‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 47 sur 159 · DES SENTIMENTS SOCIAUX · texte numérisé non relu

DES SENTIMENTS SOCIAUX

lalions, forcés par leur vie aventureuse et leurs guerres continuelles à une activité sans relâche, arrivèrent vite à un développement qu'aucun peuple n'a égalé dans l'antiquité.

Ils découvrirent dans le monde autre chose que des dieux. Après les manifestations des causes inconnues et mystérieuses, ils rencontrèrent celles des causes semblables à eux-mêmes; après la nature, ils virent les hommes. La sympathie humaine, les affections de la cité et de la famille vinrent corriger l'égoïsme des conceptions premières et s'ajoutèrent dans leur esprit à la crainte et à l'adoration de la divinité. Là ils trouvèrent une source d'impressions nouvelles qui, en modifiant profondément les intelligences, transforma le génie de la race.

Pour éveiller dans l'homme le sentiment de la sympathie , il ne suffit pas que la famille , que la tribu soient constituées. Ces sortes de relations sont si naturelies, qu'elles échappent longtemps au regard. Ces impressions restent inaperçues, parce que l'homme vit sans cesse au milieu d'elles, sans que rien l'avertisse de leur présence, et parce qu'il ne conçoit pas un autre état. C'est par la même raison qu'il s'ignore si longtemps lui-même. Il faut qu'une cause étrangère vienne le forcer à regarder autour de lui.

Cette cause, ce sera la nécessité de se défendre contre les envahisseurs et les pillards. La guerre est donc la condition et le point de départ de la sociabilité. C'est elle qui contraint les hommes à s'apercevoir des liens

qui les attachent à leur patrie , à leurs concitoyens , à leur famille, par la nécessité de les protéger; c'est elle qui donne à leur vie , et par conséquent à leur intelligence , une nouvelle activité. En rassemblant les membres d'un même groupe pour la défense des intérêts communs, elle leur apprend à compter les uns sur les autres, et leur fait sentir la nécessité de la concorde. Elle donne à quelques-uns l'occasion de déployer leur force pour la protection de tous. Le sentiment de leur intérêt, la crainte du danger, la joie d y avoir échappé développent en eux l'amour de la patrie, de la famille, de la liberté, et, par Tâdmiration de la force, celui de la gloire. Voilà les sentiments qui ont donné naissance à l'épopée héroïque.

Sans doute on peut dire qu'ils se ramènent , comme dans l'épopée religieuse , à Tégoïsme; qu'au fond l'unique mobile de l'homme est la crainte ; que s'il admire le courage guerrier, c'est que ce courage écarte le danger. Cela revient à dire que, en somme , il faut toujours que l'homme parte de lui-même. L'idée du désintéressement absolu est une abstraction pure , qui ne peut se produire que dans les intelligences très subtilisées W.

(4) Dans les langues anciennes Tidée du bien se confond toujours avec celle de l'utile ou de )a force ; yptidi^uxiy xp^^*^^^ ^^P — ^^^ vit. — ipet^, vvrius. Il est curieux de retrouver dans Grégoire de Tours ce retour à Fenfance des idées morales : utileè homines veut dire chez lui les gens de bien. La meilleure histoire des idées serait un dictionnaire bien fait. Les hommes des nations les plus civilisées ne peuvent se décider à comprendre que le point de départ et le but

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Mais cet égoïsme n'est en réalité que le point de départ» Il se mêle successivement à mille autres im^ pressions qui le transforment en se combinant avec lui, et qui lui donnent un tout aulre caractère. Celte crainte devient féconde et enfante le dévouement. Les impressions jusqu'alors inaperçues se révèlent. Dans la famille, la femme et les enfants apprennent à respecter et à admirer l'époux et le père qui s'expose en corn-*

