, plus personnel. L'action cesse en même temps d'être l'unique objet du peintre. Le personnage prend un rôle plus actif et plus important. Apelles , Nicomaque, Protogène recherchent la vie et le mouvement. D'après les descriptions qui nous sont restées de quelquesunes de leurs œuvres, ils se sont efforcés, comme Scopas, Lysippe et Praxitèle, d'atteindre l'expression des passions les plus ordinaires. L'habitude de faire des portraits ouvre à la peinture , comme à la sculpture, une voie nouvelle. L'imitation de la vie physique n'est plus la seule préoccupation des artistes (0.
Cependant quels qu'aient été les progrès de la peinture dans ce sens , je suis convaincu qu'elle est restée à cet égard bien inférieure à notre peinture moderne.
(4) GicéroD naas te donne & peu près à entendre. (De elaris orato-* ribus, 70. ) « Tout le monde reconnaît que les statues de Canachus sont trop raidos pour représenter le corps vivant; celles de Calamis sont encore dures, mais déjà plus souples que celles de Canachus; celles de Hyron ne sont pas encore assez vivantes, mais cependant elles sont déjà belles. Celles de Polyclète le sont davantage , et, à mon avis, elles atteignent à la perfection. On remarque le même progrès dans la peinture. Zeuxis, Polygnote, Timanthe et d'autres, qui, comme eux , n'ont connu que quatre couleurs , sont arrivés à «ne eer-
Ses procédés même ne permettaient guère «ne grande perfection. D'ailleurs, si l'œil, qui n'a pas su découvrir les modiâcations qu'apporte aux couleurs le clair-obscur et aux proportions la perspective , a bien pu apercevoir ces contractions violentes qui dans la cdère, dans la douleur, dans l'épouvante, transforment et défigurent les traits , il ne peut guère avoir discerné ni ces nuances légères, presque insaisissables, qui dénotent les passions plus douces et qui trahissent les caractères, ni surtout ce je ne sais quoi qui révèle la pensée, et dont l'ensemble constitue l'expression. On peut croire même que l'impossibilité où se trouvaient les anciens de voir et de représenter d'autres mouvements de l'âme que ceux qui ,se manifestaient par des contorsions violentes et laides a contribué à leur inspirer cette théorie que nous avons combattue et qui fait consister la beauté dans Timmobilité. L'histoire de Timanthe, jetant un voile sur la tête d'Agamemnon, me semble s'expliquer par cette considération plutôt que par le désespoir de pouvoir représenter la douleur paternelle. La douleur chez les anciens ne s'exprime
taine perfection pour la forme et le trait; n>ais dans les peintures d^Aétion, de Nicomaque, de Prologène et d'Apelles, tout est déjà parfait. » Et encore pourrait-on soutenir avec beaucoup de vraisemblance qu'il n est question dans tout ceci que de la représentation matérielle du corps vivant. L'expression morale est si étrangère aux préoccupations des artistes et des critiques de l'antiquité, qu'il est toujours téméraire de la supposer là où ils ne la mentionnent pas formellement. Or cela est rare, et les seules impressions morales dont ils font mention sont H majesté , la volupté , la colère , la peur et la douleur.
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que par des cris et des hurlements , comme nous le voyons dans leurs funérailles. Le peintre n'a pas voulu abaisser à ces emportements la majesté du roi des rois. D'un autre côté, ne voulant pas le faire assister impassible au sacrifice de sa fille , et ne trouvant pas dans son art la ressource de ces traits délicats qui indiquent la douleur sans la laisser éclater, il s'est tiré d'embarras par un expédient plus ingénieux qu'artistique.