‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 67 sur 159 · ERREURS DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

ERREURS DE LA CRITIQUE

nal ; il est donc partial et partial par patriotisme. Les Grecs de son temps ont pu et dû applaudir à ce passage ; la postérité et la saine critique lui donneront toujours tort. » M. Widal n'est pas le premier qui, sous prétexte de saine critique, ait fait à Homère de semblables reproches. Ils pourraient avoir un sens, appliqués à un poète moderne; adressés à Homère, ils ne prouvent que l'illusion des commentateurs et la substitution de nos idées à celles de l'antiquité.

Ces critiques oublient quHomèi'e nous a auparavant fait voir Ajax se retirant devant Hector, et dans une autre circonstance, tous les héros, Ajax et Diomède eux-mêmes, hésitant à accepter le cartel du guerrier troyen. Etait-ce pour rabaisser les Grecs?

Mais, ce qui est plus singulier, c'est qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se mettent en contradiction avec euxmêmes. L'intervention d'Apollon ôte, dit-on, à Hector sa gloire et déshonore sa victoire. L'intervention et la trahison de Minerve, qui livre Hector désarmé à la fureur d'Achille, ne ravale-t-elle pas ce même Achille au profil d'Hector? Si l'on veut juger l'Iliade tout entière à ce point de vue de nos idées modernes, il n'y a plus de comparaison possible entre le héros grec et le héros troyen. Hector, défenseur de sa patrie, de son vieux père, de sa mère, le seul espoir de tous ses concitoyens, Hector, le mari d'Andromaque, le père d'Astyanax, que suivent dans tout le poème les souvenirs et les émotions du \f chant, dont le poète nous montrera tout à l'heure les touchantes funérailles comme

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Qa contraste aux funérailles sanglantes el féroces de Patrocle, est pour nous mille fois plus intéressant que ce grand enfant boudeur et violent qui ft'a pour lui que Tavanlage de la force. Et même cette sapériorilé brutale lui appartient-elle réeUement? On en pourrait douter en relisant la scène du combat et ce qui la précède. Achille est revêtu d'une armure divine, presque impénétrable, que Vulcain a faite tout exprès pour lui, et dont réclat seul épouvante les yeux qui la voient* Cette armure, si terrible et si forte, est en même temps si légère qu'elle semble avoir des ailes et soulever le guerrier qu'elle protège. Avant de le» laisser parti^r pour le combat, Minerve lui fait prendre du aeotar et de l'iambroisie pour augmenter ses forces et le rendre insensible à la fatigue. Dans une première rencontre avec Hector, il a manqué d'être tué par lui^ mais Minerve a détourné le trait. Au moment nuème où la lutta supréfKie va s'engager, Jupiter pèse le destin des deux guerriers; le destin a condamné la vie d'Hector. Apollon, qui l'a prot^é jusqu'alors, Tabandonne. Mais Minerve n'abaïuionne pas Achille. Elle lui promet la victoire V et, pour mieux assurer l'eSst de sa promesse, elle use de perfidie à l'égard du Troyen. AcbîUe le premier lance son javelot ; Hector l'évite. Mais Mit* nerve, ne voulant pas laisser Achille désarmé, lui rapporte son javelot sans qu'Hector s'en apwçoive. Cduî-cÂ, à son tour, lance son trait et frappe le milien du bouclier, mais l'armure divine le repousse. Hector, désarmé en face d'Achille, comprend que les dieux ont

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décrété sa mort et que Minerve Ta troespé. Il ae senit perdu. Cependant il ne se laisse pas abattre. Il saisit soa épée et s'élance sur ÀcbiUe, qui est armé de sa bnce et protégé par le bouclier de Vulcain. Tout est contre Hector» il doit périr ; bienlét çni effet il tombe percé au cou par la lance d'Achille, Quel est le plua courageux dee deux ? Si Homère eût été Troyen et eût voulu élever la défait^ de son héros au-dessus de la victoir.e de SOI) epnemi, qu'aurait-il pu faire de plus? Ne semblet-4 pas avqir accumulé à plaisir tout ce qui peut dés-hoi)pi:ei: le trionjphe d'Achille et ennoblir la chute d'Hector? S'il a paru partial pour 1^ Grecs dans la iléçit de 1»^ mort de, Patçoclç» ne l'est-il pas ici. évidpmr m«ftt jK>uv les Troyens? Ce dessein paraît eocore bien; plua sensible quand on entend les paroles cruelles du vainqueur, et qu'on vqit les indignes traitements que ses Goa>pagiiions et, lui font subir au cadavre du fils de Friaœ et d'Hécube, du mari d'Andromaque, sous les yeux mêmes de son père, de sa mère, de sa femme^ et que le poète semble étaler à plaisir au milieu des circcpstances les plus capables de nous inspirer la pitié pour les uns et Vindignation contre les autres.

