‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 70 sur 159 · DE LA FACULTÉ POÉTIQUE. 23S · texte numérisé non relu

DE LA FACULTÉ POÉTIQUE. 23S

autant de bras pour lutter contre la nature, comme autant de leviers pour soulever ie monde. Ce qui est plus remarquable encore, c'est que, sûre des effets de celle puissance qu'elle sent se développer en elle, elle marque d'avance ses progrès futurs , avec une assurance qui n'est pas de la présomption, et elle peut dire sans lémérilé : « J'irai jusqu'ici d'abord , puis jusque-là. » Le téméraire serait celui qui prétendrait lui assigner une limite. La poésie seule reste en arrière , condamnée à une éternelle stérilité 1 Est-elle donc hors de l'intelligence, pour se soustraire à son impulsion? hors de l'homme, comme une faculté isolée, indépendante, sans rapport avec le reste de notre âme? N'est-elle en effet que cette inspiration étrangère qu'invoque le poète, dont les anciens faisaient une muse, ou un délire envoyé par les dieux, une sorte de maladie sacrée?

C'est bien là ce qu'on semble dire. Dès lors, le poète sort des rangs de l'humanité. Par un privilège glorieux et funeste , seul , il échappe à celte loi de la sérénité , de l'immobilité morale qui est l'idéal commun de la phi« losophie ancienne et des religions modernes. Les autres hommes , enfermés dans leur égoïsme , au nom de la philosophie ou de la religion , ne songent qu'à sauver leur àme des assauts des passions , de la tentation du mouvement, réfugiés dans l'ataraxie stoïcienne ou dans la foi religieuse. La sérénité, l'impassibilité, l'égoïsme, tel est en effet l'idéal des siècles passés , parfaitement conforme à leur manière de comprendre la poésie ; et

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cet idéal est eiM^ore dar>s lea temps oioderneB celuî de toutes les doctrines qui ne sont pas fondées sur le progrès. Le poète seul, dans les anciens temps, était soustrait à la loi de cette sérénité ininK)bile, qu'imposait à rhomme l'imitation de la majesté divine. Inspiré direclecnent par le dieu , il se trouvait par là Enéme au-dessus el en dehors des conditions de la morale commune. D'aillieurs, ce» aK)uvem6nts qui se produt** salent en lui , il n'en avait pas la* responsabilité , poisquMl n'était que Tinstrument , rorg9ne de la pensée divine. Nous retrouvons, même encore aujourd'hui, les traces de ce vieux préjugé qui ne veut pas que l'àme humaine puisse se mouvoir d'elle-même, et qui, dans l'ordre des idées comme dans celui des. sensations, rap^ porte tous ses mouvements à des impulsions extérieures*. Le poète, aux yeux d'uu grand nombre , est encore dans la même situation que les personnages de répopée aolique : il est agité , mais il ne s'agite pas. L'émotioa qui l'échaufiEe part de plus haut. À eotendre même quelques-uns de nos poètes conteo^rains,, on croirait vraiment qu'ils se prennent naïvement pour les interprètes de la science divine* Au ton dont ils parlent de toutes choses el prononcent sur tout des oracles, ils ont l'air de se figurer que le talent poétique tient lieu de toute étude , et que, du ciel , Dieu même les éclaire. Ils ressuscitent le plus sérieusement du monde la fantasmagorie du vates, du voyant^ des vieux temps. Ces expressions mêmes d'inspiration, d'enthousiasme, marquées de cette croyance fataliste et em*

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prwlées psr nous au langage de Vaniiquité, contribuent à entretenir celle illusion. Mais en même temps, le dogme de la personnalilé humaine, la foi à notre propre liberté sont trop fortement enracinées, dans les esprits ^ qui ont su se préserver des hallucinations du mysticisme philosophique et religieux , pour que celte opirnio» puisse être soutenue sérieusement,

ie privilège du talent poétique ne fait plus de Thomme désoro^ais une idole offerte à Tadoralion des simples mortels. Nous savons que le poète n'explique pa$ plus la volonté de Dieu qu'il ne prédit Tavenir. U est pour jamais rentré dans les rangs dé l'humanité ; si nous continuons à admirer les grands poètes, nous ne We adorons plus , et même nous osons les juger.

Mais s'il est facile d'expliquer que le poète n'est pas un prophète et que la poésie ne rend pas d'oracles , il l'est moio^ de faire comprendre ee qu'est la poésie elle-même, Qn l'a souvent essayé, avec assez peu d© succès, parce qu'au lieu de cherch/er dans l'observation' les traits généraux qui distinguent le génie poétique des autres aptitudes , on a, comme toujours, prétendu donner la définition de je ne sais quelle poésie abs^ traite et idéale , qui échappe sans peine à toute définitioq ,, parce qu'elle n'existe pas. Faute cependant de s'entendre sur ce point , on s'expose à ne point s'accorder sur tout le reste.

Lia faculté poétique, comme toutes les facultés ou aptitudes spéciales de l'intelligence , résulte d'une certaine combinaison de qualités et de défauts , que l'obr-

servation seule nous permet de découvrir, et qui naturellement varie avec chacune des intelligences que nous pouvons étudier. Tout le monde, sauf les idiots, est poète dans une certaine mesure, car Témolion poétique, considérée dans celui qui réprouve , n'est autre chose qu'une exaltation plus ou moins durable ou fréquente de Tinlelligence au-dessus de son niveau ordinaire. Tout homme ému est poète, tant que dure son émotion, tant que les images, les sensations, les idées affluent à son cerveau , tant qu'il éprouve une surexcir tation de la vie intellectuelle (0; et Taplilude poétique est d'autant plus développée en lui qu'il est capable d'émotions plus intenses, plus profondes, plus durables et plus faciles à réveiller. C'est là ce qui constitue la poésie intime , personnelle , individuelle' en quelque sorte.

Mais cela ne suffit pas à constituer le poète dans le sens où l'on entend généralement ce mot. Il est clair que si l'émotion reste concentrée au fond de l'àme ou

(4) C'est ce qui eipliqde la passion des classes ignorantes pour tous les excitants cérébraux. On a cherché mille raisons secondaires qui peuvent avoir leur vérité. La seule vraiment sérieuse à mon avis est celle-ci. L'exaltation de la vie intellectuelle, Texcitation de la p^^nsèe est le plus vif et le plus profond de tous les plaisirs; c'est ce plaisir qui est la cause déterminante du progrès intellectuel^ et qui explique, bien mieux que le désir de la gloire et que tous les autres motifs qu'on a imaginés, Topiniàtreté des hommes de génie à braver tous les obstacles qui se(nbleraient devoir les retenir dans une existence moins spécialement intellectuelle. Leur intelligence^ plus développée, plus excitable, ne leur permet plus de s'attacher uniquement aux plaisirs ei aux avantages matériels delà vie. Par la même raison, les malheureux

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