ILLUSION DES MODERNES
comprend, au contraire, que c'est une infériorité, une preuve d'impuissance. Cependant l'hiéroglyphe est la première ébauche de récriture, de la sculpture, du dessin , de la peinture , comme ce que nous appelons la première poésie est l'ébauche de la prose, de la musique et de la poésie modernes. L'écriture et les arts du dessin sont toujours l'hiéroglyphe , mais élevé à la hauteur de notre développement intellectuel, analysé , transformé par nous en signes d'idées et d'émotions. Tout ce progrès, né de ce premier pas, nous ne l'y renfermons point, parce que nos yeux nous l'interdisent. Pour juger la poésie, ce correctif nous manque. Cependant la poésie primitive n'est exactement que le langage dont Thiéroglyphe est l'écriture; tous deux supposent le même état intellectuel , et , si on le comprenait bien , on s'étonnerait moins que cette forme du langage ait partout précédé la prose. La prose ne peut paraître que quand le sens poétique commence à se développer et que l'homme sait distinguer la poésie proprement dite de ce qui lui est étranger. Mais, comme nous l'avons déjà remarqué, les mots, moins précis que les lignes , nous permettent , à l'égard du langage de l'antiquité, une illusion que l'écrilure repousse.
Quant à l'expression des sentiments dans Homère, nous les comprenons comme nous comprenons le sourire ou les pleurs, qui sont aussi le premier langage de l'enfant; ils nous touchent, bien que nous ne puissions mesurer l'intensité des sentiments que ce langage exprime. Il nous suffit de savoir que ces signes mar-
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quent une joie ou une souffrance pour que nous y sympalbisions insUnctivemenL Si nous savions précisément combien chez l'enfant le sourire est près des larmes et combien sont légères les impressions qui suffisent à le faire passer de Tun aux autres , ce sourire et ces pleurs perdraient peut-être leur charme poétique, c'est-à-dire celle puissance d'émotion involontaire qui en est comme l'écho, et dont nous ne pouvons nous défendre. Uien ne serait plus injuste cependant. Sans doule les émotions croissent d'énergie avec l'énergie croissante de Tàme qu'elles agitent. Mais si les joies el les douleurs du premier âge sont si frêles , si fugilives , si peu profondes , si peu comparables à la puissance et à la profondeur des impressions de l'âge viril , il n'en est pas moins vrai qu'elles * sont aussi complètes que les nôtres, dans la proportion des forces morales de l'enfant , et que , ainsi que les nôtres , elles suffisent à remplir cessâmes,
U en est de même pour la poésie antique. La poésie d'Homère, malgré ses caractères généraux, est personnelle, comme est personnelle la douleur de l'enfant, malgré l'uniformité de son expression. Chacun ne peut sentir que ses propres impressions. Mais les impressions à l'état élémentaire semblent appartenir à tous, parce qu'elles sont en tout à peu près les mêmes. C'est quand les impressions s'approfondissent que la personnalité se marque, se distingue, s'isole, comme dans la poésie moderne. Par conséquent, les anciens sont émus, tout comme les modernes, dans la mesure de
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leur intelligence, et cette émotion, comme celle de l'enfant, a droit à notre sympathie. Il gérait ridicule de faire de l'homme, à quelque époque que ce soit, un simple écho. Sa souffrance et sa joie sont bien à lui, et par là doivent nous toucher. L'enfant, la femme rient ou pleurent; le poète ancien raconte ou décrit. C'est leur manière d'exprimer des émotions, peu puissantes peutr-être en réalité par comparaison avec les nôtres, mais qui suffisent à dominer leurs âmes. Cependant il ne serait pas moins ridicule de prétendre que la poésie antique est plus profonde et plus émue que la poésie moderne, parce qu'elle s'exprime par des images, que de prétendre que l'enfant et la femme souffrent plus que l'homme, parce qu'ils pleurent davantage. Les images de l'une, les pleurs des autres constituent un langage intelligible pour tous et pour tous émouvant, parce que n'étant que des signes en quelque sorte extérieurs, chacun leur attribue la cause et leur donne le sens qui lui convient. Mais cette interprétation est l'œuvre du spectateur. Entre le fait et la conclusion qu'on en tirerait, il y a un abîme. De ce que tous trouvent dans la lecture de l'Iliade et de l'Odyssée une source d'impressions plus ou moins profondes, on ne pourrait légitimement conclure la profondeur de l'émotion et du génie du poète, que si l'effet qu'il produit ne pouvait s'expliquer autrement.
