CHAPITRE II
I. De rauthenlicité des livres bibliques. — Découverte des livres de Moïse. — Révolution religieuse sous Josias (603). — II. Culte du soleil et des astres chez les Hébreux. — Antiquité des Psnumes. — III. Ce sont des invocations au soleil. — Sacrifices du matin, — de midi, — du soir. — Quatre catégories de P&iumes. — IV. Conception religieuse chez les Hébreux. — V. Objectivité. — Caractère descriptif. — Divinisation des phénomènes célestes. — Des images dans les Psaumes. — VI. Sentiment égoïste. — Fausse interprétation des Psaumes. — VII. Cunsé(]uences funestes de ces erreurs. — Différences psychologiques des Psaumes et des chants védiques.
La Bible, comme le Rig-véda, est un recueil de morceaux divers évidemment composés à des époques très différentes. Dans les pièces même les plus anciennes, on découvre sans peine une foule d'interpolations qui se décèlent, soit par des allusions à des faits postérieurs, soit par le désaccord des idées qu'elles expriment avec la pensée générale de l'ensemble.
Ainsi dans le Deutéronome, attribué à Moïse, nous trouvons le récit de la mort de Moïse et la description des cérémonies de ses funérailles. Il y est parlé de ce
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que firent les Hébreux sous la conduite de Josué (ch. xxxiv). 11 s'y rencontre même un verset qui permet de supposer que ce livre a élé composé bien longtemps après Moïse : « Il ne s'est jamais levé de prophète en Israël, comme Moïse,* qui ait connu l'Eternel face à £ace. »
Le livre de Josué est rempli de traits semblables. On y trouve cité le livre des Justes qui a été écrit sous les rois. A propos du passage du Jourdain (ch, rv, v. 9), il est dit : « Josué prit aussi douze autres pierres, au milieu du lit du Jourdain, où les prêtres qui portaient l'arche d'alliance s'étaient arrêtés, et elles y sont demeurées jusqu'aujourd'hui. » Au ch. ix, v, 27, les Gabaonites ont surpris l'alliance des Israélites pour avoir la vie sauve. Mais quand on eut reconnu la fraude, « Josué arrêta dès ce jour qu'ils seraient employés au service de tout le peuple et de l'autel du Seigneur, coupant le bois et portant l'eau aux lieux que le Seigneur aurait choisis, comme ils font encore jusqu'à présent. » Au ch. x, v. 27, « Josué a fait tuer cinq rois. Au coucher du soleil, il ordonne de jeter leurs cadavres dans une caverne, et on met à l'entrée de grosses fierres qui y sont demeurées jusqu'aujourd'hui. » Au ch. XXIV, V. 3i et suivants : « Israël servit le Seigneur pendant toute la vie de Josué et des anciens qui vécurent longtemps après Josué, et qui savaient toutes les œuvres merveilleuses que Dieu avait faites dans Israël. » Au ch. xv, v. 63 : « Les enfants de Juda ne purent exterminer les Jébuséens qui habitaient dans
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JérusaleiÈi, et les lébuséens ont habité dans iérodalem avec les enfants de Joda jusqu'anjourd'kuu »
La plupart des livres de la Bible renferment de» oontradiciions du même genre. Quelques-uns même^ sont très probablement postérieurs à l'ère chrétienne. Plusieurs sont remplis d'allusions évidentes aux doctrines épicurienne et stoïcienne de la Grèce. D'autres, comme les livres des Juges, de Samuel, des Rois, des chroniques ont été écrits par des auteurs dont on ne connaît ni le nom ni l'époque. Quant à ceux de Moïse, outre les objections de toutes sortes qu'on peut élever cohtfe celte attribution , je trouve au livre IV des Rois (ch. ixii et xxiv) une longue histoire qui me parait ne pouvoir laisser aucun doute sur leur manque d'authenticité, et par suite sur la falsification de toute l'histoire de la religion hébraïque.