Oo voit où conduit le système des critiques avec leur perpétuel contre-sens. I^'Iliade n'est plus que la glorification des Troyens, évidemment beaucoup plus^ initéressants pour nous, une longue protestation contre la victoire des Grecs, qui n'ont que l'avantage du succès, définitif et qui le doivent à la trahison des. dieux. Vicirias eamtk dÀk pkcwt* Mais alors comment explir*

quer que la Grèce Tait adoptée, célébrée comme son poème national et son premier litre de gloire? C'est que toutes ces interprétations morales ne sont que des rêveries, sans rapport avec les conceptions de Tantiquilé. Nous avons refait une Iliade à notre usage, sans voir que nous condamnions le poète et ses contemporains à une interminable série de contradictions. La vérité, c'est que, pour les anciens, le succès, la victoire est le seul mérite, car elle prouve la faveur des dieux, et c'est là la qualité suprême. L'homme aimé des dieux est le {yemier, le plus grand, le plus noble des hommes. Et il faut bien comprendre que ce n'est pas sa vertu qui lui vaut cette faveur, c'est cette faveur même qui fait sa vertu. C'est la doctrine de la grâce des Jansénistes, c'est la prédestination, la conception fataliste dans ce qu^elle a de plus absolu, de plus naïf. Si l'on peut parfois trouver dans Homère un vague sentiment de la liberté et de la responsabilité humaine, ce n'est qu'une lueur fugitive, à peine entrevue et dont il n'a pas conscience. C'est ainsi que la gloire d'Ulysse consiste tout entière dans l'incessante protection de Minerve; c'est elle qui le soutient, qui lui donne ce courage que nous admirons, et qui n'est dans l'àme du héros que la certitude du succès garanti par la promesse divine. Notre admiration s'entête vainement à ne voir dans la présence de ces divinités qu'une sorte de métaphore, et comme la personnification des vertus que nous voulons trouver dans les personnages épiques. Mais ce n'est là qu'une interprétation arbitraire qui

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fausse la pensée du vieux poète ; nous la dénaturons pour raccommoder aux exigences de notre progrès. Il faut descendre jusqu'à la sophistique, jusqu'à la tragédie d'Euripide pour trouver les dieux réduits à ce rôle. Mais, dans Homère, les hommes ne sont pas plus responsables de leurs fautes que de leurs exploits.

D'ailleurs, et ceci est capital, ce sont des actions qu'il raconte, non des hommes i^); ils ne sont pour lui que les accessoires nécessaires, les instruments des actions. C'est à peine même s'il est juste d'en attribuer la cause aux dieux. Leur puissance, comme celle des hommes , est soumise à une sorte de fatalité indécise, qui n'est autre que la nécessité historique des faits. Ce fatalisme primitif, si incompréhensible à première vue, n'est qu'une interversion des temps. Ce qui est ne peut pas ne pas être , et nulle puissance ne peut empêcher le fait accompli d'exister. Quand les poètes anciens chantent les événements passés, en se

(4) Les dieux eux-mêmes sont soumis à la fatalité des événements. Apollon se retire dès qa^il sait que Hector doit être vaincu, et ne songe pas un instant à lutter contre la destinée. L'intervention de Minerve n'est elle-même que la déification de cette fatalité du fait, accompli quand le poète le chante, qu'il ne peut penser à modifier, et dont il se contente d'expliquer les causes en les divinisant, suivant les habitudes de l'esprit de ce temps. Les dieux comme les hommes ne sont que les représentants et les instruments de l'action. C'est elle seule qui domine.

Cette préoccupation du fait, de l'action constitue la différence capitale du théâtre antique au théâtre moderne. Elle est en décroissance continuelle d'Eschyle à Sophocle, de Sophocle à Euripide, et d'Euripide à la comédie de Hénandre. Les préoccupations psychologiques suivent le progrès inverse ; mais les poètes ne s'en rendent pas compte, et c'est

reportant par la pen9ée au moment où ils n'existaient pas encore , ils transportent à l'avenir celte nécessité du passé. La volonté humaine , nop plus que celle des dieux, n'y peut rien changer. Plus tard, cette conception se transforma par le progrès de l'intelligence , et devint le dogme fataliste que nous connaissons. Homère n'y est pas encore arcivé. On comprend qu'ea substituant à de pareilles idées notre liberté moderne , les commientateurs aient été forcés de tout dénaturer dans ces poèmes.