Du reste, si la poésie antique est accessible à tous, il ne faut pas oublier qu'elle l'est pour chacun à des degrés bien différents. Tous sont émus, mais Témotion
des uns ne ressemble guère à celle des autres. Chacun rélève à la mesure de sa propre sensibilité, et la grandeur du poète varie avec l'élévation de chaque intelligence.
C'est précisément parce que, faute de caractère propre, celte poésie se prête sans peine à cette diversité, qu'elle a un plus grand nombre d'admirateurs. Les intelligences grossières prennent Homère au pied de la lettre et se satisfont des impressions élémentaires qu'il décrit. Les autres y ajoutent instinctivement toute la série des développements dont ces impressions ont été pour elles le point de départ. Il ne faut pas se lasser de le répéter. Mais cet avantage, tout extérieur, tient bien moins au génie propre d'Homère qu'au caractère nécessaire de la poésie à cette époque. Elle est supérieure à celle des âges précédents en ce qu'elle est assez rapprochée de nous, pour que nous puissions y retrouver la trace de nos impressions premières, et en quelque sorte les souvenirs de notre enfance ; elle est assez peu précise pour que chacun puisse, à son insu, en modifier la pensée dans le sens qui convient le mieux à la nature de son propre esprit; rien ne nous empêche de lui prêter une étendue et une profondeur qui ne sont réellement que dans notre imagination, développée par un progrès incessant. Ce qui nous amène à cette conclusion, à laquelle nous aboutirons fatalement toutes les fois que nous comparerons sans prévention les temps^ passés aux temps modernes : que c'est en vertu de notre propre progrès que nous nions le progrès.
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En résumé, le point principal à mettre en lumière est celui-ci : La poésie d'domère nous émeut par tout ce que nous y ajoutons; le poète moderne nous touche par tout ce qu'il met de lui-même dans ses œuvres. Je ne puis mieux faire comprendre ma pensée qu'en empruntant quelques lignes à un travail où éclate, en un style souvent éloquent ^ une vive intelligence de quelques parties du génie de Shakspeare :
< Sur un fond commun se détache un peuple de figures vivantes et distinctes, éclairées d'une lumière intense, a;vec un relief saisissant. Cette puissance créatrice est le grand don de Shakspeare, et consiste à produire l'effet que voici : Chaque phrase prononcée par un personnage nous fait voir, outre l'idée qu'elle renferme, le sentiment qui les cause, les passions qui produisent ce sentiment, l'ensemble des qualités et le caractère dont ces passions dépendent, le tempérament, Tatlitude physique, le geste, le regard du personnage, tout cela en une seconde, avec une netteté et une force dont personne n'a approché. Les mots qui frappent notre oreille ne sont pas la millième partie de ceux que nous écoutons intérieurement; ils sont comme des étincelles qui s'échappent de distance en distance; les yeux voient de rares traits de flamme; l'esprit seul aperçoit le vaste embrasement dont ils sont l'indice et l'effet. Il y a ici deux drames en un : Tun bizarre, saccadé, écourté, visible; l'autre conséquent, immense, invisible; celui-ci couvre si bien l'autre qu'ordinairement on ne croit plus lire des paroles; on ente^d Iq
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gro&dement dé ces voix terribles, où voit des trtiits eontrdctéè^ des yeux ardents, des visages pâlis; on se»t les bouillonnements, les furieuses résdutioxtô qui montent au cerveau avec le sdng fiévreux et redas^ eendent dans les nerfs tendus. Cette propriété qu'A chaque phrase de rendre visible un monde de sentiments et de formes vient de ce qu^elle est causée par un monde d'émotions et d'images* Shakspeare, en écrivant, a senti tout ce que nous sentons et beaucoup d'autres choses. Il avait la faculté prodigieuse d'aper^ cevolr en un clin d'oeil lout son personnage, corps, eê^ prit, passé, présent, dans tous les détails et dans toute la profondeur de son être, avec l'attitude précise et l'expression de physionomie que la situation lui ittipo^ sait. Il y a tel mot d'Hamlet ou d'Othello qui, pour être expliqué, demanderait trois pages de commentaires (^). »
Tout cela, c'est précisément ce que je me rappelle avoir longtemps trouvé dans Homère^ avant que je me rendisse compte de la Complexité de ses poèmes, parce que le vague de ses expressions H de ses peintures laisse le champ libre à l'imagination prévenue. Mais je ne puis lire Shakspeare sams me sentir dominé par l'énergie de ses conceptions. Pendant que l'un s'aocommode complaisamment à l'idéal poétique du lec^ teur, l'autre nous impose impérieusement le ^en, et à chaque instant nous entrahie jusque dans des régions
(4)fi.Taine.Sbak^pear6 et son temps. — Aetntect^ Dêut-MùHdéê.