La dix-huitième année de son règne, Josias(603)donna ordre à Saphan d'aller trouver le grand-prétre Helclas et de lui demander, pour le refondre, tout l'argent contenu dans le ttésor du temple. Au fond du coffre qui contenait cet argent, Helcias trouva un livre qu'il fît remettre au roi. Le roi lit Ce livre et déchire ses vêtements î plein d'inquiétude, H fait consulter la prophétesse Holda* C'est qu'en effet cette découverte était merveilleuse et terrible. C'était le livre de la loi, et le roi apprenait subitement que le peuple d'Israël avait jusqu'alors vécu dans des pratiques contraires à la volonté de Dieu ; que sa religion était impie et son culte sacrilège. Alors il assemble le peuple tout entier, lui fiait
RÉVOLUTION KEO(HEH&Ê.. ::''-.• :'•'- '-'•: "^'Bl
lire le livre divin et lui fait jurer d'accomplir à Tavenir les cérémonies et les préceptes qui y sont contenus. Il ordonne au grand pontife Ilelcias et aux autre» prêtres de jeter hors du temple tous les vases qui avaient été jusqu'alara consacrés à Baal et à tous les astres; il les fait brûler hors de Jérusalem, dans la vallée de Gédron, et en disperse les cendres. Il supprime le corps des aruspices et des prêtres qui jusqu'alors avaient sacrifié à Baal, au soleil, à la lune, aux douze signes et à toute la milice du ciel. Il brûle le bois sacré qui était dans le temple, détruit tous les temples secondaires élevés sur les hauts lieux, tue les chevaux que les rois de Juda avaient consacrés au soleil, brûle le char du dieu, les autels élevés en son honneur, tous ses bois sacrés, toutes ses statues et en jette les cendres dans le Cé^ dron. Il déterre même les cadavres enterrés sur les montagnes jusqu'alors consacrées au culte des astres, et n'épargne que les ossements d'un prophète qui avait prédit cette révolution religieuse. Dans sa ferveur, il va jusqu'à massacrer des prêtres des hauts lieux; il extermine également tous ceux qui avaient des esprits de Python, les diseurs de bonne aventure, les idoles, les dieux infâmes et toutes les abominations qui régnaient dans tout le pays de Juda et dans Jérusalem, afin d'accomplir les paroles de la loi qui étaient écrites dans le livre qu'Helcias avait trouvé dans la maison de TEtemel. Avant lui, il n'y avait pas eu de roi qui se fut, comme lui, tourné vers l'Eternel de tout son cœur, de toute son àme et de toute sa force; jamais on n'a-
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îfES PSAUMES.
vait jusqu'alors accompli toute la loi de Moise. Puis il ordonna à tout le peuple de célébrer la Pâque, comme il était écrit dans le livre qu'on venait de trouver. « Et depuis le temps des juges qui avaient jugé en Israël, ni pendant tout le temps des rois d'Israël et des rois de Juda, jamais Pâque n'avait été célébrée comme fut célébrée celle Pâque, la dix-huitième année du roi Josias. »
Malgré toules les subtilités qu'on a imaginées pour expliquer ou plutôt pour dénaturer la signification trop claire de ce passage, je ne puis y voir autre chose qu'une révolution complète dans la religion des Juifs. Jusqu'à Josias, les Juifs n'ont pas connu d'autres dieux que les dieux du naturalisme oriental. Les prophètes, qui ont préparé cette révolution, sont remplis de renseignements très précis à cet égard. A chaque verset, ils répètent que les seules divinités adorées dans Israël sont Baal , Moloch , Adonaï , les astres , le soleil , et , comme ils disent , toute la milice céleste. Plus d'un passage implique la négation formelle de loule loi antérieure donnée par Dieu, et anéantit la fable de la législation mosaïque. Jérémie (ch. vu, v. 22 et suivants) met ces paroles dans la bouche de Dieu : « Je n'ai point parlé avec vos pères , ni ne leur ai point donné de commandements , au jour où je les fis sortir hors du pays d'Egypte, touchant les holocaustes et les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai commandé et dit : Ecou-
DU CULTE SOLjkIRE CHEZ LES HÉBREUX. 103