§ vm.

Horace et bien d'autres après lui ont accusé Honràro de dormir quelquefois. Quels sont ces moments de sommeil? Les avis ont été singulièrement partagés à cet égard. Jje crois cependant qu'on peut les déteiv^ miner au oioinspar les caractères généraux, et montrer que cette' inégalité d'Homère est encore une illusion ,

ce principe dont Tintervention lUente désorganise la tragédie par un coDfltt nécessaire et inaperçu. Aristote même ne le soupçonne pas , et ne fait que la théorie de la tragédie d'action. La critique moderne, en imposant ce code à Corneille et à Racine, lésa condamnés à mille subterfuges bizarres, car tout en croyant se conformer aux prescriptions d'Aristote, ils font léellement des tragédies purement, psychologiques. Aussi rien n'estr-il plus curieux que d'étudier, dans Racine surtout, Ifoppoiiition perpétoeUe qui se trouve entre le plan conçu d'après la poétique ancienne et les développf^ments , dont l'esprit tout différent faix aboutir ses tragédies à tout autre chose que ce quQ le plan primitif semblait promettre. L'étude de la poésie dramatique jette une \ive lu* mière sur la marche du progrès et e.>t singulièrement utile pour faire comprendre, les différences radicales qui séparent la poésie moderne de la poésie homéri {ue. Mais cette élude est encore à faire.

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tenant toujours à ce que nous nous substituons au poète, au lieu de le considérer au milieu de son temps.

L'émotion poétique, dans le sens le plus complet dû mot , n'étant qu'une sorte d'épanouissement de notre âme quand nous voyons ou croyons voir réalisé par le poète ce que nous concevions seulement comme idéal et que notre impuissance nous empêchait d'exprimer, cette émotion entraîne nécessairement une absolue reconnaissance de la supériorité du poète sur nousmêmes. Alors notre personnalité semble s'absorber dans la sienne; nous perdons conscience de nous-mêmes pour n'éprouver plus que la jouissance des .sentiments que nous impose le poète. Cette identification constitue l'ilUision. Du moment que les sentiments exprimés sont sympathiques, généreux, élevés, si la puissance de l'expression atteint la limite qui constitue pour nous l'idéal,, nous sommes enlevés, subjugués. Mais tout ce qui reste en deçà de cette limite par le caractère moral ou poétique, nous laisse le sentiment d'une supériorité quelconque sur le poète; par conséquent nous parait incomplet, et ne nous émeut pas, ou ne nous émeut que par une sorte de prolongement intérieur et spontané des impressions commencées , qui alors demeure personnel, et ne s'ajoute pas au mérite du poète. Quelle que soit donc l'énergie avec laquelle un poète ait peint les passions que nous trouvons odieuses ou mauvaises , il ne pourra jamais nous subjuguer entièrement, parce que, tout en admirant sa puissance

poétique , nous nous sentirons distincts et supérieurs par Tidéal moral.

On conçoit par la même raison que si la puissance d'expression du poète est au-dessus de Tidéal même du lecteur, celui-ci, ne comprenant pas, ne pourra pas être louché. La vraie poésie pour chacun est donc celle qui , en éveillant des souvenirs plus ou moins latents et des aspirations, détermine dans Tàme un mouvement de progression vers Tidéal; c'est celle enfin dont les tableaux se confondent avec l'idéal de ceux qui les voient. Tout poète est un grand poète pour quiconque éprouve, en le lisant, cette sorte de transfusion psychologique qu'on appelle l'illusion. Par conséquent, il y a autant de poésies que d'hommes , que de moments dans la série des mouvements de Tàme. Les poètes qui sont pour les uns les plus vulgaires répondent aux aspirations idéales de quelques autres, comme les plus bizarres et les plus obscurs touchent et charment les hommes qui n'aiment que le demi-jour et dont la pure lumière effarouche le mysticisme.