de la morale est uniquement pour chacun le développement de ses facultés; qu'en cela seul consiste la vertu et la récompense de la vertu. Ils ne veulent pas qu'elle soit par elle-même un but; il leur faut absolument quelle soit un moyen , c*est-à'>dire qu'elle soit utile dans le sens où l'on prend habituellement ce moti Ils ne comprendraient plus ni le bien ni Tobligation de faire le bien , s'il n'y avait pas au delà l'enfer et le paradis. C'est toujours au fond la même conception que les anciens; la seule différence , c'est que les premiers attendaient la récompense dans la vie, tandis que, pour éviter les mécomptes, les modernes, devenus plus prudents par l'expérience, l'ont reportée après la mort. — Du reste, ni dans un cas ni dans l'autre, il n'y a désintéressement réel. L'homme qui fait certain.<l actes et en évite certains autres pour obtenir une récompense et éviter un châtiment ne peut pas se dire désintéressé. Mais d'un autre côté le développement de nos facultés n'est-il pas le premier de nos intérêts? La langue représente si bien la grossièreté de la conception morale de ceux qui la parlent, que le mot intérêt rappelle toujours un avantage extérieur et en quelque sorte matériel, tel que la richesse, les jouissances physiques. Les jouissances intellectuelles, le développement de notre puissance morale , l'acquisition de nouvelles idées , le plaisir de se sentir progresser par l'esprit, tout cela est si parfaitement inconnu et indifférent, même à nos philosophes officiels, qu'ils ne voient pas là des intérêts , dans le sens sérieux du mot , ni par coûséqaent des mobiles suffisants pour mettre en jeu l'activité humaine. Il leur faut, comme ils disent, des sanctions , c'est-à-dire, comme pour les animaux et les enfants, la perspective des coups de fouet ou des morceaux de sucre.

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battant pour eux ; ces mêmes sentiments s'étendent de la famille à la tribu , et entourent de considération les chefs et les guerriers , reconnus les plus forts, les plus habiles et les plus courageux.

Mais c'est surtout quand les groupes devinrent plus considérables et que les cités se furent constituées, quand il ne fut plus seulement question de disputer quelques troupeaux ou quelques champs, mais qu'il s'agit vraiment de combattre pour sa vie , pour celle de sa famille, pour l'indépendance ou pour l'honneur de sa patrie, c'est alors que l'importance et la multiplicité des intérêts engagés, que les émotions plus vives et plus diverses produites par des guerres plus longues et plus terribles, en agitant plus profondément un plus grand nombre d'esprits , en les frappant d'impressions plus variées et par là plus sensibles, développèrent plus complètement ce sentiment de solidarité qui est comme une chaîne magnétique entre les hommes , et qu'elles devinrent vraiment propres à frapper les imaginations, à exalter toutes ces affections nouvellement nées dans le cœur humain, et par là, à créer ces épopées qui en sont restées les fidèles et vives images.

Ainsi donc, tandis que l'épopée religieuse ne suppose que des sentiments individuels, égoïstes, indépendants de toute idée de famille ou de société, l'épopée héroïque, tout en laissant aux dieux le rôle principal, est nécessairement, dans une certaine mesure, une expression de la sympathie humaine et ne peut se produire sans les idées de famille ou de cité.

Cependant la forme de celte poésie reste objective. Au moment où Thomme se fiait la mesure et le centre de tout, lorsqu'il crée ses dieux sur son propre modèle, ou plutôt lorsque, par un anthropomorphisme progressif, il se met plus nettement lui-même à la place de la divinité, il n'a pas encore conscience de lui-même et des sentiments nouveaux qui l'inspirent. Il se passera bien des siècles avant qu'il reconnaisse formellement la tendance qui le pousse à son insu et qu'il en prenne une conscience réfléchie. Mais il suffît que l'analyse nous permette de retrouver dans ses œuvres la trace de ces sentiments pour que nous constations qu'un progrès réel s'est accompli dans l'humanité.