tez ma voix et je serai votre Dieu , et vous serez mon peuple , et marchez dans toutes les voies que je vous ordonnerai , afin que vous soyez heureux. Mais ils ne m'ont point écouté et ne m'ont point prêté l'oreille ; ils ont suivi d'autres conseils et la dureté de leur méchant cœur ; ils se sont tournés en arrière , au lieu de venir à moi. Depuis le jour que vos pères sont sortis d'Egypte jusqu'à aujourd'hui , je vous ai envoyé tous mes serviteurs, les prophètes, me levant matin et les envoyant chaque jour. Mais vous ne m'avez point écouté ; vous ne m'avez point prêté l'oreille; vous avez roidi votre cou; vous avez fait pis que vos pères. » Sous des formes diverses , nous retrouvons les mêmes idées dans tous les prophètes. Ces paroles ne prouvent-elles pas évidemment qu'il n'existait jusqu'alors aucune législation religieuse écrite et révélée, et que les livres attribués à Moïse ont été composés après coup, pour autoriser par une apparence d'antiquité la réforme qu'on voulait introduire? Comment expliquer autrement le silence que tous les prophètes gardent sur cette législation antérieure et sur ftloïse lui-même? Comment comprendre, si le Pentateuque avait existé précédenament, que les allusions que font souvent les prophètes aux antiques légendes <le l'Exode soient par mille détails en désaccord avec les récits que nous trouvons dans les livres mosaïques? Qu'est-ce que ces prophètes auxquels fait allusion Jérémie , sinon des hommes qui réglaient les cérémonies du culte d'après leurs inspirations personnelles , et sans être astreints à aucun rite défini et
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délerifiioé d'avance, $i ce n'est parla coutame? Or celte coutnme ne connais^it que le culte des astres. Faut-il y voir des hommes plus éclairés , qui , avant répôque de Jéréraie et de Josias, avaient tenté d'introduire à Jérusalem un culte moins matérialiste? Ce n'est pas ici le lieu de disciUer toutes ces questions. Il suffit de faire entrevoir combien est douteuse l'authenticité des livres attribués à Moïse. Le prophète Amos (cb, v, V, 25) dit formellement que pendant les quarante années qu'ils errèrent dans le désert , les Hébreux n'offrirent à Dieu ni victimes ni sacrifices, mais qu'ils portaient dans le tabernacle leur dieu Moloch, et l'image de leur idole, l'astre de leur dieu.
Cela ne ressemble guère à celte arche sainte dans laquelle, suivant les livres attribués à Moïse, on portait les tables de la loi. Je pourrais accumuler les textes; mais je crois en avoir dit assez pour convaincre ceux qui ne tiennent pas absolument à ne pas être convaincus, ou du moins pour les faire réfléchir (*). Tout ce que j'ai voulu prouver se réduit à ceci , que la loi
(1) M. Pcenan) dans sa traduction du livre de Job, remarque qu'il n'y a dans ce livre aucune trace des institutions mosaïques , non plus que dans le livre des Proverbes, dans i'hisloire des Juges et des pre- ^'miers rois, dans le Cantique des Cantiques et en général dans les écrivains antérieurs à la dernière époque du royaume de Juda. Il en conclut que l'idée que la loi mosaïque, telle que nous la possédons, remonte dans sa totalité à Moïse, ne saurait plus guère être soutenue. Cependant il croit que Moïse donna réellement des lois au peuple hébreu. Je le crois aussi , et j'y trouve des allusions assez claires dans les Psaumes; c'est mémo sans doute à cause de cette ancienne tradition que Ton mil sur le compte de Moïse la loi nouvelle. Mais de
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mosaïque él leâ livrés qui la renferment ne datent (jue de Joâias, et que celle fantastique antiquité, où la re^ porte de si bonne grâce la crédulité populaire, n'esÉ qu'un artifice des hommes qui, à ce moment, voulurent arracher les îlébreux au culte grossier de leurs ancêtres. Ils se servirent habilement des traditions et des légendes antiques , qil'avaient laissées dans la mémoire des Hébreux leurs anciennes migratiotis , pour envelopper et pfoléger la nouveauté de leurs idées religieuses.