Mais si l'idéal diffère dans chaque âme et à chaque moment dans une même àme , si d'un autre côté l'émotion poétique ne se produit que par cette sorte d'identification que j'ai tâché d'expliquer, il devient fort difficile qu'il y ait assez de poètes divers pour suffire aux besoins d'une sensibilité aussi variable. Ce serait vrai en effet , si tout cela pouvait se déterminer mathématiquement. Mais l'émotion poétique a une foule de degrés. D'abord le sentiment de l'idéal , variable et

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indécis pour chacun de nous^ ne nous permet pas d'en marquer précisément la limite. Chaque poète nous émeut d'autant plus qu'il se rapproche davantage de l'extrême limite que nous pouvons concevoir ; mais il peut aussi fort bien se faire que , ne sachant pas nousmêmes où se termine celte sorte d'horizon intellectuel, nous admirions pendant longtemps un poète comme le plus parfait possible , jusqu'au jour où la lecture d'un poète nouveau nous révèle en nous-mêmes la possibilité d'une émotion encore plus profonde. En second lieu, il ne faut pas oublier que si la substitution du lecteur au poète ne se produit pour nul poème aussi complètement que pour l'Iliade et l'Odyssée, cependant elle se produit toujours dans une certaine mesure et accommode en quelque sorte la puissance d'expression du poète au besoin d'émotion que nous éprouvons à chaque moment. Si donc un poète convient à la disposition générale et habituelle de notre âme , il est bien rare qu'il se produise en nous des transformations assez considérables, pour que nous ne puissions plus les transporter à notre poète lui-même , et que le divorce devienne nécessaire.

On peut donc dire, en général, que les moments où Homère nous paraît dormir "sont les passages où les impressions décrites sont tellement spéciales au temps, aux circonstances, au pays, qu'elles nous sont étrangères. Ne les ayant pas traversées nous-mêmes , nous ne pouvons y rattacher cette longue chaîne de développements successifs qui constituent notre progrès mo-

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rai. Nous trouvons donc peu d'intérêt aux longs discours , à ces récits épisodiques , si chers à Tinsatiable curiosité des anciens, et qu'aiment tant encore les Arabes et les peuples demi-civilisés et oisifs. Notre vie active et pressée ne nous permet plus ces loisirs des premiers âgés ni les goûts qui en sont la suite. Homère, pour •ne l'avoir pas prévu, a été rudement tancé par quelques critiques et a été traité de bavard. Nous repoussons surtout les peintures des sentiments trop évidemment égoïstes , pour lesquels notre éducation nous inspire du mépris. Le mensonge , la trahison , la perfidie , la cupidité nous paraissent répugnants et vils. La haine, la férocité , la vengeance , moins basses, ne peuvent non plus, malgré toute l'énergie des peintures homériques, nous émouvoir bien profondément , parce que ce ne sont pas là de ces sentiments auxquels nous aimions à nous abandonner. Aussi les plus dévoués admirateurs d'Homère ont-ils quelque peine à jastifier la duplicité de Jupiter trompant Agamemnon , celle d'Agamemnon trompant les Grecs , celle de Minerve trompant Hector pour le livrer désarmé à la lance d'Achille, après avoir trompé Pandaros pour lui faire violer la trêve ; les rancunes de Junon et de Minerve contre les Troyens, la férocité 'd'Achille contre le cadavre d'Hector, les injures d'Achille et d'Agamemnon, ces interminables tableaux de combats et de carnage, auxquels se complaisait l'imagination des Grecs , comme celle des enfants; enfin, ces perpétuelles interventions de la fatalité et des dieux qui enlèveraient aux deux

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poèmes une grbnde partie de leur intérêt , Bi la plu^ part du temps nous ne les négligions involontairemeif^t comtne des fictions sans importance. Or, en poésie, ce qui a besoin de justification cesse d'être poétic(ue, parce que la réflexion tuo l'émotion. Mais de toutes ces parties , celles qui ont le plus perdu de leur sens poétique^ ce sont les scènes de l'Olympe, les querelles de ménage entre Jupiter et Junon , qui ont eu le privil^e de devenir comiques, et où des critiques trop naïfsi ont été chercher des arguments pour montrei^ qu'Homère ne craint pas d'allier le plaisant à l'héroïque et qu'il sait prendre tous les tons^ Us ne voient pas la moindre difficulté à supposer que , de parti pris, le vieux poète ait choisi ses dieux pour les chaîner du rùle de bouffons.

Ces peintures seules suffiraient à marquer la distance qui sépare notre poésie de celle de ces temps, pour quiconque admet l'unité de l'intelligence humaine dans toutes seë nianifestaliorls simultanées, et ne trouve pas tout naturel que la grossièreté de ces conceptions reU*gieuses s'accûltle avec toutes les délicatesses de senticûent que notre éducation nous a habitués à découvrir dans ces poètoes. Toutes ces parties, foit intéressantes pour les temps dont elles représentaient les idées, les goûts et les croyances, sont devenues froides pour nous, toutes les fois que nous ne pouvons pas y glisser quelque correctif qui nous permette de notïs y rattacher par une émotion quelconque. Ces différences sont l'effet du progrès ; il faut savoir le reconnaître, mais il est ridi-

cule d'en faire un reproche à Homère, tout comme d'y chercher pour lui un titre de gloire.