Du reste l'Iliade n'est certainement pas le premier monument de l'épopée héroïque. Avant elle, il dut y avoir bien des récits du même genre, inspirés, comme elle, par l'admiration de la force guerrière et par la joie de la victoire. Grâce à Homère lui-même, ce fait ne peut guère être révoqué en doute. Plus d'une fois, il fait intervenir des aédes qui chantent les exploits des dieux et des héros. Il ne faut pas croire même qu'il s'agisse ici de ces chants purement religieux que nous avons trouvés dans les Védas et dans la Bible, ni même d'une épopée à la fois divine et humaine, comme les grands poèmes de l'Inde ou comme les hymnes homériques, qui, pour célébrer les dieux, les ramènent aux

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proportions de l'homme. L'épopée, dès avant Homère, semble avoir été déjà plus humaine. Déjà même elle n'est plus seulement héroïque, inspirée par les joies toujours un peu égoïstes et sauvages du triomphe. Homère nous montre Phémios chantant de lugubres^ chants, inspirés par les malheurs qui suivirent la prise de Troie et par le regret de tant de concitoyens engloutis au retour dans les tempêtes. Ce n'est plus seulement la crainte ou l'orgueil qui dictent ces chants, c'est la douleur, c'est l'affection, c'est la sympathie humaine dans une de ses manifestations les plus désintéi^sées, le regret des morts. Sans doute il ne faudrait pas tirer de ce fait et -de quelques autres semblables des conséquences exagérées, ni vouloir les ériger en arguments irréfutables. Mais nous avons bien d'autres raisons de penser que Homère ne fut pas le premier à chanter les grandes luttes des peuples et des héros.

La principale pour moi est la composition même de l'Iliade, dans laquelle je trouve deux inspirations différentes, qui supposent deux états de civilisation également différents. Il y a toute une partie du poème, qui est une peinture des affections de famille et pour ainsi dire de la vie intime, et qui par là forme un contraste frappant avec les scènes de carnage qui constituent l'autre partie. Les caractères des principaux personnages présentent déjà dos nuances de sentiments, qui, tout en gardant des traits nombreux de l'ignorance et de la grossièreté de ces temps, les élèvent singulièrement au-dessus de l'égoïsme primitif. Priam, Nestor, Hector,

Andromaque sont sans doute bien loin encore de cette perfection morale que Tadmiration classique aime à y découvrir. Cependant quelle différence entre ces personnages, et l'Arya ou THébreu psalmodiant au lever du soleil ses chants inspirés par le plus nal'f et le plus complet égoïsme , et dont il ne sait varier l'uniforme monotonie qu'en mêlant à ses invocations les malédictions et la haine t

De tous ces personnages, celui qui m'étonne le plus, c'est Hector, C'est lui qui est dans l'Iliade la personnification la plus complète du dévouement et des affections généreuses, telles qu'elles pouvaient être comprises alors. Son amour pour Andromaque a quelque chose de tendre, de profond, de grave qui me semble même supérieur à l'esprit de ce temps. Il sait qu'il mourra dans cette guerre, mais ce qui l'inquiète, c'est l'avenir réservé à ses concitoyens, à Hécube, à Priam; surtout il gémit sur le sort qui attend Andromaque, quand il lui faudra suivre en Grèce les vainqueurs. Cependant il refuse de céder à ses prières et de se soustraire à la mort en quittant le champ de bataille; il lui répond : « Moi aussi, je songe à tout cela, femme; mais je ne veux pas m'exposer aux reproches des Troyens et des Troyennes aux longs voiles, en évitant la guerre comme un lâche. D'ailleurs, mon cœur ne m'y pousse pas, car j'ai appris à être toujours brave et à combattre au premier rang des Troyens pour rendre glo* rieux le nom de mon père et le mien. Je sais bien dans mon cœur, et une voix me dit qu'un jour viendra où doit

