CHAPITRE III
I. Affaiblissement du sentiment religieux. — Développement des sentiments humains. — Ses causes. — Transformations de l^égoïsme instinctif. — li. Epopée héroïque. — Manifestation de la sympathie. — lU. Epopée humaine. — IV. Complexité et objectivité des pre^ mières conceptions épiques. — La mythologie est une forme de langage. — V. Complexité des personnages épiques. — VI Prédominance de faction. — Fatalité des événements. — Son influence sur la conception des caractères.
Les phénomëaes de la nature gardent pendant bien longtemps leur influence sur l'esprit de l'homme; durant un grand nombre de siècles, celui-ci continue à y voir l'action de divinités amies ou ennemies. Mais il finit par s'habituer à ces spectacles, et l'impression s'affaiblit. En effet, il arrive un moment où le travail instinctif de l'analyse intellectuelle ne trouve plus rien de nouveau dans la combinaison de ces impressions et de leurs rapports. Elles ne fournissent plus un aliment suffisant à l'activité de l'homme. Il a dès lors épuisé la première forme de l'idée purement religieuse. 11 faut pour que l'esprit puisse produire des résultats nou-
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veaux qu'il découvre des termes nouveaux de comparaison, c'est-à-dire des impressions nouvelles. S'il n'avait pas la possibilité de porter ailleurs son activité , il s'affaisserait peu à peu dans l'abrutissement. Son intelligence, enfermée dans un cercle infranchissable et réduite à recommencer sans cesse le même travail, retomberait sur elle-même el s'userait en des raffinements sans fruit (<). C'est ce que nous montre l'histoire pour tant de population» malheureuses, condamnées par les circonstances à cette activité sans progrès et sans issue. C'est une des causes principales qui ont perdu plus ou moins vite la plupart des nations de l'antiquité, fixées sur un pointTle la terre , sans moyens suffisants de se renouveler par l'infusion d'idées nouvelles et étrangères. Lorsqu'elles eurent épuisé les principes plus ou moins féconds qui les faisaient vivre, elles devinrent une proie facile pour leurs ennemis et périrent par la guerre. D'autres , qui échappèrent à ce danger , arrivèrent à une subtilité stérile , qui ne peut être considérée que comme un progrès inférieur. Tels sont les Chinois dans lai sphère de la vie matérielle; telles devinrent les populations aryennes dans l'ordre des idées religieuses. Elles eurent beau faire succéder à l'épopée naturaliste des premiers temps ces immenses épopées , dont les dimensions nous étonnent , ce n'é-
(4) Ce qui fait l*adinirab1e beauté des vers que Corneille met dans la baucbe d^Augusie , lassé de Tanibiiioii, c'est leur profonde vérités Ces vers son vrais du travail de l'intelligence commâc du inotJweuieD( des passions : elle se ramène en soi , n'ayant plus où se prendre.
tait pas un véritable prc^rès , parce que ce n'était pas un progrès vers les sentiments humains. Les héros de ces épopées, s'ils ne sont plus les éléments et les astres, sont encore des dieux, La pensée des Hindous reste obstinément attachée au merveilleux ; l'idée religieuse les obsède, et ils n'ont pas su s'en délivrer. Relégués aux extrémités du monde, sous un ciel énervant, longtemps garantis par leurs montagnes comme par d'infranchissables murailles, ils ont durant des siècles échappé à ces rajeunissements violents, mais nécessaires, qui chez les peuples anciens remplaçaient par le mélange forcé des populations et des idées les relations pacifiques des nations modernes.
Les Grecs aussi ont commencé par la poésie religieuse, comme tous les peuples, mais ils ont traversé plus rapidement celte période d'enfance qui dure encore pour les nations de l'Inde. Pendant que celles-ci s'endormaient dans les rêveries égoïstes (*) et dans les raffinements infinis de leurs conceptions religieuses , les Grecs , renouvelés par un mélange incessant de popu-
(4) Je dis égoïstes, car il faut remarquer que les idées de sociibilité, comme toutes les autres, ne se déterminent et ne se précisent que par opposition. Or, les impressions religieuses, fondées sur la crainte et sur Tespoir, n'établissent par ollo!>-mèmes aucun rapport entre les hommes. Le rapport religieux s'établit uniquement entre l'individu et Têtre qu'il adore. Les raisons mêmes de cette adoration , reconnaissance ou terreur, se rapportant uniquement à l'intérêt de chacun, restent individuelles. La poésie des premiers temps ne suppose donc nécessairement aucun état de société. Même réuni à ses concitoyens, aux membres de sa famille, dans un culte commun , chaque homme reste seul en face de son Dieu.