Voilà une partie des modifications que le système de la critique moderne fait subir aux poèmes homériques. Comment, après cela, persiste-t--elle à n'y trouver que quelques inégalités et de courts instants de sommeil ? D'un côté, elle exagère dans le poète l'expression des sentiments sympathiques et désintéressés, que les principes de notre civilisation tendent à développer; de cette manière, ils deviennent pour elle la source des émotions les plus vives et les plus profondes. D'un autre côté, l'égoïsme et la puérilité de ses conceptions morales et religieuses sont souvent trop évidentes pour que l'illusion soit possible. Dans ce cas, il ne peut y avoir d'émotion. Nous pouvons bien être touchés de l'entrevue d'Hector et d'Andromaque, parce que la situation seule des personnages nous prédispose à trouver dans leurs paroles l'expression des sentiments qui nous paraissent les plus naturels et les plus touchants. Mais avec la meilleure volonté du monde, il est impossible d'admirer sans réserve les funérailles que fait à Patrocle la féroce amitié d'Achille. L'impression de ces poèmes est donc nécessairement intermittente, et cette intermittence doit se marquer de plus en plus à mesure que le progrès de notre civilisation nous éloigne davantage des conceptions de celle époque. Il en résulte donc qu'à mesure que notre intelligence se développe , nous élevons progressivement à notre niveau certaines parties où les sentiments indiqués par le poète se pré-

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tent à cette exaltation , tandis que les autres doivent nous paraître de plus en plus froides et inintelligibles. Par conséquent, l'équilibre doit tendre à se rompre de plus en plus, et Tunité d'impression, qui est la seule unité réelle des œuvres poétiques , doit progressivement disparaître des œuvres que nous attribuons à Homère.

Voilà, ce me semble, où doit nous faire aboutir la manière dont on considère habituellement la poésie antique. Nous rabaisserons d'un côté en Texaltant de l'autre; après en avoir si longtemps vanté l'unité, réalité, nous finirons par nous étonner qu'elle soit si peu semblable à elle-même, et des critiques condamneront comme interpolés et indignes d'Homère les passages qui représenteront le plus fidèlement l'esprit de l'antiquité. L'erreur du point de vue, qui aura fait d'Homère le plus grand et le plus complet de tous les poètes, finira par réduire singulièrement ses œuvres et par circonscrire l'admiration dans des limites fort étroites.

C'est celte préoccupation de nos propres impressions qui nous fait croire qu'Homère a dû chanter sous l'influence d'une inspiration vive et profonde. Je crois avoir démontré qu'en réalité ses peintures s'arrêtent à la surface; c'est nous qui creusons aux points qu'il nous indique. Le calme uniforme de son style en est une preuve suffisante. Il coule d'un mouvement régulier, avec une sérénité qui rappelle celle de la statuaire grecque, et qui, plus tard, devint pour les philosophes

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TidéRl de la sagesëe^ Les àcènes pour tious )é6 plus p&^ ibéliqu^ et leâ plud froides^ les plus solennelles et les plus vulgaires n'offrent à cet égard aucune différence. Toutes ces dislinctions sont de notre invention; elles n'existent pas pour Homère. L'émolion, chez lui, ne se manifeste guère que dans les récita de batailles; alors seulement son style s'anime, et cette animation se trahit par Taccumulation des comparaisons.

Celte uniformité, du reste, est le caraètère perma-* nent de toutes les poésies primitives^ par cela même qu'elles ne font que i*eproduire les impressions éléihen* laires. C'est également le caractère des sauvages que la colère seule et l'ivresse de la vengeance fait sortir de leur immobile gravité» C'est qu'en effet les sentiments ^oïstes sont ceux qui se développent les pre-miers dans l'homme ; les affections mêmes se mani*feslenl d'abord sous cette forme. Elles ne prennent leur caractère sympathique que quand l'intelligence s'élève à un degré supérieur. Alors seulement s'accusent vivement les différences qui distinguent les hommes, quand le développement de leur intelligence a développé leur sensibilité. Jusqu'alors, il est bien difficile de saisir entre eux des différences réelles. Contrairement au préjugé commun, c'est la civilisation qui produit l'originalité, toutes les fois qu'elle n'impose pas à tous un modèle unique, comme à la cour de Louis XIV. El encore cette apparente ressemblance est-elle tout extérieure. Si nous trouvons les sauvages si originaux, c'est uniquement parce qu ils ne nous ressemblent pas, mais

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