C'est ainsi du reste que se sont accomplies toutes les révolutions de celte nature, depuis Brahma, Jésus- Christ et Mahomet , jusqu'à Va réforme du xvi* siècle. Toutes se sont , à des degrés divers , appuyées sur le passé pour s'emparer de l'avenir. C'est à ce prix qu'est leur succès. L'intelligence humaine a besoin de transitions pour passer d'une idée À une autre , et dans les siècles où l'idée du progrès est inconnue, le progrès ne peut s'accomplir qu'en s'affublant du prestige et des dépouilles du passé.
quelle nature étaient ces lois? Quel était le culte qu*il régletoeftta? Evidemment le culte solaire, le seul connu des Hébreux à l'époque où Ton place Moïse.
Quant à Tantiquité du livre de Job, malgré l'autorité de M. Renan, elle me paraît douteuse. Il est certain au moins qu'on ne pput le faire remonler au delà de la révolution religieuse dont nous avons parlé, ttr Job dit : a En voyant le soleil dans son éclat, et la lune s'avancer aveoplendeur , mon cœur ne s'est pas kissé séduire et ma main ne s'est pas portée à ma bouche; c'aurait été là un crime capital; jaurais renié le Dieu d'en haut. »
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Je ne connais dans la Bible qu'un livre dont Tanliquité soit certaine et incontestable, c'est celui des Psaumes. Malgré un certain nombre d'interpolations et sans doute do suppressions, ces chants ont conservé un caractère général d'antiquité . facile à reconnaître. Ce sont les seuls , par conséquent , où nous puissions chercher avec quelque sécurité les traits principaux de la première poésie des Hébreux. D'ailleurs ce sont aussi les seuls qu'on puisse considérer comme des poèmes. Je n'ai donc pas à m'occuper des autres.
Or nous savons que les anciens Hébreux adoraient le soleil. Partout dans la Bible, il est question de ce culte. Eslher (ch. xiv, v. 7) dit : Nous avons adoré les dieux de l'Egypte. Ezéchiel (ch. xx, v. 8) reproche aux Hébreux de n'avoir pas encore renoncé aux idoles de l'Egypte. Dans le même chapitre, aux versets 18 et 24, il appelle ces idoles ks idoles de leurs pères. La perpétuité du culte des astres et du soleil, d'Adonaï, de Baal, de Moloch, du Lingam lui-même est attestée par une foule de textes plus significatifs les uns que les autres. (<) Si donc les Psaumes sont réellement des
(1) Voir la Bible. Eslher, ch. xiv, v. 7. — Rois, livre III, ch. ti, V. 5 et 6; ch. xv, v. 43; ch. xvii; livre IV, ch. xvu, v. 46; ch. xxiii, V. 5, 41, 30, 31. —Job, XXXI, 26, 27, 28. — Isaïe, lu, 7. lxiv. — Ezéchiel, ch. viii, v. 14, 16; ch. xx, v. 8, 18, 24 et tout le reste. Il n'y a pas un livre de la Bible, excepté les plus récents, oii Ton n^en trouve des Iraees très marquées , que la prévention où Ton est de rencontrer tout autre chose empêche de voir. J'ai bien relu la Bible six ou sept fois, tout entière. Cf n'est qu'à la dernière lecture que je me suis rendu compte de ce culte solaire, qui me paraît maintenant éclater partout en traits saillants. J'engage ceux qui en douteront à faire