périr Ilion la sainte, ainsi que Priam et le peuple de Priam à la forte lance. Mais ni le sort des Troyens, ni celui d'Hécube, ni celui du roi Priam, ni celui de mes frères, que leur courage doit faire tomber en si grand nombre dans la poussière sous les coups des ennemis, ne me tourmentent autant que le tien, lorsqu'un des Grecs, vêtu d'airain, t'emmènera pleurante et privée de la liberté. Tu iras à Argos tisser la toile pour une étrangère ; il te faudra porter l'eau de la fontaine Messëïs ou Hypérée, malgré la douleur ; car une nécessité rigoureuse pèsera sur toi, et on dira en te voyant baignée de larmes : « La voilà donc la femme de cet Hector, qui dans les combats était le premier des Troyens dompteurs de chevaux, lorsque l'on combattait autour d'Ilion. » Voilà ce qu^n dira, et ta douleur se renouvellera par le regret de l'homme qui aurait pu te soustraire au jour de l'esclavage. Mais puissé-je mourir, puisse la terre s'enlr'ouvrir et m'engloutir avant que j'entende tes cris et que je te voie entraînée par les vainqueurs. » (11., ch. vi, 440-465.)

Lorsqu'il sera mort, il méritera que Hélène dise de lui à ses funérailles : « Hector, de tous mes beauxfrères, le plus cher à mon cœur! Voici déjà vingt ans que je suis venue de là-bas et que j'ai quille ma patrie, et jamais je n'ai entendu de toi une parole de colère ou de mépris. Mais si, dans la maison, quelqu'un de mes beaux-frères ou de mes belles-sœurs, aux riches vêtements, ou ma belle-mère, — car Priam, comme un père, a toujours été bon pour moi, — m'adressait

quelque reproche, toi, tu les calmais, tu les apaisais par la bonté de ton cœur et par la douceur de tes paroles. En te pleurant, c'est sur moi-même aussi que je pleure, triste et malheureuse, car il n'y a plus personne dans la vaste Troie qui me soit bon et ami ; tous m'ont en horreur. »(11., ch. xxiv, 762-775.) Quelle distance y a-t-il entre des peintures de sang et de carnage et de pareils sentiments? Combien a-t-il fallu de siècles à l'esprit de l'homme pour passer de la première de ces formes à la seconde? Cependant, nous les trouvons toutes les deux dans le même poème. J'en conclus, non pas que l'Iliade est composée de pièces rapportées et d'époques différentes, mais que ce poème ne nous donne pas nécessairement la première forme de l'épopée héroïque, et que par conséquent, avant celle-ci, il a pu y en avoir bien d'autres qui ne nous sont pas parvenues.

Donc , la conception à laquelle se rattache en parlie l'Iliade lient à un état de civilisation bien antérieur à l'Iliade elle-même. Mais cette large part qui y est faite à la peinture de la vie de famille , de cité , chez les Troyens , même chez les Grecs , et aux affections pureoient humaines , marque pour nous la transition psychologique de l'Iliade à l'Odyssée, de l'épopée héroïque à l'épopée humaine, de l'admiration de la force et de la valeur guerrière à celle de l'intelligence et du courage moral.

Avec rOdyssée, nous nous trouvons en présence de la seconde verlu des temps encore barbares , la ruse. Cette verlu, toujours pratiquée, mais peu honorée dans les âges modernes , l'était davantage, lorsque, en l'absence de lois et de toute justice répressive, elle était le seul moyen de lutter contre la force brutale; lorsque la vengeance était Tunique protestation possible du droit , et que la ruse pouvait seule assurer la vengeance.

Du reste, la ruse n'est pas la seule arme d'Ulysse. Il a aussi en partage les vertus guerrières des héros , mais il a de plus qu'eux l'inébranlable volonté que rien ne peut abattre. Son esprit, fécond en ressources, ne le laisse jamais sans espoir. Toujours, au milieu des plus terribles dangers , seul , sans être soutenu par le regard des hommes et par le sentiment de l'orgueil , plus puissant que l'amour de la vie , il garde sa présence d'esprit et ne s'abandonne jamais. Mais en même temps rien ne ressemble moins à ces matamores résolus , qui traitent le danger avec tant d'insouciance , que notre pitié leur serait une injure. A cela s'ajoute dans le poème , doni Ulysse est le héros , la peinture des affections de famille et de toutes les émotions sympathiques , parmi lesquelles il ne faut pas oublier ce touchant tableau du vieux chien Argos qui , après vingt ans d'absence, reconnaît son maître et meurt de

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